17 Les différentes perceptions de l’avortement chez les adolescents et jeunes de l’arrondissement de Tchaourou

Sourou Robert Ezin

Résumé

Malgré le nombre important de décès chez les femmes des suites d’un avortement dans le monde et surtout en Afrique, les statistiques sur le phénomène demeurent inexistantes à cause des difficultés liées aux collectes de données relatif de l’avortement. Le présent article s’intéresse aux différentes perceptions de l’avortement chez les adolescents et jeunes de l’arrondissement central de Tchaourou. Les résultats montrent que l’interruption des premières grossesses enregistrées chez les adolescentes et jeunes filles enquêtées est de 9 %, dont 5 % d’avortements volontaires et 4 % d’avortements spontanés (fausses couches).

Un dixième des adolescents et jeunes estiment normal de recourir à l’avortement en cas de grossesse non désirée. Les principales raisons évoquées par ces derniers sont les suivantes : études (51 %), pressions familiales (35 %), manque de moyens financiers pour le suivi de la grossesse (34 %) et responsabilité du conjoint (7 %). Ceux qui n’approuvent pas la pratique de l’avortement même en cas de grossesse non désirée estiment plutôt que le phénomène est interdit par la religion (au 53 % d’entre eux) ou peut avoir des effets négatifs sur la santé de la mère tels que le risque de mourir (46 %) ou de stérilité (28 %).

Les adolescentes et jeunes filles qui ont eu au moins une fois des rapports sexuels non attendus approuvent plus le recours à l’avortement, de même que celles dont la première grossesse a été non désirée. Aussi, les enquêtées célibataires avec amoureux ou en couple, de confession musulmane ou protestante et avec un niveau d’instruction élevé sont davantage favorables au recours à l’avortement. Les adolescents et jeunes hommes et filles ont en général les mêmes opinions concernant la décision de recourir à l’avortement en cas de grossesse non désirée.

Introduction

La santé de la reproduction est une priorité aussi bien dans les pays du Sud que dans les pays du Nord. Le souci de la santé maternelle a été l’objet de plusieurs assises internationales et a donné naissance à de nombreux programmes et ONG dans le monde entier. C’est dans ce cadre que l’Initiative mondiale pour une maternité sans risque a été lancée en 1987 lors de la conférence internationale de Nairobi. Assurer la santé maternelle est le cinquième des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et le troisième des Objectifs de Développement Durables (ODD) des Nations Unies.

Nombreux sont les chercheurs qui ont travaillé sur la thématique de la santé de la reproduction. Les résultats des différents travaux menés sur le sujet ont montré que la santé maternelle dépend de plusieurs facteurs, dont la qualité des soins de santé, le suivi des femmes en grossesse, l’intervalle intergénésique, l’avortement, etc. Parlant de ces facteurs, Thonneau (2001, p. 3) affirme  que « l’avortement est sans aucun doute considéré comme un sujet d’importance mineure dans le débat concernant la façon de réduire le taux de décès suite à des causes liées à la grossesse, même si les complications d’avortement représentent environ 15 % de tous les décès maternels et s’élève même à 30 % dans certains pays ».

En Afrique, la problématique de l’avortement est encore une question taboue et les statistiques concernant ce phénomène sont presque inexistantes. L’avortement est un sujet sensible à étudier au Bénin, car il est « condamné légalement, proscrit par la société et interdit par la religion. Il touche à un domaine intime et les femmes ont tendance à sous-déclarer cet acte, surtout lorsqu’il est pratiqué de façon clandestine. Par manque de données fiables, le profil des femmes qui avortent reste un défi » (Amadou Sanni, 2015, p. 11). Or, l’ABPF estime à 15 % les décès maternels annuels imputables aux complications de l’avortement.

En 2014, la commune de Tchaourou a enregistré 221 cas de mort-nés et d’avortements (TBS communal Tchaourou, 2015), malgré les conditions sanitaires médiocres de pratique des IVG.

Cette étude qui se restreint à l’arrondissement central de Tchaourou vise à déterminer le niveau global de la pratique de l’avortement; les différentes perceptions des adolescents et jeunes du recours à l’avortement; la variabilité des perceptions sur le recours à l’avortement selon certaines variables sociodémographiques.

1.      Revue de la littérature

1.1. Évolution du nombre d’avortements, mortalité maternelle et atteinte des ODD

Les Objectifs de Développement Durable (ODD) en matière de santé et de bien-être visent des cibles liées à la santé et aux droits sexuels et reproductifs. La cible 3.1, sous l’objectif 3 de ce programme envisage, d’ici 2030,  de faire passer le taux mondial de mortalité maternelle au-dessous de 70 pour 100 000 naissances vivantes (IPPF, 2015, p. 6). Cet objectif semble être un enjeu de taille, surtout en Afrique subsaharienne au regard du nombre d’avortements annuels qu’elle enregistre.

En Afrique, le nombre annuel d’avortements provoqués est passé, entre 2003 et 2008, de 5,6 millions à 6,4 millions. Le nombre d’IVG en 2014 a augmenté de 8,3 millions par rapport à celui engrangé en 2010. En 2008, l’Afrique de l’Est a enregistré le plus grand nombre d’avortements (2,5 millions), suivie de l’Afrique de l’Ouest (1,8 million), de l’Afrique du Nord et centrale (0,9 million) et de l’Afrique australe (0,2 million), selon le rapport du Guttmacher Institute (novembre 2015). Ce phénomène est plus légion chez les jeunes femmes (N’Bouke, 2011).

Les taux de contraception sont encore très faibles en Afrique et les conséquences sont  la survenance de grossesses précoces, le recours à l’avortement, etc. Au Bénin, la prévalence de la contraception dite « moderne » est très faible, égale à 9 % (EDS 2011-2012). Pourtant la fécondité par femme est relativement maîtrisée (4,9), surtout à Cotonou (3,6). L’enquête par grappes à indicateurs multiples (MICS, 2014) donne un indice synthétique de fécondité de 5,7 et un taux de prévalence contraceptive de 17,9 %.

Malheureusement les avortements en Afrique se pratiquent dans des conditions sanitaires médiocres. En effet, la plupart des lois sur l’avortement sont restrictives et basées sur les lois des anciens colonisateurs (Braam et Hessini, 2004). Ces lois semblent défavoriser l’atteinte des objectifs en matière de santé de la reproduction dans la mesure où elles multiplient la survenance des avortements à risque. Quand les lois et les politiques autorisent l’avortement dans une large gamme d’indications, l’incidence de l’avortement non sécurisé et la mortalité qui en résulte sont réduites à un minimum (OMS, 2013, p. 24).

Les avortements constituent une grande menace pour la santé de la reproduction. Selon le Guttmacher Institute (2015, p. 2), seulement 3 % des 6,4 millions d’avortements pratiqués en 2008 en Afrique l’ont été faits dans des conditions médicalisées minimales. De même, le taux de létalité pour l’avortement non sécurisé est de 460 avortements non sécurisés pour 100 000 avortements non sécurisés en Afrique et de 520 pour 100 000 en Afrique subsaharienne, contre 30 pour 100 000 en Amérique latine et aux Caraïbes et 160 pour 100 000 en Asie. Selon l’ABMS, 15 % des décès maternels au Bénin sont liés aux complications de l’avortement.

1.2. Contraintes d’investigation sur l’avortement et sources de données

Les diverses sources de données et méthodes d’estimation, qui dépendent des législations sur l’avortement, présentent souvent des limites qui peuvent conduire à une sous-estimation ou à une surestimation des niveaux d’avortements (N’Bouke, 2011, p. 29). Dans les pays où l’avortement est légal, les données sont collectées dans le cadre des statistiques sanitaires, tandis que dans ceux où il est illégal, seules des études ponctuelles permettent d’estimer le niveau du phénomène. Les sources de données privilégiées sont donc les statistiques sanitaires et hospitalières, les certificats de décès et les enquêtes spécifiques.

Lorsque les données sont disponibles, les indicateurs utilisés pour mesurer les niveaux et tendances de l’avortement sont généralement les taux (rapport du nombre d’avortements par an pour 1 000 femmes en âge reproductif) et les ratios d’avortement (rapport  en pourcentage du nombre d’avortements sur le nombre de naissances vivantes ou de grossesses), la proportion de femmes ayant eu au moins un avortement, l’indice synthétique d’avortement.

2. Démarche méthodologique

Les données utilisées dans les analyses sont celles de l’enquête par sondage réalisée par l’ENSPD en 2016 portant sur le thème « Activités économiques, partage des ressources et santé de la reproduction au sein des foyers de l’arrondissement central de Tchaourou ».

La population d’étude est constituée des adolescents et jeunes des deux sexes dont la tranche d’âge est comprise entre 12 et 25 ans. Lors de l’administration du questionnaire aux adolescents et jeunes sélectionnés pour l’enquête, on leur demandait :

Pensez-vous que le recours à l’avortement est justifié en cas de grossesse non désirée?

Dans l’affirmative, on continuait l’interview par :

Si oui, pourquoi?

Dans la négation, on continuait l’interview par :

Si non, pourquoi?

Au total 2 185 adolescents et jeunes, âgés de 12 à 24 ans révolus, dont 888 hommes et 1 297 filles ont été interrogés.

L’échantillonnage stratifié par tirage systématique au sein de chaque strate est la méthode de sondage utilisée ici. Les strates, au nombre de 50, sont les espaces de dénombrement. La zone d’enquête qui est l’arrondissement central de Tchaourou a été découpée selon ces strates. L’enquête pilote a été réalisée à Guinirou et a permis de mieux adapter les outils de collecte.

L’objectif ici est de déterminer le niveau global de la pratique de l’avortement[1]; les différentes perceptions des adolescents-jeunes vis-à-vis de l’avortement; la variabilité des perceptions sur le recours à l’avortement suivant certaines variables sociodémographiques et socioculturelles.

3.     Résultats

3.1.         Niveau des avortements des premières grossesses

Parmi les 1 297 adolescentes et jeunes filles interrogées, 40 % ont déjà eu au moins une grossesse. L’enquête révèle que 9 % des premières grossesses ont été interrompues dont (5 %) de façon volontaire et (4 %) de façon spontanée.

 

 

 

 

Graphique 1 : Répartition des premières grossesses contractées selon leurs issues

Source : Nos résultats à partir des données de l’enquête de l’ENPSD, 2016

 

3.2.         Les différentes perceptions de l’avortement

Par rapport à la question de savoir si le recours à l’avortement est justifié en cas de grossesse non désirée, neuf adolescents et jeunes sur dix pensent que le fait d’avoir contracté une grossesse non désirée n’est pas un motif valable pour avorter. Le reste de ceux qui ont répondu à cette question croit plutôt que cela constitue une raison valable pour interrompre sa grossesse.

3.2.1.      Les perceptions positives du recours à l’avortement

Les principales raisons énumérées par les enquêtés qui estiment que le recours à l’avortement est justifié en cas de grossesse non désirée sont les études (51 %), les pressions familiales (35 %), le manque de moyens financiers pour le suivi de la grossesse (34 %), la responsabilité du conjoint (7 %). Les trois dernières raisons peuvent être considérées comme des causes imputables aux parents et conjoints des adolescentes et jeunes filles concernées. On pourrait dire que l’envie de poursuivre les études justifie en partie le recours à l’avortement chez ces dernières, selon le comportement des parents et des conjoints lors de la survenue d’une grossesse non désirée.


Graphique 2 : Pourcentage par raison avancée des enquêtés qui pensent que le recours à l’avortement est justifié en cas de grossesse non désirée

Source : Données de l’enquête de l’ENSPD, 2016

3.2.2.      Les perceptions anti-avortement

Pour des raisons de croyance et de santé de la mère, 91 % des adolescents et jeunes enquêtés pensent qu’on ne doit pas recourir à l’IVG. Pour certains, l’avortement est un péché (53 %) et est proscrit par la religion (22 %). Ces résultats ne nous enseignent rien de nouveau dans la mesure où ce sont les religieux qui ont toujours manifesté contre la légalisation de l’avortement comme le cas du mouvement « pro-vie » aux États-Unis. À la conférence du Caire en 1994, le Vatican n’a pas donné d’avis favorable aux politiques favorisant l’avortement en affirmant que : « la vie humaine commence au moment de la conception (…) et qu’elle doit être défendue et protégée ». Aussi, il est important de souligner que tous les jeunes croyants ayant répondu à l’entretien ne désapprouvent pas l’avortement. Ce n’est donc pas sans intérêt.

D’autres sont contre l’avortement à cause de ces conséquences tangibles. Ainsi, 46 % estiment qu’il peut entraîner la mort de la femme (46 %) ou la rendre stérile (28 %). En effet, les écrits sur le phénomène montrent que l’avortement, véritable problème de santé publique, est responsable d’un taux non négligeable de décès maternels et de morbidité, surtout dans les pays sous-développés du fait des mauvaises conditions sanitaires. Comme risques encourus en cas d’avortement non sécurisé, on note la mort subite ou rapide, les infections ovulaires, les infarctus utérins, la stérilité secondaire, etc. (OMS, 2013).


Graphique 3 : Pourcentage par raisons avancées des enquêtés qui pensent que le recours à l’avortement n’est pas justifié même en cas de grossesse non désirée

Source : Données de l’enquête de l’ENSPD, 2016

 

3.3. Les différentes perceptions de l’avortement selon les caractéristiques sociodémographiques

3.4. Selon l’issue des premières grossesses

Lorsqu’on considère uniquement les 518 adolescentes et jeunes filles ayant contracté au moins une grossesse, on constate que 58 % de celles qui ont avorté volontairement justifient le recours à l’avortement en cas de grossesse non désirée. Le pourcentage est faible chez les autres : accouchement (9 %), avortement spontané (7 %) et grossesse en cours (12 %). Ainsi, le fait d’avoir avorté lors de sa première grossesse conduit à approuver davantage l’aspect positif du phénomène.

Graphique 4 : Pourcentage des enquêtées filles qui estiment le recours à l’avortement normal en cas de grossesse non désirée selon l’issue de leur première grossesse

 

Source: Données de l’enquête de l’ENSPD, 2016

 

3.5. Selon le fait que l’enquêtée ait eu au moins une fois de rapports sexuels non attendus

Les jeunes filles ayant eu au moins une fois par le passé de rapports sexuels non attendus sont plus favorables au recours à l’avortement en cas de grossesse non désirée que les autres. Parmi elles, 14 % approuvent cette possibilité de recours à l’avortement, alors que ce pourcentage est de 8 % chez les autres. Ce constat pourrait s’expliquer par le fait que les rapports sexuels non attendus augmentent les risques de grossesse non désirée. Il ressort ainsi de ces résultats que le fait d’avoir eu des rapports sexuels inattendus change significativement l’avis des jeunes filles et développe en elles des idées plus favorables à l’avortement.

3.6. Selon l’âge de l’enquêté

Les données de l’enquête montrent que, les jeunes qui sont les enquêtés âgés de 18-24 ans révolus approuvent plus un recours à l’avortement en cas de grossesse non désirée que les adolescents de la tranche d’âge 12-17 ans révolus. Parmi les jeunes, 12 % approuvent une possibilité de recours à l’IVG contre 7 % seulement chez les adolescents. Il apparait ainsi que l’âge est facteur important dans les décisions de recours à une interruption de grossesse.

3.7. Selon la situation matrimoniale

Contrairement aux adolescents et jeunes en couple ou avec amoureux, ceux dont le statut matrimonial est d’être séparé-e, veuf/veuve, divorcé-e ou sans amoureux approuvent moins l’interruption volontaire de grossesse. Mais il est à noter que les enquêtés en couple ou avec amoureux sont plus exposés aux rapports sexuels que les autres. Les deux groupes d’individus ne courent pas les mêmes risques de contraction de grossesses non désirées et par conséquent, peuvent avoir des perceptions divergentes sur le recours à l’avortement.

Graphique 5 : Pourcentage d’enquêtés qui estiment normal de recourir à une IVG en cas de grossesse non désirée selon la situation matrimoniale

Source : Données de l’enquête de l’ENSPD, 2016

3.8. Selon la religion

Les données de l’enquête révèlent que les enquêtés adeptes des églises évangéliques approuvent moins le recours à l’avortement que ceux adeptes de l’islam : musulmans (13 %), protestants (11 %), autres religions (9 %), catholiques (8 %), adeptes des églises évangéliques (7 %).

3.9. Selon le niveau d’instruction

Lorsqu’on considère les enquêtés sans distinction de sexe et qu’on écarte ceux n’ayant aucun niveau d’instruction, on constate que plus le niveau d’instruction des adolescents et jeunes augmente, plus ils estiment normal de recourir à l’IVG pour les grossesses non voulues. On constate par ailleurs que chez les adolescents et jeunes sans aucun niveau d’étude, 80 % désapprouvent l’idée de recourir à l’IVG en cas de grossesse non désirée, comme l’indiquent ci-après les pourcentages d’individus qui estiment normal de recourir à l’avortement par niveau d’instruction : supérieur (23 %), secondaire (11 %), primaire (6 %), aucun niveau (20 %).

3.10.    Facteurs associés aux perceptions de l’avortement : une analyse multidimensionnelle

Voici le nuage des variables de l’analyse en composante multiple concernant les différentes perceptions de l’avortement chez les adolescents et jeunes de l’arrondissement central de Tchaourou.

 

Graphique 6: Nuage des variables de mesure des différences de perception de l’avortement chez les enquêtés

Source : Données de l’enquête de l’ENSPD, 2016


Interprétation des résultats de l’ACM

L’inertie totale ajustée expliquée par les deux axes retenus représente 80 % de l’information totale. De l’analyse du graphe du nuage des variables, on note que le premier facteur oppose nettement les enquêtés qui justifient le recours à l’avortement en cas de grossesse non désirée à droite, et ceux qui pensent plutôt le contraire, à gauche.

Les adolescents et jeunes sur la droite du graphique qui pensent normal d’interrompre volontairement une grossesse non désirée évoquent prioritairement les raisons suivantes : le désir de poursuivre les études, le manque de moyens financiers, les pressions familiales, les raisons de santé, la précocité de la grossesse ou l’avis du conjoint/partenaire. Pour eux, la femme doit disposer du plein droit d’avorter selon les contraintes précédentes.

Les adolescents et jeunes sur la gauche du nuage des variables prônent la vie plutôt qu’un recours à l’IVG qui entraîne toujours la mort d’au moins un individu. Les motifs évoqués sont les interdictions religieuses et les risques de santé pour la mère. Parmi ces enquêtés qui n’approuvent pas le recours à l’IVG, quelles que que soient les conditions où survient la grossesse, le deuxième facteur montre une discrimination nette entre ceux s’appuyant sur des raisons de santé, en haut, et ceux s’appuyant sur les raisons religieuses, en bas.

Les résultats de l’ACM indiquent la présence de trois groupes d’adolescents et jeunes dans l’arrondissement central de Tchaourou au regard de l’objectif de notre étude :

– ceux qui pensent normal d’interrompre une grossesse non désirée pour des motifs liés au désir de continuer les études, au manque de moyens financiers, aux pressions familiales;

– ceux qui pensent anormal d’interrompre une grossesse, même si elle est non désirée, pour des motifs de santé comme le risque de stérilité, la possibilité de mourir et les effets secondaires sur la santé de la femme qui avorte;

– et enfin, ceux qui pensent anormal d’interrompre une grossesse, même si elle est non désirée, parce que non seulement l’acte est considéré comme un péché par la religion, mais aussi parce qu’il est mal vu par la société.

Dans le même sens, le nuage des variables de l’ACM montre une proximité entre les hommes et les femmes en ce qui a trait aux justifications avancées pour opiner sur le recours ou non à l’avortement en cas de grossesse non désirée. Les modalités « sexe masculin » et « sexe féminin » sont très proches dans le nuage. Ce qui veut dire que le sexe de l’enquêté n’impacte pas sur ces perceptions sur l’interruption volontaire de grossesse.

Conclusion

Les résultats de l’analyse montrent que le taux d’avortement des premières grossesses enregistrées chez les filles enquêtées est de 9 % à hauteur de 5 % d’avortement volontaire et de 4 % d’avortements spontanés. Ce taux d’avortement est une alerte rouge pour les autorités de l’arrondissement central de Tchaourou dans la mesure où tous les avortements sont réalisés dans des conditions à risque du fait de l’interdiction de l’avortement par la loi béninoise.

Parmi les adolescents et jeunes enquêtés, un dixième d’entre eux ont estimé que recourir à l’avortement était justifié en cas de grossesse non désirée. Les principales raisons invoquées par ces derniers sont les suivantes : études (51 %), pressions familiales (35 %), manque de moyens financiers pour le suivi de la grossesse (34 %) et conjoint (7 %). Ainsi, les enquêtés pensent que l’avortement peut être une solution quand la grossesse constitue un obstacle dans le cursus scolaire, de même qu’en cas de pressions familiales ou de difficultés financières. Les deux dernières contraintes qui peuvent conduire une femme à recourir à une IVG mettent en jeu la responsabilité des parents dans le processus.

Les enquêtés qui n’approuvent pas le recours à l’avortement même en cas de grossesse non désirée estiment de leur côté que le phénomène est interdit par la religion ou qu’il peut avoir des effets négatifs sur la santé de la mère, tels que le risque de mourir ou de stérilité. Les interdictions religieuses et les conséquences de l’avortement sur la santé de la mère constituent par ailleurs les principaux facteurs pouvant limiter le recours à l’avortement.

Concernant la variabilité des perceptions de l’avortement, le constat est que les adolescentes et jeunes qui ont eu au moins une fois des rapports sexuels non attendus ont davantage approuvé le recours à l’avortement, tout comme celles dont la première grossesse était non désirée. Par ailleurs les profils suivants se sont montrés plus favorables au recours à l’avortement : célibataires avec amoureux et enquêtés en union, enquêtés musulmans et protestants et ceux ayant un niveau d’instruction élevé.

Les adolescents et jeunes hommes et filles ont les mêmes opinions concernant la décision de recourir à l’avortement en cas de grossesse non désirée. La lecture des statistiques montre que les différentes démarches entreprises pour contrer le phénomène d’avortement doivent aller au-delà des programmes d’accès à la contraception, qui peinent d’ailleurs à atteindre leurs objectifs de prévention contre les grossesses non désirées. L’État, les ONG et les organisations intervenant dans la lutte pour l’éradication des avortements à risque chez les jeunes filles doivent impliquer dans la lutte aussi bien les adolescentes et jeunes filles que leurs parents et les jeunes hommes, à travers un véritable travail de sensibilisation. Rappelons que l’éducation parentale ne réside pas seulement dans le fait d’assurer une bonne éducation aux filles, mais doit aussi considérer le fait de se rendre disponible et compréhensif en cas de grossesse non désirée.

Par ailleurs, nous suggérons d’entreprendre des études approfondies sur le phénomène de l’avortement au Bénin. Ces études pourraient permettre de déterminer les types d’avortements pratiqués au Bénin, de même que les conséquences de ces avortements tant au niveau de la fille qui a avorté, des parents de la fille, du garçon (auteur de la grossesse), des parents du garçon, qu’au niveau social et économique.

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  1. L’avortement se définit comme étant l’interruption spontanée ou volontaire de grossesse (IVG).