15 Profil et facteurs explicatifs de la maternité des adolescentes dans la commune de Tchaourou : une approche basée sur les variables intermédiaires

Mohamadou Salifou et Judicaël Alladatin

Résumé

Le concept de maternité adolescente fait référence à la survenance d’une grossesse ou d’une naissance chez une fille avant le dix-huitième anniversaire. Il s’agit d’un phénomène susceptible d’augmenter la probabilité de grossesses à risque, préjudiciable tant pour la future mère que pour l’enfant à naître. Cet article vise à faire un état des lieux de la maternité adolescente et à appréhender les principaux facteurs explicatifs de ce phénomène dans la commune de Tchaourou, la plus vaste du Bénin, où les cas de grossesses en milieu scolaire et les mariages précoces seraient en propagation. Nous partons de l’hypothèse selon laquelle, les facteurs socioculturels, socioéconomiques et les facteurs familiaux influencent la maternité des adolescentes sous l’effet des variables intermédiaires (l’âge aux premiers rapports sexuels, l’âge au premier mariage et la pratique contraceptive).Nos résultats révèlent que la maternité adolescente s’expliquerait par un début précoce des premiers rapports sexuels, une entrée précoce en union ainsi qu’une faible prévalence contraceptive moderne. Ces divers facteurs explicatifs semblent être à leur tour déterminés par certaines caractéristiques socioculturelles des adolescentes. En l’occurrence, l’entrée précoce des adolescentes en union et dans la vie sexuelle est fortement influencée par certains facteurs socioculturels, dont la religion et le niveau d’instruction. Le milieu où résident les jeunes filles est aussi un facteur différentiel des comportements sexuels et reproductifs.

Mots-clés : adolescence, maternité adolescente, facteurs socioculturels, facteurs socioéconomiques, facteurs familiaux, variables intermédiaires.

Introduction

La fécondité est l’une des composantes de la croissance démographique. Si dans la plupart des pays du monde la limitation des naissances est un fait solidement ancré dans les mœurs, en Afrique subsaharienne, le processus de transition de la fécondité tarde à se réaliser (Fall, 2004). Dans cette région d’Afrique, l’accroissement de la fécondité est resté très faible dans les dernières décennies, quand elle n’a pas été quasi nulle comme au Mali, au Niger ou au Nigeria (Leridon, 2015). Là où elle est amorcée, la baisse de l’accroissement de la fécondité reste souvent inférieure à un enfant par femme, avec quelques exceptions, notamment au Kenya, au Rwanda, au Ghana, au Zimbabwe et au Sénégal[1] (Fall et Ngom, 2001; Leridon, 2015; Locoh et Makdessi, 1996). Globalement, la croissance démographique en Afrique subsaharienne paraît difficilement conciliable avec la satisfaction des objectifs de développement durable, faisant ainsi de la maîtrise de la fécondité un défi majeur (Fall, 2004). L’une des composantes majeures de la dynamique démographique dans ces pays est la fécondité des jeunes femmes de moins de 20 ans (fécondité des adolescentes). Comme le souligne Westoff et al. (1983), « l’étude de la fécondité des adolescentes est en train de devenir une sous-discipline principale des études de population » (cité par Diop, 1994).

La fécondité adolescente a de nombreuses implications démographiques, socioéconomiques et sanitaires. Sur le plan démographique, il existe une persistance des hauts niveaux de fécondité en Afrique au sud du Sahara, dépendant à la fois de la structure très jeune des femmes en exposition au risque de grossesse et de la longue durée de celle-ci (Evina, 1998, cité par Bado, 2007). Sur le plan socioéconomique, le mariage et la grossesse précoce réduisent les chances de fréquenter un établissement scolaire et de travailler pour les adolescentes, ce qui est potentiellement source de vulnérabilité pour l’individu, la famille et la collectivité. Sur le plan sanitaire, les conséquences médicales de la fécondité précoce constituent un important problème de santé publique. Même si les grossesses chez les adolescentes mariées peuvent être planifiées, les risques pour la santé des mères adolescentes et leurs bébés peuvent être sérieux à cause de leur immaturité biologique.

 

Au regard de son ampleur et de son influence sur le plan démographique, sanitaire et socioéconomique, la fécondité des adolescentes représente une préoccupation de ces dernières années dans le monde entier et particulièrement en Afrique. En effet, les problèmes liés à la maternité précoce ont été abordés de manière plus précise à la conférence internationale de Mexico en 1984, à la conférence africaine sur la population de Dakar (1992), à la conférence sur la reproduction et la santé familiale en Afrique à Dakar (1993), à la conférence internationale de la population et du développement au Caire (1994), pour n’en citer que quelques-unes. Les participants à ces réunions ont prioritairement exprimé, entre autres, la nécessité d’entreprendre davantage d’études et de recherches sur la sexualité et la fécondité des adolescentes.

Les gouvernements africains, aujourd’hui conscients des défis que constitue la satisfaction des besoins d’une population toujours croissante, optent pour des politiques de maîtrise de la fécondité. D’ores et déjà, on note que, la fécondité des adolescentes dans les pays en développement et plus particulièrement en Afrique au sud du Sahara fait partie des préoccupations majeures des politiques de santé reproductive (SR).

Malgré la volonté politique affichée et la mise sur pied de plusieurs programmes de population, dont la promotion de la planification familiale, force est de constater que les objectifs escomptés sont loin d’être atteints au Bénin. D’après le rapport de la quatrième Enquête Démographique et de Santé au Bénin (EDSB-IV, 2011-2012), 12 adolescentes sur 100 de 12 à 15 ans ont déjà eu leur premier rapport sexuel avant l’âge de 15 ans. Cette initiation précoce à la sexualité ainsi que la maternité qui s’ensuit souvent constitue la cause de forts taux de fécondité toujours observés dans le pays, faisant du Bénin un pays en transition de la fécondité parmi les plus lentes du continent avec un ISF de 4,9 en 2013 (RGPH4, 2013). Par ailleurs, le niveau élevé de fécondité des adolescentes de 15-19 ans à Tchaourou (154,73 ‰), leur contribution élevée à l’indice synthétique de fécondité (39,77 %), le début précoce des rapports sexuels (l’âge médian aux premiers rapports sexuels chez les femmes âgées de 15-19 ans est estimé à 16,64 ans) (Sodegadji, 2015), la faible pratique contraceptive moderne (9,09 % des femmes de moins de 18 ans) (Baranon, 2015) et la proportion élevée des naissances non désirées (58,9 % chez les 15-19 ans) sont autant d’éléments qui démontrent que les problèmes de santé sexuelle et reproductive des adolescentes restent d’actualité à Tchaourou et généralement au Bénin. Ces phénomènes ont longtemps été ignorés au Bénin, notamment à cause des traditions pro natalistes de la société béninoise. De nos jours, ils suscitent des inquiétudes dans un contexte de croissance démographique rapide et de crise économique.

Bon nombre d’études ont déjà été réalisées dans les pays d’Afrique subsaharienne sur la question de la fécondité des adolescentes, mais il s’agit souvent d’études réalisées en zone urbaine et moins souvent en zone géographiquement éloignée des centres urbains comme la commune de Tchaourou. D’ailleurs, la littérature sur ce phénomène au Bénin reste relativement rare. Notre travail entend apporter une contribution à la compréhension du contexte de la maternité adolescente au Bénin par le biais de l’étude des facteurs explicatifs dans la commune de Tchaourou.

Nous présenterons ci-après les résultats de quelques travaux empiriques et théoriques relatifs à la maternité adolescente, la démarche méthodologique utilisée puis les résultats issus de nos analyses.

Revue de littérature

La recherche des facteurs de la fécondité des adolescentes a toujours suscité un intérêt particulier, parce qu’elle constitue l’élément déterminant de l’évolution à long terme d’une population. Il s’agit également d’un phénomène qui relève en partie des comportements individuels. Une revue de littérature permet de constater que plusieurs facteurs peuvent intervenir, à différents niveaux, pour expliquer les comportements procréateurs des adolescentes. Ceux-ci intègrent aussi bien le contexte général dans lequel évolue l’adolescente (tradition, religion, législation, degré de modernité, etc.), les caractéristiques des parents et des familles (catégorie socioprofessionnelle, statut économique, le cadre ou niveau de vie, etc.) que les caractéristiques propres à l’adolescence (âge à la puberté, âge aux premiers rapports sexuels, âge à la première union, instruction, etc.). Plusieurs auteurs ont tenté de montrer de manière empirique comment certains de ces facteurs agissent sur la fécondité des adolescentes. La relation supposée entre ces facteurs et la maternité adolescente est illustrée à travers le schéma d’analyse suivant.

 

 

Schéma de synthèse de la littérature sur les facteurs déterminants de la maternité adolescente

 

Source : Notre synthèse des écrits antérieurs exploités.

 

Définitions opérationnelles des concepts clés

Adolescente : On considère comme « personne adolescente » dans cette étude, tout individu de sexe féminin dont l’âge est compris entre 12 et 18 ans. À cette tranche d’âge, nous ajoutons toute jeune femme de 18–22 ans encore à charge de ses parents.

Sexualité précoce : Occurrence de rapports sexuels avant le dix-septième anniversaire.

Union ou mariage précoce : Les concepts d’union ou de mariage même si légalement il y a une distinction évidente seront considérés dans cette étude comme synonymes. Ils se définissent comme étant toute cohabitation avec un partenaire de sexe opposé. Une union peut consister en un mariage (coutumier, religieux ou civil), un concubinage, une union consensuelle, etc. La vie de couple, quant à elle, est toute relation de type sexuelle où l’individu estime être en couple et cela même si les conjoints ne vivent pas sous le même toit ou n’ont pas d’enfants ensemble (Alladatin, 2016). Nous considérons comme union précoce, toute union légale ou coutumière impliquant un garçon ou une fille de moins de 18 ans, et tout mariage conclu sans le libre et plein consentement des deux époux.

Maternité ou fécondité précoce : Selon Bado (2007), la définition de la fécondité adolescente dépend des sociétés, des milieux, du statut accordé par ces sociétés à l’adolescente et de la place reconnue par celles-ci à la sexualité. Mais scientifiquement, elle dépend étroitement de la définition qu’on accorde à l’adolescence. Par ailleurs, il n’est plus à démontrer que toute grossesse avant l’âge de 18 ans est considérée comme une grossesse à risque. En effet, avant 18 ans, la fille est jugée physiologiquement inapte à conduire sans danger une grossesse à terme. Même si les personnes qui ne gardent pas leurs grossesses et celles qui accouchent ne subissent pas le même poids économique, dans cette étude, le concept de fécondité/maternité précoce fait allusion à la survenue d’une grossesse ou d’une naissance chez une fille avant son dix-huitième anniversaire. Ce choix s’explique par le fait que toute adolescente qui a eu une grossesse subit des conséquences, notamment sur la santé.

Démarche méthodologique

Au regard de l’analyse de la littérature disponible, nous partons de l’hypothèse selon laquelle les facteurs socioculturels, socioéconomiques et les facteurs familiaux influencent la maternité des adolescentes sous l’effet des variables intermédiaires (l’âge aux premiers rapports sexuels, l’âge au premier mariage et la pratique contraceptive).

La démarche méthodologique repose sur l’utilisation d’une base de données tirée d’une enquête réalisée par l’ENSPD[2] dans l’arrondissement central de Tchaourou en 2016. Cette enquête portait sur les « activités économiques, santé de la reproduction et scolarisation des adolescents et jeunes dans la commune de Tchaourou » et a été réalisée auprès d’un échantillon constitué de 2 220 individus. L’analyse des données repose sur des méthodes statistiques d’analyse des données quantitatives. Dans un premier temps, nous avons procédé à une analyse descriptive bivariée (fréquences, tableaux croisés avec application du test de khi-deux) afin d’apprécier l’existence ou non de relations entre chacun des facteurs avec la variable dépendante « maternité adolescente ». Ensuite, nous avons eu recours à une description multivariée, où une analyse factorielle des correspondances multiples (AFCM) nous a permis de catégoriser les adolescentes en fonction de leurs caractéristiques socioculturelles, socioéconomiques, familiales et individuelles. Cette analyse s’est révélée très fructueuse car elle offre l’occasion de comparer les profils des adolescentes en rapport avec le statut de maternité adolescente. Dans un second temps, vu la nature qualitative et dichotomique des variables intermédiaires et de la variable dépendante, l’analyse explicative s’est faite à l’aide de la régression logistique et de la technique de pas-à-pas. Cette dernière nous permet d’apprécier les interrelations entre variables. L’identification des différents facteurs d’exposition à la maternité précoce se fera à travers le paramètre statistique de l’odds ratio (OR) qui représente la force d’association entre un facteur et un phénomène, au seuil retenu de 10 %. En effet dans le modèle de régression logistique, l’odds ratio comme mesure du risque relatif traduit le risque encouru par un individu appartenant à la modalité i d’une caractéristique donnée par rapport à une autre modalité j de la même caractéristique, vis-à-vis de l’événement étudié quand tous les autres antécédents sont supposés les mêmes par ailleurs.

Notre population d’étude est constituée de l’ensemble des adolescentes dont l’âge est compris entre 12 et 18 ans, en union ou non. À cette tranche d’âge, nous ajoutons toute fille de 18–22 ans encore à la charge de ses parents. Elles sont au nombre de 891.

Résultats et discussion

Dans cette section, nous nous employons à présenter et à discuter les résultats de nos analyses descriptives bivariée et multivariée, ainsi que de la régression logistique effectuée dans le but d’identifier les facteurs qui influencent effectivement la survenance de la maternité adolescente.

Les adolescentes qui commencent plus tôt leur vie sexuelle sont plus enclines à la maternité précoce que les autres.

Près de 2/5 des adolescentes (38,02 %) avaient déjà connu leurs premiers rapports sexuels au moment de l’enquête et, pour 69,72 % d’entre elles, ces rapports ont été précoces.

 

Figure 1: Graphique traduisant la proportion des adolescentes ayant une grossesse précoce ou non, sachant qu’elles ont eu un rapport sexuel précoce

Source : Enquête ENSPD, 2016.

 

L’âge aux premiers rapports sexuels est significativement associé au seuil de 5 % à la maternité adolescente et au seuil de 1 % à l’âge à la première maternité. La proportion des adolescentes ayant connu une grossesse ou ayant eu un enfant parmi les adolescentes qui ont eu précocement leurs premiers rapports sexuels est de 44,3 %. Cette proportion est plus élevée que ce qu’on remarque chez celles qui ont eu tardivement leurs premiers rapports sexuels et chez qui 32,32 % ont connu une grossesse ou ont eu un enfant. De plus, 84,16 % des adolescentes ayant connu une grossesse ou ayant eu un enfant parmi les adolescentes qui ont eu précocement leurs premiers rapports sexuels ont eu leur premier enfant avant 18 ans, alors que cette même proportion est de 37,5 % au niveau des adolescentes ayant connu une grossesse ou ayant eu un enfant parmi les adolescentes qui ont eu plus tardivement leurs premiers rapports sexuels (voir dans les annexes, le tableau n°1). Il semble donc que les adolescentes qui débutent leurs rapports sexuels plus tôt sont celles qui sont les plus exposées à une maternité précoce, car elles ont une plus longue période d’exposition. De plus, l’analyse des données révèle que l’âge des premiers rapports sexuels est associé à la religion, au niveau d’instruction et au milieu de résidence. Il ressort que chez les adolescentes appartenant à une famille pratiquant la religion traditionnelle, on trouve la plus forte proportion des rapports sexuels précoces (100 %). Il en est de même pour les adolescentes qui ont un niveau d’instruction du primaire (87,1 %) et celles vivant dans les périphéries (80,16 %).

Le mariage précoce prédispose à une maternité adolescente précoce

Comme l’âge aux premiers rapports sexuels, l’âge à la première union influence directement la maternité des adolescentes; son ampleur dans certains groupes d’adolescentes permet également de mieux comprendre leur exposition à la maternité. Dans l’échantillon, 24,8 % des adolescentes étaient en union au moment de l’enquête et parmi elles, 23,53 % ont eu leur premier enfant avant leur dix-huitième anniversaire.

 

Figure 2 : Graphique traduisant la proportion des adolescentes ayant eu un enfant précocement ou non sachant qu’elles ont contracté une union à un âge précoce

Source : Enquête ENSPD, 2016.

 

L’entrée précoce en mariage prédispose les adolescentes à un risque élevé de maternité précoce. Parmi les adolescentes qui ont eu leur premier mariage avant l’âge de 17 ans, 61,54 % ont déjà un enfant et parmi celles-ci, 91,35 % ont eu leur première maternité avant leur dix-huitième anniversaire. En revanche, parmi les adolescentes qui se sont mariées après leur dix-septième anniversaire, 73,08 % ont eu un enfant et parmi celles-ci, 26,32 % ont eu précocement leur premier enfant. Ces résultats confortent l’idée selon laquelle le but du mariage dans les sociétés traditionnelles africaines est la procréation (Bouanga, 2003). Dans ces sociétés, la communauté exige et la famille s’assure qu’un mariage soit suivi immédiatement de la grossesse. Les adolescentes qui contractent une union auront de ce fait plus de chance d’avoir une maternité précoce que leurs congénères célibataires.

Par ailleurs, l’âge à la première union s’est révélé associé de manière significative à la religion et au niveau d’instruction. Comme l’âge aux premiers rapports sexuels, dans le cas du calendrier de la primo-nuptialité, la proportion la plus élevée des adolescentes qui ont acquis précocement le statut d’épouse se retrouve parmi celles pratiquant les religions traditionnelles (100 %) et les adolescentes de niveau primaire sont celles ayant acquis précocement le statut d’épouse en forte proportion (89,8 %), suivie des adolescentes avec un niveau de premier cycle du secondaire (78,3 %). Par contre, la plus faible proportion des adolescentes ayant une précocité de la première union se trouve chez celles qui ont le niveau de secondaire 2 (55,17 %).

Maternité précoce : l’influence du niveau d’utilisation des méthodes contraceptives modernes?

Il apparaît qu’au moment de l’enquête, 15,04 % des adolescentes utilisaient les méthodes contraceptives modernes contre 82,49 % qui n’utilisaient aucune méthode, tandis que la prévalence en méthodes contraceptives traditionnelles s’élevait seulement à 2,47 %. Il ressort en outre de nos analyses que le niveau d’instruction, le milieu de résidence et le sexe du chef de foyer sont les variables qui induisent une variation significative dans le recours de la contraception.

L’utilisation de la contraception discrimine les adolescentes selon leurs comportements en matière de maternité. Contrairement à toute attente, on observe une plus forte proportion de naissances vivantes parmi les adolescentes qui utilisent une méthode moderne de contraception (33,58 %) contre 13,47 % pour celles qui n’utilisent aucune méthode et 27,27 % pour celles qui sont utilisatrices de méthodes traditionnelles. Ce résultat s’expliquerait aussi bien par la contrainte des valeurs et des pratiques sociales sur les adolescentes que par la faible adoption de la contraception moderne (9,09 %) chez les adolescentes enquêtées dans la commune de Tchaourou en 2015. Aussi, ce résultat dénote-t-il 1’écart qui peut exister entre la connaissance et 1′ utilisation des méthodes contraceptives; la connaissance n’implique nullement l’utilisation. Seules les adolescentes qui connaissent et utilisent une méthode de contraception ne sont pas exposées au risque élevé de concevoir. L’utilisation de la contraception n’a donc pas d’influence significative sur la maternité à l’adolescente. Par ailleurs, ces résultats sont à nuancer avec le fait que les données ne nous permettent pas de savoir si le début d’utilisation de la contraception a lieu avant ou après la grossesse. Ils sont révélateurs de la complexité du schéma causal du phénomène étudié.

Selon l’âge à la première maternité, l’utilisation de la contraception n’induit pas de différences significatives au seuil de 10 %.

Les variables intermédiaires : quelles associations avec les facteurs socioculturels, socioéconomiques et familiaux?

L’analyse descriptive bivariée a montré que les facteurs de différenciation de la précocité de la sexualité des adolescentes à Tchaourou sont l’appartenance religieuse, le niveau d’instruction et le milieu de résidence. Selon la religion, les adolescentes musulmanes sont moins susceptibles que les autres d’entrer précocement en vie sexuelle. Notre étude révèle en outre qu’à Tchaourou, l’instruction au-delà du primaire a une influence positive sur la précocité des premiers rapports sexuels avec une liaison cependant faible. Toutefois, l’effet du niveau d’instruction sur la primo-sexualité précoce des adolescentes n’est pas continu. De même, les résultats confirment l’avantage qu’ont les adolescentes des foyers dans le centre-ville de ne pas connaître précocement leur première expérience sexuelle. Les adolescentes dont les résidences se situent aux périphériques du centre-ville sont significativement celles chez qui les premiers rapports sexuels sont survenus avant leur dix-huitième anniversaire.

Pour ce qui a trait à l’âge au premier mariage, seuls la religion et le niveau d’instruction se révèlent en définitive significatifs. Contrairement au cas de l’âge aux premiers rapports sexuels, les adolescentes pratiquant une religion chrétienne autre que les religions évangéliques et le catholicisme sont plus enclines à la primo-nuptialité. Comme précédemment, les adolescentes qui n’ont aucun niveau d’instruction et celles qui en ont un niveau primaire sont celles qui ont acquis le plus tôt le statut d’épouse.

Le niveau d’instruction, le milieu de résidence et le sexe du chef de foyer sont les facteurs induisant une variation significative de l’utilisation de la contraception moderne chez les adolescentes à Tchaourou. D’après notre étude, le niveau d’instruction et la pratique contraceptive moderne entretiennent entre elles une relation positive en ce sens que ce sont les plus instruites qui sont proportionnellement les plus nombreuses à utiliser la contraception moderne. En effet, 37,57 % des adolescentes avec un niveau d’instruction secondaire ou plus contre seulement 7,03 % parmi celles sans niveau d’instruction ou ayant un niveau primaire utilisent la contraception moderne. Ce constat est d’autant normal quand on sait que le degré d’ouverture à la « modernité » est probablement associé au niveau d’instruction des individus; ce qui est susceptible de favoriser davantage l’utilisation de la contraception chez les plus instruites que chez celles qui n’ont pas été à l’école ou n’ont qu’un niveau d’instruction faible (le primaire dans notre cas).

Il semble aussi qu’il y a avant tout, une problématique d’accessibilité et même simplement d’information sur les méthodes contraceptives au niveau des femmes moins ou pas du tout instruites.

Le recours à la contraception moderne au moment de l’étude concerne proportionnellement plus les adolescentes des zones périphériques du centre-ville (18,64 %) que celles du centre-ville (13,26 %). Ce constat semble paradoxal par rapport à l’imaginaire populaire, car les adolescentes du centre-ville sont à plus à proximité des centres de santé ou des lieux d’approvisionnement des produits qu’en milieu rural.

De plus, les adolescentes qui appartiennent aux foyers dirigés par les hommes ont moins de chance que celles qui appartiennent aux foyers dirigés par les femmes d’adopter un comportement en faveur de la contraception moderne. Ces dernières étant celles qui utilisent le plus de méthodes contraceptives modernes (19,67 %) que celles des foyers dirigés par les hommes (12,69 %).

Les adolescentes-mamans : quelles sont les caractéristiques distinctives ?

L’analyse descriptive multivariée a permis de mettre en exergue trois groupes ou profils d’adolescentes autour des trois modalités de la variable maternité précoce (Annexes, figure 1). Le premier groupe (Groupe 1) est formé des adolescentes qui n’ont jamais contracté une union, ni eu de rapports sexuels. Ces dernières n’ont raisonnablement jamais eu de grossesse, encore moins de naissance vivante. Elles sont pour l’essentiel adeptes des religions évangéliques et vivent dans les foyers dirigés par des chefs de foyer de sexe masculin.

On retrouve dans le second groupe, les adolescentes ayant passé leur enfance dans les périphéries du centre-ville et qui y résident encore. Ces jeunes filles ont un niveau d’instruction primaire et sont pour la plupart issues de foyers pauvres. Elles ont faiblement recours à la contraception, sont des adeptes de la religion musulmane et appartiennent au groupe ethnique Bariba et apparentés. Ce groupe est également distinctif des adolescentes qui ont eu précocement leurs premiers rapports sexuels, leur premier mariage et leur première maternité.

Dans le troisième groupe, nous retrouvons les adolescentes qui ont été socialisées en ville et qui ont un niveau d’instruction du secondaire (premier et second cycles); les adolescentes qui vivent dans les foyers non pauvres y sont assez représentées. Les adolescentes de ce groupe sont en général utilisatrices des méthodes traditionnelles de contraception. On y retrouve les adolescentes du groupe ethnique Nago et apparentés et les adeptes de la religion catholique et autres religions chrétiennes. Les adolescentes de ce groupe sont également caractéristiques de celles qui ont eu tardivement non seulement leurs premiers rapports sexuels, mais aussi leur premier mariage et leur première maternité.

Quelle est la probabilité d’avoir une maternité adolescente si j’ai eu plus précocement mon premier rapport sexuel, ma première union et que je n’utilise pas de méthode contraceptive moderne?

Les principaux et uniques facteurs explicatifs de la maternité adolescente dans la commune de Tchaourou seraient les facteurs comportementaux. Il s’agit notamment (par ordre de contribution) de l’âge aux premiers rapports sexuels, l’âge à la première union et pratique de la contraception moderne. En effet, une adolescente sexuellement précoce court 8,48 fois plus le risque que celle qui connaît ses premières relations sexuelles après son dix-septième anniversaire d’être mère d’un enfant avant le dix-huitième anniversaire. Autrement dit, le fait pour une adolescente de commencer ses rapports sexuels avant l’âge de 16 ans multiplie par douze son risque de connaître une maternité précoce. Dans un contexte de faible utilisation de la contraception, la précocité des rapports sexuels expose davantage l’adolescente au risque de procréation.

Ce risque est 12,03 fois plus important pour celles qui se sont mariées avant le dix-huitième anniversaire. Selon la littérature, le but du mariage dans le milieu d’étude est avant tout la procréation. La jeune fille mariée serait donc influencée par cette injonction sociale à la maternité, ce qui s’illustre à travers une première naissance dans la première année suivant le mariage. Il est aussi fort probable que dans certains cas, ce serait même la survenue d’une grossesse qui précipite l’entrée en couple. À ceci s’ajoute l’influence de la prédominance du « mâle » et du décalage d’âge entre l’époux et l’épouse sur la prise de décision en matière de comportement sexuel et de fécondité de la famille.

Enfin, nos résultats révèlent qu’à Tchaourou, l’utilisation de la contraception moderne réduit de 58 % la probabilité d’être mère d’un enfant avant l’âge de 18 ans.

Conclusion et perspectives

Cette étude s’est fixée pour objectif d’identifier les déterminants de la maternité des adolescentes dans la commune de Tchaourou, en recourant à l’approche par les variables intermédiaires. Au niveau de l’analyse descriptive bivariée, les résultats auxquels nous sommes parvenus sont que la religion et le niveau d’instruction sont des facteurs discriminants de la sexualité précoce et du mariage précoce des adolescentes à Tchaourou. Pour ce qui est de la pratique contraceptive, il ressort que le niveau d’instruction et le sexe du chef de foyer sont les variables qui induisent une variation significative par rapport à cet évènement. L’âge aux premiers rapports sexuels et l’âge au premier mariage sont les facteurs discriminants de la maternité précoce des adolescentes.

L’analyse descriptive multivariée fait ressortir trois groupes ou profils d’adolescentes qui se distinguent par les facteurs socioculturels (ethnie, religion, niveau d’instruction et milieu de socialisation), socioéconomiques (niveau de vie et milieu de résidence), familial (sexe du chef de foyer) et individuels (âge aux premiers rapports sexuels, âge à la première union, âge à la première maternité et la pratique contraceptive moderne).

L’analyse explicative a montré qu’en définitive, les déterminants de la maternité précoce dans la commune de Tchaourou seraient l’âge aux premiers rapports sexuels, l’âge à la première union et l’utilisation de la contraception. Les deux premières variables sont les déterminants les plus discriminants des adolescentes selon l’entrée précoce en vie féconde. Une adolescente sexuellement précoce court 8,48 fois plus de risque que celle qui connaît ses premières relations sexuelles après son dix-septième anniversaire, d’être mère d’un enfant avant le dix-huitième anniversaire. Ce risque est 12,03 fois plus important pour celles qui sont en union avant leur dix-septième anniversaire. L’utilisation de la contraception augmente l’écart entre le début des activités sexuelles et la survenance d’une naissance chez les adolescentes. Ces résultats sont les mêmes trouvés par Rwenge (1999) au Cameroun, selon lesquels l’utilisation de la contraception est un moyen de dissocier l’âge aux premiers rapports sexuels et l’âge à la première naissance. Mais la portée de cette théorie se trouve largement limitée par la faible efficacité de la planification familiale (faute de structures adéquates d’information et d’éducation sur la pratique contraceptive).

En dépit des résultats obtenus dans cette étude, nous gardons à l’esprit que cette recherche n’est pas exempte de tous reproches. L’une de ses limites réside dans le fait qu’elle s’est beaucoup basée sur une approche quantitativiste. Il serait par conséquent intéressant de compléter dans une recherche ultérieure les résultats des approches quantitatives avec des analyses qualitatives et en explorant davantage le domaine sociologique, anthropologique et même psychologique, afin d’expliquer au mieux les comportements sexuels et reproducteurs des adolescentes dans la commune de Tchaourou.

De même, l’absence de certaines informations dans notre base de données n’a pas permis de mesurer l’influence de certaines variables considérées comme importantes par la revue de littérature pour l’explication de l’entrée précoce des jeunes filles dans la vie reproductive. Il s’agit notamment de l’âge à la puberté, l’utilisation de la contraception avant la première maternité, des informations sur les conditions économiques et familiales dans lesquelles vivait l’adolescente au moment de la conception de son enfant et enfin la cohabitation de celle-ci avec ses parents biologiques lors de ses premiers pas dans la vie sexuelle et reproductive. Cette étude s’est donc beaucoup plus focalisée sur les caractéristiques individuelles que contextuelles, or on sait que la fécondité des adolescentes ne dépend pas seulement de l’individu, mais aussi de son environnement. Il importe donc que les opérations de collecte de données sur les adolescentes recueillent des informations sur ces variables.

Au terme de cette recherche et face aux résultats obtenus, il nous paraît pertinent d’émettre quelques suggestions dont la mise en œuvre dans les programmes de santé reproductive et sexuelle des adolescentes permettrait de leur assurer une maternité responsable à moindres risques :

  •  Prendre des mesures spécifiques pour favoriser la scolarisation des jeunes filles;
  •  Faciliter la mise en place des programmes de sensibilisation sur les méthodes contraceptives modernes chez les adolescentes.

Comme perspective de recherche, il serait intéressant de mener une réflexion approfondie sur la fécondité des adolescentes à Tchaourou. Cette réflexion pourra mettre en évidence par exemple les sources du changement de comportement de la fécondité des adolescentes. Aussi, serait-ce intéressant de remettre en cause le rôle joué par les multiples campagnes et initiatives de sensibilisation en matière de santé de la reproduction.

Références bibliographiques

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Bénin, Institut National de la Statistique et de l’Analyse Économique (2013). Enquête Démographique et de Santé du Bénin 2011-2012. Bénin : Institut National de la Statistique et de l’Analyse Économique. Disponible sur : http://www.insae-bj.org/enquete-demographique.html?file=files/enquetes-recensements/eds/EDS_2012_Rapport_final-11-15-2013.pdf

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Annexes

Tableau 1 : Analyse différentielle de l’âge à la première maternité selon les variables intermédiaires

Variables/Modalités A déjà eu une grossesse ou un enfant Âge à la première maternité
Non Oui Total Non précoce Précoce Total
Âge aux premiers rapports sexuels ** ***
1er rapport précoce 55,7 44,3 100 15,84 84,16 100
1er rapport non précoce 67,68 32,32 100 62,5 37,5 100
Âge à la première union ns ***
[11; 18[ 38,46 61,54 100 8,65 91,35 100
[18; 22[ 26,92 73,08 100 73,68 26,32 100
Utilisation actuelle de la contraception *** ns
Aucune méthode 86,53 13,47 100 20,2 79,8 100
Moderne 66,42 33,58 100 35,56 64,44 100
Traditionnelle 72,73 27,27 100 25,33 66,67 100
*** Significatif au seuil de 1 %
** Significatif au seuil de 5 %
* Significatif au seuil de 10 %
ns = non significatif

Source : Nos travaux à partir des données de l’enquête ENSPD 2016.

 

Figure 1 : Présentation du plan factoriel

Source : Nos travaux à partir des données de l’enquête ENSPD 2016.

 


  1. Elle est passée de 8,1 enfants par femme en 1965-70 à 4,8 en 2005-2010 au Kenya, au Zimbabwe (de 7,4 à 3,9), au Rwanda (8,5 enfants par femme en 1983 et 6,2 en 1992), au Ghana (6,4 en 1988 et 5,5 en 1993), au Sénégal (6,6 en 1988 et à 5,9 en 1992).
  2. École Nationale de Statistique, de Planification et de Démographie.