6 Les choses du cœur

Suzie Robichaud

Vivre, c’est agir. Mais agir, il faut vouloir,
Et pour vouloir, il faut aimer.
César Malan

 

Dans l’ambiance d’un soir d’hiver, je me promène sur le Boul’Art de l’Université du Québec à Chicoutimi afin d’observer Les visages de l’action communautaire autonome. Ces photos, je les embrasse du regard, et je me dis qu’il y a bien de l’amour dans ce que je vois. Coïncidence! C’est la Saint-Valentin. Toujours est-il que dans ces images photographiques, l’ombre et la lumière se fondent et font apparaître les choses du cœur : l’accueil, l’écoute, le gîte, l’échange, les victuailles, la solidarité et l’amitié. Un magnifique repas de la vie, quoi. Mais il faut tout de même que je vous dise que ces choses du cœur, qui recèlent d’insondables mystères, ont soulevé chez moi de la tristesse et de la douceur à la fois. De la tristesse parce que derrière les images se cachent la misère et les larmes; de la douceur parce que, tel un poème, elles font briller la bonté et la beauté.

Je suis une optimiste, alors j’ai continué ma promenade en disant dans ma tête : « Que de choses aimables et réconfortantes émergent de ces photos! » Pourquoi? C’est tout simple, je me suis attardée à la bienveillance. Voilà la chance qui tourne. Car avec la bienveillance, c’est le lien de fraternité qui se tisse, c’est l’humanité qui s’attendrit, une humanité plus humaine, comme le dit Montaigne. Une humanité qui favorise le meilleur équilibre des conditions de vie entre les hommes. « Une vie idéaliste », disent les uns. « Une vue qui a au moins le mérite d’avoir un idéal », disent les autres.

Comme vous voyez, c’est l’égalité des chances qui m’interpelle. Et avez-vous remarqué que, lorsqu’elle fait son entrée, l’inégalité ne se tient pas loin derrière, puis qu’elle prend timidement la parole. Avec de bonnes raisons. Dès qu’elle se fait entendre nous voilà plongés dans un moment trouble. Ce n’est guère étonnant puisqu’elle nous met aussitôt en contact avec l’impuissance. L’inégalité des chances. La traduire n’est pas une mince tâche, bien que Goethe l’ait dépeinte au jeune Wilhelm avec une image des plus éloquentes au cours de ses années d’apprentissage. Il lui raconte que certains, dès leur naissance, ont la chance de faire la traversée sur le navire tout en profitant des vents favorables alors que d’autres s’épuisent à nager dans des courants peu propices. Comment taire une telle réalité? En tout cas, le pire serait justement de la taire. Ne pas taire et faire afin que chacun puisse avoir sa chance.

C’est le pari que tente d’exprimer cette exposition : parler, révéler, afficher, montrer la vitalité des réseaux sociaux. Car au-delà des questions que ces photos soulèvent, elles laissent voir des femmes et des hommes qui, plongés dans l’action, croient que ça ira mieux demain. Des femmes et des hommes qui savent que nous pouvons beaucoup les uns pour les autres, et que le plus grand danger serait de démissionner devant la dureté du temps que l’on dit postmoderne. D’ailleurs, quand les malheurs frappent, il faut bien que quelqu’un soit là pour réchauffer, adoucir et apporter de la consolation. De toute évidence, ces femmes et ces hommes, ouverts à l’amitié et remplis de mansuétude, traduisent la générosité en gestes, qu’ils soient petits ou grands. Ils n’hésitent pas à accueillir l’autre, à l’écouter, à lui enseigner, à le nourrir, à le vêtir, à l’héberger, à favoriser l’entraide, la vivacité et la dignité.

Dans un monde où l’économie profite trop souvent aux riches, ils luttent contre la misère humaine et les disparités sociales. Ils luttent pour un monde plus juste, plus équitable. Tant qu’il y a de la révolte, il y a de la vie, disait Françoise Giroud. C’est ainsi. Et par leurs interventions, ils apportent aux personnes blessées un soutien matériel et affectif; ils leur permettent d’alléger leurs souffrances, d’apaiser l’inquiétude du lendemain, de découvrir l’univers des possibles et de continuer la traversée.

N’empêche. Il arrive à ces femmes et ces hommes qui attirent par leur énergie, leur accent de sincérité et leur générosité de rentrer le soir fatigués, les yeux inquiets, et tant bien que mal de chercher un sens au jour passé. Et pour cause! Quoi qu’ils fassent, ils savent que ce ne sera jamais assez. Ils ne pourront pas remplacer le destin. Pris entre l’espoir et la désespérance, ils ne peuvent esquiver ni la fatigue, ni les larmes, ni les découragements. Ils cherchent alors une sortie de secours tout en criant haut et fort : « À l’aide, s’il vous plaît! » C’est compréhensible. Ils ont besoin d’appui pour combattre l’indifférence et dénoncer les injustices rebelles; ils ont besoin que les politiciens et les plus grands de ce monde se battent pour la dignité des plus faibles; ils ont besoin de plus de ressources humaines et financières pour stimuler le développement social et la démocratie; ils ont besoin que chacun se sente concerné et apporte sa contribution. Les occasions de bonté ne manquent pas. Il suffit d’être là. Et de tendre la main.

Quoi qu’il en soit, je me dis qu’elle est bien touchante la bienveillance qui transparaît à travers les images de ces 850 travailleuses et de ces travailleurs qui œuvrent dans le monde communautaire autonome à Saguenay. Et qui, il ne faut pas l’oublier, bénéficient du soutien de près de 3 000 bénévoles qui viennent grossir les rangs de deux millions de bénévoles que l’on retrouve au Québec. Son langage est puissant, sa force remarquable et les émotions qu’elle inspire sont bien tendres. Elle nous rappelle notre fragilité oubliée et nous montre certes que l’existence est aussi tissée de souffrances. Mais, en même temps, elle nous invite à choisir la vie malgré les aléas de la Fortune, à poursuivre nos rêves, mêmes les plus fous et à nourrir envers les autres une fraternelle amitié.

Reste que pour exprimer sa bonté, ça prend de la joie, de l’action et de l’amour. Oui. L’amour de la justice et de la liberté, l’amour de l’autre. Ça prend de la sagesse donc. Comment y accéder? Les philosophes, les Anciens comme les Modernes, nous proposent la lecture. Heureux hasard. Il y a quelques livres fièrement déposés sur une petite table à l’arrière de la salle. Ils font honneur à Cicéron pour qui une pièce sans livres est comme un corps sans âme. J’en retrace quelques-uns : L’esprit du don, L’anatomie d’une société saine, Le bénévolat. Entre le cœur et la raison, Repensez l’égalité des chances, La Justice comme équité et la célèbre Comédie humaine. Je les feuillette quelques instants, en respirant la poésie, la beauté, les idées, les sonorités, les parfums, l’enthousiasme qu’ils renferment. Et là, j’entends un murmure.

Les livres! Ils ont été si précieux pour moi. Je les ai appréciés, analysés, avalés. Au Collège, ils m’ont fait choisir la solitude, la rêverie, le cachot même. Ils étaient pour moi toute gaieté, tout bonheur, et je leur parlais avec des élans d’âme qui m’ont fait pleurer. Les livres, ils m’ont tant appris : les lois de l’espace et du temps, les hommes et les choses. Ils m’ont présenté l’importance de savoir d’où souffle le vent avant de craindre l’orage. Grâce à eux, j’ai senti la nécessité de vivre vite et beaucoup, on a si peu de temps à vivre. À certains moments, ils ont illuminé mon visage d’un sourire d’espérance; à d’autres, ils m’ont fait pencher la tête comme un lys trop chargé de pluie. Les livres! Oui, ils m’ont permis de jouer avec les secrets du temps; les plus gais, comme les plus sombres. Tout compte fait, ils ont porté secours à ma vie, comme le disait si bien Montaigne. Et pour moi aussi, ils ont été la meilleure munition que j’ai trouvée à cet humain voyage[1].

Ciel! C’était Balzac.

En sortant de l’UQAC, le cœur plein de reconnaissance pour ce moment de grâce et de poésie, j’échappe ma serviette. Ma clé USB roule sur le sol. Elle contient un fichier traitant du bonheur que je dois remettre à la savoureuse bibliothèque numérique que sont Les Classiques en sciences sociales. Quelle œuvre colossale! Quel rôle de pionnier, ils ont joué dans cette libre circulation des idées! Quel trésor! Et pour cause! Que de sourires les Classiques ont laissé échapper! Que de bonheur Les Classiques ont donné! Que de peines les Classiques ont apaisées! Que d’espérance Les Classiques ont entretenue! Au fond, Les Classiques en sciences sociales ont soulevé des ailes, réchauffé des cœurs, nourri des esprits. En célébrant la pensée comme agent rassembleur, et en faisant du savoir, ce droit universel, que certains appellent une aventure philosophique, on peut dire, sans l’ombre d’un doute, que Les Classiques en sciences sociales ont créé de l’humanité.

Somme toute, sortir de soi pour s’ouvrir à l’autre, n’est-ce pas une façon de s’entraider à la dimension des espoirs de notre siècle naissant, et de se ramener, tout doucement, au double sens du mot cœur que souligne Auguste Comte : l’amour de l’autre et le courage d’agir malgré le doute? C’est assurément se rappeler qu’affronter avec l’autre la vie et ses tempêtes, tout en exprimant sa bonté, c’est regarder avec espérance le soleil qui descend vers l’horizon. C’est déclarer à l’heure du crépuscule : ce jour qui va finir, je ne l’ai pas perdu. Grâce à mes soins, j’ai vu sur un visage la trace d’un sourire ou l’oubli d’une peine. Voilà l’idée tendrement exprimée par le poète Andrieux[2].


  1. Robichaud, Suzie. 2010. Le bonheur… à deux pas d’ici. Chicoutimi : Les Éditions JCL, p. 136, note 276.
  2. Une première version de cette réflexion a été présentée dans Les visages de l’action communautaire autonome, sous la direction de Danielle Maltais et al. 2016. Chicoutimi : UQAC, p. 33 et 34.

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