(Im)possible neutralité scientifique

Sur l’idéal de neutralité en recherche

Bachelard, Busino et Olivier de Sardan mis en dialogue

Julia Morel et Valérie Paquet

Les définitions entourant les termes d’« objectivité », d’« exactitude », de « vérité » ou même de « véracité » sont souvent controversées notamment parce qu’ils sont employés de manière interchangeable. Ce fait dénote un manque de cohérence et de consensus au sein des différents domaines de recherche où les définitions données à chacun de ces termes sont variables. Le domaine qui nous intéresse ici est celui des sciences humaines et sociales (SHS), où nous œuvrons dans une posture critique. L’objet à l’étude des SHS est l’individu dans toute sa complexité, aussi bien en termes psychologiques, sociaux, économiques ou même identitaires. Il nous semble dès lors impossible d’être neutre dans ce domaine de recherche. Dans une perspective positiviste, nous définissons la neutralité comme une position qui se caractériserait par une mise en sourdine des connaissances et des préférences qui formatent l’esprit. Celle-ci permet d’arriver à une connaissance qui tend vers une certaine objectivité, entendue selon la définition du Larousse, comme la « qualité de ce qui est conforme à la réalité, d’un jugement qui décrit les faits avec exactitude ».

Notre principal objectif est de défendre l’idée que la neutralité est inatteignable dans le champ général et vaste des SHS. En mettant en dialogue les apports de trois auteurs soit Giovanni Busino, Jean-Pierre Olivier de Sardan et Gaston Bachelard, choisis pour leurs appartenances éclectiques à ce domaine et leur ancrage épistémologique important, nous visons à mieux cerner les incohérences et les « manques » observables au sein des recherches en SHS qui se revendiquent de la neutralité. Chez Olivier de Sardan, nous nous intéresserons à l’« herméneutique culturelle » tandis que chez Busino, nous irons chercher une fine analyse de la notion de « preuve ». Ces deux repères théoriques nous permettront d’apporter complémentarité et nuances au concept de « rupture épistémologique » présenté par Bachelard. Nous allons donc faire discuter, se répondre et s’accorder les écrits de ces trois auteurs dans le but de produire une argumentation en trois temps, ancrée dans une perspective constructiviste.

En tant qu’étudiantes à la maîtrise en communication, nous espérons parvenir à mieux comprendre dans quelle mesure le fait d’être conscientes du caractère inatteignable de la neutralité nous permet de nous aligner vers une authenticité et une transparence dans nos écrits aussi bien sur le plan personnel que scientifique.

Herméneutique et neutralité

L’herméneutique est reconnue comme étant un processus d’interprétation critique, une démarche visant à comprendre ce qu’est l’autre. Elle est le plus souvent employée lorsque l’on évoque l’interprétation des signes et des textes. Cette même interprétation évoque la présence de ce qui est autre, différent de soi-même et qui requiert une analyse. En effet, l’herméneutique, ou interprétation critique, est présente inconsciemment dans chaque situation de la vie humaine. L’individu cherche à comprendre l’environnement dans lequel il évolue au moyen de ce processus, influencé et construit par son propre cadre de référence. Ce cadre se construit au cours de la socialisation de l’individu et de son évolution au travers du temps et de l’espace. L’intérêt est d’interroger la proposition selon laquelle la neutralité est inatteignable puisqu’elle se construit à travers ce même cadre. Nous la mettrons ici en perspective en faisant référence à des contributions issues de trois domaines différents des sciences humaines et sociales, soit l’anthropologie (avec Olivier de Sardan), la sociologie (avec Busino) et la philosophie (avec Bachelard).

Issus du champ de l’anthropologieles concepts d’«émique» et d’« étique»[1] viennent éclairer certaines dimensions de la démarche herméneutique. Si nous nous référons à l’usage populaire des termes, nous pouvons comprendre l’émique comme étant « synonyme de point de vue de l’indigène, de représentations populaires, de signification culturelle locale et, inversement, l’étique comme étant associé au point de vue externe, à l’interprétation de l’anthropologue, au discours savant » (Olivier de Sardan, 1998 : 157). En recherche anthropologique, l’émique concerne le fait de relater la réalité selon le point de vue du sujet observé alors que l’étique fait plus précisément référence à la dimension méthodologique requise pour identifier ces perspectives et représentations sociales. Autrement dit, l’émique est fondé sur le vécu et la subjectivité de l’individu à l’étude et l’étique fait référence aux méthodes d’analyse et de production de données. L’émique se situe dans les idées, les savoirs culturels spécifiques, le sens profond d’une discussion tandis que l’étique tient du quantifiable, de stratégies méthodologiques, de mesures scientifiques, de discussions où le sens est moins important que le fait même de converser (ibid. : 154).

Olivier de Sardan (1998) souligne que, bien que l’émique et l’étique aient été historiquement définies par opposition, ces deux approches sont sous-tendues par des objectifs similaires : l’obtention d’une neutralité et d’une légitimité scientifique. L’auteur semble effectivement considérer cette opposition entre émique et étique comme un faux débat. Autrement dit, cette dichotomie ne devrait pas avoir lieu, les deux termes se confondant l’un dans l’autre. En effet, l’étique, soit la méthodologie, peut se retrouver et s’expliquer à travers l’émique. C’est ainsi qu’Olivier de Sardan ne choisit de mobiliser que le concept d’émique, en y englobant les méthodologies de collecte de données ainsi que la réalité subjective appartenant au sujet étudié, elle-même interprétée par le chercheur ou la chercheuse. Cette simplification nous semble adéquate et intéressante en ce sens qu’elle permet une meilleure compréhension du terme émique.

À la suite de cette simplification typologique, il est temps de s’intéresser à un outil méthodologique de déduction, à savoir la preuve, qui exemplifie la théorie d’Olivier de Sardan. Giovanni Busino (2003), sociologue suisse, avance qu’une réflexion sur le concept même de la preuve dans les différents domaines des sciences humaines et sociales est nécessaire. En effet, il considère que la preuve n’est qu’une forme particulière d’argumentation qui sert à vérifier un fait spécifique plutôt qu’à faire apparaître la vérité. Les diverses disciplines[2] scientifiques, les différents courants de pensée ont chacun une rationalité propre permettant de créer à la fois leur représentation et interprétation de ce qu’est une preuve, celle-ci étant construite dans un but de vérification. Une récurrence sur la composition de la preuve est toutefois observable à travers ces diverses conceptions. L’élaboration d’une preuve s’opérerait ainsi en deux étapes : dans un premier temps, l’observation de l’existence de quelque chose ou de l’absence d’une autre, dans un second temps, l’interprétation de ces faits en rapport à un référent culturel et social propre à l’individu. Ainsi, l’herméneutique suit l’humain jusque dans ses méthodologies de déduction et d’induction : les connaissances préalables, les expériences de vie ainsi que l’univers social et culturel engendrent le jugement dans tout rapport à l’altérité.

Dans l’herméneutique, le processus d’interprétation critique peut se produire à plusieurs niveaux. Si l’on revient aux concepts d’émique et d’étique par exemple, ces deux stratégies sont intimement liées à l’interprétation propre du chercheur ou de la chercheuse et à celle du sujet humain étudié. Les cadres de référence des deux personnes sont ainsi confrontés et viennent formater l’information donnée ou reçue lors de la recherche. Olivier de Sardan (1998 : 163) nous rappelle que « toute stratégie de recherche sur le terrain est à interprétation intégrée », et que, même au sein de la recherche scientifique, il est difficile de séparer le contenant du contenu. Ainsi, il y a présence d’une double herméneutique, c’est-à-dire d’une double interprétation critique du monde social. Dans un premier temps, l’herméneutique se produit lorsque le chercheur ou la chercheuse observe et interprète les comportements des sujets observés. Il ou elle cherche à rendre compte de certaines réalités, à produire du sens sur ce qu’il ou elle ne connaît pas à l’aide de ses référents culturels et sociaux propres. Ceci peut se caractériser comme étant une interprétation horizontale; le chercheur ou la chercheuse souhaite comprendre ce qu’elle ou il observe directement. Dans un second temps, une interprétation critique verticale se fait, où le chercheur ou la chercheuse va interpréter la pensée du sujet observé sur la base de la culture de ce dernier, mais sans pouvoir se détacher des référents de sa propre culture. Il se crée donc un rapport de force qui ne permet pas d’accéder à l’Autre de manière directe. En ce sens, la neutralité en recherche scientifique dans le domaine des sciences humaines et sociales, et plus spécifiquement en anthropologie et en sociologie, est impossible.

À ceci, Busino (2003) ajoute que la preuve, en plus de posséder sa propre rationalité, est aussi un processus apagogique, c’est-à-dire que le chercheur ou la chercheuse tente de prouver quelque chose par l’absence de son contraire. Cette démonstration par l’absurde n’est certes pas employée dans tous les domaines des SHS, mais tend à être généralement présente dans les domaines de l’ethnographie et de l’histoire. Ceci renforce la compréhension de la preuve comme une capacité d’argumentation et de rhétorique puisque tout est dans la démonstration et non pas dans la véracité des faits, des arguments ou même de la preuve en elle-même. Ainsi, la neutralité ne peut pas exister puisque la preuve est construite socialement et que le chercheur ou la chercheuse bâtit la preuve à partir d’arguments et de faits qu’il ou elle choisit de légitimer plutôt que d’autres. L’impartialité et l’équité ne sont pas centrales lors du fondement du concept de la preuve, soulignant encore une fois que la neutralité est inatteignable. L’herméneutique, soit-elle simple ou double, ne permet pas d’atteindre une neutralité scientifique, et n’est par définition construite qu’à travers la subjectivité du ou de la scientifique.

Diversité et limites des inférences

L’herméneutique, qu’elle soit simple ou double, n’est pas le seul argument opposable à l’idéal de neutralité. En effet, au processus de réflexion critique des symboles et des signes, il faut ajouter l’importance jouée par l’inférence et la subjectivité. Ces deux termes sont bien souvent utilisés de manière interchangeable, alors qu’ils ne sont aucunement analogues. L’inférence est présente lorsqu’une chercheuse ou un chercheur tire une conclusion à partir de faits observables et d’une « rationalité ». Ici, il est important de conserver les guillemets autour de ce terme parce que la rationalité est construite à travers et par les interactions de l’individu avec son entourage et son environnement. De plus, la preuve et sa démonstration découlent, comme précédemment expliquées, d’une rationalité propre. Chaque discipline a tendance à avoir sa propre rationalité et ainsi sa propre interprétation quant à ce qui constitue une preuve ou non. Nous constatons ici un biais important relié à la notion d’empirisme idéologique proposée par Herbert Marcuse (1968 : 135) :

À partir du moment où on a isolé un problème de son environnement, à partir du moment où les concepts universels qui s’opposent à la fonctionnalisation se sont perdus dans des références particulières, le cas devient un incident qu’on peut traiter.

Lorsque nous soustrayons une problématique de son historicité ou de son environnement global, nous annulons par le fait même toutes traces du passé qui l’a construite. La preuve se légitime selon une certaine vision du monde. Busino (2003 : 41) ajoute que les jugements de valeur sont inévitables dans la recherche sociale et qu’il est essentiel d’en être conscients puisque l’impartialité et l’objectivité ne sont en aucun cas atteignables.

On peut établir plusieurs niveaux de subjectivité, présents dans tout processus interprétatif du seul fait qu’ils sont produits par l’humain. Olivier de Sardan les souligne avec sa dichotomie émique/étique. En effet, dans sa définition de ce que constitue l’émique, il démontre que ce terme peut renvoyer à quatre niveaux différents d’interprétation. Le premier est en rapport aux données « produites par les interactions entre le chercheur et les acteurs sociaux qu’il étudie » (Olivier de Sardan, 1998 : 158), soit un faible niveau d’interprétation. Le second niveau renvoie aux systèmes de références et de représentations des sujets observés, c’est-à-dire que la chercheuse ou le chercheur interprète les « concepts et conceptions autochtones, locaux, populaires » qui sont partagées par tous les sujets observés (ibid. : 158). Le troisième niveau est lié aux codes qui dictent les comportements et les cadres de références des sujets; l’auteur définit ceci comme une « grammaire culturelle » (ibid. : 158). Enfin, le quatrième niveau est relié au système cognitif des sujets observés, soit le mode de pensée. Ces quatre niveaux présentent tous des degrés d’interprétation, et donc de subjectivité et d’herméneutique, différents et « décroie[nt] en empiricité à mesure que croît la part d’interprétation » (ibid. : 158). C’est pourquoi Olivier de Sardan considère que seuls les deux premiers niveaux mentionnés se trouvent à former le « noyau dur » de l’émique. Ils permettent effectivement de ne pas aplanir la complexité, de conserver une compréhension plus ou moins biaisée des « représentation[s] partagée[s] » (ibid. : 158) des sujets observés. Il souligne que ces types de représentation sont les fondements de la compréhension de l’autre et qu’ils permettent d’appréhender la rencontre avec cet autre au mieux.

Dans le but de recentrer le débat sur l’interprétation et l’importance de l’inférence dans les recherches scientifiques dans le domaine des sciences humaines et sociales (SHS), réfléchissons à l’importance et à la portée des « preuves » dans ce champ. Busino se penche sur l’univers sémantique de la notion de preuve, expliquant que certains mot-clés associés à ce terme, tels que « probabilité » et « incertitude », appartiennent au champ lexical du doute. Ainsi, il suggère une remise en question des preuves dans les différents domaines des SHS plutôt qu’une acquisition de celles-ci sans questionnement. Busino souligne par ailleurs que les preuves en SHS sont très différentes des preuves en sciences dites « dures ». Entre autres, les premières ne peuvent être « apodictiques » (Busino, 2003 : 17), c’est-à-dire qu’elles ne peuvent être à caractère universel. Busino ajoute qu’il est essentiel d’observer historiquement l’évolution du concept de la preuve afin d’en soulever les failles. Pour l’auteur, chaque domaine, chaque courant épistémologique au sein des SHS présente une rationalité particulière et un rapport potentiellement différent à la notion de preuve. Chaque domaine de recherche en SHS préconise en moyen singulier d’utiliser la preuve pour confirmer ses propres hypothèses, et les faits utilisés afin de créer cette légitimité sont construits sous l’angle d’approche de ce même domaine. Finalement, Busino suggère que les preuves sont façonnées par les chercheurs et chercheuses afin de permettre la création d’un savoir qui s’accorde avec les objectifs choisis. Ces preuves alors arrimées à des faits deviennent ainsi non discutables.

Enfin, une des dernières causes de l’inférence qui illustre l’expression d’une subjectivité est l’opinion et sa prépondérance dans le domaine de la recherche. Olivier de Sardan indique qu’elle est présente lors du jugement et de l’interprétation horizontale et verticale des actions et paroles des sujets observés, c’est-à-dire l’interprétation des chercheurs et chercheuses sur le mode de vie des sujets observés, se plaçant en position supérieure à eux et suggérant une dynamique de pouvoir créant un niveau d’interprétation supplémentaire.

Bachelard (1967[1934]), quant à lui, estime qu’il est nécessaire de suspendre l’opinion à tout prix, car elle « empoisonne » la réalité des chercheurs et chercheuses. Pour ce faire, il suggère de faire une « catharsis intellectuelle » au début de chaque nouveau travail de recherche entamé, soit un oubli volontaire de son savoir, afin d’éviter toute influence externe lors de la constitution de la recherche. Cependant s’imposent alors la difficulté et le caractère quasi impossible d’une telle démarche. En effet, ne serait-ce pas un mouvement de désintérêt que de tenter d’effacer de multiples sources de savoir? De plus, en partant du principe que l’individu est socialisé dès le début de son existence, jusqu’à quel point lui est-il possible de maîtriser le contenu et l’étendu de son savoir?

L’opinion est, selon Bachelard, un obstacle épistémologique dans le domaine de la recherche puisqu’elle formate l’esprit : « Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés » (Bachelard, 1967[1934] : 17). Cependant, nous sommes d’avis qu’il est nécessaire d’ajouter une nuance à ces écrits puisque les savoirs acquis à travers l’existence des chercheurs et chercheuses leur permettent d’avoir une vision différente de celle d’autrui et de nourrir une richesse de connaissances au sens plus large. Bachelard nous met en garde face à notre propension à vouloir confirmer et valider nos présuppositions et à faire en sorte que notre hypothèse devienne une vérité. À cet effet, la clé de transformation proposée par l’auteur concerne notre rapport au savoir; il invite à concevoir la démarche intellectuelle comme un processus permettant de savoir pour aussitôt vouloir remettre en question.

Posant un regard réflexif sur nos propres démarches de recherche en communication à la suite de cette lecture de Bachelard, il nous est apparu évident que nous partions toutes les deux avec un postulat de départ et que nous tentions, grâce à nos questions de recherche, à notre recension des écrits et à notre choix de cadre théorique, à vouloir confirmer notre hypothèse de départ. Ainsi, notre vision du monde tend à s’immiscer dans chaque étape de notre processus de recherche, que nous en soyons conscientes ou non.

La complexité de la connaissance

Après avoir soulevé l’importance de s’intéresser à l’herméneutique et de reconnaître la présence d’inférences dans nos recherches, il nous semble nécessaire de nous questionner sur la connaissance elle-même, à travers le regard de nos trois auteurs. D’abord, Bachelard (1967[1934] : 17) indique qu’il y a une différence à faire entre un esprit jeune et un esprit vieux et qu’il est très difficile au cours du temps de conserver un esprit jeune, c’est-à-dire un esprit « vierge » de toute connaissance, de toute préconstruction et surtout de toute préinterprétation. L’éducation, l’opinion et la société en elle-même tendraient à créer cet esprit « vieilli », « fermé ». Cependant, tout l’intérêt de conserver l’esprit vierge serait d’éviter la construction et la fortification de divers obstacles épistémologiques.

Nous étions jusqu’à présent en accord avec Bachelard concernant les notions d’obstacle épistémologique. Toutefois, nous nous opposons à l’auteur en ce qui concerne la possibilité d’accéder à la neutralité au travers une rupture épistémologique, par ce qu’il appelle une « catharsis intellectuelle » (ibid. : 22), soit une démarche par laquelle on abandonnerait tout construit de connaissance. Nous comprenons celle-ci comme étant un effort conscient de la part des chercheurs et chercheuses pour faire tabula rasa de toutes connaissances intériorisées à partir de leurs expériences passées, avant le début de toute nouvelle recherche scientifique. Ainsi Bachelard souligne qu’il est possible de se détacher de toute connaissance et, par conséquent, de tout « modelage » d’une réalité, permettant aux chercheurs et chercheuses d’entamer leur travail de manière neutre. Il nous semble qu’un tel processus est irréalisable, car réformer son esprit et sa pensée critique nous semble impossible.

Bachelard (ibid. : 16) souligne que le « réel n’est jamais “ce qu’on pourrait croire”, mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser », critiquant alors l’« absolu » de la recherche empirique, façon de démontrer le vrai. L’acte même de connaître crée des causes d’inertie que Bachelard appelle des obstacles épistémologiques. Il ne faut jamais oublier le poids et l’importance de la question puisque l’obstacle épistémologique se crée lorsque la connaissance est non questionnée. Le philosophe (ibid. : 13) suggère qu’« une expérience scientifique est […] une expérience qui contredit l’expérience commune », c’est-à-dire que le savoir scientifique remet en question le savoir social, commun à tous. Ce dernier est dès lors envisagé comme étant de moindre importance, de moindre valeur. Le débat, qui a toujours cours au sein des sciences sociales, concernant la « scientificité » de celles-ci par rapport aux sciences dites « dures » n’est pas sans rapport avec la posture de Bachelard, qui continue de trouver résonance chez certaines personnes engagées en recherche encore aujourd’hui.

Pour Olivier de Sardan (1998), la validité empirique serait un idéal dans toute recherche en sciences sociales et permettrait de justifier la valeur des connaissances générées par cette recherche aux yeux de tous. Cependant, le concept de « validité » tel que pensé par Olivier de Sardan nous paraît limité, découlant de l’émique et de l’étique, qui sont comme nous l’avons souligné, des construits sociaux. Ainsi, ce qui est valide ne l’est que d’un point de vue situé, en phase avec les connaissances du moment, et ne dépend que de ce qu’autrui pense et préfère : est déterminé valide ce qui est socialement accepté comme étant connaissance. Le côté empirique se veut le plus proche de la science dite « dure » de manière à valider et assurer la pertinence de la recherche en science sociale et plus particulièrement dans le domaine de l’anthropologie. Busino (2003 : 13), quant à lui, explique qu’en tant que chercheurs et chercheuses, « nous travaillons sur des modèles et des hypothèses, sur des “objets” que l’on croit être en dehors de nous et qui en fait ne sont que nos représentations » , mettant l’accent sur l’aspect construit de toute connaissance. L’individu, par ses interactions, a tendance à avoir une perception de la réalité qui est construite par sa socialisation. Nous sommes en accord avec cette position constructiviste qui souligne selon nous la valeur du caractère subjectif de la connaissance et permet de manière plus générale de rendre cette dernière plus accessible dans l’espace public.

Conclusion

En tant que jeunes chercheuses, nous considérons qu’il nous est essentiel de prendre connaissance des différentes limitations inhérentes à la recherche en sciences sociales. Les notions d’herméneutique, d’inférence et de construction de la connaissance sont centrales dans nos processus de recherche respectifs. Elles nous permettent de mieux comprendre comment la neutralité, en tant qu’idéal de la recherche scientifique, est conçue. Nous sommes d’avis que la neutralité absolue est hors d’atteinte autant pour les jeunes chercheurs et chercheuses que pour ceux et celles qui sont plus expérimentés, et ce en raison des différents arguments avancés dans cette contribution. La neutralité peut être caractérisée comme le fait de ne pas faire intervenir ses valeurs, intérêts et opinions dans un débat, un conflit, une étude, une observation, etc. Cet idéal est selon nous inatteignable puisque la culture et la socialisation de chaque individu imprègnent les différentes étapes de son activité scientifique, que ce soit par rapport au postulat de départ, à la méthodologie choisie ou même aux résultats tirés de l’analyse.

Être conscientes que la neutralité est inaccessible nous rend mieux outillées afin d’affronter les différentes étapes de notre processus de recherche. Le fait de savoir qu’il peut y avoir présence d’une subjectivité affirmée dans ce processus nous permet comme chercheuses d’avancer et d’atteindre des résultats qui nous semblent plus satisfaisants. L’importance étant d’être conscientes de cette subjectivité afin d’adopter une posture réflexive.

Les textes que nous avons analysés dans cet article partagent la prémisse qu’il existe une réalité extérieure et observable dont l’étude scientifique permet de produire de la connaissance. La philosophie postmoderne remet en question cette prémisse puisqu’elle part du principe qu’il n’y a pas de réalité observable et que tout est socialement construit. Dans le paradigme postmoderne, les concepts analysés dans ce texte sont mis à distance critique. À partir de ce constat nous nous demandons ce qu’il nous reste comme chercheuses à créer comme connaissance, sinon de seulement donner un aperçu de notre propre vision de ce qu’est la réalité? Comment la recherche peut-elle, dans ces conditions, garder sa pertinence communicationnelle? Que signifient de tels questionnements d’un point de vue sociétal? Ces questions évoquent un vaste chantier qu’il est urgent d’investiguer.

Références

Bachelard, Gaston. 1967 [1934]. La formation de l’esprit scientifique (4e édition). Paris : Vrin.

Busino, Giovani. 2003. « La preuve dans les sciences sociales ». Revue européenne des sciences sociales XLI (128) : 11-61.
https://journals.openedition.org/ress/377

Marcuse, Herbert. 1968. L’homme unidimensionnel. Paris : Minuit.

Olivier de Sardan, Jean-Pierre. 1998. « Émique ». L’Homme 38 (147) : 151-166.
https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1998_num_38_147_370510

Pike, Kenneth, 1967. Language in Relation to a Unified Theory of Human Behavior (2e édition). The Hague : Mouton.


  1. Ces deux concepts sont issus de la linguistique anglophone et proviennent des termes phonetic et phonemic (Pike, cité dans Olivier de Sardan, 1998 : 151), qui désignent la distinction entre « le système des sons “physiques” (phonetic) et le “système des contrastes et différences sonores significatifs du point de vue du locuteur” (phonemic».
  2. Médecine, droit, préhistoire et archéologie, géographie et démographie, économie, sociologie et histoire.

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