Université, société et développement local durable

26 Le Collectif des Universitaires Citoyens, une expérience de recherche participative en Haïti

Pierre Michelot Jean Claude et Ricarson Dorcé

Communicologue et écrivain, Pierre Michelot Jean Claude est formateur pour plusieurs institutions haïtiennes. Il donne régulièrement des conférences sur la communication, la méthodologie et le développement personnel à l’intention des jeunes de sa communauté. Membre du Collectif des Universitaires Citoyens (CUCI), il participe également à des recherches en sciences humaines et sociales en Haïti. Il est auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques publiés dans les journaux et revues haïtiens. Pour lui écrire : michelotjeanclaude@gmail.com

Ricarson Dorcé, chercheur en sciences humaines et poète de la nouvelle génération consciente, est né à Petit-Goâve, le 23 mai 1987. Licencié en Psychologie et maître en Histoire, mémoire et patrimoine, il a également une formation universitaire de premier cycle en droit et communication sociale et une formation de deuxième cycle en sciences du développement. Déjà auteur d’une dizaine de textes littéraires et scientifiques et contributeur dans au moins huit ouvrages collectifs, ses travaux sont publiés dans des revues et éditions haïtiennes, françaises, canadiennes, belges et américaines. Il poursuit actuellement ses études doctorales dans le champ des sciences humaines et sociales. Pour lui écrire : dorce87@yahoo.fr

Introduction

La science ouverte englobe la science citoyenne qui a une dimension participative ou collaborative : des gens ordinaires ou des étudiants et étudiantes inexpérimentés peuvent collaborer, bénévolement et de différentes manières, à des pratiques de recherche scientifique. Dans ce cas, les rapports existant entre science et citoyens vont non seulement de l’expert vers le commun des mortels, mais également du public vers l’universitaire.

Le Collectif des Universitaires Citoyens est un exemple concret de ce modèle en Haïti qui permet de faire l’expérience de la recherche participative. Nous l’analysons ici dans une perspective de démocratie sociale à visée totalisante. Ce modèle de connaissance collaborative est une initiative du professeur Hérold Toussaint qui, chaque année, réunit des étudiants et étudiantes de premier cycle pour discuter de leur vécu, identifier les problèmes de la société, réfléchir sur les solutions à apporter, recueillir des données, définir une méthodologie, participer à toutes les étapes de la mise en œuvre d’un projet de recherche et en assurer le suivi. C’est une véritable démarche participative. En ce sens, le Collectif des Universitaires Citoyens est un espace scientifique, éducatif et convivial dans le champ universitaire haïtien.

Le champ d’intervention du Collectif des Universitaires Citoyens

Fondé en 1999[1], le Collectif des Universitaires Citoyens (CUCI) œuvre dans le champ des sciences humaines en Haïti. Les actions du Collectif tournent autour de trois axes fondamentaux, à savoir la formation, la publication et la vulgarisation.

Cette association non confessionnelle, sans but lucratif et politiquement indépendante propose aux étudiants, étudiantes et aux non-spécialistes d’Haïti d’excellents résumés et synthèses de textes fondamentaux du champ des sciences sociales. Fidèle à son engagement de publier des rapports de recherche qui abordent les grandes questions propres à la société haïtienne, notamment dans le domaine des médias et de l’espace public, le Collectif des Universitaires Citoyens a déjà à son actif plus d’une dizaine d’ouvrages :

  1. La guerre des diplomates en Haïti. Quand Ricardo Seitenfus veut sauver son Brésil (2016);
  2. L’Opération Lavalas. Le projet de Georges Anglade (2015);
  3. Littérature et politique. Lire Justin Lhérisson à l’ère des campagnes électorales en Haïti (2014);
  4. Communication politique et Parlement haïtien. La CPP, à cinq ans de distance (2013);
  5. Communication et diplomatie. L’ambassadrice américaine Janet A. Sanderson et Haïti (2012);
  6. Femmes et citoyenneté (2012);
  7. Haïti et la France. Un débat escamoté (2009);
  8. Propagande politique et élections présidentielles en Haïti (2007);
  9. L’armée et la presse écrite (2007);
  10. Communication, poésie et politique. Questions au Nouvelliste (2006);
  11. Médias et citoyenneté (2003).

À côté de ces travaux réalisés principalement par des groupes d’étudiants et d’étudiantes de premier cycle universitaire, le Collectif entreprend des activités de vulgarisation de ses recherches sous forme de conférences-débats et de sessions de formation à travers tous les départements du pays, ce qu’on appelle « les matinées universitaires ». Travaillant ardemment dans le champ de l’éducation à la citoyenneté, le Collectif tisse des liens avec des associations communautaires et coordonne des activités socio-éducatives avec des écoles tant privées que publiques.

La mission du Collectif des Universitaires Citoyens

La mission principale du Collectif consiste à promouvoir la recherche scientifique dans le pays, l’éducation à la citoyenneté et à la solidarité en vue de l’établissement d’une société de droit au service du bien commun.

L’universitaire citoyen face à la crise

Les actions du Collectif dans le champ de la recherche scientifique en Haïti s’inscrivent dans une logique d’expérimentation de toute une vision de l’être humain, de l’individu haïtien en particulier, dans ses rapports avec la société, la vérité et l’histoire. En effet, nous faisons de plus en plus face à une crise multidimensionnelle. Les élites haïtiennes n’ont pas réussi à concrétiser le rêve qui était à la base de l’édification de la nation, à savoir un pays souverain et prospère. Arrivant difficilement à satisfaire même ses besoins de base, la majorité de la population haïtienne évolue dans la négation de ses droits à la vie et à la dignité. Les institutions du pays sont de plus en plus faibles. C’est le règne de l’indiscipline, de l’irresponsabilité et de la corruption. L’avenir collectif est incertain. Doit-on continuer à subir cette réalité? Quel est dans ce contexte le rôle des Universitaires?

Les universitaires sont des esclaves de la vérité et de la justice : « l’université fait profession de la vérité. Elle déclare, elle promet un engagement sans limites envers la vérité » (Derrida, 2001 : 12). C’est dans cette optique, dirait le docteur en sociologie Hérold Toussaint, qu’a été forgé le concept d’«Universitaire-Citoyen» qui s’articule autour de l’idée que l’universitaire doit se sentir concerné-e par la vérité liée à la situation des éternelles victimes de notre système économique, juridique, éducatif, politique et religieux, etc. Ainsi, au sein du Collectif, toute une nouvelle génération s’engage en faveur du bien commun.

L’accompagnement des nouvelles générations

L’universitaire citoyen doit se préoccuper du développement de l’esprit critique dans la dynamique de formation des jeunes générations. Les expériences du Collectif des Universitaires Citoyens ont prouvé qu’avec un minimum d’encadrement, les jeunes de ce pays peuvent étonner le monde.

Les nouvelles générations doivent être bien encadrées, particulièrement dans le domaine de la recherche scientifique, car n’ira nulle part une société dans laquelle le poids de la rationalité scientifique est sous-estimé.

« Sans une option ferme pour la recherche scientifique dans tous les champs du savoir, nous serons condamnés à demeurer une société de répétition. Notre avenir dépend en grande partie de notre capacité à accorder une place primordiale à la raison et à l’argumentation dans nos pratiques quotidiennes », nous dit souvent le coordonnateur du Collectif, Hérold Toussaint.

Le Collectif vise à connecter les nouvelles générations du monde universitaire haïtien avec la communauté. Il met le savoir universitaire au service de la communauté, tout en se positionnant contre la tendance qui consiste à subir les réalités de l’existence. L’universitaire citoyen est contre l’esprit clanique et l’intolérance :

L’université n’est pas un lieu où doivent s’affronter des prophètes et des illuminés. Sa principale résidence est la raison. Elle est un lieu où la critique est institutionnelle, où l’on a le droit à tout instant de demander « pourquoi » et réciproquement le devoir d’y répondre. La critique et la tolérance vont de pair. En effet, l’absence de tolérance donne toujours lieu à des intrigues mesquines et à la formation de groupuscules de militants fanatisés. Tout esprit clanique ne fait que bloquer notre imagination et nos potentialités d’action (Toussaint, 2016 : 12).

L’universitaire citoyen fait la promotion de l’espérance paradoxale et croit en sa capacité de créer son destin. Il faut apprendre aux nouvelles générations à espérer et à créer à partir de leurs potentialités réelles. Le collectif applique cette idée en aidant les jeunes du premier cycle universitaire à développer leurs potentialités comme en témoignent les déclarations du docteur Hérold Toussaint :

Nous, du Collectif des universitaires citoyens (CUCI), nous voulons apporter notre modeste participation à la création d’un espace de débat et de discussion rationnelle dans le monde universitaire.

C’est dans cette logique que nous inscrivons notre travail dont l’un des buts consiste à initier les étudiants et étudiantes en fin du premier cycle universitaire à la recherche scientifique. Nous insistons sur le thème « initier ». Il s’agit d’une première socialisation à la recherche. Nous voulons les aider à acquérir graduellement le sens de la rigueur scientifique, l’importance du travail en équipe, le va-et-vient qui doit exister entre la théorie et la pratique, le sens de la responsabilité, le sens du sacrifice et le goût de la réussite. Nous leur offrons un environnement culturel à travers lequel ils apprendront à comprendre le rôle des concepts et à découvrir qu’on s’en sert pour questionner la réalité, pour déconstruire les objets préconstruits du monde social en vue de leur ôter leur caractère d’évidence, de les débanaliser (Toussaint 2007 : 9-10).

L’apprentissage à la réussite collective

Les publications du Collectif des Universitaires Citoyens sont toujours des travaux collectifs réalisés par des étudiants et des étudiantes du premier cycle universitaire. Ces expériences de travail collectif se font dans un contexte haïtien caractérisé par une absence de tradition universitaire. Toutefois, elles aident à découvrir des potentialités inouïes chez la plupart des jeunes étudiantes et étudiants assoiffés de savoir. Ces jeunes développent de plus en plus leur sens de la responsabilité envers la communauté.

Quand les jeunes du Collectif participent aux travaux de recherche, ils font non seulement preuve de responsabilité, mais également ils apprennent à réussir ensemble en dépit de leurs divergences. L’un des crédos de l’universitaire citoyen consiste à combattre la culture de méfiance en vue de la réussite collective, ce qui n’est possible que grâce à une éthique de tolérance et de discussion rationnelle.

Dans la préface de l’ouvrage L’Armée et la Presse écrite en Haïti, le professeur Hérold Toussaint indique que :

La rigueur scientifique n’a pas étouffé en nous le sens de la fête ou de la convivialité. Nous avons travaillé fort et nous avons pris également le temps de manger ensemble, de célébrer les anniversaires de naissance et de siroter l’existence. Le travail de ces étudiants chercheurs est un travail éminemment collectif. (…) Leur travail collectif atteste qu’il est possible de se défaire au fur et à mesure de certains stéréotypes et préjugés qui affirment notre incapacité à révolutionner pacifiquement la vie quotidienne en Haïti. Nous avons vu ces jeunes s’entraider, partager leurs connaissances, se corriger mutuellement voire se « décentrer » en vue d’atteindre un but commun. Ils étaient ivres de réussir collectivement. Nous les avons vus prendre la décision de veiller jusqu’au jour en vue de boucler ce travail. Ils ont appris à s’estimer, à espérer et à créer ensemble au cours de ce processus de recherche.

Les défis planétaires

L’universitaire citoyen est un « fonctionnaire de la planète » qui se sent préoccupé certes par les problèmes de son pays, mais également par toutes les difficultés auxquelles fait face l’humanité. Les êtres humains, indépendamment de leur origine, de leur race et de leur sexe, ont le droit à la dignité. En ce sens, le Collectif encourage des initiatives sérieuses sur les grands défis planétaires : la dégradation de l’environnement, la crise économique chronique et persistante, la menace de la faim et les troubles sociaux, etc.

À partir d’Haïti, l’universitaire citoyen aidera ses compatriotes à prendre conscience que nous n’avons qu’une seule planète et que, si nous en gaspillons les ressources, il n’y aura pas d’issue. Il plaidera pour que l’éducation à la conscience écologique soit obligatoire dans toutes les écoles (Toussaint, 2015 : 99).

Conclusion

L’expérience au sein du Collectif des Universitaires Citoyens est l’expression d’une forme de collaboration scientifique. Cette dernière crée un climat de liberté. Ce climat est indispensable au champ scientifique face aux contraintes du financement privé (voire public) qui, fort souvent, orientent les pratiques de recherche. D’où la nécessité d’une discussion permanente sur les finalités politiques et économiques du processus de la recherche! Malheureusement en Haïti, nous sommes encore très loin d’une véritable politique de la recherche.

La science collaborative est un processus très démocratique. Cette approche citoyenne des pratiques scientifiques est exempte des dangers qui menacent parfois l’indépendance de la recherche. Il y va de l’avenir de la science! Il y va de l’avenir de l’universitaire citoyen!

Tout compte fait, l’universitaire citoyen est l’exemple d’un courage au service du compromis, de la liberté, de la vérité, de la solidarité et de la justice sociale pour un avenir humain plus supportable. Il ne doit pas mettre son savoir au profit des puissants. Il est celui qui pense, médite et anticipe. Il est un passionné de la vie. Il a la joie d’entreprendre en commun et de réussir avec les autres. Il est un pèlerin de l’espérance. Il est un défenseur de l’autonomie de la recherche. Il s’attache aux principes de l’État de droit et de la démocratie en lien avec les éléments puissants de la culture locale. Il se consacre aux causes humanitaires qu’il soutient. Il est un utopiste réaliste. Il sait articuler le sensible et l’intelligible.

Références

Derrida, Jacques (2001) L’université sans condition, Paris, Editions Galilée.

Toussaint, Hérold (2016) L’idée d’université expliquée aux étudiants, Port-au-Prince, Media-texte.

Toussaint, Hérold (dir.) (2007) Propagande politique et élections présidentielles en Haïti, Port-au-Prince, Media-texte.

Toussaint, Hérold (dir.) (2007) L’armée et la presse écrite, Port-au-Prince, Media-texte.

Toussaint Hérold (2015) Le courage d’habiter Haïti au XXIe siècle. La vocation de l’universitaire citoyen, Port-au-Prince, Henri Deschamps.

Pour citer ce texte :

Dorcé, Ricarson et Pierre Michelot Jean Claude. 2016. « Le Collectif des Universitaires Citoyens, une expérience de recherche participative en Haïti ». In Justice cognitive, libre accès et savoirs locaux. Pour une science ouverte juste, au service du développement local durable, sous la direction de Florence Piron, Samuel Regulus et Marie Sophie Dibounje Madiba. Québec, Éditions science et bien commun. En ligne à https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/justicecognitive1


  1. Voir le site du collectif : http://www.cuci.org

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