8 Gro Harlem Brundtland (1939–), Norvège

Victoire Caroly

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Gro Harlem Brundtland a laissé une empreinte indélébile sur la politique internationale. Femme aux idées modernes, courageuse et engagée depuis sa plus tendre enfance, elle a révolutionné la vision des enjeux environnementaux mondiaux, a su faire naître un engagement international inédit pour le futur de l’humanité et est devenue un exemple inspirant de citoyenneté globale.

Origines

Gro Harlem vint au monde le 20 avril 1939, à Oslo. La petite norvégienne a eu la chance d’être éduquée dans une famille éminemment moderne pour l’époque. Dès son plus jeune âge, ses parents lui lèguèrent un précieux triple héritage : un goût affirmé pour le service public, un esprit ouvert à l’international, et des idées politico-sociales avant-gardistes.

Faire du service aux autres sa profession

La future Madame Brundtland tire sans doute sa passion pour le service public de l’exemple de ses parents. Son père était médecin rééducateur, une discipline particulièrement demandée après les ravages humains de la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, il était engagé en politique au sein du Parti Travailliste norvégien avec sa femme, fille d’avocats, elle aussi très impliquée. Monsieur Harlem devint successivement, de 1955 à 1965, Ministre norvégien des Affaires Sociales et Ministre norvégien de la Défense pour le Parti Travailliste. Le Parti Travailliste norvégien est le plus grand parti politique du pays, fondé en 1887. Il est très proche des syndicats et se démarque par son orientation sociale-démocrate et pro-européenne. Dès ses sept ans, la petite Gro participe aux jeunesses de ce parti. C’est ainsi que s’éveillèrent doucement chez elle un désir d’engagement et un goût pour les idées sociales-démocrates.

Des idées modernes

Les parents de Gro l’inspirèrent également par la mise en pratique quotidienne de leurs idéaux modernes. Elle confie avoir été élevée par « des parents lucides, réfléchis, qui croyaient à la justice sociale » (Skoll World Forum, 2014), et notamment à l’égalité des sexes. Dans la famille Harlem, « les filles et les garçons sont traités de la même façon ». C’était un modèle rare à l’époque où les stéréotypes et les stigmatisations liés au genre étaient encore bien ancrés dans la société. Cela en dit long sur le type de valeurs et d’idées transmises à Gro.

Ouverture au monde

L’esprit de la jeune fille s’épanouit en contexte multiculturel et se forgea ainsi à penser le monde de façon globale. Tout d’abord, Gro est le fruit d’une union binationale. En effet, sa mère, née Inga Margareta Elisabet Brynolf, était de citoyenneté suédoise, tandis que son père était norvégien.

Par ailleurs, Monsieur Harlem reçut la bourse Rockefeller en 1949 pour ses travaux en santé. La famille Harlem déménagea alors aux États-Unis pour y vivre quelques temps. Cette expatriation marqua profondément Gro.

C’est dans une famille engagée, courageuse, ouverte et moderne, que la jeune Gro développa son grand caractère de futur leader international. Elle en a pleinement conscience :

Chez moi et dans ma famille, mes deux parents étaient socio-démocrates. Ils étaient activistes. Ils croyaient aux droits de l’homme et à l’égalité des droits entre les hommes et les femmes. Ils étaient progressistes, dans tous les sens du terme. Et j’ai grandi dans ce genre d’ambiance, avec le désir de changer la société pour le mieux (Uongozi Institute, 2013).

Départ

Les années soixante représentèrent un grand tournant dans la vie de Gro : elle quitta le foyer familial pour ses études et se marier.

Au moment de se lancer dans ses études supérieures, Gro Harlem n’avait qu’une certitude : elle devait se diriger vers le service aux autres (Skoll World Forum, 2014). C’était pour elle une évidence. Mais avec quelle profession ? La décision était difficile, d’autant plus que l’éventail de choix de carrière pour les femmes dans les années 1960 était assez maigre. La jeune fille suivit alors l’exemple de son père, en s’engageant dans la médecine. À l’époque, elle ne souhaitait pas devenir politicienne. Elle voulait « contribuer à améliorer la société à travers la santé publique » (Uongozi Institute, 2013). En 1963, elle obtint un doctorat de médecine à l’Université d’Oslo.

Pendant ses études en Norvège, la jeune femme rencontra Arne Olav Brundtland, qu’elle épousa en 1960. Les échanges avec Arne, membre du Parti Conservateur Norvégien, ont certainement permis à Gro de stimuler ses réflexions politiques et d’affiner ses convictions. Monsieur Brundtland est profondément admiratif de sa femme et l’encouragea tout au long de sa carrière. Ce respect amoureux est particulièrement fort, comme en témoigna la publication par Arne de deux ouvrages au sujet de son épouse : Gift med Gro, en 1996, et Fortsatt gift med Gro, en 2002. En 1989, il dit à propos de Gro : « Mon domaine est l’analyse des relations internationales. Son domaine c’est de faire des relations internationales. Cela créede bons séminaires du matin ! » (Gibbs, 2001).

Mariée et amoureuse, la nouvelle Madame Brundtland poursuivit tout de même ses études, un choix moderne et rare pour une femme à l’époque. Elle obtint un Master en santé publique à l’Université de Harvard en 1965. C’est d’ailleurs pendant ce cycle universitaire qu’elle commença à découvrir les dimensions de la santé qui, au-delà de la médecine, touchent à la fois à l’environnement et au développement humain.

Ascension

Madame Brundtland commença sa carrière dans le système de santé publique norvégien en tant que médecin et scientifique. De 1966 à 1968, elle fut agente médicale au Directorat Norvégien de la Santé, puis devint assistante directrice médicale au Conseil de la Santé d’Oslo de 1968 à 1974. Pendant ces années, Gro écrivit de nombreux articles scientifiques et continua de participer aux activités du Parti Travailliste.

C’est au travers de ces engagements qu’elle se fit remarquer par le Premier Ministre travailliste norvégien de l’époque, Trygve Bratteli, qui lui proposa de devenir Ministre de l’Environnement en 1974. N’ayant jamais vraiment envisagé d’occuper un tel poste, et étonnée de ne pas avoir été assignée au ministère de la Santé, Madame Brundtland hésita un temps à accepter la proposition du Premier Ministre. Ce dernier lui fit toutefois remarquer le lien étroit entre santé et environnement, ce qui finit par la convaincre. Ainsi, jusqu’en 1979, Gro Brundtland géra les affaires environnementales de l’État norvégien, auxquelles elle réussit à redonner une place de choix dans la politique du pays, notamment par trois accomplissements : la protection du plateau montagneux d’Hardangervida, les premiers forages pétroliers offshore et des protestations internationales contre les pluies acides.

Au cours de ce mandat, Gro Brundtland fut élue vice-présidente du Parti Travailliste norvégien en 1975. Elle fut également élue au Parlement norvégien en 1977, pour y représenter naturellement le Parti travailliste dont elle devint finalement Présidente en 1981.

Sommets

La carrière de Gro Brundtland, déjà riche, atteint son sommet à partir de 1981 lorsqu’elle est devint Première Ministre de la Norvège. À seulement 41 ans, elle est la plus jeune personne et la première femme à occuper ce poste de toute l’histoire du pays.

Cette situation admirable représentait toutefois un grand défi pour Madame Brundtland. Certains jugent qu’en tant que scientifique, elle n’avait pas suffisamment d’outils pour gérer l’ensemble des affaires de l’État. Elle répliqua ceci :

Il y a une grande connexion entre être une physicienne et une politicienne. Le docteur essaie d’abord de prévenir la maladie, puis la traite si elle vient. C’est exactement ce que l’on essaie de faire en tant que politicien  (Opfell, 1993, p.104).

En tant que chef du gouvernement, Gro Brundtland devait également gérer son leadership de femme : à l’époque, le public était malheureusement encore très influencé par les stéréotypes des genres. Madame Brundtland explique :

Pour transmettre mon leadership de la façon la plus efficace possible, j’ai dû prendre en compte comment les médias et comment les gens répondaient à la différence entre un leader femme et homme » (Uongozi Institute, 2013).

Par exemple, la politicienne a dû apprendre à gérer son image à la télévision, le média le plus puissant de l’époque. Il fallait qu’elle soit « plus prudente car les gens étaient habitués aux femmes douces, pas agressives » (Uongozi Institute, 2013).

Citoyenne du monde

A partir des années 1980, l’engagement politique de Gro Brundtland est de plus en plus marqué par la polyvalence. Elle travaille au service des Norvégiens, mais aussi pour l’humanité dans son ensemble. En effet, en 1983, Madame Brundtland est nommée présidente de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies par le Secrétaire Général de l’ONU, Javier Pérez de Cuellar. Impressionné par les accomplissements de Gro en Norvège, ce dernier a vu en elle la femme qui pourrait trouver des solutions aux problèmes environnementaux mondiaux.

Alors qu’elle assuma à nouveau le rôle de Première Ministre norvégienne, pendant deux mandats, de 1986 à 1999, Gro Brundtland essaya de créer l’unité internationale autour de la protection de la planète et du développement durable. Elle tenta de convaincre les leaders mondiaux qu:

nous devons penser globalement et dans une perspective à long terme. Aucune région ni aucune nation ne peut s’isoler du reste du monde [car] nous avons besoin d’une stratégie pour la survie commune et la sécurité commune, une stratégie pour un futur commun » (Opfell, 1993, p.106-108).

Le rapport Brundtland

Ces vœux de globalité se concrétisent en 1987 lors de la publication du Rapport Brundtland : Notre avenir à tous. Gro Brundtland et ses coéquipiers y livrent un message révolutionnaire sur l’environnement :

l’environnement n’existe pas dans une sphère séparée des actions, des ambitions et des besoins humains et [le développement doit être durable, compris comme] un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » (Organisations des Nations Unies, 1987).

Gro Brundtland voyagea, donna des conférences et se battit pour faire accepter l’idée que la protection de l’environnement allait de pair avec la croissance économique. Elle acquit une notoriété internationale et gagna de nombreux prix, comme le Tang Prize en 2014, équivalent asiatique du Prix Nobel.

Le Rapport Brundtland déboucha sur l’organisation du Sommet de la Terre, à Rio de Janeiro, en 1992. Il s’agissait d’un tournant majeur dans l’histoire de la politique internationale : l’environnement s’immisçait enfin dans les agendas. Suivant la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, le Sommet de la Terre rassembla 105 chefs d’états. Ceux-ci prirent un ensemble d’engagements en faveur du développement durable et publièrent l’Agenda 21, un « plan d’action environnemental pour le XXIe siècle » (Meakin, 1992). L’emphase était surtout mise sur la résolution des problèmes de dégradation de l’environnement et de développement des pays pauvres. Finalement, le Sommet de la Terre « a permis d’exposer les problèmes, même si les solutions n’étaient pas toujours évidentes, et d’informer ainsi toute une génération de décideurs politiques, de porte-parole gouvernementaux et industriels ainsi que l’ensemble de la population » (Meakin, 1992).

Une politicienne féministe

Parallèlement à son incroyable engagement en faveur du développement durable, Gro Brundtland se battit pour la justice et l’égalité des droits. Elle soutint notamment les femmes tout au long de sa carrière. Les valeurs modernes que sa famille lui avait transmises poussèrent la politicienne à s’engager pour les droits de la femme. En tant que Première Ministre, elle agit particulièrement pour les femmes politiques, en créant le premier cabinet de ministres au monde contenant exactement le même nombre de femmes que d’hommes. Pour elle, « un équilibre naturel entre les hommes et les femmes réduit les décisions difficiles moins fréquentes et donne le plus grand éventail d’expérience possible » (Opfell, 1993, p.107) et « la participation des femmes au plus hauts niveau de la politique norvégienne a transformé le pays, surtout pour l’environnement, l’emploi, les enfants et la jeunesse » (Benn, 1995, p.A4).

Sagesse

Un an avant la fin de son mandat de Première Ministre norvégienne, en 1998, Gro Brundtland fut élue Directrice Générale de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Jusqu’en 2003, elle y mit à profit ses compétences de médecin, son expérience de politicienne et de gestionnaire, ainsi que son courageux dynamisme activiste. Elle croyait que l’objectif de l’OMS était « de combattre la maladie et la mauvaise santé – par la promotion de systèmes de santé durables et équitables dans tous les pays » (Organisation Mondiale de la Santé, s.d.). Madame Brundtland se fit surtout remarquer pour son travail sur le contrôle du tabac, l’amélioration de l’accès aux médicaments de base ou encore l’éradication de la polio.

À l’âge de 68 ans, Gro Brundtland reste une femme active et engagée. En 2007, Ban Ki-moon, Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unie, la nomma au poste d’Envoyée Spéciale des Nations Unies pour le Changement Climatique. Dans cette position, elle lutta par exemple contre les subventions de l’industrie pétrolière, soulignant qu’il faut « arrêter de subventionner ce qui est mauvais » pour notre planète (Auger, 2011).

C’est également en 2007 que Gro Brundtland devint membre de The Elders, un groupe indépendant de femmes et d’hommes influents, reconnus internationalement pour les changements positifs qu’ils ont apportés au monde, et dont la mission est de travailler pour la paix et les droits humains. Ayant posé les bases du développement durable, Gro Brundtland a par exemple participé à un dialogue intergénérationnel organisé par The Elders avec de jeunes meneurs et meneuses pendant le Sommet de Rio de 2012 sur l’environnement (The Elders, s.d.).

Gro Brundtland s’engage aussi dans le High Level Panel on Global Sustainability de 2011-2012 du Secrétaire Général des Nations Unies. Par ce biais, elle poursuit sa lutte pour le développement durable, notamment en se focalisant à nouveau sur les droits des femmes, qu’elle considère vraiment comme des moteurs de progrès. En effet, « pour Mme Brundtland, le développement durable touche autant les hautes sphères de l’économie que les méthodes de contraception » (Auger, 2011) par exemple.

Inspiration

Gro Harlem Brundtland définit un bon leader comme une personne faisant preuve d’intégrité, de cohérence, de valeurs justes et de courage (Uongozi Institute, 2013). Ces mots, finalement, décrivent la femme d’exception qu’elle a été et qu’elle continue d’être. En Norvège, elle est surnommée « Landsmoderen », la mère de la nation : celle qui a brisé les normes sociales en devenant la première femme et la plus jeune personne occupant le poste de Première Ministre, et celle qui s’est battue pour faire régner l’égalité entre les sexes.

Sur la scène internationale, Gro Brundtland est admirée par beaucoup comme un exemple unique de citoyenneté globale. Avec courage, persistance et intelligence, elle a su ouvrir les yeux de l’humanité sur la nature des enjeux auxquels le monde fait face, mais aussi sur les solutions possibles. Son œuvre globale a également engendré l’engagement international pour la planète : la promesse, fragile mais réelle, d’un avenir durable. Madame Brundtland représente même davantage qu’un modèle de citoyenneté globale : elle est une figure d’espoir. Mariée, mère de quatre enfants, activiste international, leader tout au long de sa vie, Gro Brundtland est la preuve que les grands rêves et les accomplissements n’ont ni sexe, ni âge, ni nationalité. Seuls comptent les convictions, le courage et l’action.

Références

Adler, Nancy J. (1996), « Global women political leaders : an invisible history, an increasingly important future », The Leadership Quarterly 7(1), 133-161.

Auger, Samuel (2011), « Gro Harlem Brundtland : le fléau des subventions pétrolières », Le Soleil, 4 juin.
http://bit.ly/1GSU708 (consulté le 21/10/15)

Benn, Melissa (1995), « The women who rule the world», Cosmopolitan, février.

Francoeur, Louis-Gilles (2007), « Gro Harlem Brundtland au Devoir – Le développement durable, une idée souvent déformée », Le Devoir, 30 mai.
http://bit.ly/1Rkw6zr. (consulté le 23/10/15)

Francoeur, Louis-Gilles. (2002). « La mère du concept du développement durable, en entrevue au Devoir – Gro Harlem Bruntland : la pauvreté empêche d’atteindre le développement durable ». Le Devoir, 31 août.
http://bit.ly/1Mp8lC3 (consulté le 02/10/15)

Gibbs, Nancy (2001), « Norway’s Radical Daughter », Time, 24 juin.
http://ti.me/1KNI67g (consulté le 21/10/15)

Meakin, Stephanie (1992), Le Sommet de la Terre de Rio : sommaire de la conférence des nations unies sur l’environnement et le développement, Publications du gouvernement canadien.
http://bit.ly/1Sf33Oz (consulté le 08/10/15)

Opfell, Olga S. (1993), Women prime ministers and presidents, Jefferson, NC : McFarland & Company.

S.a. (1987), Report of the World Commission on Environment and Development : Our Common Future, rapport officiel de l’Organisations des Nations Unies.
http://bit.ly/1kxW7OR (consulté le 26/09/15)

Revkin, Andrew C. (2007), « 20 Years Later, Again Assigned to Fight Climate Change », The New York Times, 8 mai.
http://nyti.ms/1Q1YI2b (consulté le 24/10/15)

Skoll World Forum (2014), Gro Harlem Brundtland : I’m A Lucky Person, janvier, vidéo accessible sur youtube.com
https://www.youtube.com/watch?v=3_6cL71L870 (consulté le 15/10/15)

Uongozi Institute (2013), Meet the leader : H.E. Dr. Gro Brundtland, juillet, vidéo accessible sur youtube.com
https://www.youtube.com/watch?v=8POtjDtH6io

Page de l’Encyclopædia Universalis sur Gro Harlem Brundtland (2015) :
http://www.universalis.fr/encyclopedie/gro-harlem-brundtland/ (consulté le 11/10/15)

Page Wikipédia sur Gro Harlem Brundtland (2015) :
http://bit.ly/1PcEl1v (consulté le 28/09/15)

Fiche biographique de Gro Harlem Brundtland sur le site internet officiel de l’Organisation des Nations Unies :
http://bit.ly/1EFQ58F (consulté le 04/10/15)

Fiche biographique de Gro Harlem Brundtland sur le site internet officiel de l’Organisation Mondiale de la Santé :
http://bit.ly/1KNFia7 (consulté le 04/10/15)

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