Préface à la nouvelle édition

Frédéric Caille

C’est un Africain de 35 ans qui a écrit en 1964 le livre que nous sommes honorés de rééditer aujourd’hui[1]. Un jeune professeur de physique, premier agrégé de cette matière par l’Université française, issu d’Afrique, l’un des « miraculés » de ce qu’il appelle lui-même l’impitoyable « malthusianisme » de l’enseignement colonial : 0,1% d’une classe d’âge atteignait l’enseignement supérieur en 1957, soit un enfant sur 10 000. Le jeune professeur de 35 ans savait que c’était une lourde responsabilité que d’être un miraculé. Si lourde que, au soir de sa fête d’agrégation sur les bords de Seine, Abdou Moumouni Dioffo s’effondra en larmes en évoquant tous les Africains qui avaient consenti des sacrifices pour qu’il bénéficie d’une bourse d’étude, « malgré leur propre dénuement »[2].

Responsabilité morale, responsabilité sociale, responsabilité politique : L’éducation en Afrique, bien que publié en 1964, et dont la seule réimpression eut lieu trois ans plus tard, n’est ni un livre d’histoire, ni un livre historique[3]. C’est un livre d’actualité. Le livre d’actualité d’un auteur qui aurait 90 ans s’il n’était décédé à 62 ans en 1991. Le livre de l’actualité toujours recommencée des grands enjeux de la formation des générations futures, de l’enseignement et de l’accès à la culture utilisés comme modes de domination, comme armes d’aliénation et de défense de classe, ou comme vecteurs de justice sociale et d’émancipation, en Afrique comme ailleurs.

De quoi s’agit-il ? Moins d’enfermer l’enfant africain dans le cadre étroit de son village, sa ville, sa région ou son pays, ou de lui inculquer un quelconque chauvinisme ou un racisme imbéciles que de partir chaque fois de son milieu naturel (matériel, socio-culturel) pour fonder et élargir progressivement sa prise de conscience, ses connaissances des choses et des hommes et son adaptation à la vie dans la société où il évolue, le conduisant ainsi à assumer son rôle et ses responsabilités futures d’Africain, plus généralement de membre de la communauté humaine. (Chapitre V – 2 – C)

« Ne pas inculquer un quelconque chauvinisme ou racisme imbéciles », « partir de la compréhension du milieu naturel », « se préparer à être membre de la communauté humaine » : tout est dit, ou presque, des objectifs d’une éducation démocratique et responsable, ce qui montre une part de l’actualité de ce livre à l’heure des débats sur les cours « 2.0 » et les appendices technologiques.

Lorsqu’il s’engagea dans ce projet d’écriture en 1961, le jeune professeur de 35 ans était un humaniste, fort d’un peu plus d’une demi-décennie d’expérience d’enseignement (depuis 1956) à Dakar, Conakry et Niamey. Fort également de tout un travail collectif de débats et de réflexions, une expérience acquise durant deux ans de soutien à la jeune République Guinéenne[4] et fort du sentiment d’une urgence et, toujours, de ses responsabilités, de celles qui, à chaque époque et pour chacun, notamment pour les enseignant-e-s, ne peuvent se déléguer :

Je dois dire que j’avais souhaité que des collègues mieux placés que moi, notamment des littéraires, mettent au point les idées que nous avons mûries ensembles. Après deux ans d’attente, lorsque j’ai eu l’assurance que personne n’envisageait d’écrire pour faire connaître notre expérience aux autres, je me suis résolu à le faire. […] C’est vrai que nous n’avons pas assez travaillé, que nous ne travaillons pas assez, que nous parlons beaucoup. Il est par exemple inadmissible, tout à fait inadmissible, que depuis presque dix ans, car on est à la septième année de l’indépendance, le seul livre qui ait paru sur l’éducation soit celui-là.  […] Et personnellement si j’ai attendu un certain temps que d’autres écrivent ce livre plutôt que moi, c’est parce que je ne me prenais pas et je continue d’ailleurs à ne pas me prendre pour un porteur de messages. (Table ronde sur L’éducation en Afrique, Présence Africaine, 1967/4 n° 64, p. 60 et 81)

Ne pas se prendre pour un prophète ou un prêcheur, mais faire ce que l’on doit, apporter sa pierre de réflexion à un édifice collectif, de manière mesurée mais ferme et sans concession, tel est tout l’esprit du travail dans lequel s’engagea le jeune agrégé de physique. Il savait, en bon scientifique, que la vérité est autant dans une architecture, une structure, une ossature, que dans les détails concrets et vécus. Développer l’alphabétisation dans les langues maternelles africaines, faire le choix des langues véhiculaires principales, enrichir les vocabulaires techniques, pratiques, culturels de tous ordres, envisager des manuels de physique en haoussa ou wolof, puis faire des liens avec une seconde ou une troisième langue internationales, éveiller les enfants avec des classes maternelles, penser la scolarité des adultes, des cours du soir, par correspondance, amener l’enseignement supérieur à un niveau panafricain d’excellence plutôt que miser sur de ruineuses et limitées universités nationales, créer du matériel pédagogique et l’imprimer en Afrique au lieu des coûteuses importations qui durent encore et grèvent encore les budgets un demi-siècle plus tard, prévoir l’articulation des enseignements généraux et des formations pratiques et techniques, sans sombrer dans ce qu’il nomme un « plat praticisme », coordonner l’immense effort de formation des maîtres en même temps que l’élévation générale de la population, dépasser enfin les sentiments d’aliénation culturelle et les complexes hérités de la période coloniale qui empêchent les Africains de devenir maîtres de leur destin éducatif et technologique à rebours d’autres pays tels de la Chine ou les républiques soviétiques, plusieurs fois citées, tels sont quelques-uns des nombreux sujets discutés et argumentés dans le livre.

Tâche immense, redoutable, dont Abdou Moulouni Dioffo mesurait parfaitement le défi, mais tâche qui touche aussi à la réflexion et l’engagement de chaque lectrice et lecteur, partout, aujourd’hui encore.

Que certains se sentent perdus devant de telles perspectives ne doit point étonner, mais que ce soit le cas de l’ensemble des enseignants africains, ce serait une catastrophe. C’est aux enseignants eux-mêmes, en particulier aux plus avancés parmi eux, que revient la tâche de faire les efforts nécessaires de réflexion, de compréhension, d’éducation, de formation pour d’abord extirper d’eux-mêmes les vestiges spirituels de la domination coloniale, et ensuite d’assumer pleinement le rôle qui est le leur dans l’édification de l’Afrique de demain, une participation active à la création des bases objectives d’une renaissance culturelle des pays africains, une contribution positive à la mise entre les mains de nos peuples d’un des instruments les plus sûrs, les plus efficaces et en même temps les plus indispensables à leur marche en avant : l’instruction et la culture et toutes les possibilités qu’elles recèlent.  (VI – 1 – C)

Abdou Moumouni Dioffo ne cultive pas la haine ou le ressentiment. Il a appris le russe et rédige l’essentiel du livre alors qu’il étudie l’énergie solaire près de Moscou, grâce à une bourse de l’Académie des sciences de l’URSS. Ce fut le début du travail qui conduira à sa thèse de physique soutenue en France en 1967 et qui fera de lui l’un des principaux spécialiste mondiaux de cette énergie renouvelable, une énergie si importante pour l’Afrique et pourtant demeurée si négligée, malgré ses appels et ses créations[5]. Tout se tient. Et c’est sans doute ce qui permet de comprendre l’extraordinaire cohérence du parcours de ce jeune physicien solaire, soudain propulsé spécialiste de l’éducation, à mesure même qu’il poursuivait ses travaux d’héliotechnique et de thermodynamique : le travail acharné et le sentiment du devoir. Le jeune physicien pédagogue, mieux que beaucoup, perçoit dans toute sa clarté le continuum que forment l’instruction publique, la recherche scientifique et technologique, la maitrise des outils de l’autonomie nationale et locale, et les sources d’énergie et modes de production économique. Il n’y a aucune fatalité, écrit-il clairement : l’éducation est une question de « vie ou de mort » pour le développement des pays de l’Afrique Noire et la consolidation effective de leur indépendance nouvellement acquise (Partie III, conclusion).

Chaque lectrice et lecteur, on l’a dit, trouvera dans ce grand livre généraliste qu’est L’éducation en Afrique des éléments qui le concernent ou qui le touchent plus particulièrement. Les trente premières pages sont une ode à l’éducation traditionnelle africaine, à ce qu’elle pourrait léguer à l’humanité, le legs d’une civilisation où « l’éducation était considérée comme un critère dont la valeur surpassait de loin celle qu’on accordait à la naissance ou à la fortune», et dont l’un des caractères les plus spécifiques est « en premier lieu son aspect très réellement et concrètement collectif ». La langue du jeune physicien, chacun pourra en juger, est, dans cette première partie, celle d’un vrai styliste : simple, claire et fluide, et l’on pense souvent à d’autres grands éducateurs modernes, à commencer par le Jean-Jacques Rousseau d’Emile ou de l’éducation. Comme dans le traité d’éducation de ce dernier, explique Abdou Moumouni Dioffo, l’école et la vie ne font qu’un dans les sociétés africaines, lesquelles valorisent la procréation, l’enfance et l’éducation au-delà de tout, et proscrivent le célibat, l’individualisme et le matérialisme. L’enfant est le trésor de tout un peuple, dans une société qui contraste, souligne l’auteur, avec « les manifestations matérielles et spirituelles de la société capitaliste moderne », celle que se chargera de diffuser l’enseignement colonial (chapitre II – 2 – C). Et c’est pourquoi, dans sa première période, « l’enfant africain reste ‘à l’ombre des femmes’ (comme on dirait au pied d’un arbre) », avant d’être « considéré dans la société africaine traditionnelle comme un bien commun à tous» (I – A – 2).

L’enfant, l’énergie et l’éducation considérés comme des « biens communs » : il n’y a pas, malgré le lyrisme, de nostalgie passéiste facile, ni « d’aventure ambiguë » chez le physicien et chercheur qu’est Abdou Moumouni Dioffo[6]. Il y a au contraire le sens d’une responsabilité et d’une justice nécessaire pour les Africains, pour l’humanité. Nous pouvons nous en souvenir, dans les pays « les plus avancés » comme dans les pays « émergents », lorsque l’on parle « rendement », « efficience » en matière d’éducation : s’y dissimulent aussi des réalités de rapports de domination et de classes.

Si, à de multiples reprises, l’auteur revient sur l’importance de « retourner l’arme », en d’autres termes de donner résolument la priorité aux langues africaines dans l’enseignement et d’inverser toute la stratégie de domination coloniale et néocoloniale, il se garde d’opposer des nations et des peuples. La stratégie éducative coloniale française est l’homologue exacte de celle qui s’applique aux classes populaires de la métropole. « Et personne ne peut nier ni détruire les liens d’estime et de respect réciproques, de solidarité agissante, que l’histoire de leur lutte commune contre le même exploiteur et le même oppresseur (la bourgeoisie impérialiste et l’ancienne métropole) a tissés entre les peuples des pays colonisés et ceux des anciens pays colonisateurs » (III – 2- B). Plus loin, Abdou Moumouni Dioffo relève ainsi, peu avant les constatations de Pierre Bourdieu en France, et selon une pente encore largement inchangée aujourd’hui, que « quant à l’enseignement supérieur et l’enseignement technique supérieur (grandes écoles), ils constituent le terrain où éclate par excellence l’injustice sociale avec laquelle ce système traite les enfants des couches laborieuses puisque 2% des étudiants en sont issus. Un tel système reflète par excellence les besoins et les objectifs de la bourgeoisie française » (IV- 2 – A).

L’émancipation de tous et toutes par l’éducation et la culture est un combat d’hier et de demain, un combat de l’Afrique des indépendances et du XXIe siècle : tel est l’un des messages qui émerge de ce grand livre. Son auteur est particulièrement sévère, et à plusieurs reprises — chacune et chacun jugera si il l’est trop — à l’endroit des « néo-bourgeoisies » africaines,  « pieds et poings liées » aux impérialismes occidentaux, traîtres à leurs peuples et à leurs nations, « pour n’avoir pas voulu lier leurs intérêts propres bien compris à ceux des populations dans leur ensemble », enseignants et élites vendues, se vendant, pour assurer leurs avantages, adeptes de la « tournée des grands ducs », à Paris, ailleurs, « noirs-blancs », « mouché », « bouche du commandant » (IV- 2 – A). La coopération technique et ses leurres, les petits cadeaux des puissances impérialistes…

Le jeune professeur de physique de 35 ans qui a écrit ce livre il y a plus d’un demi-siècle est notre contemporain. Il porte comme nous tous un regard d’espoir et de douleur sur le monde, sur l’Afrique et ses peuples, sur une humanité en proie à des contradictions qu’il avait lui-même vu naître et croître, sur une société capitaliste et colonialiste qui attaque les cerveaux autant que les arbres, les animaux, le climat et les corps. Comme l’écrit Joseph Ki-Zerbo dans sa préface : « Homme de science; pionnier de l’énergie solaire au Sahel; homme vrai, ignorant l’égoïsme; homme lié, ligoté au peuple; intellectuel organique : tel fut Abdou Moumouni Dioffo ».

Puisse être nombreuses et nombreuses ses jeunes lectrices et lecteurs.


  1. Nous remercions la fondation Abdou Moumouni Dioffo, et surtout Madame Aïssata Moumouni, pour avoir permis la présente édition. Celle-ci n’aurait pas été possible sans le dynamisme et l’investissement personnel de Florence Piron, directrice des Éditions science et bien commun, et de son équipe, notamment la minutieuse réviseuse Élisabeth Arsenault.
  2. Le fait est rapporté par l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo (1922-2006), camarade d’études parisiennes d’Abdou Moumouni Dioffo et agrégé la même année que lui. Il l’évoque dans la préface à la réédition de 1998 de ce livre, financée par l’UNESCO : Moumouni, Abdou, L’éducation en Afrique, Dakar, Présence Africaine Éditions, 1998, pp. 7-10.
  3. C’est cette seconde édition de 1967, encore publiée chez l'éditeur François Maspero dans la série sociologique de la collection « Les textes à l’appui » (399 pages), que nous avons utilisée pour la présente réédition. Nous avons gardé le texte intégral, sauf deux diagrammes signalés et deux annexes sur les premières années des réformes de l’enseignement en République de Guinée (4 ans) et au Mali (2 ans). Nous n’avons corrigé que certaines erreurs typographiques ou de ponctuation manifestes.
  4. Voir la biographie d'Abdou Moumouni Dioffo à la fin de ce livre.
  5. Il créa notamment l’Office Nigérien de l’EneRgie SOLaire (ONERSOL) et est considéré comme l’un des premiers développeurs modernes des récepteurs solaires thermiques cylindro-paraboliques. Il fit paraître la même année que L’éducation en Afrique un article de mobilisation et de synthèse sur les usages déjà disponibles et les potentialités à court terme du solaire en Afrique. Ce texte reste aujourd’hui encore dans son domaine aussi précurseur et stimulant que son ouvrage sur l’éducation : « L’énergie solaire dans les pays africains », Présence Africaine, 1964, réédition dans Caille F. (dir.), Abdou Moumouni Dioffo (1929-1991). Le précurseur de l’énergie solaire, op. cit., pp. 15-47. Disponible en ligne.
  6. La lecture beaucoup plus politique que culturaliste des réalités éducatives et coloniales par Abdou Moulouni Dioffo l’éloigne de celle de l’ouvrage romanesque, devenu classique, de son contemporain Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961.

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