Perspectives réflexives

Que signifie être chercheuse?

Du désir d’objectivité au désir de réflexivité                                             

Mélodie Faury

Parce que la science est assimilée à la Raison — et qu’elle s’oppose donc à l’irrationalité, avec tout ce que cette dernière notion véhicule d’inquiétant d’un point de vue historique, et en particulier depuis l’Holocauste -, toute approche non orthodoxe est rendue délicate, que celle-ci se mène en termes intellectuels ou en termes politiques. Parce que parler de la science implique de prendre position sur un phénomène social et culturel, aux racines profondes et qui touche aux convictions les plus intimes de notre monde — et parce que l’univers des sciences est, dans les sociétés modernes, un univers institutionnellement puissant -, le débat ne peut que difficilement être mené sur un ton neutre et détaché. Parce que la science évoque des images d’emblée positives, il est aussi difficile de la contester politiquement ou socialement que d’en proposer une lecture conceptuelle qui la décentre de la position idéale dans laquelle elle est traditionnellement installée. (Pestre, 2006 : 8)

Chercheuse dans le champ des études de sciences, je questionne depuis mon doctorat (2008-2012) ce que signifie faire de la science sur la science (Faury, 2012a). Peut-on seulement prétendre avoir un discours scientifique sur la science? C’est-à-dire sur les pratiques et les discours qui construisent la science[1], les connaissances et plus largement la place des chercheurs et chercheuses dans la société?

Je viens de la biologie moléculaire et cellulaire, et du registre de la scientificité positiviste et réductionniste qui lui est associé : si l’on était sorti depuis des dizaines d’années du modèle « un gène, une protéine », on étudiait encore, à l’époque de mes études en Master Biologie Moléculaire et Cellulaire, Oncologie (2003-2006), des cascades de réactions moléculaires linéaires, l’expression d’un gène ou plus particulièrement l’effet du KO (Knock-Out) d’un gène, on utilisait des kit d’amplification d’ADN et des PCR (Polymeras Chain Reaction), on nous enseignait les techniques de transgénèse, etc., sans prendre ni de recul sur les limites éthiques des expérimentations, ni de recul épistémologique sur la vision du monde portée par cette approche, ni de recul instrumental sur la modélisation du monde induite par nos instruments : une éthique de la connaissance (Morin, 1990) assumée par nos enseignants (sauf un, explicitement). La seule exception était un enseignant essentiel et visionnaire, Ioan Negrutiu, depuis fondateur de l’Institut Michel Serres pour les Ressources et les Biens communs[2], qui a introduit de manière obligatoire dans notre cursus les questions d’épistémologie, d’éthique et de développement[3]. En invitant des conférenciers comme Isabelle Stengers, Bernadette Bensaude-Vincent, Susan George ou encore Michel Morange, il nous a montré que notre approche des sciences était en elle-même porteuse de valeurs et de présupposés sur le monde, et donc située. Il nous réintégrait dans les enjeux globaux, au-delà de nos molécules. Il nous disait :

Regardez d’où vous parlez et ce que vous pouvez faire pour les enjeux de demain : vous avez un rôle à jouer. Notre métier de chercheur ou chercheuse en biologie moléculaire n’est pas neutre. Vous faites partie du monde et vous avez quelque chose à faire, depuis votre place, pour ce monde.

Malheureusement, peu de mes collègues de promotion entendaient son discours. Ils et elles restaient passionnés par l’exercice technique d’obtention de résultats qu’ils considéraient comme objectifs grâce aux méthodologies rigoureuses employées : c’était suffisant pour elles et eux. Le reste passait à côté. Pour le début de réveil qu’il a induit chez moi, et pour la confiance qu’il m’a accordée ensuite, je suis reconnaissante à Ioan Negrutiu.

Du scientifique à la chercheuse

Soyez des hommes, pas des femmelettes scrupuleuses et bavardes. […] Ne vous complaisez pas dans les doutes et les incertitudes. Quelle est cette objectivité que nous avons pour mission de défendre ? […] Les « sciences fondées sur les données », ou « sur les faits » – les « data-based » ou « evidence-based » sciences — se sont donné pour mission de définir toute situation, tout enjeu, tout choix, dans des termes qui permettent à des données objectivement mesurables dévaluer et de trancher.  Nous avons là aussi affaire à un véritable ethos, à une mission qui mobilise de véritables croisés et les mène à renvoyer les débats et hésitations de leurs collègues à de simples opinions qui ignorent que les seules questions bien posées sont celles auxquelles peut répondre le verdict des faits. (Stengers et Drumm, 2013)

En 2006, j’obtins un Master en Biologie Moléculaire et Cellulaire, Oncologie. J’étais un assez bon produit de ma formation, je savais « maniper », écrire des articles scientifiques normés, produire des résultats objectifs. En 2007, j’ai complété ma formation avec un Master Recherche en Communication scientifique et technique : mes premiers pas vers les réflexions sur les enjeux du partage des savoirs. En juillet 2008, j’obtins une agrégation en Sciences de la vie, de la Terre et de l’Univers : j’ai appris — presque par cœur, « comme un singe savant » – le corpus de ce que l’on enseigne à ce jour, mais pas comment enseigner à des élèves, dans le contexte d’une classe et d’un établissement. En septembre 2012, j’ai soutenu ma thèse en études de sciences – sciences de l’information et de la communication, après quatre années de doctorat dans la magnifique équipe de Joëlle Le Marec et Igor Babou, associées à trois ans d’enseignement et d’engagement institutionnel science-société.

Malgré tous ces diplômes, je me sentais partout illégitime, pas à ma place. Pas assez linéaire, pas assez dans l’accumulation dans un seul sillon. Toujours dans l’incertitude. Chez les biologistes, je n’étais pas assez réductionniste — je cherchais et cherche toujours la complexité, l’éthique, la mise en perspective, les limites. En sciences humaines et sociales, j’étais trop positiviste, ayant incorporé l’idée qu’il faudrait contrôler des facteurs, avoir des étalons et chasser les biais. Je me sentais partout un peu étrange et étrangère. Et je cherchais aussi cet état car il me faisait penser, malgré et peut-être du fait de l’inconfort.

Dans mon parcours de transfuge, je suis devenue réflexive (Faury, 2012 ; thèse).

Avant l’été 2012, j’avais eu la chance d’avoir deux propositions de post-doctorat. Aucun des deux n’a été financé par l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) même si c’étaient des projets solides, portés par des chercheurs, des chercheuses et des institutions reconnues. Dans mon corps, inconsciemment, j’ai intégré l’idée que « la recherche n’a pas voulu de moi ». J’ai alors « pointé », comme de nombreuses doctorantes et de nombreux doctorants, au Pôle emploi.

En 2016 parut un appel à contribution dans Nouvelles perspectives en sociologie[4], intitulé : « La recherche objet de recherche : réflexivité et distanciation », dont je suis informée par Alexandre Klein grâce à la veille collective et partagée de Twitter.

Appel à contribution « La recherche objet de recherche : réflexivité et distanciation critique »  https://t.co/36Y9aWFZb5 @Infusoir  — Alexandre Klein (@kleinalexandre) 13 mai 2016

Cet appel à contributions s’appuie sur le champ STS — SIC (Science and Technological Studies / Études de sciences — Sciences de l’information et de la communication) auquel j’appartiens et valorise, parmi d’autres, mon travail de recherche. C’est une belle surprise, d’abord parce que je découvre que ma thèse, partagée en archives ouvertes[5], a été lue — et oui on en doute toujours, non?- et, en plus, qu’elle contribue à la construction d’un savoir collectif[6]. Ce qui est à mon avis le sens même d’un travail de recherche : qu’il soit partagé et qu’il participe à l’élaboration de nouvelles réflexions. Cet appel me donne explicitement une place dans la conversation scientifique (Dacos et Mounier, 2010). D’une certaine manière, il m’interpelle, au sens d’Althusser (Macherey, 2012), et me (re)donne une place en recherche[7], alors que j’avais « professionnellement » quittée celle-ci, après la soutenance.

Cet appel me donne une place, m’en re-donne une, car, de moi-même, je m’étais effacée. Magnifique réflexe incorporé d’illégitimité. J’avais intégré le fait que je n’avais pas l’étoffe « d’un chercheur ». Au masculin, oui. La pratique de la science et les discours sur la science ne sont certainement pas neutres : tout le monde n’est pas légitime en tant que porteur du discours scientifique, tout le monde n’incarne pas l’autorité scientifique — selon une vision encore très paternaliste de l’autorité -, tout le monde n’incarne pas la vérité et l’objectivité scientifique. Les places et les paroles ne sont pas également réparties.

Partout, donc, nous rencontrons cette « étoffe genrée », celle qui définit la grandeur contre ce qui fait discuter, penser, hésiter ceux et celles qui n’ont pas l’étoffe — cette étoffe qui n’a rien à dire d’elle-même, sinon qu’elle est ce qu’il faut accepter au nom de ce que Virginia Woolf nommait si bien des idéaux abstraits, mystiques. Et comme elle l’avait diagnostiqué, ces idéaux sont inséparables de la disqualification brutale, de la publicité tapageuse. (Stengers et Drumm, 2013 : 36-37)

Vivre la science pour la penser

Entre novembre 2012 et août 2018, j’ai dirigé la Maison pour la science en Alsace, au service des professeurs[8] qui m’immerge dans les enjeux de la gestion de projet en termes administratifs, financiers, humains et politiques et qui m’éloigne, a priori, tout du moins dans les missions statutaires qui me sont confiées, de la réflexion de recherche science-société que je mène depuis 2008. Ce poste, cependant, me permit de m’engager très concrètement dans des actions dont le sens – et la manière de les mettre en œuvre – renforcent les idées que j’avais développées pendant mon doctorat, ainsi que dans le cadre de mon implication dans le laboratoire junior Enquête sur l’homme vivant, collectif décisif pour la maturation de ma réflexion. Pour le dire à l’envers, l’approche réflexive avec laquelle je me suis engagée dans mon action en tant que « Directrice » a donné tout son sens à cette action, dès lors que ce sens a pu être partagé et ré-approprié de diverses manières : avec un collectif, avec une équipe, avec des collègues et des partenaires. Il ne s’agissait pas de venir inculquer la Science-avec-un-grand-S aux enseignant-e-s avec nos certitudes et nos dernières connaissances objectives de chercheurs et chercheuses à jour, mais bien de questionner tous ensemble l’enseignement actuel des sciences et technologie en nous appuyant sur des situations, des contenus et des pratiques de la recherche scientifique, en Alsace, dans différentes disciplines et mobilisant différents métiers. Nous avons donc partagé des expériences vécues de la science avec des enseignant-e-s pour qu’elles et ils réinventent leurs manières de l’enseigner. Nous avons contextualisé et situé des contenus récents au sein de pratiques professionnelles concrètes qu’il s’agissait de partager. Nous sommes partis de l’idée que « bien » enseigner les sciences est d’abord une question d’épistémologie : comprendre comment se construisent les connaissances scientifiques (en l’occurrence la physique, la chimie, la biologie, la géologie, les mathématiques et la technologie) ; re-donner leur valeur aux savoirs à partir des démarches d’investigation, de l’erreur, de l’incertitude, et de la construction collective elle-même ; partir de la Vérité et de l’Objectivité pour aller vers l’inter-subjectivité et la validation collective des faits scientifiques ; associer l’enseignement scientifique à l’histoire des sciences.

Entre 2012 et 2016, deux petits garçons sont entrés dans ma vie, je suis devenue maman. Le grand bouleversement.

Se laisser bouleverser, transformer, c’est être vivante, en mouvement.

« Donner la prise »[9] à la vie.

J’ai décidé soudain de re-venir à la recherche après cinq ans et demi de « gestion » de projet.

Car, entre la soutenance et aujourd’hui, il y a eu aussi la rencontre avec Bernard, France et tous leurs précieux amis hébergés chez eux — et l’interpellation de Bernard : « j’ai lu votre thèse, il ne faut pas vous arrêter maintenant »; les échanges avec Lionel pour l’écriture de sa thèse, à lui, et sa lecture de la mienne, la remise en mouvement des questions; la rencontre In Real Life avec Florence, à Strasbourg et sa proposition déclenchante de réanimer la Villa réflexive[10], qui m’a été si nécessaire depuis sa co-création, puis, plus tard, la merveilleuse proposition d’une collection Réflexivités et expérimentations épistémologiques avec elle, dans sa maison d’édition numérique ouverte[11], la puissance de son espoir et des liens qu’elle tisse tout autour, partout dans le monde, la justice cognitive qu’elle porte et partage, qu’elle restitue; il y a eu une journée émouvante de paroles vraies et de courage des mots avec Caroline, à Reims, journée légère et forte, qui m’empêche depuis d’être lâche et qui m’interdit de ne plus voir, en rentrant à Strasbourg, qui m’encourage à la fois à lâcher-prise et à repousser les regards stérilisants; il y a la pensée en mouvement de Joëlle que j’ai eu la joie de ré-entendre, d’entendre autrement, le plaisir de me laisser embarquer à nouveau par ce beau et généreux mouvement — et sa confiance libératrice, toujours; il y a une soirée inoubliable avec Marie, à rire, à boire, à vivre, à parler de la mort et de la vie avec la même vitalité et le même appétit pétillant pour l’échange; et les mots de Baudouin, l’air de rien, plus tard, sur le chemin et autour de la table. En cinq ans il y a eu les transformations et les cheminements, parfois bouleversants et régénérants, de Clémentine; la disparition, les mots, les traits, la douceur et la douleur de Nicolas; l’explosion de la parole avec Maxime, l’abattement des murs, l’escalade vers de nouvelle cimes et les horizons qui s’ouvrent; les mots revitalisants de Marie-Anne, les nombreux élans, la parole vitale et émancipatrice; il y a les rencontres douces, en bulles suspendues, avec Amélie et Michka, un peu partout au gré de nos routes qui se recroisent; le regard réconfortant et les partages doux, rares mais solides, avec Alexia; les pokes affectueux une ou deux fois l’an avec Benoît; et tant d’autres élans. Voilà en quelque sorte, mes remerciements de thèse et de recherche renouvelés en 2018. Ajoutés à ceux qui tiennent toujours depuis cinq ans (Faury, 2012a).

Ces rencontres et ces liens disent beaucoup du rapport qui me, qui nous lie à la recherche. Ce n’est pas la recherche de la Vérité, mais plutôt la curiosité, la volonté de savoir, un désir épistémologique. Les discussions, les échanges, le roboratif. Ce n’est pas la recherche d’une Autorité, d’une posture, d’un statut, d’un capital scientifique, mais la possibilité d’avoir le temps pour se questionner, être dans l’incertitude, et ne pas toujours « avancer », ne pas toujours « produire ». Avoir du temps pour penser. Avoir du temps et de la disponibilité pour soi, pour penser, seule, et avec les autres, en lien avec les autres (Piron, 2017), pour croiser les perspectives, pour avoir accès à la richesse de la réflexivité par le collectif (Durrive, Henry et Faury, 2012).

La thèse, la recherche, ce n’est pas le lieu de l’objectivité supprimant le « je », les « nous ». C’est la vie, en plein. C’est la pensée, le politique aussi. C’est l’ancrage dans le monde. Comment être neutre quand on vit dans le monde? Comment penser si l’on ne pense pas depuis son propre lieu, son propre parcours, son propre vécu? Comment penser si l’on ne se pense pas, d’abord, depuis le lieu d’où l’on parle? La pensée, ce mouvement, naît du lien avec l’autre. Et l’autre n’est pas plus neutre que soi. Et c’est tant mieux si on apprend à partager cet état en toute conscience, en toute sérénité. Nos places, nos perspectives, font la richesse de nos discours et de nos savoirs sur le monde.

Quand « je » bascule… du bon côté

Je suis donc aujourd’hui au point de bascule et de retour vers la recherche[12].

Dans ce retour, je commence par me pencher, à nouveau et à distance, sur les motivations qui m’ont impliquées dans ma thèse, « à l’époque », il y a cinq ans donc. Je cherche à re-susciter ma thèse[13]. Revenir cinq ans après, c’est donc revenir après avoir eu deux enfants, après avoir vécu une rupture assez brutale avec les questions de recherche et les enseignements développées pendant quatre années. C’est revenir à des archives — papier et numérique – qui avaient été laissées en plan à l’époque du passage, quasiment du jour au lendemain, de Lyon à Strasbourg et c’est revenir avec de nouvelles questions et un nouveau regard sur ce qui avait été écrit il y a cinq ans. Et surtout, c’est essayer d’expliciter une dynamique, avec la distance des années, d’un élan que je ne pouvais peut-être pas aussi bien décrire en septembre 2012 (date de la soutenance) : j’étais trop « collée » au geste que j’étais en train de faire pour pouvoir bien l’expliciter. Je n’étais pas neutre à l’époque dans mon engagement pour mon sujet et pour la démarche de recherche. Je ne le suis pas plus aujourd’hui, mais mon rapport à mes questions de recherche et ces dernières ont changé. Par le vécu, par la distance. Mon rapport à la scientificité a également changé, il s’est affirmé, il est devenu plus conscient : je peux aujourd’hui l’expliciter.

Ne pas être neutre, en tant que sujet, c’est un fait. Nous sommes tout-e-s individuellement des êtres subjectifs. Même si nous prétendons le contraire. Le problème n’est pas de ne pas être neutre, mais de ne pas voir et savoir – ou de ne pas dire – que l’on n’est pas neutre. Le problème, ce sont les points aveugles, l’absence de réflexivité — ou la malhonnêteté intellectuelle. Le collectif de scientifiques peut bien, quant à lui, rêver d’Objectivité. Il peut se doter de méthodes, de cadre, de procédures de peer-review pour tendre vers le plus d’objectivité possible. Le collectif de scientifiques, en toute conscience, peut aussi trouver la valeur des sciences dans l’intersubjectif, le croisement, le recoupement. On est loin du relativisme. Mais on est surtout loin de l’idéologie positiviste, qui croit à la Science comme à l’Objectivité, en oubliant d’où elle parle, en effaçant les processus et les individus, en effaçant les contextes et les financements. En croyant éviter le relativisme, on tombe dans l’inconscience des processus et des contextes de construction.

Une connaissance scientifique est une connaissance qui n’oublie pas qu’elle est connaissance. Alors qu’une connaissance idéologique, c’est une connaissance qui a oublié qu’elle était de l’ordre de la représentation, qu’elle était effectivement connaissance. (Luis Prieto, cité par Baudouin Jurdant, 2012)

Le fait de faire un travail réflexif sur la thèse elle-même, en tant que pratique de recherche située, par la réécriture et par sa re-signification, en la re-suscitant, c’est important, voire nécessaire. Non pas pour la ressasser indéfiniment, mais pour la re-dire, pour l’emmener ailleurs, pour ouvrir plus explicitement les perspectives qu’elle contient, pour soi et pour les liens à construire dans cet élan.

Je suis en fait sans cesse en train de me demander « que signifie? », « quel est le sens de? » : ma thèse elle-même est une ramification de cette question permanente et féconde : « que signifie être scientifique? ». C’est précisément ainsi que je présentais mon projet de thèse en 2008 et que je le résumais, que je le « vulgarisais » par la suite.

La linéarité matérielle du manuscrit de thèse m’avait posé des difficultés, car il ne rendait pas compte de la manière dont ma pensée s’était construite. Je ne pouvais pas partager le processus, seulement un résultat intermédiaire, seulement un instantané à un instant « t ». Partir du sens au lieu de partir, par l’absurde, des normes d’évaluation (« publier » — publish or perish) pour guider nos pratiques : il faut publier. Oui, mais pourquoi? Pourquoi pas au regard du sens de la pratique de construction du savoir plutôt que du sens de la carrière et des critères d’évaluation? Cette démarche paraît peut-être subversive au regard du mode de fonctionnement dominant actuel de la recherche, mais je suis convaincue, avec quelques autres, que c’est bien plutôt ce système dominant nos manières de faire de la science qui parfois pervertit le sens même de la construction du savoir, de son partage et les manières cohérentes de le faire.

Donc le fait même d’écrire et de récrire ma thèse va comporter un certain nombre de dimensions :

  • L’attention à l’accessibilité technique du contenu et des sources consultées et citées qui ont permis que je construise ce contenu, donc un retour à la bibliographie pour voir si, cinq ans plus tard, les ressources sont disponibles en ligne et, si ce n’est pas le cas, sous quelle forme elles peuvent être présentées aux lectrices et lecteurs de la thèse qui cherchent à consulter une source.
  • Une démarche d’open data située dans l’idée d’ouverture des données de la recherche et du savoir, qui revient à rendre accessibles les sources de mon terrain, notamment les entretiens  avec les doctorant-e-s et peut-être avec des terrains complémentaires que je n’avais pas rendu présents au moment de l’écriture du manuscrit.
  • Associer, raccrocher, tisser encore d’autres liens. Peut-être sous forme numérique, voir si je peux les intégrer, comme des échanges sur Twitter, des écrits qui ont alimenté le propos.
  • Essayer de documenter avec tout un travail d’archive et d’auto-archive en versions à la fois numérique et papier, en numérisant parfois pour passer au numérique, en replongeant dans les fichiers de l’ordinateur que j’ai laissé « au chaud » pendant quasiment 5 ans, et en rangeant également tous les documents papier que j’ai accumulés pendant toute la durée du doctorat.

Les conséquences d’une science non neutre : la possibilité d’une nouvelle épistémologie

Si l’on assume sa subjectivité pour mieux faire science, on peut changer sa manière d’écrire. Ainsi, après avoir tourné autour du pot pendant une grande partie de l’écriture de la thèse, j’accepte aujourd’hui de me rendre présente dans l’écriture. De ne plus me cacher derrière la prétention à une illusoire objectivité, mais au contraire de permettre au collectif de situer précisément mon propos, de percevoir explicitement « qui parle » et depuis « quelle place », à partir de quel parcours, quelles rencontres et quels témoignages, à partir de quelles observations, eux-mêmes situés. Je me rends présente, donc, en tant que sujet parlant. Le texte ne parle pas tout seul, de lui-même. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes. C’est moi, celle qui parle, qui leur donne sens en les contextualisant, en les partageant.

Lors de notre dernière rencontre en janvier 2018, l’un des membres du jury de ma thèse, Baudouin Jurdant, m’a dit ceci : « j’ai particulièrement aimé ta thèse, parce que l’on sentait que parfois tu étais là ». Connaissant bien son travail sur le sujet parlant, l’oralité en science (Jurdant, 2006), la place du sujet dans l’écriture scientifique, sur la relation entre objectivité et subjectivité, et la réflexivité, cette remarque a une portée forte pour moi. Elle a une portée épistémologique essentielle.

Et en effet, c’est un point fondamental. Je me suis rendue compte, en me relisant peu avant la soutenance, et grâce au regard de Marie-Anne Paveau, également membre de mon jury, que j’avais systématiquement utilisé le masculin dans mon texte, et que je retombais régulièrement — à chaque fois que je relâchais mon attention et ma présence — dans le « on », le « nous » dans la construction d’une pseudo-objectivité d’apparence ou d’apparat, c’est-à-dire dans la construction d’un discours qui se veut être un discours scientifique, mais qui s’en donne d’abord la forme (scientifique) pour en obtenir l’autorité (scientifique). Réflexe difficile à défaire de ma formation initiale en biologie moléculaire et cellulaire?

Mon travail de thèse sur la réflexivité a aussi porté sur l’importance de réintégrer le sujet parlant dans le discours et sur l’importance de réintégrer celui qui parle — celle qui parle en l’occurrence -, à sa juste place, pour que la portée réflexive puisse vraiment se projeter. Donc il est important pour moi de revenir à l’écriture dans ce sens-là : la distance au texte me permettra à la fois d’y entrer à nouveau et créera sans doute des difficultés. C’est comment revêtir un propos d’hier quand on a été depuis transformée et que l’on ne parle plus depuis la même place. Moi-même comme une autre, ici et ailleurs. 

Penser (dans) l’action

Par la ré-écriture, je souhaite mettre en perspective et rendre lisible et plus ancrée la motivation de mon travail de thèse : l’objectif de départ était bien de questionner les rapports entre science et société, de questionner les conditions auxquelles une chercheuse ou un chercheur peut être réflexif, en passant notamment par l’oral[14]. Je peux dire que cette démarche de recherche, cette approche, a largement influencé le cours que je donne depuis 2013 à l’Université de Strasbourg « Épistémologie de la médiation scientifique », mais plus généralement également, la manière dont j’ai travaillé à la Maison pour la science.

Je réactualise en quelque sorte la démarche qui m’avait poussée à l’époque à questionner ma discipline d’origine, la biologie moléculaire et cellulaire : cette dynamique qui exige d’être ancrée dans un lieu et de penser l’action[15] qui se situe dans ce lieu, en contexte, en contraintes, etc. Cette dynamique, je l’ai reportée, re-contextualisée à la fois dans la Maison pour la science et dans mes enseignements. À chaque fois, on peut dire que la pensée que j’ai développée pendant ma recherche, je l’ai semée ensuite dans l’action.

Si j’ai dit « oui », après avoir pensé « non », ce fut par souci de cohérence, intime et publique. De la pratique d’un mouvement politique à la réflexion théorique, puis en retour, dans un mouvement inverse, de la réflexion à l’action, c’est une chance, et une fierté, d’avoir suivi ces deux chemins du savoir et du faire, une fois dans un sens, une fois dans l’autre. Depuis toujours, l’image de l’engagement, même si je l’ai utilisée, me paraît moins intéressante que celle de la dialectique concentrée entre théorie et pratique. (Fraisse, 2017 : 11)

Les manuels de philosophie séparent « la pensée » et « l’action »; les intellectuels ont privilégié un temps le mot d’engagement, le gauchisme teinté de maoïsme réussit à inventer la « pratique théorique ». Après coup, je sais que les allers-retours entre théorie et pratique, sur l’unique point que je connais, l’égalité des sexes, ne sont pas vains. (Fraisse, 2017 : 12)

J’ai attendu avec impatience de prendre le chemin du retour vers la recherche, après avoir accompli mon « service politique ». Pourquoi ne pas voir ainsi, comme une responsabilité tournante. (Fraisse, 2017 : 12)

La difficulté éprouvée est la suivante : cette dynamique n’a pas empêché la sensation, à l’instant de l’action, que j’étais en train de m’appuyer, de m’ancrer sur une réflexion d’avant et de ne pas être capable au moment même de l’action, de renouveler la pensée. Je garde en mémoire la mise en garde d’Andrée Bergeron me prévenant pendant mes études : « on ne peut pas à la fois bien penser et bien agir ». Je ne sais toujours pas quoi en penser.

Peut-être qu’on ne peut pas « bien penser » autrement que dans et depuis le lieu d’où l’on parle.

Quand la pensée s’éteint

L’expérience de ces cinq dernières années, c’est aussi pourtant l’expérience de la rupture avec une dynamique réflexive stimulante et l’expérience de l’extinction d’une certaine pensée et d’une certaine parole, vitale et vitalisante. Cette réduction de la place de la pensée, je l’attribue aujourd’hui à des questions de réduction de temps, d’espace, de disponibilité, de distance. Les féministes, et en particulier Virginia Woolf (2012[1938]), nous avaient pourtant prévenues depuis longtemps.

Comment expliquer concrètement la disparition progressive de la pensée? Peut-être à cause du manque de sommeil et de lectures, liés à la vie avec deux enfants en bas âge, ou de la disparition d’une Chambre à soi où penser (Wikipédia, n.d.; Woolf, 2001[1929]) avec les déménagements successifs et la diminution du temps disponible? Peut-être la disparition d’un Bureau à soi, où penser seule, quand on a la responsabilité d’une équipe? Peut-être à cause des violences psychologiques que j’ai vécues et des abus de confiance qui stérilisent, qui réduisent au silence? Peut-être à cause de l’engloutissement dans les logiques de gestion de projet?

L’expérience de ces cinq années, ce fut aussi pour moi l’expérience de la violence sexiste et de son impunité et des conditions dans lesquelles elle se met en œuvre. On sait vous faire sentir que « vous n’êtes pas à votre place », que vous êtes trop jeune, trop femme, trop différente. C’est l’expérience d’une question fondamentale en science et en communication scientifique, dans le rapport au savoir et au pouvoir : la question de la légitimité et de l’autorité conférées au locuteur et non pas au propos lui-même, notamment pour une jeune femme en poste précaire, venant d’une autre région, face à des hommes « dans la fleur de l’âge », du cru, installés dans le système institutionnel depuis de nombreuses années. La légitimité de celui qui parle, de même que son autorité et sa position dominante, sont bien toujours conférées par celui qui parle plus par ce qui est dit et fait en réalité.

Pour ouvrir et non conclure

Ce que j’ai vécu pendant ces cinq années entre la soutenance et ce texte, les questions que pose le numérique et mon engagement pour les sciences ouvertes vont donc modeler le contenu autant que la forme de mon futur travail de recherche. Je ne peux plus faire des sciences « comme avant ». Je ne suis pas scientifique, je suis une chercheuse. A l’heure de l’écriture inclusive officielle, et ayant vécu les effets tacites et explicites du fait d’être une femme, jeune, et une maman, docteure, agrégée, mais pas chercheuse « en poste » — que nos critères de légitimité sont de façade!-, dans un monde construit par des hiérarchies implicites et des relations de pouvoir et de domination aux effets très concrets, je ne pourrais plus écrire autrement qu’au féminin et considérer pour la suite de mon travail de recherche la parole des femmes comme une question centrale du rapport identitaire et culturel aux sciences.

Parmi les autres problématiques qui ont émergé de mon expérience vécue de ces dernières années, où « moi est devenue une autre », la question de la place, de prendre sa place, de la parole et de la prise de parole est devenue centrale[16] : qu’est-ce qui justifie qu’on se mette à prendre la parole? Pourquoi prend-on à un moment donné les risques associés à la prise de parole? Prendre la parole : quand est-ce lié à la question du dire-vrai? Quand est-ce lié à des enjeux de pouvoir, de domination, de silenciation, implicites, inconscients ou conscients?

Les bouleversements vécus ces cinq dernières années, associés à la nécessité de reprendre le souffle, sont liés à l’expérience des conditions de l’existence et de la privation de la pensée, mais aussi – et c’est lié – du dire-vrai[17]. J’ai vécu à quel point des mots vidés de leur sens peuvent avoir des effets vitaux sur les femmes et les hommes, à quel point l’absence de pensée dans les discours[18] peut susciter l’étouffement et l’extinction. Je me mobilise à présent, par nécessité, pour faire vivre ou contribuer à faire vivre des lieux, des temps et des espaces où la parole vraie peut exister. Ce sont nécessairement des lieux, des temps et des espaces habités et incarnés, où le « je » et le « nous » ne sont pas dissous.

La recherche peut-elle permettre à ces temps et ces espaces d’exister? Y a-t-il de la pensée dans les discours que la recherche produit? À quelles conditions cette pensée peut-elle vivre?

 Que signifie être chercheuse de ce point de vue-là?

Références

Dacos, Marin et Mounier, Pierre. 2010. « Les carnets de recherche en ligne, espace d’une conversation scientifique décentrée ». Dans Lieux de savoir, T.2, Gestes et supports du travail savant. Paris : Albin Michel.

Despret, Vinciane. 2015. Au bonheur des morts – Récits de ceux qui restent. Paris : La Découverte.

Durrive, Barthélémy, Julie Henry et Mélodie Faury. 2013. « Réflexivité et dialogue interdisciplinaire : un retour sur soi selon l’autre ».  Analyses de pratiques et réflexivité : Regards sur la formation, la recherche et l’intervention socio-éducative. Sous la direction de Jacques Béziat, 153-165. Paris : L’Harmattan.

Faury, Mélodie. 2018. « « Dire le vrai » – Appel à contributions pour ouvrage numérique » Villa réflexive (carnet de recherche).
https://reflexivites.hypotheses.org/8973

Faury, Mélodie. 2012a. Parcours de chercheurs. De la pratique de recherche à un discours sur la science: quel rapport identitaire et culturel aux sciences? Thèse de doctorat, Sciences de l’information et de la communication. Ecole normale supérieure de lyon – ENS LYON.
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00744210/document

Faury, Mélodie. 2012b. Enseignements « Sciences et société : éthique et communication scientifiques » – ENS de Lyon ». L’infusoir (carnet de recherche), 3 avril 2012.
https://infusoir.hypotheses.org/2853

Fraisse, Geneviève. 2017. Du Consentement. Paris : Seuil.

Jurdant, Baudouin. 2006. « Parler la science? » Alliage n°59.
http://www.tribunes.com/tribune/alliage/59/page6/page6.html

Jurdant, Baudouin. 2012. « Communication scientifique et réflexivité ». Espaces réflexifs (carnet de recherche).
http://reflexivites.hypotheses.org/695

Nouvelles perspectives en sciences sociales. 2017. Nouvelles perspectives en sciences sociales  13(1) : 1-458
http://npssrevue.ca/parutions/volume-13-numero-1-2017/

Macherey, Pierre. 2012. «  Deux figures de l’interpellation : « Hé, vous, là-bas ! » (Althusser) – « Tiens, un nègre ! » (Fanon) ». La philosophie au sens large (carnet de recherche).
https://philolarge.hypotheses.org/1201

Morin, Edgar. 1990. Science avec conscience. Paris : Seuil.

Muller, Caroline. 2017. « Non-appel à communication – Prendre la parole en 2018 ». Villa réflexive (carnet de recherche).
https://reflexivites.hypotheses.org/8584

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Texte adapté d’une première version infusée sur le carnet de recherche L’Infusoir

Faury, Mélodie.« Que signifie être chercheuse ? ». L’Infusoir (carnet de recherche], 16 février 2018. https://infusoir.hypotheses.org/5026.  Consulté le 2 avril 2018


  1. Dans tous les sens de ce terme : voir Vinck (2007).
  2. http://institutmichelserres.ens-lyon.fr/
  3. « Enseignements « Sciences et société : éthique et communication scientifiques » — ENS de Lyon » https://infusoir.hypotheses.org/2853
  4. http://calenda.org/366248
  5. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00744210
  6. Nouvelles perspectives en sciences sociales (2017) http://npssrevue.ca/parutions/volume-13-numero-1-2017/
  7. Par « recherche », j’entends d’abord « la construction de la connaissance » avant celui de « la pratique professionnelle » et « les postes disponibles dans cette activité professionnelle ».
  8. Pour en savoir plus sur ce projet de transformation des pratiques d’enseignement des sciences par des actions de développement professionnel à destination des enseignants, au contact des acteurs et de lieux de la recherche : http://maisons-pour-la-science.org/alsace
  9. J’emprunte cette expression à Vinciane Despret (2015).
  10. Carnet de recherche collectif Les Espaces réflexifs : https://reflexivites.hypotheses.org/
  11. Éditions science et bien commun : http://www.editionscienceetbiencommun.org/
  12. La recherche comme activité de pensée et peut-être comme activité professionnelle, à condition que l’activité professionnelle de la recherche, telle qu’elle se déploie et se cadre aujourd’hui dans les institutions, permette réellement le déploiement de la pensée.
  13. La magnifique expression « re-susciter » me vient d’Isabelle Stengers (2013) et Vinciane Despret (2011)
  14. Je suis influencée en cela par les travaux de Baudouin Jurdant.
  15. Quelques mots sur le carnet Penser (dans) l’action : http://dynamiques.hypotheses.org/
  16. « Non-appel à communication — Prendre la parole en 2018 dans la Villa réflexive » https://reflexivites.hypotheses.org/8584
  17. « Dire le vrai » — Appel à contributions pour ouvrage numérique - https://reflexivites.hypotheses.org/8973
  18. Carnet de recherche de Marie-Anne Paveau « La pensée du discours » http://penseedudiscours.hypotheses.org/