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Université, société et développement local durable

25 Les étudiants, les étudiantes et l’idée d’université : une réflexion pour Haïti

Hérold Toussaint

Docteur en sociologie et détenteur d’une maîtrise en communication sociale, Hérold Toussaint est Vice-recteur aux Affaires Académiques de l’Université d’État d’Haïti. Auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages, il est membre associé au CéSor (Centre d’étude en sciences sociales du religieux) dont le siège social est à Paris. Coordonnateur du Collectif des Universitaires Citoyens (CUCI), il encourage les étudiants et étudiantes à produire des travaux dans le champ des sciences humaines et sociales. Il est également professeur invité à l’Université Laval (Canada).

Ce texte est une version légèrement adaptée de l’introduction du livre L’idée d’université expliquée aux étudiants, publié par Hérold Toussaint en 2016 à Port-au-Prince.

Introduction

La crise aiguë qui frappe l’Université d’État d’Haïti nous interpelle. Nous n’avons pas de solutions magiques à proposer. Toutefois, nous voulons préciser l’idée moderne d’université. Nous espérons des débats fructueux entre les professeurs et les étudiants. Nous espérons qu’il suscitera un éveil de la conscience universitaire au sein de la population estudiantine.

L’expression « L’idée d’université » a été employée par le cardinal John Henry Newman en 1852. Cette expression inclut deux thèmes centraux qui sont expliqués par le philosophe existentialiste Karl Jaspers dans les termes suivants : « C’est un droit de l’humanité en tant qu’humanité que la recherche de la vérité se poursuive quelque part sans contrainte ». À partir de ce postulat, « l’université a pour tâche de chercher la vérité dans la communauté des chercheurs et des étudiants ». Ce qui confère à l’université sa légitimité est le rapport de tous ses membres à la science en tant que recherche absolue de la vérité. C’est la vérité qui empêche notre espèce humaine de sombrer dans la pure animalité. La vérité nous humanise.

L’université est une idée occidentale que les Grecs ont transmise aux Européens. Nous ne devons jamais l’oublier. Elle est donc un héritage de l’Europe. Nous pensons qu’il est urgent d’expliquer cette idée à nos compatriotes. L’idée d’université a une histoire. Cette idée a évolué. Aujourd’hui, on parle d’université d’excellence. Cette vision contemporaine de l’université fait toutefois problème. Elle a pour fondement la gouvernance, la gestion et l’administration. Elle est irriguée par la compétition et la concurrence. Les universitaires nord-américains et européens ne cessent de parler de réforme et de modernisation. Les pays européens sont donc en train de passer d’une conception républicaine de l’autonomie universitaire à une conception gestionnaire. Si l’université ne se modernise pas, elle sera remplacée par des formes de formation plus performantes, car mieux adaptées. Nous assistons à une concurrence internationale accrue entre les universités européennes, nord-américaines et asiatiques.

L’université n’est pas un lieu où doivent s’affronter des prophètes et des illuminés. Sa principale résidence est la raison. Elle est un lieu où la critique est institutionnelle, où l’on a le droit à tout instant de demander « pourquoi » et, réciproquement, le devoir d’y répondre. La critique et la tolérance vont de pair. En effet, l’absence de tolérance donne toujours lieu à des intrigues mesquines et à la formation de groupuscules de militants fanatisés. Tout esprit clanique ne fait que bloquer notre imagination et nos potentialités d’action.

Les enseignants et les étudiants ne doivent jamais oublier que l’université est un lieu où les connaissances se suffisent à elles-mêmes. L’université n’est pas une usine à fabriquer des diplômes. Elle est le lieu où une chance est donnée à des jeunes de devenir des hommes et des femmes. Dans cette perspective, nous pouvons dire avec le grand humaniste Erasme : « On ne naît pas homme, on le devient » (Homo fit, non nascitur). C’est cette vision de l’université qui est en crise à travers le monde. L’université n’est pas là pour freiner chez les jeunes le désir de connaître. Elle est là pour les aider à exercer leur métier d’hommes et de femmes. Elle n’a pas pour tâche de promouvoir la médiocrité et l’entêtement. Elle a pour obligation de prôner la vie de l’intelligence.

Nous sommes conscients des contradictions et des conflits qui traversent nos institutions, particulièrement l’Université d’État d’Haïti. Un sérieux débat doit être engagé entre les différents acteurs. Toutefois, nous devons tout faire pour ne pas recourir à des arguments ad hominem – arguments qui consistent à attaquer le défenseur d’une thèse plutôt que la thèse elle-même – au point d’humilier nos concurrents dans leur dignité. Notre université ne vit pas au rythme de l’université d’excellence. Nous ne sommes pas encore en mesure d’entrer en compétition avec les universités de la Caraïbe et de l’Amérique latine.

Nous sommes loin d’être des concurrents sérieux au niveau de l’excellence académique et scientifique. Nous avons la lourde responsabilité de « penser ensemble » au cours de notre XXIe siècle la question du lien social à partir de l’université. Si nous acceptons de considérer l’université d’État d’Haïti comme un patrimoine, l’État doit mettre à sa disposition des moyens concrets nécessaires à la réalisation de sa mission.

Les moyens accordés à l’Université par l’État haïtien sont maigres et dérisoires. Ils sont loin de favoriser la créativité scientifique dans notre société. La formation de la jeunesse estudiantine ne constitue pas une priorité pour l’État haïtien. Ce dernier nourrit une méfiance sans borne vis-à-vis de l’Université. L’État laisse entendre qu’il est l’adversaire de l’Université. L’État haïtien ne fournit pas de preuves attestant son amour pour l’institution universitaire. Nos élites économiques et politiques ont du mal à admettre que la place d’un pays dans le monde dépend en grande partie de sa créativité scientifique.

L’Université d’État d’Haïti est très malade. Pourtant, nous avons notre foi en la vie, en la raison et en la créativité humaine. Notre université mérite d’être réformée. C’est une urgence. Cette réforme doit être intelligente, progressive et pragmatique. Elle sera vivace si nous développons notre capacité de contextualiser et reconnaissons la complexité d’une telle entreprise. Il est impossible de réformer l’institution universitaire sous le coup de l’exaltation émotionnelle.

La réforme de l’Université d’État d’Haïti ne sera pas l’œuvre d’un groupe. Chacun aura son mot à dire. En définitive, elle ne pourra être l’œuvre que d’une communauté universitaire mobilisée dans ses différentes composantes autour d’un projet collectif. En effet, sans la complicité des acteurs qui travaillent sur le terrain, sans la complicité des personnalités marquantes de notre monde universitaire, tout projet de réforme s’avérera inefficace et insignifiant.

Nous invitons la communauté des professeurs et des étudiants à réfléchir sur l’idée d’université. C’est un premier pas qui va nous permettre de débroussailler la question d’une réforme intelligente et progressive de l’Université d’État d’Haïti.

À l’heure actuelle, il est urgent de conjurer les fanatismes concurrents en vue de permettre à la raison de jouer son rôle au sein de notre université. En effet, on ne peut discuter d’université que sur la logique de l’université. Nous devons cesser de nous engouffrer dans des polémiques peu fructueuses.

Nous voulons susciter l’éveil de la conscience universitaire au sein de la population estudiantine. Nous avons grand besoin de poser sans passion, sans ambiguïté les causes qui ont ruiné et qui continuent à ruiner notre université de 1986 à nos jours. Nous sommes aussi conviés à identifier les raisons cachées ou ouvertes qui justifient nos pratiques. C’est une manière sereine de faire notre auto-analyse.

Il n’y a pas un cours formel à l’université qui porte sur le concept d’université. Nous avons voulu proposer ce modèle qui sera sans doute critiqué par nos collègues. Nous le souhaitons de tout cœur. Nous pensons que les journalistes et les parlementaires de notre pays pourront en tirer également grand profit.

Pour citer ce texte :

Toussaint, Hérold et al. 2016. « Les étudiants, les étudiantes et l’idée d’université : une réflexion pour Haïti ». In Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable, sous la direction de Florence Piron, Samuel Regulus et Marie Sophie Dibounje Madiba. Québec, Éditions science et bien commun. En ligne à https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1

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