Au-delà de la neutralité

Non-neutralité sans relativisme?

Le rôle de la rationalité évaluative                          

Mathieu Guillermin

Dans ce chapitre, je vais explorer la question des liens entre rationalité ou objectivité scientifique et neutralité, à partir des travaux philosophiques de Hilary Putnam. L’association entre objectivité et neutralité est quasiment automatique. Pour être objective, une démarche scientifique se doit d’être indépendante de toute valeur « contextuelle » (sociale, morale ou éthique), de tout engagement normatif ou de tout biais subjectif individuel (Reiss et Sprenger, 2017). La conception reçue de la science – « la conception objectiviste de la science » (Baghramian, 2014) – intègre une telle approche de l’objectivité comme neutralité. Ce modèle dominant de la science reprend la « conception reçue de la structure des théories scientifiques » (Suppe, 2000). Le vocabulaire théorique que les constructions scientifiques abritent est défini à partir du vocabulaire observationnel au moyen de règles de correspondance. On retrouve ainsi la dichotomie analytique – synthétique chère aux positivistes ou empiristes logiques, selon laquelle les théories scientifiques doivent être construites exclusivement à partir d’énoncés analytiques, démontrables par un raisonnement a priori, et d’énoncés synthétiques, vérifiables a posteriori sur la base d’observations empiriques. D’après la conception reçue de la science, la méthode scientifique ne mobilise donc que les composantes épistémologiquement privilégiées que sont les faits observables validant des énoncés synthétiques, et la logique ou les mathématiques fournissant des énoncés analytiques. À partir du test expérimental des énoncés observationnels que l’on en déduit (logiquement ou mathématiquement), une théorie scientifique peut être réfutée, confirmée ou corroborée. Ainsi, la méthode scientifique est considérée comme neutre et objective puisque s’appuyant exclusivement sur l’observation empirique et les outils de la logique. Bien que les processus conduisant aux découvertes scientifiques puissent dépendre de spécificités contextuelles (valeurs sociales, morales ou éthiques, biais subjectifs), la justification des connaissances produites est quant à elle neutre, ne reposant que sur la logique et les données empiriques (distinction radicale entre le contexte de découverte et le contexte de justification; Ladyman, 2002 : 74-77).

Cette conception reçue de la science est pourtant loin de faire l’unanimité. Parmi ses critiques, on compte notamment les membres du courant post-positiviste en philosophie des sciences dont Kuhn est l’un des plus célèbres des représentantes et représentants (Kuhn, 1996). On peut aussi citer Feyerabend ou Hanson, Polanyi et Toulmin (Feyerabend, 1993; Sankey et Hoyningen-Huene, 2001). À partir d’une étude historique de l’évolution des sciences, Kuhn introduit les notions de paradigme, d’incommensurabilité et de révolution scientifique qui remettent radicalement en question la compréhension de l’objectivité ou de la rationalité scientifique comme neutralité. Pour Kuhn, les disciplines scientifiques qui sont parvenues à maturité mobilisent de manière irréductible des paradigmes (abritant différentes visions du monde, différents systèmes de catégories ainsi que différentes pratiques instrumentales et méthodologiques) qui sont susceptibles d’évoluer au gré des contingences contextuelles, en particulier historiques. Ces paradigmes sont à la base des processus d’élaboration et de justification des théories scientifiques. À l’occasion des épisodes de révolution scientifique – tels que, par exemple, le remplacement de la théorie phlogistique par la chimie de Lavoisier – un basculement s’opère, non seulement entre théories scientifiques successives, mais plus largement entre paradigmes (Kuhn, 1996 : 42, 97-98 et 148). Lorsque des scientifiques s’appuient sur des paradigmes divergents, des phénomènes d’incommensurabilité émergent (Oberheim et Hoyningen-Huene, 2013). Ces scientifiques ne sont plus en situation de trancher de manière neutre et consensuelle entre les théories en compétition (science extraordinaire). C’est seulement en phase de science normale, c’est-à-dire sur la base d’un paradigme partagé, que l’adoption et la justification des théories peuvent se faire de manière non équivoque. Pour autant, la neutralité de la conception reçue n’est pas restaurée puisque les paradigmes eux-mêmes peuvent changer d’un contexte à un autre.

Les thèses de Kuhn sont souvent considérées comme problématiques car menaçant l’objectivité ou la rationalité scientifique et pouvant conduire au relativisme. Cette lecture des idées de Kuhn est renforcée par l’émergence, à leur suite, de courants controversés – tels que le programme fort en sociologie de la connaissance scientifique, le constructivisme social ou le post-modernisme – qui s’approprient les notions de paradigme et d’incommensurabilité (Baghramian, 2014). La reconnaissance du rôle, au sein des processus de justification des théories, de valeurs épistémiques telles que la simplicité ou le pouvoir explicatif est un des points qui conduisent Kuhn dans ces territoires délicats (Kuhn, 1996 : 176-187; 1977 : 320-339; 1990). Il convient de signaler que l’implication de ce type de valeurs dites épistémiques ou cognitives est communément considérée comme n’ayant que des conséquences bénignes, contrairement aux valeurs contextuelles ou non cognitives (valeurs morales, personnelles, sociales, politiques ou culturelles) dont l’influence est considérablement plus problématique (Reiss et Sprenger, 2017 : section 3.1). Pourtant, Kuhn ne se limite pas à pointer le rôle des valeurs épistémiques, il montre aussi que les valeurs que l’on privilégie et la manière dont on les interprète peuvent varier d’un contexte à un autre et peuvent rentrer en conflit. En outre, Kuhn remet aussi en question la neutralité des faits expérimentaux en pointant l’impact des révolutions scientifiques sur les expériences perceptives et sur la manière dont on les décrit. C’est la fameuse thèse du changement de monde (Kuhn, 1996 : chapitre 10).

Avec la critique de la neutralité de la méthode scientifique, une question particulièrement intéressante fait surface, celle de la possibilité de reconnaitre une certaine dose de non-neutralité sans saper la rationalité scientifique et sans basculer dans une forme de relativisme. C’est précisément cette question que je vais explorer ici, à partir des travaux philosophiques de Putnam. Dans la section suivante, je m’appuierai sur ses réflexions afin de poser un diagnostic à propos de la non-neutralité et à propos des éléments qui la rendent potentiellement problématique. Ensuite, je mobiliserai les thèses pragmatistes de Putnam concernant la rationalité (scientifique, mais aussi évaluative) pour montrer qu’il est possible de combiner reconnaissance de la non-neutralité et objectivité de la démarche scientifique. Ceci m’amènera à proposer une approche spécifique de l’objectivité ou de la rationalité des investigations scientifiques.

Non-neutralité de la rationalité scientifique avec Putnam

Le travail philosophique d’Hilary Putnam est extrêmement ample et couvre de nombreux sujets allant de la philosophie des mathématiques et de la logique à la philosophie morale ou l’éthique. Ces contributions les plus célèbres portent sur la théorie de la référence et la question du réalisme (Putnam, 1996[1975]; 1981). L’exploration que mène Putnam de la question de la neutralité de la rationalité (scientifique) est initialement étroitement liée à ces réflexions sur le réalisme. Elle contribue même au basculement qu’il opère entre réalisme métaphysique et réalisme interne (de coloration kantienne). Bien que ce basculement soit largement amendé par la suite (avec la période du réalisme du sens commun; Putnam, 1999), Putnam maintient et approfondit ses analyses à propos de la neutralité de la science (Putnam, 2002a; 2004).

En résonance avec les thèses de Kuhn, les réflexions de Putnam mettent aussi en évidence l’indispensabilité des spécificités et valeurs contextuelles au sein de la rationalité scientifique (y compris, et même surtout, au niveau de la justification et de l’acceptation des théories). En effet, Putnam soutient que la conception reçue de la méthode scientifique, impartialement basée seulement sur les faits empiriques et les mathématiques ou la logique, n’est pas suffisante pour comprendre la manière dont les théories scientifiques sont adoptées et justifiées (Putnam, 1981 : en particulier chapitres 6, 8 et 9). L’idée que les faits empiriques et la logique ou les mathématiques sont suffisants pour justifier l’adoption des théories ne résiste pas à l’analyse du phénomène de sous-détermination empirique des théories scientifiques (Stanford, 2013). En effet, pour toute théorie empiriquement adéquate, il est toujours possible de bâtir une théorie empiriquement équivalente en se basant sur des options ontologiques ou sur des schémas causaux différents. De nombreuses théories totalement exotiques pourraient (devraient) alors être admises ou considérées comme autant valables que d’autres. Bien entendu, nous considérons qu’il n’est pas rationnel d’admettre toutes ces théories. Mais cela ne peut être défendu sur la seule base des faits empiriques et de la logique ou des mathématiques. La méthode scientifique elle-même mobilise des éléments irréductibles aux seuls faits observables et à la logique ou aux mathématiques (Putnam, 1982 : 11). Comme Kuhn, Putnam indique que des valeurs ou principes épistémiques (par exemple la simplicité, la cohérence interne ou la consistance externe) sont épistémologiquement indispensables (Putnam, 1981 : 195; 1982 : 6-7). Mais il pousse la réflexion plus loin. L’analyse que Putnam propose des conséquences de cette irréductibilité des valeurs et principes épistémiques est particulièrement pertinente pour notre réflexion sur la neutralité de la science.

Pour Putnam, l’indispensabilité des valeurs et principes épistémiques signifie que la méthode scientifique intègre une composante évaluative impossible à éliminer. Premièrement, les valeurs épistémiques que nous déployons sont contingentes. Elles pourraient être différentes. Nous privilégions des théories simples et cohérentes, mais nous pourrions aussi préférer des propositions basées sur un argument d’autorité ou des conclusions qui sont agréables à la raison. Si nous suivons les premiers critères plutôt que les seconds, c’est que nous avons posé un choix, c’est que nous avons jugé que les premiers étaient plus souhaitables que les seconds pour guider nos investigations scientifiques (Putnam, 1981 : chapitre 6; 1982; 2002a : 32-33). Deuxièmement, même en l’absence d’alternative ou de conflit entre principes épistémiques, cette composante évaluative demeure. Comme le montre Putnam, un principe épistémique est déjà en lui-même porteur d’une charge évaluative, car il est censé guider une action (Putnam, 1981 : 210; 1982 : 7). En effet, des termes comme « simple » ou « logiquement cohérent » ne décrivent pas de manière neutre une caractéristique possédée ou non par une théorie. Ils incluent aussi l’idée qu’une théorie doit être simple et logiquement cohérente pour être rationnellement acceptable (il est bon, ou désirable, de suivre de tels principes épistémiques). Putnam considère que « simple » ou « cohérent » sont des termes « épais », comme le sont « cruel », « inconsidéré » ou « courageux » (Putnam, 1981 : 138; 1990 : 166; 2002a : 26 et 35-36). Ces termes intègrent une composante évaluative irréductible, qui ne peut être désenchevêtrée du contenu descriptif. Cela s’applique même au contenu de la conception reçue : prétendre que l’investigation scientifique doit se faire à partir des seuls faits empiriques et de la logique ou des mathématiques revient à émettre un jugement évaluatif affirmant qu’il est souhaitable de suivre les principes d’adéquation empirique et de cohérence logique. Ce jugement vient implicitement avec la méthode scientifique et est indispensable. En somme, les valeurs ou principes épistémiques sont admis en réponse à des jugements évaluatifs reflétant notre foi en leur légitimité.

L’irréductibilité de cette composante évaluative se révèle aussi dans d’autres compartiments de la méthode scientifique. En particulier, les faits empiriques auxquels sont confrontées les théories scientifiques ne constituent pas un sol aussi neutre qu’il pourrait sembler au premier abord. En préliminaire, on peut noter que les faits empiriques accessibles peuvent varier d’un contexte à un autre. Ainsi, les faits accessibles pour guider une enquête sur telle ou telle maladie ne sont pas les mêmes avant et après l’invention du microscope. En outre, les faits expérimentaux sont de moins en moins des données perceptives directes. Ils résultent de plus en plus souvent de dispositifs et procédures élaborés comportant leurs propres contingences. Que l’on songe par exemple aux expériences de physique subatomique mobilisant des accélérateurs à particules. Néanmoins, nous pouvons avec Putnam insister sur un aspect plus radical de la non-neutralité des faits empiriques. En effet, Putnam approfondit la thèse du changement de monde ou « world-change thesis » de Kuhn, qui inclut l’idée d’une dépendance des faits empiriques à l’égard des ressources conceptuelles disponibles (Kuhn, 1996 : chapitre 10). D’après Putnam, notre accès aux faits empiriques ne se fait pas au moyen d’une perception brute. Au contraire, les théories scientifiques sont confrontées à des rapports d’observation établis par « aperception ». La confrontation empirique des théories scientifiques ne peut donc se passer de schèmes conceptuels (Putnam, 2012[2011]a : 84-90; 2013b, 353-354). Et les schèmes conceptuels dont dispose un investigateur pour apercevoir et formuler les faits empiriques peuvent varier d’un contexte à un autre. Par exemple, la personne pour qui l’étoile du matin et l’étoile du soir sont deux astres différents ne disposera pas des mêmes faits empiriques que les scientifiques qui reconnaissent dans ces deux objets la même planète Vénus. Il est intéressant de noter que cette thèse de la dépendance des faits empiriques aux schèmes conceptuels mobilisés pour les apercevoir et les décrire ne vient pas nécessairement avec celle de la dépendance des entités du réel à ces mêmes schèmes conceptuels. Dans la période du réalisme interne, Putnam défend une position d’inspiration kantienne qui inclut une telle influence conceptuelle sur le monde et les objets qu’il contient (Putnam, 1981). Avec le basculement vers le réalisme du sens commun, Putnam rejette cette influence et reconnait l’existence d’une réalité indépendante. Néanmoins, l’accès perceptif à cette réalité indépendante demeure, quant à lui, irrémédiablement conceptualisé (Putnam, 1999). Cette dernière remarque n’enlève toutefois rien au point central discuté ici. La thèse de la dépendance des faits empiriques aux schèmes conceptuels implique en effet que les faits empiriques ne sont pas neutres. Leur saisie (ou leur formulation) s’appuie nécessairement sur des schèmes conceptuels qui sont contingents et dont on peut légitimement réclamer une évaluation de la validité.

À partir des constats évoqués dans les deux paragraphes précédents, Putnam rejette la conception du processus d’admission des théories scientifiques comme le déploiement mécanique et neutre d’un algorithme ou d’un ensemble de règles. Pour lui, l’admission rationnelle d’une théorie scientifique doit au contraire se comprendre comme un jugement évaluant le caractère raisonnable de cette théorie en tant qu’elle possède telle ou telle valeur épistémique ou qu’elle satisfait à tel ou tel principe méthodologique (Putnam, 2002a : 31-33; 2004 : 67-70). De manière très globale, Putnam affirme ainsi que l’ensemble de notre quête rationnelle de connaissance est « guidée par notre idée du bien » ou « notre idée de l’épanouissement humain » (Putnam, 1981 : chapitres 6 et 9; 1982). On ne peut pas comprendre le fonctionnement de la première sans ultimement (au moins en arrière-plan) faire appel aux secondes : nous considérons qu’il est bon d’accepter une théorie présentant telle ou telle caractéristique. Comme le dit Putnam, cette quête est « une activité humaine intentionnelle, qui, comme toute activité qui s’élève au-dessus de l’habitude et de la simple soumission à nos inclinaisons et nos obsessions, est guidée par notre idée du bien » (Putnam, 1981 : 137). De cette idée dérive l’autorité que nous conférons aux jugements par lesquels nous acceptons les théories scientifiques, et aux principes et valeurs épistémiques qui les sous-tendent. En cela, Putnam prend la suite des pragmatistes classiques, tels que Peirce, James, Dewey et Mead, et affirme que valeurs et normativité « sont essentielles à la pratique de la science elle-même » et « infusent l’ensemble de l’expérience » (Putnam, 2002a : 30).

Le diagnostic que permet de faire Putnam constitue donc une opposition de principe, de portée très générale, à l’idéal de neutralité de la science par rapport aux valeurs (« value-free ideal »; Reiss et Sprenger, 2017 : section 3.1). On ne peut comprendre le fonctionnement de la science si l’on exclut l’idée de bien. Pour autant, Putnam ne défend pas une influence directe des valeurs contextuelles sur nos choix épistémiques. Il nous indique plutôt que la science n’est pas neutre, car ses processus intègrent de manière irréductible de nombreuses prises de décision qui demandent à être évaluées (choix en termes de valeurs ou de principes épistémiques, définition des designs expérimentaux, adoption de cadres conceptuels spécifiques pour apercevoir et formuler les faits empiriques…). Putnam s’oppose donc à la manière dont l’objectivité est comprise au sein de la conception reçue de la science. Mais alors, si l’on veut désamorcer les menaces du relativisme ou de l’irrationalisme à propos de la science, on se doit de proposer une conception alternative de l’objectivité scientifique. Pour ce faire, il est utile de passer par une étape intermédiaire. Il nous faut en effet comprendre pourquoi la reconnaissance de l’irréductibilité d’une dimension évaluative au sein de nos procédures rationnelles tend à conduire au relativisme ou à l’irrationalisme. Dans cette perspective, Putnam permet d’explorer une piste particulièrement intéressante.

En effet, je viens de montrer que, avec Putnam, l’admission d’une théorie peut se comprendre comme un jugement qui s’appuie sur de nombreuses évaluations à propos de différents engagements normatifs. Ainsi, la question du relativisme ou de l’irrationalisme à propos de la science ne se pose que dans la mesure où l’on met en question la possibilité de la rationalité ou de l’objectivité des évaluations. Le diagnostic que j’ai posé avec Putnam à propos de la non-neutralité de la méthode scientifique ne devient problématique que si on rejette la possibilité d’une rationalité évaluative. Sur cette question de la possibilité d’une rationalité évaluative, les contributions de Putnam sont cruciales. Putnam pointe en effet, l’influence de la dichotomie faits/valeurs, une hypothèse très répandue qui prend son origine au sein des travaux du philosophe empiriste David Hume. Selon cette dichotomie, une distinction radicale doit être posée entre les faits – le domaine de ce qui est – et tout ce qui n’est pas de l’ordre des faits – notamment le royaume du devoir être et des valeurs. D’après Putnam, la dichotomie faits/valeurs tire une grande partie de sa crédibilité de l’idée communément admise selon laquelle nos organes sensoriels permettent la détection des faits, mais non des valeurs (Putnam, 2002a : 102). Ainsi, les faits se voient conférer un avantage épistémique considérable par rapport aux valeurs : les faits peuvent parfois être attestés empiriquement. Cette vertu épistémique est déniée aux valeurs. Au moins certains faits (les faits observables) peuvent être objectivement étudiés et représentés à partir de ce qui est accessible empiriquement, à travers les organes sensoriels (en cela réside le cœur de l’empirisme). Cette possibilité d’étude rationnelle et objective est déniée aux valeurs et aux questions évaluatives, c’est-à-dire aux interrogations portant sur le devoir être. Dans sa version la plus radicale, cette conclusion rejoint une forme de vérificationnisme stipulant que, puisqu’ils ne peuvent être connectés à des conséquences factuelles observables, les énoncés évaluatifs sont non cognitifs, incapable de vérité ou de fausseté (Laudan, 1996 : 14).

Il est intéressant de remarquer que la conception reçue de la méthode scientifique prend ses racines dans la dichotomie faits/valeurs et la logique empiriste qui la sous-tend (Putnam, 2002b : 19, en particulier note 17). L’établissement objectif et rationnel des faits observables à partir de nos organes sensoriels est prolongé par les mathématiques et la logique afin de bâtir des représentations objectives des faits non observables. On voit donc tout le rôle que joue la dichotomie faits/valeurs dans la conception reçue de la méthode scientifique, en conférant un statut épistémique spécifique aux faits observables. De plus, en stipulant que les valeurs échappent à toute possibilité d’observation, la dichotomie implique très clairement que la méthode scientifique (selon la conception reçue) ne peut s’appliquer aux évaluations et à la discussion des questions évaluatives. Ainsi, la dichotomie faits/valeurs conduit, a minima, à penser que l’étude des questions évaluatives ne peut être pourvue que d’une rationalité amoindrie par rapport à celle guidant l’étude des faits. Elle conduit à admettre que l’on ne peut atteindre l’objectivité à propos des questions de devoir être. En l’état, l’obstacle généré par la dichotomie faits/valeurs n’est pas réellement problématique (il reste encore possible d’imaginer la possibilité de l’étude rationnelle des valeurs et des fins en coexistence avec la méthode scientifique se concentrant sur les faits). Néanmoins, en vertu du privilège épistémique qu’elle confère aux faits, la dichotomie faits/valeurs suggère fortement l’idée selon laquelle la méthode scientifique, telle que présentée dans la conception reçue, épuise toute forme de rationalité digne de ce nom. Avec ce pas supplémentaire, la méthode scientifique considérée comme neutre devient aussi le canon universel de la rationalité. Il devient alors impossible de penser une authentique rationalité évaluative. Dichotomie faits/valeurs et universalisation de la méthode scientifique conduisent à ce que Putnam nomme la « conception instrumentaliste de la rationalité » qui stipule que seuls l’étude des faits, et l’établissement conséquent de moyens en vue d’atteindre des fins particulières, peuvent être rationnels. La discussion sur les fins, ou sur ce qui doit être, échappe quant à elle à tout processus rationnel (Putnam, 1981 : 173, 181-182).

En somme, pour fournir une alternative à la conception de l’objectivité comme neutralité qu’intègre la conception reçue de la méthode scientifique, il semble nécessaire de dépasser la dichotomie faits/valeurs et la conception réductrice de la rationalité qu’elle encourage.

Critique de la dichotomie faits/valeurs et rationalité évaluative

Un des aspects les plus fascinants de la période du réalisme interne de Putnam est la critique de la dichotomie faits/valeurs (et de la conception réductrice de la rationalité qui lui est associée), qu’il commence alors à proposer (Putnam, 1981) et qu’il continuera à développer par la suite (Putnam, 2002a). Deux éléments particulièrement marquants de cette critique peuvent être rappelés ici. Tout d’abord, Putnam nous indique, à travers sa discussion des termes « épais » comme « brave », « simple », « cohérent » ou « inconsidéré », qu’une dichotomie radicale entre faits et valeurs est illusoire. De tels termes réfèrent à des faits qui peuvent être décrits. Par exemple, sera dit brave une personne ayant risqué sa vie pour en secourir une autre. Mais Putnam montre que la signification de ces termes ne peut pas être épuisée par cette composante uniquement factuelle. Cette dernière est intimement enchevêtrée avec une composante évaluative – il est bon ou souhaitable d’être brave – qui n’est ni « détachable » ni réductible à des faits (Putnam, 2002a : 34-38 et 61-62; 2004 : 74; 2012[2011]b : 292-298). À moins d’être prêt à dénier toute rationalité ou objectivité à des affirmations contenant de tels termes épais (à moins, dans une version plus radicale, d’être prêt à soutenir qu’un énoncé contenant ce type de termes ne peut pas être vrai ou faux), il faut admettre que ces concepts « épais » constituent des contre-exemples à la dichotomie faits/valeurs. Avec ce raisonnement, Putnam fournit donc une première raison pour mettre en doute cette dichotomie.

Deuxièmement, Putnam utilise les conséquences de la dichotomie faits/valeurs sur la rationalité scientifique pour remettre en question la légitimité de cette dichotomie (Putnam, 1981 : 105-113). Si, à partir de la dichotomie faits/valeurs, on dénie toute rationalité ou objectivité à l’étude des questions évaluatives (ou, de manière encore plus radicale, si on considère que les énoncés évaluatifs sont non-cognitifs), alors l’investigation scientifique elle-même, en tant qu’elle mobilise une composante évaluative irréductible, perd toute prétention à la rationalité et à l’objectivité. En effet, nous avons vu que l’admission de théories scientifiques passe par de nombreuses évaluations. Si ces dernières ne sont pas capables de vérité ou de fausseté, ou même seulement s’il est impossible de poursuivre rationnellement et objectivement l’investigation de ces questions, l’adoption de théories scientifiques ne peut plus être un processus rationnel et objectif. En outre, si la méthode scientifique de la conception reçue est érigée en canon épuisant toute forme de rationalité, nous sommes conduits à l’affirmation autocontradictoire que ce canon de rationalité est lui-même irrationnel. Bien entendu, Putnam n’utilise pas ce type de réflexions pour défendre un relativisme plus ou moins généralisé stipulant que l’établissement des faits et les investigations scientifiques ne peuvent être rationnels. Au contraire, il soutient que cette analyse des conséquences de la dichotomie faits/valeurs vis-à-vis de la méthode scientifique constitue un argument transcendantal à l’encontre de cette dichotomie et de la réduction de la rationalité qu’elle suggère. Dans le même mouvement, cette analyse est aussi un argument transcendantal en faveur de la possibilité de rationalité et d’objectivité au sein des investigations évaluatives. La possibilité d’une rationalité évaluative est conçue par Putnam comme une condition de possibilité de l’investigation scientifique à propos des faits. La nécessité de préserver la rationalité de l’investigation scientifique impose donc de rejeter la dichotomie faits/valeurs et de proposer une conception plus large de la rationalité.

Ainsi, plutôt que de partir du principe qu’évaluation et rationalité ou objectivité sont incompatibles, pour ensuite discuter de la rationalité et de l’objectivité de la méthode scientifique sous l’angle de la neutralité par rapport aux évaluations, Putnam renverse le questionnement. Si les notions de rationalité et d’objectivité doivent avoir un sens, alors elles s’appliquent très certainement à la méthode scientifique. La méthode scientifique fait partie des meilleures instances d’objectivité et de rationalité dont nous disposons, là n’est pas l’enjeu. Si ce point n’est plus en débat, alors la possibilité d’une rationalité évaluative ne l’est plus non plus. Le véritable enjeu est donc non pas d’établir cette possibilité, mais bien plutôt de décrire la forme que peut prendre une investigation rationnelle évaluative. Avec Putnam nous pouvons élucider les contours d’une approche plus large de la rationalité, qui ne se restreint pas aux questions descriptives ou factuelles, mais qui fait aussi une place aux thématiques évaluatives. Cette approche, d’inspiration pragmatiste, s’appuie sur une prescription très générale : l’étude de la rationalité et des enquêtes rationnelles doit se faire à partir des pratiques d’investigations existantes. De façon générale, on qualifiera d’enquête ou d’investigation rationnelle les processus cherchant à établir, avec rationalité ou objectivité, des énoncés ou des discours vrais. Mais dans l’approche de Putnam, l’idée qu’aussi bien la vérité que la rationalité (c’est-à-dire la manière dont la vérité peut être poursuivie rationnellement et objectivement) puissent (ou même doivent) n’avoir qu’un unique visage est radicalement rejetée (Putnam, 1994[1987]; 2002b; 2004). Au contraire, l’aspect de la vérité et la manière dont elle doit être poursuivie ne peuvent être élucidés que de l’intérieur des diverses pratiques d’enquêtes situées dans leur contexte propre. On voit donc déjà que ce type d’approche d’inspiration pragmatiste ouvre la possibilité de reconnaitre et de valoriser les spécificités des enquêtes évaluatives (par exemple à propos de questions morales ou éthiques, mais aussi concernant les évaluations mobilisées dans les processus d’adoption de théories scientifiques), sans tenter de les réduire à celles des investigations factuelles ou descriptives.

Ces grandes lignes directrices étant posées, il est possible de plonger dans une exposition plus détaillée. Tout d’abord, Putnam ne nie pas que certaines grandes caractéristiques puissent être largement généralisées à de nombreux types d’enquêtes rationnelles. En premier lieu, bien que le visage de la vérité puisse varier en fonction de la situation, certains traits demeurent largement transcontextuels. Pour Putnam, quels que soient le contexte et le type d’investigation qui s’y déroule, la vérité doit toujours être conçue comme non épistémique : elle ne se réduit pas aux, et n’est pas définie par, les méthodes ou procédures nous guidant dans l’élaboration et l’admission rationnelles des énoncés ou théories (Künne, 2002 : 155-157; Putnam, 2012[2011]a : 77; 2013a : 221). Cela signifie notamment que certains énoncés peuvent être vrais sans pour autant être inclus dans les discours que nous acceptons rationnellement, notamment en suivant les principes et valeurs épistémiques que nous jugeons souhaitables. En dernière analyse, la vérité conçue comme non épistémique s’avère intimement associée à un des principes centraux du pragmatisme : le faillibilisme (Putnam, 1981 : 55; 2008b : 387; Bernstein, 2005 : 251). Selon le faillibilisme, même nos meilleures théories ou conclusions rationnelles (même nos théories ou conclusions idéalisées) peuvent être erronées. La vérité ne peut jamais être identifiée et réduite aux résultats de nos jugements d’acceptation rationnelle de théories.

En marge de ce caractère non épistémique général, le visage de la vérité peut néanmoins changer en fonction du type d’enquête. Cette variabilité permet de sécuriser une marge de manœuvre salutaire pour penser la possibilité de la vérité dans les domaines évaluatifs. En particulier, Putnam nous enjoint à prendre nos distances avec la tendance très répandue consistant à systématiquement penser la vérité comme correspondance. Cela revient, pour lui, à une généralisation illégitime du visage que la vérité prend dans les enquêtes descriptives (Putnam, 2008a : 108-109; 2008b : 381). En particulier, Putnam considère que cette tendance conduit à concevoir la vérité des jugements évaluatifs au moyen d’une inflation ontologique inadmissible – en supposant, par exemple, l’existence d’une « forme du bien » ou d’entités supranaturelles associées aux valeurs et constituant les réalisateurs de vérité des affirmations évaluatives. Cela étant dit, Putnam s’oppose tout aussi radicalement aux approches relativistes qui ramènent la vérité des jugements évaluatifs à de simples critères effectivement admis dans des contextes précis. Il rejette aussi toute conception déflationniste réduisant la vérité des jugements évaluatifs à celle d’énoncés descriptifs ou factuels, portant par exemple sur la maximisation de l’utilité (Putnam, 2004 : 15-32). Il est intéressant de noter que Putnam ne propose pas de conception pleinement élucidée de la vérité évaluative. Peut-être sommes-nous encore trop prisonniers de notre tendance à généraliser les formes de l’enquête descriptive à toute investigation. Ce que Putnam énonce clairement, c’est que ce visage de la vérité évaluative ne peut être découvert qu’en se plongeant dans les pratiques et spécificités des enquêtes évaluatives (des enquêtes éthiques par exemple, ou, dans notre cas, des enquêtes visant à établir la légitimité des engagements normatifs émaillant les différentes formes d’investigations scientifiques). Une base de départ intéressante pourrait être de tenter de comprendre ce que peut signifier la vérité d’énoncés qui nous semblent indubitables comme « le meurtre est mauvais » ou comme « il est préférable de suivre les principes épistémiques d’économie conceptuelle et de cohérence interne plutôt que de s’appuyer sur des arguments d’autorité ».

Comme dans le cas de la vérité, Putnam considère que les visages que prennent l’objectivité et la rationalité (autrement dit, les formes que prennent les processus visant à poursuivre la vérité avec objectivité et rationalité) sont nécessairement fonction des types d’investigation. Dans tous les cas, les investigateurs ou les investigatrices devront porter un jugement (évaluatif) sur les énoncés, discours ou théories qu’ils ou elles ont élaborés pour déterminer si ces productions sont acceptables rationnellement ou objectivement. Mais les éléments qui vont guider un tel jugement peuvent varier. Ce que veut dire être objectif ou rationnel doit donc être élucidé au cas par cas, en fonction des pratiques d’investigations déployées au sein de contextes particuliers (Putnam, 1994 : 172; 2012[2010]). Ainsi, l’enquête évaluative n’a pas à être a priori exclue du domaine de la rationalité et de l’objectivité. En particulier, elle n’a pas nécessairement besoin de se couler dans le moule des investigations portant sur les faits (tel que forgé au sein de la conception reçue). Pour Putnam, rien n’empêche les investigations évaluatives (notamment éthiques ou morales) d’être pleinement rationnelles ou objectives (Putnam, 2002a : 33; 2012[2004] : 112).

En premier lieu, Putnam nous indique qu’une investigation peut déjà mériter le qualificatif de rationnelle si elle est guidée par de grands principes indiquant comment nous devons penser et raisonner (Putnam 2004 : partie 2, lecture 1; 2008b). Putnam mentionne par exemple l’absence de manipulation ou de tromperie, ou encore le principe de « transcendance réflective » stipulant qu’il est bon de ne pas systématiquement prendre pour argent comptant les croyances et institutions en vigueur dans un contexte donné. Il met aussi en avant les apports du pragmatiste américain Dewey, et de sa conception de la raison pratique basée sur les notions de faillibilisme et de démocratie. Il mentionne aussi les principes épistémiques synthétisés dans l’éthique de la discussion de Habermas qui mettent en lumière l’importance du consensus et de la majorité. En recherchant honnêtement l’adhésion du plus grand nombre et en demeurant ouvert à la critique et à la possibilité de l’erreur, la vérité sera poursuivie plus efficacement. En outre, il n’est pas interdit d’envisager une confrontation de nos affirmations ou théories évaluatives avec des données issues de l’observation. La dichotomie faits/valeurs étant abandonnée, il est possible de s’émanciper de la loi de Hume qui stipule qu’aucune porosité n’est possible entre les questions de fait et celles de valeur (Putnam, 2002a : 14-15). Plus rien n’empêche d’imaginer qu’une affirmation évaluative puisse être associée à des énoncés portant sur des faits (des faits potentiellement chargés de valeurs, et donc décrits par des concepts « épais »), et qu’elle puisse donc être testée empiriquement. On pourrait par exemple imaginer une théorie évaluative éthique ou morale faisant des prédictions testables empiriquement, pourquoi pas à propos d’indicateurs tels que le bonheur intérieur brut, le niveau d’éducation d’une société ou la proportion de ses membres pratiquant une activité culturelle. Dans le cas de l’évaluation d’un processus d’adoption de théorie scientifique, on pourrait prendre la capacité à résoudre des problèmes techniques ou à développer de nouvelles technologies comme un indicateur de la qualité du processus d’investigation (c’est déjà ce que l’on fait de manière implicite et informelle en valorisant la science en vertu des progrès technologiques qu’elle a permis).

En résumé, et bien que beaucoup reste à élucider et à construire, les brèches ouvertes par Putnam avec sa critique de la dichotomie faits/valeurs et son approche concomitante de la rationalité ou de l’acceptabilité rationnelle, laissent entrevoir une approche globale de l’enquête rationnelle qui, à travers ses inspirations pragmatistes, permet de faire droit à la possibilité de l’évaluation rationnelle. Comme je le développe dans la section suivante, cette légitimation de l’évaluation rationnelle autorise l’élaboration d’une conception de la rationalité ou de l’objectivité qui prend ces distances avec la notion de neutralité.

Objectivité et rationalité sans neutralité ni relativisme

Comme je viens de le montrer en m’appuyant sur l’approche d’inspiration pragmatiste de Putnam, non seulement les investigations scientifiques, mais aussi les réflexions sur des questions évaluatives peuvent constituer d’authentiques enquêtes rationnelles. Bien qu’ayant chacune leurs spécificités propres, elles reposent sur un même processus d’admission des énoncés, discours ou théories : les enquêtrices et les enquêteurs jugent les résultats rationnellement acceptables en fonction, par exemple, de la satisfaction de certains principes épistémiques (simplicité, cohérence, logique…) ou de la confirmation par les données de l’observation. Dans cette approche, l’objectivité ne peut plus être identifiée à la neutralité. Les éléments qui guident les jugements d’admission des théories (aussi bien au niveau des principes guides, que pour l’aperception des faits empiriques et la formulation des rapports d’observation) sont contingents (ils peuvent varier d’un contexte à un autre). Des décisions ou des engagements normatifs de la part des enquêtrices et des enquêteurs sont donc indispensables (bien que certains éléments puissent aussi être admis de manière implicite). Pourtant, la reconnaissance de cet état de choses n’équivaut pas à une capitulation face au relativisme ou à l’irrationalisme (en particulier à propos de la science).

Étant donné que les questions évaluatives peuvent faire l’objet d’une enquête rationnelle, une voie alternative s’ouvre entre une vaine poursuite de l’objectivité comme neutralité et une telle capitulation. Les enquêteurs et les enquêtrices peuvent rationnellement évaluer leurs engagements normatifs à propos des éléments contingents qui les guident dans l’élaboration et l’admission de leurs discours ou théories, afin de progresser en objectivité et en rationalité. Ainsi, objectivité ou rationalité sont à gagner de haute lutte, au moyen d’une investigation rationnelle réflexive des chercheuses et des chercheurs portant sur la qualité et la légitimité de leurs propres pratiques de recherche. En effet, seul ce type de retour réflexif des communautés d’enquêtes sur leurs propres pratiques d’investigation permet d’identifier et de décrire les engagements normatifs ou les éléments implicites sur lesquels ces enquêtes s’appuient (principes épistémiques, schèmes conceptuels pour l’aperception et la formulation des données empiriques…). Le processus réflexif se poursuit par une évaluation rationnelle des processus déployés et des bases faillibles dans lesquels ils s’enracinent. Lorsque des failles sont identifiées, le processus réflexif peut se faire transformatif pour mettre en place de nouveaux processus ou de nouveaux points d’ancrage (qui resteront néanmoins toujours faillibles). Cette proposition de concevoir l’objectivité ou la rationalité comme une caractéristique à forger au moyen d’enquêtes évaluatives entre partiellement en résonnance avec d’autres approches qui remettent en cause le rôle de la notion de neutralité (Reiss et Sprenger, 2017 : sections 2.4 et 3.4). C’est par exemple le cas de celle de Helen Longino qui défend l’idée que l’objectivité est « interactive » et émerge de la compétition entre points de vue divergents. Dans le même ordre d’idée, Feyerabend défend un « pluralisme épistémique » à travers lequel la science pourrait regagner son objectivité en faisant droit à la diversité des valeurs et des traditions motivant nos investigations. De mon point de vue, ces principes d’objectivité interactive ou de pluralisme épistémique ne doivent pas être érigés au rang de canons absolus tentant de fournir une définition exhaustive de l’objectivité ou de la rationalité. Néanmoins, ils peuvent avoir toute leur place en tant que guides des questionnements rationnels évaluatifs visant à accroitre l’objectivité et la rationalité des investigations (notamment) scientifiques. Ils rejoignent en cela d’autres principes guides que nous propose Putnam, tels que la transcendance réflexive, l’ouverture à la critique, le consensus démocratique ou le faillibilisme (Putnam, 2002a : 32-33; 2004 : 67-71, 92-93 et 107-108).

En résumé, c’est bien à condition de faire droit à la possibilité de l’enquête rationnelle évaluative que l’on peut penser l’objectivité et la rationalité de nos investigations (scientifiques). La rationalité et l’objectivité découlent donc, non pas d’un enracinement dans une base neutre qui se révèle illusoire, mais bien plutôt de la capacité réflexive à critiquer et à améliorer les éléments contingents mobilisés. Irrationalité et manque d’objectivité viennent donc, non pas de l’absence d’une telle base neutre, mais plutôt d’un refus éventuel d’entrer dans cette démarche réflexive critique et transformatrice. Le lecteur ou la lectrice qui nous aura suivis jusqu’à ce résultat pourrait néanmoins objecter : votre approche semble circulaire! Vous mettez la rationalité (évaluative) à la base de votre conception de la rationalité ou de l’objectivité. Mais l’enquête rationnelle évaluative semble supposer, comme toute autre enquête rationnelle, l’admission de certains principes guides, de certains schèmes conceptuels, etc. Ces éléments sont eux-mêmes contingents d’après votre propre analyse. Ils doivent eux-mêmes être rationnellement évalués si l’on veut garantir la rationalité ou l’objectivité de l’enquête évaluative. Ne sommes-nous donc pas, en dernière analyse, pris dans une sorte de régression à l’infini, dont on ne pourrait sortir qu’en s’appuyant sur certaines bases de départ dont on devra bien confesser l’irrationalité ou la subjectivité? N’arrivons-nous pas, en suivant votre démarche, à un choix forcé entre régression à l’infini et relativisme ou irrationalisme?

Pour comprendre comment on peut échapper à un tel cercle vicieux, il faut revenir au faillibilisme, un point central de l’approche pragmatiste que je construis avec Putnam. D’après le faillibilisme, une distance doit être admise entre la notion de vérité et celle de procédure guidant les jugements d’acceptation rationnelle d’énoncés, de discours ou de théories (pour préserver le caractère non épistémique de la vérité). Cela veut aussi dire qu’aucune procédure d’évaluation rationnelle ne peut garantir la certitude absolue. Toute procédure d’évaluation rationnelle peut échouer et conduire à l’admission d’énoncés erronés. Ainsi, la compréhension pragmatiste de la rationalité ou de l’objectivité s’accompagne d’un net rejet de tout fondationalisme à propos de la connaissance. Selon le fondationalisme, la connaissance n’inclut que des affirmations indubitables (non révisables) ou bien des affirmations déduites de tels énoncés non révisables (Psillos, 2007 : 95-96). D’après Putnam, au cours de nos enquêtes rationnelles, « nous ne partons pas de, ni ne cherchons, une fondation; nous partons d’où nous sommes. Nous ne pouvons que partir d’où nous sommes; tout autre récit est un conte de fées philosophique » (Putnam, 2013c : 253). En distanciant la notion de connaissance de celle de certitude, le pragmatisme de Putnam rejoint le post-positivisme de Kuhn, pour qui « la démarche scientifique ne dispose d’aucun autre point d’appui archimédien que celui historiquement situé et déjà en place » (Kuhn, 2000 : 95).

Cet anti-fondationalisme est un premier élément pour sortir du cercle vicieux. Lorsque Putnam nie qu’une fondation absolue puisse être trouvée à une démarche d’investigation rationnelle, le déplacement qu’il propose est profond. Avec cette critique du fondationalisme, Putnam n’abdique pas en faveur d’une vision d’une connaissance dont la validité échappe continuellement au cours d’une régression à l’infini visant à prouver les bases de départs d’un raisonnement, puis à prouver les bases de départs sur lesquelles ces preuves s’appuient, etc. En effet, ce que Putnam rejette, ce n’est pas l’idée que la justification explicite et formelle des connaissances admises s’arrête à un certain point. Ce qu’il rejette, c’est l’idée que ce point puisse être une fondation absolue, composée d’énoncés indubitables et non révisables. Putnam oppose ainsi au fondationalisme cherchant la certitude absolue la notion de « reconnaissance » (ou encore « acknowledgement »; Putnam, 2012[2006]). Pour lui, la connaissance s’enracine dans la reconnaissance. Certains faits empiriques (ainsi que les schèmes conceptuels nécessaires à leur aperception et à leur formulation) et certains principes épistémiques guidant les processus d’une enquête donnée peuvent avoir été établis formellement (à travers une investigation rationnelle évaluative explicite et dédiée). Néanmoins, tous n’ont pas besoin de l’être. Certains faits (par exemple le fait qu’un clavier se trouve juste devant moi à l’instant où je tape ces mots) et certains principes méthodologiques (comme celui stipulant que, toutes choses étant égales par ailleurs, une théorie adéquate empiriquement est plus rationnelle qu’une inadéquate) peuvent être simplement reconnus comme vrais ou valides. De même, reconnaitre la supériorité de principes ou valeurs épistémiques – tels que ceux de cohérence, d’adéquation empirique ou de simplicité – par rapport à la « méthode d’autorité et à la méthode de ce qui est agréable à la raison » ne réclame pas de preuve rationnelle formellement explicitée (Putnam, 2002a : 32). De façon générale, l’indispensabilité de telles bases seulement reconnues reflète l’idée que la rationalité ne peut pas être intégralement épuisée par un ensemble de règles ou de recettes que l’on pourrait suivre mécaniquement (Putnam, 1981 : chapitres 5 et 8). La rationalité échappe irrémédiablement, dans une sorte de mise en abîme informelle.

Ce dernier point mérite quelques explications. En particulier, s’appuyer sur des reconnaissances informelles ne constitue pas un retour au fondationalisme. Les reconnaissances sur lesquelles s’appuient les enquêteurs et enquêtrices sont elles-mêmes faillibles. Elles peuvent (doivent) être critiquées et corrigées si besoin. Mais le faillibilisme pragmatiste de Putnam ne revient pas à un scepticisme généralisé (voir par exemple Putnam, 2012[2005]; 2012[2006]; 2012[1998]). D’après Putnam, les arguments du scepticisme ne conduisent finalement « qu’à » l’anti-fondationalisme, c’est-à-dire qu’à la conclusion que la certitude (déductive) est par principe impossible à atteindre. Ainsi, Putnam indique qu’il faut être prêt à douter de tout (faillibilisme), mais que cet impératif ne revient pas à la prescription d’un doute effectif systématique. Le doute effectif ne doit pas se nourrir de la simple possibilité logique de l’erreur ou de la fausseté. Encore une fois, reconnaitre cette possibilité ne revient « qu’à » rejeter le fondationalisme. Au contraire, le doute effectif doit être motivé par certaines raisons, par exemple par l’émergence de problèmes ou d’anomalies. Lorsque de telles raisons pour douter émergent, les éléments auparavant reconnus peuvent alors être critiqués et (si besoin) transformés, notamment à travers une enquête rationnelle évaluative visant à établir leur légitimité. Ainsi, pour être rationnelle, une enquête ne doit pas nécessairement s’appuyer exclusivement sur des éléments eux-mêmes issus d’investigations rationnelles antérieures. Il est parfaitement légitime de commencer une enquête à partir des éléments dont on dispose dans un contexte particulier, éléments qui peuvent être admis comme des reconnaissances (car il n’y a initialement pas de raisons de douter de leur légitimité). Cela ne la rend pas irrationnelle. On échappe donc au choix forcé entre relativisme et régression à l’infini.

En outre, ces conclusions indiquent que la rationalité et l’objectivité d’un processus d’élaboration de connaissance ne découlent pas de l’application mécanique d’une recette miracle et universelle. Au contraire, rationalité et objectivité sont à construire progressivement au prix de nombreux efforts (évaluatifs) et de diverses remises en question. Dans cette perspective, Putnam défend l’idée que, au fil de l’histoire, des étapes cruciales sont parfois franchies lorsque nous découvrons de nouveaux principes transformant et améliorant nos façons de raisonner (il parle d’« enlightenments »; Putnam, 2004 : partie 2, lecture 1; 2008b). Certains de ces principes sont très généraux. C’est le cas par exemple de la transcendance réflexive dont nous avons déjà parlé. L’éthique de la discussion de Habermas ou le consensus démocratique et le faillibilisme de Dewey rentrent aussi dans cette catégorie. De manière plus spécifique, la transition des éthiques centrées sur le mérite vers des approches intégrant tous les êtres humains peut aussi compter comme un enlightenment dans le domaine moral, une avancée reflétée notamment dans l’impératif catégorique kantien (Putnam 2004 : 25). Le franchissement de ce type d’étapes tient une place cruciale dans la conception putnamienne de la rationalité. Les enlightenments participent d’une progression générale en direction de l’épanouissement humain, épanouissement qui passe notamment par une quête cognitive pour l’amélioration constante de nos outils rationnels. Dans cette perspective, l’indispensabilité des composantes évaluatives au sein des investigations scientifiques visant l’établissement des faits est une grande opportunité, plutôt qu’un défaut. Pour Putnam, cet enchevêtrement entre évaluations et descriptions permet de penser la possibilité d’un cercle vertueux se déployant au fil de l’histoire. À partir d’un contexte évaluatif donné, nous sommes susceptibles d’améliorer nos représentations des faits ou de la réalité. Mais une meilleure représentation du réel devient alors elle-même un contexte descriptif sur la base duquel nos évaluations peuvent progresser. Évaluations et descriptions sont donc entremêlées au sein de notre quête plus générale de l’épanouissement humain (Putnam, 1981 : en particulier chapitres 6 et 9) et leur enchevêtrement constitue un moteur pour faire progresser notre rationalité et notre objectivité.

Conclusion

En somme, la discussion que j’ai proposée ci-dessus à partir des travaux philosophiques de Putnam fait émerger plusieurs points importants concernant la thématique de la neutralité de la science. En premier lieu, cette discussion indique que toute investigation (notamment) scientifique s’appuie, de manière irréductible, sur des éléments contingents, qui peuvent être admis implicitement ou bien refléter des engagements normatifs explicites de la part des enquêteurs ou des enquêtrices. Ces éléments sont notamment indispensables pour guider les jugements conduisant à l’acceptation des énoncés, discours ou théories élaborés au cours des investigations. En conséquence, et c’est le second point important, l’objectivité ou la rationalité d’une investigation (scientifique) ne peuvent être pensées sous l’angle de la neutralité. Dans l’approche ici proposée, une enquête est rationnelle ou objective, non pas en tant qu’elle est neutre, mais bien plutôt en vertu de la capacité des chercheurs et chercheuses impliquées à critiquer de manière réflexive et rationnelle, à évaluer, et si nécessaire à transformer, les éléments contingents servant de base à l’enquête qu’ils ou elles conduisent. Le troisième élément à retenir est que ce recours à une rationalité évaluative pour garantir la rationalité ou l’objectivité des investigations ne conduit ni à une régression à l’infini, ni au relativisme. En effet, le cadre pragmatiste de Putnam met en avant l’enracinement de la connaissance dans la reconnaissance. Il est tout à fait rationnel de s’appuyer sur des bases dont on ne démontre pas formellement la légitimité (au moyen d’une enquête dédiée) tant que nous ne sommes pas confrontés à un doute effectif généré par des problèmes précis ou des anomalies. Pour Putnam, la rationalité ou l’objectivité ne peuvent être réduites à un ensemble de règles que l’on pourrait appliquer mécaniquement. Une démarche rationnelle s’enracine nécessairement dans une base admise de manière informelle. L’enjeu de la rationalité et de l’objectivité se trouve bien plutôt dans la capacité à mettre en doute et à réévaluer cette base lorsqu’un doute motivé émerge. Il sera donc de la responsabilité des enquêteurs et des enquêtrices d’améliorer ce socle au fil du temps et des obstacles qui se présenteront.

Lectures suggérées

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