Au-delà de la neutralité

Langagement

Déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique

Sarah Calba et Robin Birgé

Prologue

« Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre! » (Association francophone pour le savoir, 2017). Voilà bien une formulation intéressante… Entre questionnement suggestif et exclamation passionnée, cette phrase — intitulant le colloque ayant motivé la rédaction de cet article — semble déjà nous dire le doute de ses autrices[1] quant au caractère neutre des scientifiques et de leurs productions. L’on dit de quelqu’un qu’il est neutre (du latin neuter « aucun des deux ») lorsqu’il s’abstient ou refuse de prendre position dans un débat, dans un conflit opposant plusieurs personnes, plusieurs thèses, plusieurs partis. Parmi d’autres définitions proposées par notre dictionnaire[2], une raison à ce non-positionnement est avancée, en particulier dans le cas des institutions (école, enseignement, État) : il s’agit de ne pas porter de jugement par esprit de tolérance, autrement dit de ne favoriser aucune croyance pour permettre le pluralisme d’expressions et d’actions. Notons que, dans un sens plus figuré, l’adjectif désigne ce qui est fade, sans attrait, ce qui manque d’éclat, de relief et plus loin encore — et pour toutes ces raisons sans doute — ce qui passe inaperçu.

« Ce colloque propose de poser à nouveau la question de la neutralité en science […] : est-elle possible? souhaitable? indispensable? est-ce un leurre? une fiction? un artifice? » En nous appuyant sur d’autres travaux touchant cette épineuse question de la neutralité en science, nous souhaitons proposer une réponse à chacune de ces interrogations avec la volonté d’argumenter en faveur du parti pris — autrement dit en donnant à comprendre l’intérêt et l’intelligence d’une prise de position déclarée comme telle — davantage qu’avec celle de démontrer l’impossibilité d’une recherche neutre. Cette façon de faire nous semble à la fois plus cohérente avec notre épistémologie constructiviste[3] — qui sera exposée tout au long du texte — et peut-être aussi plus inhabituelle au regard de l’ensemble des travaux critiques produits depuis plusieurs décennies maintenant sous la dénomination études de science. Contrairement à certains détracteurs de la neutralité, nous ne voudrions pas annihiler une tentative intellectuelle (aussi étrange soit elle) sous prétexte qu’elle serait nécessairement ou réellement impossible, tel un impératif logique ou naturel. Ainsi, nous répondrons par l’affirmative à la première des questions posées : l’on peut déclarer vouloir être neutre et travailler à neutraliser son travail, mais cela n’est pas sans conséquences… À force de ne pas se positionner, de ne pas vouloir donner à comprendre ses choix, par exemple ses choix de définitions singulières, on risque d’être mal interprété et de dériver de la neutralisation à l’annulation et à la nullité (souvenez-vous que ce qui est neutre, c’est aussi ce qui passe inaperçu).

Si notre réflexion porte bien sur la recherche scientifique dans son ensemble, nous illustrerons notre propos à partir de travaux concernant la sociologie. Il semble que la question de la neutralité y soit particulièrement débattue, d’autant plus que celle-ci est souvent considérée comme un problème inhérent aux sciences sociales, à l’image du « dilemme » formulé par Nobert Elias dans son livre Engagement et distanciation  (Elias, 1993[1983]) :

Dans ces deux domaines [les sciences de la nature et les sciences sociales], le travail scientifique a le même but; extrait de sa carapace philosophique, il consiste à découvrir comment et pourquoi des phénomènes observés se rattachent les uns aux autres. Mais, à la différence des sciences de la nature qui cherchent à éclairer les phénomènes précédant l’apparition de l’homme, les sciences sociales s’occupent des relations entre les hommes. Sur ce plan de la recherche, les hommes se rencontrent eux-mêmes aussi bien que les uns les autres; les « objets » sont en même temps des « sujets ». […] Et plus grandes sont les charges et les tensions auxquelles eux-mêmes ou leurs groupes sont exposés, plus il leur est difficile, étant immédiatement concernés, de se détacher de leur rôle, démarche qui est à la base de tout effort scientifique. Voici donc le problème auquel sont confrontés tous ceux qui étudient un aspect ou un autre des groupes humains : comment séparer, en évitant équivoque et contradiction, les deux fonctions, celle de participant et celle de chercheur? (Elias, 1993[1983]: 23-24, 29)

Elias nous livre ici une définition de la science (en distinguant deux objets d’investigation : le monde naturel et le monde social) et un principe méthodologique : le détachement, c’est-à-dire la nécessité de ne pas prendre part aux choses que l’on étudie et qui, pourtant, nous concernent. Nous pensons que le point de vue d’Elias, très brièvement synthétisé ici, est majoritaire au sein de la recherche scientifique actuelle. Bien sûr, celui-ci s’exprime sous des formes différentes et nous tâcherons d’en exposer certaines afin de mieux donner à comprendre aux lecteurs ce qui nous permet ici de les regrouper. Pour caractériser la posture épistémologique de ce groupe majoritaire, nous utiliserons un terme si couramment employé qu’il en devient presque incontournable pour qui voudrait entamer un cheminement réflexif au sujet de la science — cela n’aura d’ailleurs pas échappé aux organisatrices de notre colloque qui déclarent dans leur appel à contribution : « Dans le régime contemporain de production des savoirs, le modèle dominant de la science la présente comme l’étude objective de la réalité. »

Le terme objectif désigne ce qui existe en soi, indépendamment du sujet pensant; dit autrement, il fait référence à la réalité extérieure indépendante des consciences. En parlant d’une personne ou d’une production (un exposé, un article, un ouvrage), l’adjectif qualifie celui qui manifeste un souci d’exactitude, faisant pour cela abstraction de toutes préférences, idées ou sentiments personnels. De la même façon, l’objectivité désigne le caractère de ce qui existe en soi ou le fait d’être dépourvu de partialité. Elle est la qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée. À lire ces définitions, l’on comprend aisément que la science — définie comme la découverte du comment et du pourquoi des phénomènes observables, dont certains précèdent l’existence humaine — veuille prétendre à l’objectivité. Les sociologues qui partagent, selon nous, ce point de vue épistémique, soit celui regardant et produisant des représentations du monde à travers leur objectif (cet ingénieux dispositif leur permettant de ne pas figurer sur les images qu’ils produisent), seront les pratiquants d’une sociologie que nous nommerons photographique.

En prenant nos distances avec ce type de croyance et de pratique scientifique, nous nous rapprocherons ensuite du point de vue de la sociologie dite pragmatique. Ce courant se caractérise notamment par une critique du pouvoir de révélation des sociologies aux prétentions objectives jugées trop autoritaires, par l’affirmation que les acteurs étudiés peuvent être tout à la fois intéressés[4] et intéressants (de par leurs compétences rationnelles et critiques) et par le fait d’assumer la dimension performative de leur travail. Les sociologues pragmatistes semblent envisager différemment la question de la neutralité, notamment parce qu’ils se sont eux-mêmes inspirés de travaux remettant en cause l’omniscience des scientifiques concevant leur travail comme une découverte du réel ou un dévoilement de la réalité, à l’instar de la sociologie critique de Pierre Bourdieu. Dans un article intitulé « Sociologie pragmatique : mode d’emploi » visant à définir en dix points le style pragmatique en sociologie, Yannick Barthe et collègues (2013 : 200) affirment que « c’est en partant précisément des limites et des impasses de la sociologie dite critique que les sociologues pragmatistes se proposent d’expérimenter un nouveau type d’engagement critique en sociologie ». L’on comprend les réticences de ces sociologues lorsque Bourdieu déclare, dans Science de la science et réflexivité :

Comme il [le sociologue] doit se garder d’oublier aussi que si, comme n’importe quel autre savant, il s’efforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue de la science, il est, en tant qu’agent social, pris dans l’objet qu’il prend pour objet et qu’à ce titre, il a un point de vue qui ne coïncide ni avec celui des autres ni avec le point de vue en survol et en surplomb de spectateur quasi divin qu’il peut atteindre s’il accomplit les exigences du champ. Il sait par conséquent que la particularité des sciences sociales lui impose de travailler […] à construire une vérité scientifique capable d’intégrer la vision de l’observateur et la vérité de la vision pratique de l’agent comme point de vue qui s’ignore comme tel et s’éprouve dans l’illusion de l’absolu. (Bourdieu, 2001 : 222)

Il semble que pour Bourdieu — d’une façon d’ailleurs assez similaire à Elias — le fait d’être pris dans le social, d’y participer, autrement dit d’y être acteur (ou « agent » selon les choix linguistiques de Bourdieu) pose problème : il y a une contradiction entre le point de vue sans point de vue du scientifique et le point de vue dans l’ignorance et l’illusion du participant. C’est avec la volonté de considérer — et donc de représenter dans leur travail — les acteurs étudiés comme des individus tout aussi capables de critique et de réflexivité pour construire le monde social que les sociologues pragmatistes refusent cette contradiction, au point d’en prendre le contre-pied. Ainsi vont-ils s’attacher dans leurs enquêtes à « prendre au sérieux » les justifications et les critiques émises par les acteurs, à « suivre les acteurs jusqu’au bout », et en particulier au moment où ils s’autorisent, eux, à produire des jugements de valeur et à hiérarchiser les conduites. Cela les conduit à adopter des méthodes — qu’ils nomment principe de symétrie ou neutralité axiologique — destinés à « rendre justice à la réflexivité des acteurs » (Barthe et al., 2013 : 187). Dans un article intitulé « Pour une neutralité engagée », la sociologue Nathalie Heinich (2002 : 126), se réclamant elle aussi d’une approche pragmatique, affirme : « Une autre conception du travail sociologique apparaît aujourd’hui possible : […] celle qui consiste à s’engager par la neutralité, à produire de l’action — et pas seulement du savoir — par la mise en évidence des cohérences, des logiques, des liens qui, au-delà des oppositions, rendent possible sinon un accord, du moins un dialogue et, peut-être, l’invention de compromis acceptables. » C’est donc en donnant à voir et à comprendre la pluralité des points de vue engagés et les dispositifs à travers lesquels ceux-ci sont exprimés que les sociologues pragmatistes entendent agir sur le monde social. C’est également ainsi que les auteurs du mode d’emploi de la sociologie pragmatique affirment leur engagement : « [c’est] en acte, à travers sa façon même de mener l’enquête sociologique (suivi des acteurs, principe de symétrie, etc.) que le sociologue pragmatique démontre une préférence pour la relance de la critique et pour la remise des certitudes à l’épreuve de leur vérification collective » (Barthe et al., 2013 : 200). Si nous partageons sans doute le projet scientifique des auteurs visant la construction collective par la remise en jeu critique des habitudes qui nous apparaissent les plus problématiques, notre façon d’agir par la recherche est cependant tout à fait différente.

Nous essayerons dans ce texte — pour répondre au problème de la neutralité scientifique et déconstruire certaines de ses solutions habituelles — de défendre un troisième type de sociologie qui, à distance des preuves et des épreuves des sociologies photographique et pragmatique, affirme l’intérêt du point de vue artificiellement mis en scène, de la construction fictionnelle, de la manipulation intentionnelle, de l’interprétation singulière et de l’exposition magistrale. Pour toutes ces raisons et d’autres encore qui vous seront exposées dans ce texte, nous avons choisi de nommer ce style de recherche : la sociologie dramaturgique. Après avoir défini l’objectivité et l’engagement — deux postures habituelles face au problème de la neutralité — nous prendrons parti en faveur de la distanciation caractérisée non par un éloignement, mais par un déplacement, un changement de perspective, autrement dit une rupture avec les façons dont nous appréhendons habituellement certains objets.

Acte 1, scène 1 : Et la lumière fut!

En juin 2015, à l’occasion du 6e congrès organisé par l’Association française de sociologie, le professeur Yves Gingras, titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, tentait d’après le titre de sa conférence plénière de définir la nature et la pertinence de la sociologie. S’il ne traite pas directement de la question de la neutralité, son exposé nous a paru intéressant à plusieurs endroits, tant dans sa présentation des vrais problèmes que rencontre selon lui la sociologie actuelle que dans ses analyses comparées avec les sciences physiques (qu’il inclut dans l’ensemble des sciences dites « de la nature ») que dans ses choix stylistiques, linguistiques et dans ses positionnements épistémologiques. L’ensemble forme une certaine image de la science que nous croyons largement partagée et pratiquée, une image normale de la science normale — en quelque sorte un cliché. Voilà qui devrait nous permettre de bien introduire notre présentation de la sociologie photographique!

Commençons par rappeler que le terme photographie signifie littéralement « écriture de la lumière ». L’on dit de cette technique que ce n’est pas l’action de la main qui forme l’image, mais celle de la lumière — et ce, bien sûr, grâce à des dispositifs optiques et des réactions chimiques maîtrisées. Au-delà du phénomène visiblement bien connu de notre ancien physicien[5], la lumière est souvent employée — dans un sens figuré qui nous intéresse davantage ici — comme le symbole de la raison, de l’explication, de la connaissance, et même, d’une façon presque mystique, de la vérité. La lumière naturelle forme des images claires, nettes et précises, des images qui se lisent sans difficulté et qui ne font aucun doute quant à leur interprétation. C’est sans doute ce genre de représentations que veut produire Yves Gingras puisque, dans son exposé, il ne cesse d’utiliser des tournures relatives à la réduction par la lumière (telle que la clarification ou l’éclaircissement) pour conseiller le public de sociologues auquel il s’adresse. Porter un regard éclairant sur tous les recoins de la vie sociale et améliorer la clarté sémantique en s’en tenant à des définitions minimales de catégories fondamentales afin d’éviter les faux débats qui encombrent les sciences sociales : voilà comment nous pourrions synthétiser le lumineux programme de Yves Gingras. Mais à force de vouloir produire des images claires, Yves Gingras en est venu à fonder son discours sur des évidences…

L’évidence (du latin evidentia « qui se voit de loin ») désigne effectivement ce qui apparaît clairement, mais aussi ce qui s’impose immédiatement à l’esprit comme une vérité ou une réalité sans qu’il soit besoin d’en faire la démonstration, et plus loin encore ce qui est incontestable. Dans son exposé, Yves Gingras nous enjoint plusieurs fois à nous rendre à l’évidence, à considérer ce qui va de soi et que, par conséquent, nous n’avons plus besoin d’interroger ou de reformuler. L’évidence est par exemple invoquée à propos des types de rationalités distinguant et justifiant l’existence des disciplines scientifiques normales et la façon dont elles se partagent l’étude du monde. Ainsi, après avoir défini la science comme le fait de « rendre raison des phénomènes en invoquant des causes naturelles au sens large », il ajoute que : « il va de soi que la façon de rendre raison varie selon les phénomènes étudiés; la physique n’est pas la psychologie, qui n’est pas la biologie, qui n’est pas la sociologie. » L’évidence vient aussi supporter les interprétations de Yves Gingras concernant la « manie » qui touche d’après lui de nombreux sociologues actuels consistant à vouloir renommer et innover constamment : « la première [cause], évidente, relève de la compétition pour accroître sa visibilité sur le marché académique »; et plus loin : « il est évident que les critères imposés [par les organismes subventionnaires] génèrent des pseudo-innovations ». Enfin — et c’est sans doute l’utilisation de l’évidence la plus remarquable — Yves Gingras entame la conclusion de son exposé en répondant ainsi à la question thématique du congrès : « En conclusion, la sociologie est-elle une discipline contre-nature? Évidemment oui. » Formulé comme ça, on aurait presque envie de dire que si c’était évident, ce n’était pas la peine de poser la question. Et c’est probablement ce qu’a dû penser Yves Gingras, passant dès lors à côté des différents sens que peut revêtir cette question, puisqu’il aura décidé de ne l’aborder que très rapidement, en fin de conférence, et de déclarer à d’autres moments la banalité de ce genre de faux problèmes épistémologiques. Comme il nous le rappelle en parlant de l’évidente distinction qui existe d’après lui entre les fins et les moyens, les évidences « sont des choses élémentaires, qui vont de soi et que, paradoxalement, on oublie ». Effectivement, à force de les avoir sous les yeux, à force de les utiliser de la même manière, pris dans des façons de faire et de penser habituelles, on a tendance à oublier que les évidences sont construites — et qu’elles peuvent, par la même occasion, être remises en question pour être transformées. Yves Gingras utilise les évidences comme des clichés lui évitant d’avoir à démontrer la justesse de ses déclarations. Ce sont pour lui des aboutissements et non des points de départ pour de nouvelles recherches.

Ainsi, nous ne partageons pas la définition de la science[6] esquissée par Yves Gingras. Alors qu’il souhaite chercher des causes naturelles aux phénomènes observables, nous voulons rechercher — le « re » implique qu’il faut chercher plusieurs fois, « chercher de nouveau » pour peut-être voir différemment — à comprendre les manières de faire et de penser habituelles (ce que l’on fait ou ce que l’on dit sans y réfléchir) pour pouvoir les critiquer et potentiellement les transformer. Nous ne partageons pas non plus la méthode qu’il propose, fondée sur une accumulation d’observations empiriques et une épuration théorique qui, de clarifications conceptuelles en éclaircissements sémantiques, réduit considérablement le discours scientifique. « Une théorie bien formée en sciences sociales ou en science n’est pas un dictionnaire de cent mots nouveaux, mais un ensemble limité et bien défini de concepts (quatre ou cinq en général, quand on observe les théories actuelles) liés entre eux et permettant d’en déduire des prévisions, des explications, le tout encastré dans la logique et le langage naturel. » Il lui semble évident que la sociologie est une discipline contre-nature au sens où elle prend pour objet d’étude l’humain, « le seul être contre-nature qui est le produit de la nature et qui a construit un discours réflexif [sur le monde] », mais il ne voit pas de contradiction au fait de qualifier son langage de naturel. Quoi de plus naturel que de ne pas faire attention aux mots et aux expressions que l’on utilise? Voilà certainement le signe d’un profond désaccord entre lui et nous : notre langage n’est pas naturel puisqu’il est le produit de notre recherche. Mais sur ce point, Yves Gingras ne semble pas vraiment d’accord avec lui-même puisque, quelques secondes plus tard, il déclare : « en somme, une théorie est davantage un simple langage descriptif universel qui ne fait que dire en jargon savant ce que l’on disait autrement avant ». Dès lors, on ne sait plus si le langage scientifique doit être naturel ou jargonnant, usuel ou savant, mais on est sûr qu’il nous sert à dire tout simplement ce que l’on savait déjà.

Contrairement à Yves Gingras, nous étudions, nous choisissons et nous façonnons les mots avec beaucoup de soin afin de nous exprimer de manière cohérente, en adéquation avec notre vision du monde, et ce justement parce que nous pensons que les mots et les discours construisent le monde. Nous défendrons ici l’idée que la compréhension ne passe pas par des clarifications, des réductions ou des simplifications, mais au contraire par de la densité sémantique, par des enrichissements stylistiques, par la multiplication des détails et des mises en lien devant tisser les motifs d’une pensée qui se donnerait alors à voir comme complexe et cohérente. C’est parce que nous sommes convaincus que la forme est signifiante, autrement dit que la forme fait indissociablement partie de la pensée exprimée, et que nous voudrions croire à la complexité de chaque pensée — qui plus est lorsqu’elle prétend faire science — que nous affirmons ici l’importance du travail que représente la rédaction ou la lecture d’un texte. Car si une lecture ne vous pose aucune difficulté, si le propos vous paraît immédiatement compréhensible, c’est peut-être que vous y avez rencontré beaucoup trop d’évidences et que ce que vous avez lu, vous le saviez déjà.

Acte 1, scène 2 : Cliché sur les maux du « je » et la manie des jeux de mots

Le langage constitue d’après nous le principal matériau de la construction scientifique : c’est par lui que nous nous posons des questions, que nous définissons des objets, que nous les mettons en relation et que nous formulons des réponses afin de produire des connaissances qui s’expriment, elles aussi, avec des mots. Le langage est donc à la fois un moyen et une fin de la recherche scientifique. Ainsi, nous travaillons sans cesse à redéfinir et à renommer les choses afin de les donner à comprendre un peu différemment, et par là de proposer quelque chose de nouveau. Par exemple, nous essayons dans cet article de définir trois types de sociologies qui correspondent à trois façons de considérer son objet d’étude et donc de répondre au problème de la neutralité. Parce que deux d’entre elles n’existaient pas déjà en tant que telles en dehors de notre article — la sociologie photographique et la sociologie dramaturgique — nous leur avons donné un nom. Ces noms, nous les avons choisis pour les caractériser au mieux et rendre ainsi notre typologie intelligible. Nous abordons ici le problème majeur que Yves Gingras a identifié au sein des sciences sociales et qui constitue le véritable sujet de sa conférence : la « manie de sous-estimer la cumulativité en renommant les choses et en disant je, je, je, je ». Voilà bien une fantaisie qui nous concerne directement. Si les raisons invoquées par Yves Gingras pour expliquer cette tendance au nominalisme narcissique sont dignes des meilleurs clichés en matière d’économie et de psychologie humaines, nous y répondrons en proposant une interprétation différente — et sûrement plus compréhensive — de ces choix stylistiques.

Pour Yves Gingras, le fait d’innover, c’est-à-dire d’introduire du neuf dans quelque chose de déjà bien établi, ne semble motivé par rien d’autre qu’un besoin de reconnaissance dans un monde très normalement régi par des principes concurrentiels. C’est « l’occasion de sortir de la foule anonyme des chercheurs en annonçant une autre révolution scientifique ou méthodologique ». La métaphore économique filée tout au long de l’exposé vient soutenir son explication : « cette inflation de “nouveaux” autoproclamés », cette « mise en marché de nouveaux mots présentés comme des concepts originaux », « cette course à l’innovation lexicale […] relève de la compétition pour accroître sa visibilité sur le marché académique », elle « provient des organismes subventionnaires qui orientent la recherche par des critères qu’ils imposent ». Voilà le monde normal de la science que vient conforter la description de Yves Gingras. Cette description est d’ailleurs assez proche de celle proposée par Pierre Bourdieu à travers sa conceptualisation du champ scientifique comme un champ de forces physiquement structuré et un champ de luttes pour conserver ou transformer ce champ de forces, notamment du fait de son champ lexical très économiquement marqué :

La force attachée à un agent dépend de ses différents atouts, facteurs différentiels de succès qui peuvent lui assurer un avantage dans la concurrence, c’est-à-dire, plus précisément, du volume et de la structure du capital de différentes espèces qu’il possède. Le capital scientifique est une espèce particulière de capital symbolique, capital fondé sur la connaissance et la reconnaissance. Pouvoir qui fonctionne comme une forme de crédit. (Bourdieu, 2001 : 70)

À décrire le monde comme une course, une lutte ou un grand jeu de Monopoly, on le fait exister comme tel, mais à présenter ses descriptions comme neutres et objectives (au sens de non positionnées), on fait essence de cette existence et l’on risque alors de fermer la possibilité d’autres existences construites par d’autres points de vue singuliers.

Ainsi, nous ne partageons pas le point de vue de Yves Gingras qui considère que deux théories différemment formulées peuvent être équivalentes. Lorsqu’il affirme qu’il est « possible de montrer, par une analyse de la structure conceptuelle d’une théorie, qu’elle est en fait, par-delà son vocabulaire, équivalente à une autre dans son objet, dans sa référence, car l’idée que deux théories portant sur le même objet analysé sous les mêmes rapports soient incompatibles et contradictoires semble difficile à admettre sur le plan logique », il fait de la science et de ses théories des choses extérieures au langage. Dès lors, la logique dont il parle n’est pas celle relative à l’élaboration d’une pensée rationnelle puisque celle-ci est fondamentalement discursive. En effet, qui pense sans mots? Qui peut exprimer un raisonnement sans passer par un langage? Cette logique devant nécessairement accorder nos théories par-delà leur expression singulière, ne peut être que celle — unique et universelle — des causes et des conséquences naturelles; une logique qui définit les règles du réel indépendamment des significations, des réalisations et des décisions humaines. Cette position épistémique, qui implique pour la science un projet de découverte du réel conçu comme unique puisque indépendant des perspectives humaines, nous le nommons réelisme, littéralement, « la croyance au réel ».

Il s’agit là encore d’un mot nouveau, un mot que nous avons choisi d’inventer pour qualifier ce point de vue particulier (mais que nous croyons largement partagé, notamment par notre conférencier) à propos de la connaissance du monde et ne pas le confondre avec une dénomination plus habituelle — donc plus facilement interprétable comme quelque chose de déjà connu et ne nécessitant pas d’effort de compréhension — à savoir, le réalisme (littéralement, « la croyance dans la réalité »). Ce que nous appelons ici réel ne doit pas être confondu avec la réalité. Quand Yves Gingras (qui aurait certainement détesté la phrase précédente) croit bon d’affirmer que « ce n’est pas parce que l’on change de nom que l’on dit nécessairement des choses différentes », nous préférons déclarer que les actuelles et potentielles distinctions que nous offre le langage sont le meilleur moyen dont nous disposons pour décrire — et ainsi rendre — notre monde complexe. Cela n’a rien d’une nécessité, c’est un choix : un choix de style de recherche. Ainsi, la principale différence que nous faisons entre le réel et la réalité, c’est que le premier est inaltérable car indépendant de l’homme alors que la seconde est transformable car définitivement humaine. Cette différence n’est pas évidente, mais essayons ici de la rendre intelligible. Contrairement à ce que pourrait penser Yves Gingras, nous ne faisons pas « table rase du passé pour montrer qu’on est innovant » puisque nous formons nos définitions à partir de dictionnaires (donc grâce à l’histoire et aux usages établis de ces mots) et en nous appuyant sur notre expérience, c’est-à-dire nos observations empiriques et interprétations critiques des façons de faire et de penser habituelles. Et nous réalisons autant de distinctions que nécessaire pour exprimer notre pensée le plus exactement possible — et non pour nous distinguer au sens (péjoratif) où le suggère Yves Gingras.

Voilà qui nous amène à l’autre facette du problème soulevé par Yves Gingras : la mise en avant du « je créateur » dans les travaux de recherche. Il déclare : « le profane observant les sociologues constate qu’ils semblent trouver très important de faire débuter beaucoup de leurs phrases par ce que j’appelle X, Y ou Z ». Si Yves Gingras était plus attentif au style[7] — c’est-à-dire au travail visant l’adéquation du fond et de la forme, autrement dit la mise en relation de ce qui est dit avec la manière de le dire — peut-être comprendrait-il que la formulation ce que j’appelle ou encore ce que nous appelons (si, comme dans ce texte, les auteurs sont au moins deux) peut donner à comprendre que la définition proposée est contextuelle, donc discutable. Alors que de nombreux scientifiques — et en particulier des spécialistes d’épistémologie — s’accordent à dire que la science se caractérise par le caractère réfutable de ses propositions, autrement dit par le fait que de nouvelles expériences peuvent toujours les remettre en question et que c’est ainsi que la vérité se construit, pourquoi les donner à voir comme figées? Ainsi, plutôt que d’y voir la manifestation d’un désir auto-promotionnel, nous comprenons les définitions singulières et affirmées comme telles comme la volonté d’ouvrir le dialogue, de rendre possible la critique et le travail de redéfinition. Il nous semble moins autoritaire de dire il nous semble ou ce que nous appelons plutôt que d’exprimer un fait à l’aide de tournures impersonnelles. Il est intéressant de rappeler ici l’étymologie du mot fait, formé à partir du terme latin factum désignant « une action humaine » et notamment une « action remarquable »; l’expression être le fait de quelqu’un signifiait « (constituer) sa manière d’agir ». Pourquoi vouloir dissimuler que les faits sont faits, fabriqués, entretenus, produits et reproduits par des personnes? Pourquoi se faire croire qu’ils existent en dehors de nous et que nous n’en sommes pas responsables? Si ce n’est pour ne plus faire l’effort d’en faire la démonstration, une nouvelle démonstration alors que peut-être certains les mettent en doute — de façon pertinente ou non… ce dont il faudra aussi discuter.

La nouveauté n’est pas gage de qualité, mais l’habitude ou la routine non plus. L’un comme l’autre sont issus des travaux qui les précédent. Contrairement à Yves Gingras, nous ne voudrions pas voir cela comme une accumulation, mais comme une construction, et même un ensemble de constructions puisque toutes n’ont pas le même projet, ni la même forme. Dans notre argumentation visant à comprendre les faits scientifiques comme des constructions humaines, nous pourrions citer les travaux de Bruno Latour. Et comment ne pas se servir de cette pièce maîtresse de l’échiquier épistémologique vis-à-vis de laquelle tout le monde se positionne (y compris Yves Gingras dans sa conférence qui critique explicitement la théorie de l’acteur-réseau de Latour)? Nous pourrions notamment citer sa fameuse enquête sur La vie de laboratoire sous-titrée La production des faits scientifiques ou, plus récemment, son enquête sur la croyance intitulée Sur le culte moderne des dieux faitiches dans lesquelles il décrit fabuleusement le travail de la science normale — qu’il qualifie, lui, de science moderne. Il écrit ainsi :

« Les faits sont faits », nous le savons depuis Bachelard, mais la pensée critique nous avait dressés à voir dans cette étymologie ambiguë le fétichisme de l’objet. Alors que nous les fabriquons dans nos laboratoires, avec nos collègues, nos instruments et nos mains, les faits deviendraient, par un effet magique de renversement, ce que personne jamais n’a fabriqué, ce qui résiste à toutes variations des opinions politiques, à toutes les tourmentes de la passion, ce qui tient lorsque l’on tape violemment du poing sur la table en s’écriant : « Les faits têtus sont là! » Après le travail de construction, prétendent les antifétichistes, les faits « prendraient leur autonomie ». (Latour, 2009 : 46)

Notre épistémologie n’est pas sans lien avec celle de Bruno Latour et d’autres qui, avant ou après lui, ont contribué à nous faire voir la science comme un laborieux travail de construction et non comme une pure révélation du monde. Notre définition des faits scientifiques n’est cependant pas équivalente à celle de Bruno Latour — bien que l’objet et la perspective d’étude soient les mêmes — notamment parce que nous ne partageons pas sa critique de la critique, ni certaines de ses formulations. Ainsi, comme nous amateur de mots, Latour déclare :

Le mot « fait » semble renvoyer à la réalité extérieure, le mot « fétiche » aux folles croyances du sujet. Tous les deux dissimulent, dans la profondeur de leur racine latine, le travail intense de construction qui permet la vérité des faits comme celle des esprits. C’est cette vérité qu’il nous faut dégager, sans croire ni aux élucubrations d’un sujet psychologique saturé de rêveries ni à l’existence extérieure d’objets froids et anhistorique qui tomberaient dans les laboratoires comme du ciel. […] En joignant les deux sources étymologiques, nous appellerons faitiche la robuste certitude qui permet à la pratique de passer à l’action sans jamais croire à la différence entre construction et recueillement, immanence et transcendance. (Latour, 2009 : 53)

S’il nous fallait nous réapproprier le joli mot de faitiche inventé par Latour, ce serait pour insister sur le fait (le nôtre bien sûr) que la connaissance est à la fois une croyance et un artifice, autrement dit qu’une connaissance est une construction intellectuelle convaincante. Nous serions d’accords avec Bruno Latour pour rapprocher les termes construire et recueillir, puisque l’étymologie de ce dernier — formé à partir du latin recolligere signifiant « rassembler, réunir » — est directement liée à celle de notre mot fétiche : l’intelligence — dérivé du verbe intelligere signifiant « choisir entre (par l’esprit) », lui-même formé de inter « entre » et legere « cueillir ». L’intelligence est donc une histoire de choix, de sélection. Ainsi, si nous apprécions beaucoup des formulations de Bruno Latour, nous ne sélectionnerons pas, par exemple, celle visant à réunir immanence et transcendance. La transcendance est souvent utilisée pour caractériser ce qui se situe au-delà d’un domaine pris comme référence, et en particulier de ce qui se situe au-delà du perceptible et de l’intelligible, donc de l’homme. Dans la mesure où ce terme nous est utile pour qualifier une position que nous aimerions par ailleurs disqualifier parce qu’elle fait exister quelque part des choses qui nous dépassent, nous ne partagerons pas la tentative irénique de Bruno Latour. Nous ne partageons pas non plus les principes de symétrie et d’agnosticisme caractérisant l’anthropologie de Bruno Latour, qu’il déclare au tout début de son livre : « Comment parler symétriquement de nous comme des autres sans croire ni à la raison ni à la croyance, tout en respectant à la fois les fétiches et les faits? Je veux m’y essayer, peut-être maladroitement, en proposant de définir l’agnosticisme comme la manière la plus radicale et surtout la plus respectueuse de ne plus croire à la notion de croyance. » (Latour, 2009 : 19) Les choix distinguant notre pensée de celle de Bruno Latour ne sont pas subjectifs (quand bien même ils le seraient, ce n’est pas sur cet aspect sans doute trop intime que nous voudrions insister), mais singuliers. Parce que nous portons une attention particulière à la formulation, c’est-à-dire à ce que l’on énonce sous une forme particulière, nous pouvons voir dans chaque recherche et dans chaque production scientifique un travail différent des autres, donc un travail singulier[8]. Ce terme nous plaît d’autant plus qu’il qualifie également ce « qui, parce qu’il sort de la norme, étonne, surprend et parfois dérange ». Dès lors, comment ne pas affirmer la singularité de notre travail, alors que nous définissons justement la science comme une activité collective visant à critiquer les façons de faire et de penser habituelles en vue de produire de nouvelles connaissances?

Parce que chaque recherche est pour nous singulière et que cela implique des formulations, des références et des reformulations qui dépendent des choix de l’auteur, nous comprenons tout à fait que Yves Gingras n’ait pas fait référence au travail d’autres sociologues des sciences dans sa conférence. Pourtant — nous l’avions déjà remarqué dans sa façon de décrire le monde scientifique — les analyses de Yves Gingras sont incroyablement similaires à celles amorçant le livre de Pierre Bourdieu intitulé Science de la science et réflexivité — ouvrage synthèse de la dernière année de cours qu’il donna au collège de France et qu’il publia en 2001. On y lit la même critique des sociologues et autres savants qui s’essayent à l’épistémologie en maniant maladroitement des discours inadéquats ou dépassés, la même volonté de débusquer les « faux-problèmes » qu’il juge fondamentalement sociaux et non épistémologiques, la même distinction entre empirie et théorie (cette dernière étant inadéquatement survalorisée d’après eux) et surtout, la même suspicion quant à la nouveauté. Il déclare ainsi, après avoir évoqué la nouvelle sociologie des sciences :

Il faudrait réfléchir sur un tel usage de l’opposition vieux/neuf qui est sans doute un des obstacles au progrès de la science, notamment sociale : la sociologie souffre beaucoup du fait que la recherche de la distinction à tout prix, qui a cours en certains états du champ littéraire, encourage à forcer artificiellement les différences et empêche ou retarde l’accumulation initiale dans un paradigme commun — on repart toujours de zéro — et l’institution de modèles forts et stables. (Bourdieu, 2001 : 23)

Il est peu probable que Yves Gingras n’ait pas eu connaissance de cet ouvrage — le dernier et principal ouvrage de sociologie des sciences écrit par Pierre Bourdieu — alors qu’il y est cité[9] et que dans sa conférence, il mobilise à plusieurs reprises le concept de champ scientifique. Considérons qu’il n’a pas jugé bon de s’en servir pour appuyer son propos plutôt que de considérer — comme il le déclare malheureusement à propos de ceux qui « sans jamais faire référence au concept original, qui est le même déguisé sous un nouvel habillage », le reprennent — qu’il s’agit là d’un manque « d’honnêteté intellectuelle »[10].

Ainsi, ce que Yves Gingras considère être une manie, à savoir la volonté de renommer, de reformuler les choses, nous le voyons comme une manipulation habile pour décrire (et ainsi faire exister) ces choses un peu différemment. Rappelons-nous que la photographie permet selon certains de produire des représentations fidèles grâce à l’action de la lumière et non celle de la main. C’est donc à leur volonté de ne pas considérer les faits comme des objets façonnés et manipulables, mais comme l’expression simple, claire, nette de causes naturelles que l’on reconnaît les pratiquants de la sociologie photographique. C’est ainsi qu’ils peuvent déclarer, à l’instar de Yves Gingras : « les sociologues pourraient développer un meilleur réflexe de résistance, en allant voir derrière les mots, analyser le travail réel [de ceux qui voudraient “faire croire à leurs innovations radicales”]. » À propos de notre travail, disons-le tout de suite : derrière les mots, vous ne trouverez rien… tout est dans le texte!

Acte 1, scène 3 : Mise en boîte d’une sociologie conservatrice

Yves Gingras propose donc aux sociologues de faire de la résistance, de s’opposer aux nouvelles formulations avancées par leurs collaborateurs, et pire encore, d’en faire un réflexe, autrement dit un acte involontaire, une réaction provoquée par une sorte de conditionnement… donnant à leur appareil photographique des allures de boîte de conserve. Pour justifier son propos, il décide de prendre les sciences physiques pour modèle — faisant de leur fonctionnement quelque chose d’exemplaire, une référence à imiter, tout en dénigrant l’idéal que celles-ci constituent pour certains (« cette comparaison me paraît éclairante car, c’est bien connu, la physique est considérée comme le surmoi de la plupart des disciplines — qu’on pense aux économistes »). Il décrit à plusieurs reprises le bon sens caractérisant les physiciens : « En physique, conceptualiser la supraconductivité se fait sur les bases des théories existantes et non en les remplaçant au nom de quelconques impératifs d’innovation. »; « Depuis [la nouvelle nomenclature chimique de Lavoisier et de ses collaborateurs datant de la fin du 18e siècle], les chimistes s’entendent pour ne pas réformer leur dictionnaire chaque dix ans. »; « Encore une fois, il ne viendrait à l’idée d’aucun physicien de renommer l’équation de Schrödinger ou l’effet photoélectrique pour donner l’impression de réinventer la physique ou de ne devoir rien à personne. » Pour Yves Gingras, la science est une accumulation de faits qui, une fois mis en forme, ne méritent pas qu’on s’y intéresse à nouveau. Peut-être que si les physiciens choisissaient de nommer autrement leurs inventions, ils nous donneraient moins l’impression de croire que la science est l’affaire de quelques génies[11] qui ne s’embarrassent pas de réflexions stylistiques. Cette conception — à nos yeux normale car majoritaire — du travail scientifique, on la retrouve par exemple dans le manuel How to write and publish a scientific paper, présenté comme « un guide essentiel dans le monde compétitif [de la science] d’aujourd’hui » (Day et Gastel, 2012). On y lit que :

Les mots doivent être aussi clairs, simples, et bien ordonnés que possible. Dans l’écriture scientifique, il n’y a pas de place pour l’ornementation. Les embellissements littéraires fleuris — les métaphores, les comparaisons, les expressions idiomatiques — sont sources de confusion et devraient rarement être utilisés dans la rédaction d’articles de recherche[12]. (Day et Gastel, 2012 : 4)

Autrement dit, la science est une affaire sérieuse qui n’a pas de temps à perdre avec ces histoires de jeux de mots et de formulations sophistiquées. Mais vous l’aurez compris, nous ne partageons pas le même point de vue quant au choix des mots.

Nous avons vu que l’objectivité était notamment la qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée. L’objectivité scientifique, c’est le fameux « point de vue hors de tout point de vue » qui permet de décrire le réel tel qu’il est, universellement, naturellement, sans biais ni artefacts, c’est-à-dire en s’efforçant d’effacer les traces de l’intelligente manipulation humaine. Les pratiquants de la sociologie photographique sont des révélateurs du réel. Ils réalisent des tirages positifs, voire positivistes pour reprendre le qualificatif employé par les autrices de l’appel à contributions critiques au sujet de la neutralité dont notre article se veut être l’une des réponses : « Dans le régime contemporain de production des savoirs, le modèle dominant (positiviste réaliste) de la science la présente comme l’étude objective de la réalité. Selon ce modèle, l’utilisation de la méthode scientifique garantit que ni les personnes ni les contextes n’influencent les résultats, ce qui rend ces derniers généralisables et universels. » Ce terme — hérité de la philosophie d’Auguste Comte (d’ailleurs souvent présenté comme le fondateur de la sociologie française) — est en effet souvent utilisé pour désigner une certaine conception de la science qui, de façon autoritaire et un peu trop sûre d’elle-même — tel un lucide (du latin lucidus « clair, lumineux » et au figuré « évident ») convaincu par l’évidente clarté de ses raisonnements —, exclut certaines pratiques manquant à ses yeux de rigueur logique ou empirique. On pourrait ici citer l’usage qu’en fait Isabelle Stengers dans L’invention des sciences modernes :

Ma « définition » du positivisme[13] recouvre donc des pensées non seulement hétérogènes, mais explicitement opposées quant à leurs objectifs. [Après avoir évoqué la philosophie du Cercle de Vienne et celle de Gaston Bachelard comme deux exemples de positivisme, elle poursuit.] Le point commun qu’explicite ma définition — la disqualification de ce qui n’est pas reconnu comme scientifique — a pour intérêt de mettre en lumière non la vérité des auteurs, mais les ressources stratégiques qu’ils offrent à ceux pour qui le titre de science est en jeu. De ce point de vue, la « rupture », qu’elle soit de l’ordre de la purification ou de la mutation, crée une asymétrie radicale qui ôte à ce contre quoi « la science » s’est constituée toute possibilité d’en contester la légitimité ou la pertinence. (Stengers, 1995 : 35)

Cette définition est intéressante car elle met en valeur le pouvoir conservateur que peut conférer un critère de démarcation (entre science et non-science) telle que l’objectivité, impliquant pour ses participants une neutralité stricte et délégitimant par principe tous les discours critiques — car positionnés ou idéologiques — y compris ceux s’adressant à la science. L’idéologie, littéralement « la science des idées », alors qu’elle pourrait être comprise comme une construction intellectuelle, comme le discours total et cohérent que l’on porte sur le monde et qui donne sens à nos actions, est souvent employée par les objecteurs du travail conscient pour dénigrer les discours biaisés, déformés par le point de vue de celui l’ayant formulé. L’idéologie de la science objective, c’est de déclarer ne pas en avoir.

L’objectivité n’est pourtant pas un point de vue sans point de vue, mais un point de vue si partagé que l’on en oublierait ses choix de positionnement. Le chercheur qui, derrière son objectif, capture des images du réel, n’est pas moins responsable du cadrage, de la composition, du développement et des éventuelles retouches qu’il réalisera pour parfaire son cliché. Encore une fois, pour qui est attentif au style, toute représentation particulière est singulière, même celles de ceux travaillant à la dé-singularisation croyant ainsi toucher, du bout des doigts, l’universalité. L’objectivité, c’est la constitution et la consolidation par utilisation habituelle de normes, autrement dit de façons de faire et de penser majoritairement partagées. Vouloir être objectif, c’est donc choisir de travailler normalement, en utilisant le langage adapté, les mesures conformes, les méthodes classiques, les protocoles standardisés, les dispositifs connus et reconnus qui facilitent la lecture de ceux les connaissant déjà. Or, nous vous l’avons déjà dit, alors même que notre travail est normal à pleins d’endroits, ce que nous voulons affirmer — et toute la différence se joue ici, dans la déclaration d’intentions — c’est la critique des façons de faire et de penser habituelles qui, à un certain moment, nous semblent problématiques, pour des raisons non scientifiques, mais politiques, au sens (très large) où elles concernent les rapports entre les individus formant une société. Ainsi, si nous devions choisir une norme pour la recherche scientifique, ce serait l’incessante remise en question des normes de notre société, autrement dit la volonté d’inquiéter le confort de nos habitudes. Pour ceux qui veulent produire des représentations fidèles du réel — et donc reproduire le monde tel qu’il est déjà — nos représentations seront sans doute jugées hérétiques (du latin haeresis « doctrine, système, opinion » emprunté au grec hairesis « choix » qui désigne également, en grec tardif, une « école philosophique »), un terme que nous pourrions nous réapproprier puisqu’il désigne notamment l’expression d’une opinion contraire aux idées reçues, la manifestation de ce qui heurte la tradition ou défie le bon sens.

L’habitude que nous voudrions par exemple transformer à travers cet article, c’est le rapport que la science normale entretient avec le langage. Nous pensons que les scientifiques, alors même qu’ils travaillent à complexifier leur compréhension du monde par de nouvelles recherches, ne devraient pas déclarer la clarté, la simplicité ou la concision — pour ne pas dire l’essentialité — de leurs discours. Encore une fois, à force de vouloir décrire le monde simplement, on finit par faire exister un monde simple. Et à force de ne pas prêter attention aux formulations, on finit par construire un discours incohérent. Pour éviter de ne faire référence qu’aux énoncés de Yves Gingras — ce qui pourrait donner l’impression d’un acharnement alors que cela ne doit surtout pas être le cas — et essayer de vous convaincre que ces problèmes touchent plus largement le monde scientifique, nous illustrerons notre propos avec la première intervention du public ayant suivi la conférence en question. À la fin de l’exposé donc, après des applaudissements, un mot rapide du modérateur et un très léger flottement bien compréhensible — le temps pour le public de se préparer à entrer en scène — le sociologue Daniel Bertaux prend la parole. Après s’être présenté comme « l’un des fondateurs de l’Association de Sociologie Française; et un ami du Québec », il se lance : « je suis aussi de formation scientifique au départ et c’est pour ça que j’ai beaucoup apprécié votre speech; la plupart des gens ici sont de formation sociologique, quelques fois philosophique, et assez peu de formation scientifique et c’est important je crois qu’on ait ce mix. » Comment un directeur de recherche émérite du Centre National de la Recherche Scientifique peut-il déclarer une chose pareille? Depuis quand la sociologie n’est plus une science ? Sans doute qu’il ne le pense pas vraiment et qu’il s’agit là d’une approximation malheureuse. Peut-être voulait-il dire de formation scientifique en sciences dites naturelles ou expérimentales… Quand bien même, les mots nous sembleraient toujours mal choisis. Pourquoi continuer à parler de sciences naturelles si ce n’est pour faire exister l’idée d’une nature indépendante de ce que l’homme peut bien en penser? Pourquoi continuer à parler de sciences expérimentales alors que toute pratique scientifique se fonde sur l’expérience? Pourquoi continuer à parler de sciences formelles puisque toutes se réalisent sous la forme de théories? Comment les sciences pourraient-elles ne pas être humaines? À ceux qui continuent de justifier ces catégories, à ceux qui les critiquent, mais qui les utilisent malgré tout, par habitude, et à ceux que la question n’intéressent tout simplement pas, nous voudrions faire remarquer que leur usage engage une conception particulière de la science, à savoir une épistémologie réeliste, une méthodologie objective impliquant la plus stricte neutralité et conséquemment une idéologie que nous jugeons conservatrice. Cette conception particulière n’en reste pas moins partagée. Ainsi, lorsque Daniel Bertaux termine son intervention en déclarant : « je n’ai pas vraiment de questions [rires dans la salle] », puis « je voulais simplement vous dire que les applaudissements que j’ai entendus — moi j’ai fait tous les congrès de l’AFS bien entendu — étaient plus forts, plus vigoureux, plus longs que ce que je n’ai jamais entendu », un tonnerre d’applaudissements vient alors appuyer sa déclaration, comme pour féliciter le conférencier. Notons qu’aucune des questions suivantes ne viendra contredire les propos de ce dernier.

Le public de sociologues a donc apparemment apprécié le discours de Yves Gingras, y compris sa citation du moraliste conservateur Jean de La Bruyère : « Tout est dit et l’on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent. », qu’il complète d’un « ajoutons de nos jours, qu’en plus, il y a des femmes ». Malgré cette petite retouche personnelle qui semble davantage contredire que confirmer la citation[14], on doit vous avouer qu’on a bien du mal à comprendre Yves Gingras. Pourquoi déclarer une telle chose, si peu enthousiasmante, à savoir l’inertie voire l’immuabilité de la pensée, dans une conférence qui nous parle de recherche scientifique, donc de construction intellectuelle? Comme à propos des évidences, on aurait envie de demander à Yves Gingras : à quoi bon? À quoi bon travailler si ce n’est que pour dire ce que l’on disait déjà il y a 7000 ans — surtout lorsque, comme lui, on est peu regardant sur les reformulations? Dans le contexte de sa conférence critiquant la nouveauté et la singularité, nous interprétons cette citation comme l’affirmation que l’on ne peut pas transformer intellectuellement le monde, on ne peut pas le voir autrement, on ne peut qu’essayer de le voir tel qu’il est réellement, universellement, atemporellement.

Il est difficile d’affirmer que Pierre Bourdieu ne voulait pas changer le monde social. Son militantisme, son constructivisme et son goût pour la critique — à tel point qu’il choisira de nommer ainsi sa pratique sociologique — doivent nous dire que les discours intellectuels et scientifiques avaient, d’après lui, le pouvoir de changer les choses. Malgré cela, en regardant la manière dont il formule ses critiques et son épistémologie, nous le considérerons ici comme un photographe conservateur. Sa sociologie est photographique parce qu’il affirme le pouvoir révélateur de sa discipline qui « port[e] sur le monde social un regard ironique, qui dévoile, qui démasque, qui met au jour le caché » (Bourdieu, 2001 : 16). Dans l’introduction de l’ouvrage Épistémologie de la sociologie qu’ils ont dirigé, Bruno Frère et Marc Jacquemain (2008) écrivent :

Le but de la sociologie critique de Bourdieu est de rendre à l’agent (terme préféré à celui d’acteur) la conscience claire et la connaissance parfaite de ce qui sous-tend l’ordre social. Et ce, afin que ses actions ne le conduisent plus à ratifier ou à reproduire inconsciemment celui-ci. C’est la raison pour laquelle on la qualifie de critique. L’illusio est « l’adhésion immédiate à la nécessité du monde », à l’ordre établi, que l’on accepte tel qu’il est en omettant tout ce qu’il a de critiquable. (Frère et Jacquemain, 2008 : 17)

Comme si le sociologue critique, avec la lucidité qui le caractérise, avait en charge de révéler les illusions auxquels les individus sont soumis. Pierre Bourdieu est conservateur, non au sens où il voudrait maintenir les structures et les dispositions qu’il s’efforce de révéler, bien au contraire, mais parce que selon ses descriptions (qu’il choisit de présenter comme objectives et non idéologiques), le monde social ne semble pas pouvoir être autre chose qu’un vaste champ de luttes où se déploient, inexorablement, des relations de pouvoir et de domination. Pierre Bourdieu voudrait modifier ces relations, mais pas les penser autrement. Il voudrait que les dominés ne le soient plus, tout en justifiant qu’ils le soient et sans leur laisser la possibilité d’exister autrement. Dans la conclusion du livre Changer de société, refaire de la sociologie, très critique de la sociologie critique, Bruno Latour (2006) écrit :

Il me semble que les tenants du progrès ne devraient pas s’enfermer dans la théorie sociale la moins apte à accommoder leurs divers projets d’émancipation. […] Répéter que derrière les différents enjeux se cache la présence indiscutable du même système, du même empire, de la même totalité m’a toujours semblé un cas extrême de masochisme, une façon perverse de s’assurer une défaite certaine tout en savourant le sentiment doux-amer d’une supériorité politiquement correcte. (Latour, 2006 : 364)

Lucide, Pierre Bourdieu déclare à propos du monde scientifique et des descriptions que d’autres en font :

L’idée de champ porte du même coup à mettre en question la vision irénique du monde scientifique, celle d’un monde d’échanges généreux dans lequel tous les chercheurs collaborent à une même fin. Cette vision idéaliste qui décrit la pratique comme le produit de la soumission volontaire à une norme idéale est contredite par les faits : ce que l’on observe, ce sont des luttes, parfois féroces, et des compétitions à l’intérieur de structures de domination. (Bourdieu, 2001 : 92)

Il utilise ici les faits (ses observations) comme des preuves et dénigre les descriptions idéalisées produites par d’autres… qui ne sont pourtant pas moins faites. Pourtant, c’est une définition constructiviste de l’objectivité qu’il propose dans son livre réflexif :

L’objectivité est un produit social du champ qui dépend des présupposés acceptés dans ce champ, notamment en ce qui concerne la manière légitime de régler les conflits. […] La connaissance scientifique est ce qui a survécu aux objections et qui peut résister aux objections à venir. L’opinion validée est celle qui est reconnue, au moins négativement, parce qu’elle ne suscite plus d’objections pertinentes ou qu’il n’y a pas de meilleure explication. […] Le fait est conquis, construit, constaté dans et par la communication dialectique entre les sujets, c’est-à-dire à travers le processus de vérification, de production collective de la vérité, dans et par la négociation, la transaction et aussi l’homologation, ratification par consensus exprimé. […] La définition de l’objectivité qui en résulte ne repose plus sur l’opération d’un individu isolé qui se met à l’écoute de la nature, mais elle fait intervenir « l’idée d’identité pour une classe d’observateurs et de communicabilité dans une communauté intersubjective ». (Bourdieu, 2001 : 141-146)

Mais cette définition se conclut ainsi :

Si la vérité se présente comme transcendante par rapport aux consciences qui l’appréhendent et l’acceptent comme telle, par rapport aux sujets historiques qui la connaissent et la reconnaissent, c’est parce qu’elle est le produit d’une validation collective accomplie dans les conditions tout à fait singulières qui caractérisent le champ scientifique, c’est-à-dire dans et par la coopération conflictuelle, mais réglée que la concurrence y impose, et qui est capable d’imposer le dépassement des intérêts antagonistes et, le cas échéant, l’effacement de toutes les marques liées aux conditions particulières de son émergence. (Bourdieu, 2001 : 165)

Bourdieu décrit encore et toujours le travail scientifique en des termes économiques que nous ne pouvons que critiquer tant cette science, dans sa pratique normale comme dans le cliché qu’on en fait, tend à naturaliser les phénomènes qu’elle étudie[15]. Parce que Pierre Bourdieu utilise ce langage sans précaution, c’est-à-dire sans affirmer qu’il ne s’agit que d’une métaphore, d’une analogie ou d’un rapprochement factice, cet effet naturalisant vient flouter sa définition constructiviste. De plus, Pierre Bourdieu ne laisse jamais entendre qu’il faudrait changer l’apparence transcendantale, autrement dit l’universalité de la vérité scientifique. Bien au contraire puisque son livre se conclut ainsi :

La vérité, c’est la relativité généralisée des points de vue, mis à part celui qui les constitue comme tels en constituant l’espace des points de vue. On ne peut pas ne pas penser à une métaphore que j’ai déjà évoquée : empruntée à Leibniz, elle consiste à tenir Dieu pour le « géométral de toutes les perspectives » le lieu où s’intègrent et se réconcilient tous les points de vue partiels, le point de vue absolu depuis lequel le monde se donne en spectacle, un spectacle unifié et unitaire, la vue sans point de vue, view from nowhere et from everywhere d’un Dieu sans lieu, qui est à la fois partout et nulle part. [Et il affirme quelques lignes plus loin que le sociologue] comme n’importe quel autre savant, s’efforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue qu’est le point de vue de la science. (Bourdieu, 2001 : 222)

Pierre Bourdieu semble vouloir continuer à faire exister « cette fiction collective collectivement entretenue » (Bourdieu, 2001 : 153) qui rend les faits scientifiques, aux yeux de tous (et surtout de ceux ne participant pas à leur construction), indiscutables[16], et qui donne à voir le monde réel que la science aurait pour objectif de découvrir immuable, in-transformable.

Acte 2, scène 1 : Les mobiles de l’enquête pragmatique

À distance de cet objectif photographique, les sociologues pragmatistes revendiquent une autre approche, et en particulier un autre rapport aux objets qu’ils étudient. Rappelons que, d’après les pragmatistes ayant rédigé leur mode d’emploi, « c’est en partant précisément des limites et des impasses de la sociologie dite critique que les sociologues pragmatistes se proposent d’expérimenter un nouveau type d’engagement critique en sociologie » (Barthe et al., 2013 : 200). Alors que la sociologie critique de Pierre Bourdieu présente les agents qu’elle étudie comme pris dans des luttes et des relations de pouvoir qui, d’une certaine façon, les dépassent et auxquelles il semble difficile d’échapper, les sociologues pragmatistes veulent considérer leurs acteurs autrement. La différence se joue déjà dans leur choix de dénomination. Quand le terme d’agent désigne ce qui agit — à noter qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une personne; on parle ainsi d’agent chimique, biologique ou pathogène — et plus particulièrement celui qui, dans un domaine limité, exerce une fonction définie par une autorité ou une institution (l’agent de police ou l’agent secret par exemple), le terme d’acteur désigne celui qui interprète un personnage ou encore celui qui prend une part active dans une affaire. L’agent nous place dans un monde déjà bien ordonné — et où, potentiellement, les personnes sont confondues avec des choses — alors que l’acteur semble nous dire l’importance du rôle qu’il va jouer : cette différence est fondamentale. Ainsi, le pragmatiste qui s’emploie à comprendre le monde social

ne se donne pas pour objectif de dévoiler des intérêts particuliers qui seraient travestis par les arguments les plus généraux. [Il] ne s’assigne pas pour tâche de traquer, derrière les affirmations universalistes, altruistes ou désintéressées de certains acteurs, l’existence de leurs intérêts cachés ou de leurs calculs plus ou moins inconscients. […] Les intérêts n’y sont pas envisagés comme un facteur explicatif de l’action ou du discours, mais comme un produit de ceux-ci.  (ibid. : 184)

Puisque les acteurs sont les plus au fait de ce qu’ils sont et des intérêts qui les font agir, il faudra pour les sociologues pragmatistes commencer par écouter ce qu’ils disent et regarder ce qu’ils font, sans préjugés, sans a priori.

Prendre au sérieux les acteurs, voilà sans doute le principal mobile de l’enquête pragmatique. Alors que d’autres pratiques sociologiques prétendaient révéler les structures de l’ordre social et les positions prises par ses concurrents, « la prise au sérieux des justifications et des critiques mène, en sociologie pragmatique, à devoir enquêter sur des pratiques et, plus exactement encore, à devoir reconstituer les logiques contradictoires de la pratique qui sont source de l’activité critique des acteurs » (Barthe et al., 2013 : 186). Selon une autre des formules récurrentes de la sociologie pragmatique, il faut « suivre les acteurs ». Le mobile pragmatique engage donc de « suivre au plus près » (ibid. : 192), de « suivre les acteurs jusqu’au bout » (ibid. : 198) afin de « montrer […] le travail de la critique tel qu’il est toujours déjà à l’œuvre chez les acteurs, en en décrivant les opérations et en le “comprenant” au sens sociologique du terme (c’est-à-dire en ne le critiquant pas immédiatement comme défectueux, mal fondé, illusoire, etc.). C’est là une façon pour le sociologue de critiquer la prétention injustifiée des sociologues (plus généralement des intellectuels) à s’imaginer posséder le monopole de la critique légitime sur le monde social » (ibid. : 202). Les pragmatistes veulent, toujours selon leurs mots, « rendre justice à la réflexivité des acteurs » (ibid. : 187), en les décrivant, dans leurs études, comme capables de se représenter et de juger leur monde, et responsables de ce qu’ils font et disent en situation.

Cette prise en considération particulière des acteurs semble motivée par deux raisons qui sont formulées ainsi par Luc Boltanski (2009 : 79) dans son ouvrage De la critique : précis de sociologie de l’émancipation : « À trop mettre l’accent sur le caractère implacable de la domination, sur la prééminence en toutes circonstances, y compris dans les moindres situations d’interactions, des relations verticales sur les relations horizontales, les théories surplombantes sont non seulement décourageantes sur le plan de l’action politique, mais aussi insatisfaisantes sous le rapport de la description sociologique. » C’est à la fois par volonté politique ou idéologique et par rigueur scientifique[17] que les acteurs sont sérieusement suivis. Si nous partageons la première des raisons, à savoir l’enthousiasmante perspective consistant à décrire (et donc faire exister) un monde complexe composé d’êtres intelligents et singuliers — des autres — avec lesquels il est possible de discuter, de se mettre d’accord et donc de construire, nous ne partageons certainement pas la seconde. Bien sûr, nous allons vous expliquer cela, mais faisons d’abord un petit détour par le nom que ces sociologues se sont choisi.

Les sociologues pragmatistes seraient-ils pragmatiques? Formé sur le latin pragmaticus « relatif aux affaires politiques », lui-même emprunté au grec pragmatikos « qui concerne l’action, les affaires », l’adjectif pragmatique pourrait nous convaincre dans la mesure où il semble annoncer un intérêt pour la politique, pour les choses qui se passent dans la cité. En politique justement, on qualifie de pragmatiques les individus qui sont plus soucieux de l’action et de la réussite de l’action que de considérations théoriques ou idéologiques. Un choix pragmatique est une décision adaptée à l’action, qui s’impose immédiatement, qui s’avère plus pratique à mettre en œuvre. Le pragmatique est efficace parce qu’il ne réfléchit pas, parce qu’il fait avec ce qu’il sait déjà. Pourquoi, dès lors, avoir choisi de qualifier ainsi sa pratique scientifique? Apparemment pas pour l’usage commun qu’on en fait, mais plutôt en référence à la philosophie américaine elle-même appelée pragmatiste. Le pragmatisme est ainsi défini comme la doctrine qui prend pour critère de vérité d’une idée ou d’une théorie sa possibilité d’action sur le réel. Par extension, il désigne le comportement, l’attitude intellectuelle ou politique, ou encore l’étude qui privilégie l’observation des faits par rapport à la théorie. Voilà qui doit nous donner un peu mieux à comprendre l’épistémologie des sociologues s’affirmant pragmatistes. Notre intérêt pour le style et les formules nous poussent à essayer de nous interroger sur ce choix d’appellation, un choix d’autant plus important qu’il s’agit là de leur façon de se nommer, de se représenter, donc de donner à comprendre ce qu’ils sont ou ce qu’ils font. Il est intéressant de remarquer que les auteurs du mode d’emploi (une expression signifiant déjà l’intérêt pratique, voire administratif de la chose) sont très pragmatiques à ce sujet. Ils écrivent ainsi :

Il reviendra aux historiens de la discipline de déterminer comment cette appellation a émergé, qui s’en est réclamé, comment elle en est venue à désigner un courant d’approches hétérogènes, mais néanmoins reliés par un air de famille, que seul un regard rétrospectif permet, mais parfois avec peine d’unifier. […] L’intention de ce texte n’est donc aucunement de gloser autour de l’usage du terme, ni de jeter une exclusive sur ce nom, mais de dessiner les contours d’une pratique de la sociologie que l’on appellera indifféremment « sociologie pragmatique » ou « sociologie des épreuves ». (Barthe et al., 2013 : 176)

Les sociologues travaillant ici à définir le style pragmatique ont donc décidé d’employer le nom qui existe déjà pour la simple raison qu’il était déjà là; c’est plus pratique. Ils n’ont pas de temps à perdre à gloser, ergoter, chicaner, pinailler ou discutailler, ils veulent agir, mais apparemment pas avec des mots. À bien y regarder, le pragmatisme leur va bien, voilà pourquoi nous les nommerons aussi ainsi dans le cadre de notre typologie des sociologies.

Intéressons-nous maintenant au second nom choisi et à la notion d’épreuve. Dans le livre Épistémologie de la sociologie, et plus particulièrement dans un chapitre portant sur la sociologie de la critique, Frédéric Claisse et Marc Jacquemain (2008 : 136) affirment que « c’est autour de la notion d’épreuve que cette sociologie[18] déploie ses plus belles promesses de renouvellement de la discipline — c’est là qu’elle engage réellement sa posture épistémologique et donne la mesure de ses ambitions générales. » Dans un article de Cyril Lemieux (par ailleurs, l’un des auteurs du mode d’emploi) au sujet du constructivisme, on peut lire que « le degré supplémentaire de réflexivité qu’introduit la sociologie pragmatique par rapport aux versions antérieures du constructivisme, tient à l’importance qu’elle accorde à la notion d’épreuve » (Lemieux, 2012 : 174). L’épreuve semble être une caractéristique particulière et même fondamentale de la sociologie pragmatique, et l’on comprend dès lors qu’elle figure dans son autre nom. Comme nous allons le voir, la notion d’épreuve est ce qui permet aux pragmatistes de se sortir du relativisme, c’est-à-dire de l’idée selon laquelle les connaissances sont relatives à des contextes et à des personnes, ce qui conduit bien souvent les chercheurs relativistes à démontrer l’absolue potentialité des constructions possibles sans déclarer vouloir en choisir une… Les pragmatistes affirment ainsi :

Le second frein au relativisme est plus étroitement lié à la notion d’épreuve telle qu’elle a été travaillée par l’anthropologie des sciences et des techniques. Il consiste dans le fait de considérer que le monde offre aux humains des résistances et des démenties pratiques aux définitions qu’ils peuvent se donner de la réalité. […] De ce point de vue, toutes les définitions de la réalité ne se valent pas — une inégale valeur qui, cependant, ne doit pas être réifiée, ou préjugée a priori, par le chercheur, mais au contraire comprise comme le résultat d’épreuves, restant donc, à ce titre vulnérable à une nouvelle remise à l’épreuve. Pour le dire autrement, il est des réalités qui se révèlent plus « réelles » que d’autres au sens où elles résistent mieux aux épreuves de tous ordres auxquelles on les soumet. (Barthe et al., 2013 : 199)

Mais quelles sont ces ordres qui permettent d’éprouver nos définitions et de hiérarchiser convenablement nos croyances? Les deux (seuls) exemples choisis par les pragmatistes pour répondre à cette question sont signifiants : il s’agit d’une part des expériences de stérilisation réalisées par Pasteur et d’autre part de l’évidente (pour ne pas dire l’éblouissante) conclusion de la controverse galiléenne. On apprend ainsi que, d’une part « Pasteur franchit avec succès des épreuves — par exemple lorsque les stérilisations auxquelles il procède se révèlent efficaces », et que d’autre part « le dispositif de preuves des géocentristes ne pouvait pas résister (de fait et non de droit) aux épreuves de la réalité » (Barthe et al., 2013 : 199). Mais que veut dire ce « de fait et non de droit »? Les faits ne sont-ils pas des croyances à qui nous avons donné le droit de se présenter comme tels? Associée à cette expression, la conclusion héliocentrique semble inévitable… Il n’est pourtant pas difficile d’imaginer un monde géocentrique où les habitants auraient préféré se débarrasser de « leur dispositif de preuves défectueux » plutôt que de leur croyance par ailleurs valable. Les pragmatistes voulant démontrer la non-équivalence des définitions du monde ont ici choisi des illustrations et des formulations privilégiant l’idée d’une confrontation au réel (ce mot est d’ailleurs distingué de celui de réalité et il a une connotation tout à fait positive) plutôt que la confrontation à d’autres représentations[19].

C’est peut-être encore Cyril Lemieux qui formule le mieux ce que constitue une épreuve et l’épistémologie que cette notion engage. Il écrit ainsi à propos de la théorie de Durkheim qu’il aura précédemment citée :

cette théorie pointe aussi vers les notions d’expérience et de contrôle par l’expérience, c’est-à-dire vers l’idée que la matérialité du monde a le pouvoir de troubler notre sens de la réalité et de nous faire douter. Ainsi des représentations collectives qui seraient trop peu adéquates à ce que Durkheim appelle la “nature des choses” courraient-elles le risque d’être régulièrement invalidées par l’expérience et de poser des problèmes pratiques persistants. (Lemieux, 2012 : 178)

Il existe donc bien quelque chose « que Durkheim appelle “la nature des choses” », une expression que, par ailleurs, Cyril Lemieux reprend sans la critiquer[20] — bien que son constructivisme le pousse à la placer entre guillemets. Il la confirme même lorsque, prenant l’exemple de la maladie (à force, on en viendrait presque à se demander si les épreuves n’auraient pas toujours un aspect physico-chimico-biologique), il déclare :

En faisant fond sur la notion d’épreuve et en convergeant, par conséquent, vers l’idée durkheimienne d’un contrôle par l’expérience, la perspective ouverte par la sociologie pragmatique conduit à envisager les choses quelque peu différemment. Pour commencer, elle incite à admettre que la maladie, et plus généralement les transformations du corps, constituent un point d’extériorité au social. Certes, cette extériorité est saisie par les humains à travers un discours et des représentations, mais elle constitue bel et bien, néanmoins, une extériorité vis-à-vis d’eux, irréductible au discours et aux représentations qu’ils en donnent.  (Lemieux, 2012 : 180)

Nous voilà à nouveau confrontés à l’expression[21] réaliste argumentant l’idée qu’il devrait exister quelque part (ou plutôt un peu partout) quelque chose d’extérieur aux humains, c’est-à-dire quelque chose d’autre que des représentations. Nous avons toujours autant de mal à nous représenter cela, et ce toujours pour la raison — idéologique — que ce point de vue, en faisant exister quelque chose qui nous dépasse, réduit notre capacité à construire le monde et notre responsabilité dans cette construction.

Après cette petite péripétie, cet éprouvant détour par ces choix pragmatiques de dénomination, nous voici donc revenus à l’affirmation de notre désaccord quant à la radicalité sociologique exposée par les pragmatistes voulant prendre au sérieux et suivre les acteurs. Mais quelle est cette radicalité sociologique? Quelle est cette pratique qui va jusqu’au bout des principes de la discipline sociologique? Alors que le champ lexical de la sociologie critique — que nous avons rangée dans celle que nous avons nommée photographique — était saturé de termes relatifs aux relations de pouvoir, à la domination, aux luttes compétitives et aux intérêts dissimulés ou inconscients, celui du mode d’emploi de la sociologie pragmatique pourrait être certifié conforme avec son nom tant il insiste sur l’observation, la description, l’analyse, l’enquête, ainsi que sur l’action et les situations pratiques. On pourrait ainsi extraire quelques morceaux du mode d’emploi à titre d’illustration[22] :

la sociologie pragmatique s’attache à saisir les phénomènes dans leur observabilité concrète […];  l’enjeu est donc d’observer au plus près comment les individus produisent collectivement leurs intérêts […]; en invitant à une analyse systématique des fondements pratiques […]; le sociologue pragmatiste s’attachera à examiner comment les auteurs s’y emploient […]; ces raisons sont rendues descriptibles dans les cours d’actions et possèdent à ce titre une forme de matérialité et d’observabilité […]; pour être correctement décrites, les asymétries ne doivent pas être préjugées […]; ces épreuves constituent sans nul doute la première chose que le chercheur, en la matière, doit se donner pour tâche de décrire et d’analyser […]; la sociologie pragmatique exige un niveau de description des situations suffisamment fin et précis […]; elle est à la recherche d’un niveau de descriptions de ces phénomènes dans lequel ils puissent être vus et analysés en tant qu’accomplissements pratiques (Barthe et al., 2013 : 180-195).

Ces fragments de texte ne permettent certes pas de comprendre leur pratique, mais ils nous renseignent sur leur style, leur manière de faire et en particulier — puisqu’ils produisent des discours — leur manière de dire. Et justement, pour eux, « la notion de style importe » (ibid. : 177), mais cette déclaration est immédiatement suivie d’une précision qui nous sera bien utile : « Il est inutile de préciser qu’elle renvoie ici à un style d’enquête, de raisonnement et de restitution — autrement dit à un style de pratique. » Nous entendons ici qu’il s’agit d’une manière de mener sa recherche (ou son enquête), donc d’une conception du style qui se rapprocherait davantage de la méthode que de l’esthétique, c’est-à-dire du travail visant à mettre en relation le fond et la forme. Les pragmatismes veulent considérer les discours comme des actions puisque, sur ce point, ils affirment : « l’objet est de considérer que ce qu’ils [les acteurs] disent doit faire pleinement partie de la description de ce qu’ils font — leurs pratiques discursives étant dotées d’une forme d’efficacité » (ibid. : 187) — mais ils les considèrent apparemment davantage pour ce que ces discours font « dans le fond » que pour ce qu’ils donnent à voir et à comprendre formellement, selon une pratique des plus normales et inintelligentes visant à dissocier le fond de la forme, à désintégrer la synthèse que constitue une formulation.

Le pragmatisme de ces sociologues les conduit donc à employer des termes laissant entendre que leur pratique est fondée sur des descriptions et des analyses plus radicales d’un point de vue sociologique parce que plus proches de ce qu’il se passe vraiment, dans le concret, dans le réel du social et non dans les représentations qu’on s’en fait, des enquêtes plus radicales d’un point de vue scientifique parce que plus exhaustives, parce que moins partielles et donc moins partiales. On peut ainsi lire, dans un chapitre du livre Épistémologie de la sociologie consacré au principe de symétrie (nous y reviendrons dans la scène suivante), que la sociologie de la traduction[23] : « donnerait de l’activité scientifique un “compte rendu plus réaliste”, selon une formule récurrente sous la plume de ses promoteurs » (Claisse et Balancier, 2008 : 146); une prétention au réalisme qui, disons-le, est partagée par tous ceux qui veulent dire quelque chose du monde. Souvenons-nous de Pierre Bourdieu (2001 : 91) déclarant : « cette vision idéaliste […] est contredite par les faits : ce que l’on observe » — et là, comme souvent chez Bourdieu, ce sont des luttes de pouvoir que l’on observe. Mais comment penser autrement? Comment s’imaginer qu’un scientifique n’ait pas la volonté de dire quelque chose de réaliste et même de plus réaliste, de plus proche de ce qu’il regarde et interprète du monde, autrement dit de ce dont il fait l’expérience?

En revanche, donner à voir que ce qui fait le réalisme d’une étude scientifique, ce qui fait qu’elle est plus valable ou même juste différente des autres argumentations, celles des acteurs par exemple, c’est son exhaustivité[24] ou encore son impartialité (en prenant le parti d’un principe de symétrie) ou sa neutralité (en s’engageant en faveur de la neutralité axiologique), revient à confirmer le réelisme scientifique. Nous pensons que des études sont scientifiques d’abord parce qu’elles s’affirment comme telles (pour faire science, il faut vouloir faire science et tout le monde n’en a pas la prétention), ensuite parce qu’elles y travaillent : elles sont le résultat du laborieux travail consistant à construire et formuler ses points de vue et à les soumettre à la critique collective en vue de produire de nouvelles connaissances, ce qui implique de trouver des lieux et des moments (le laboratoire, le colloque ou encore — comme ici — la revue) pour le faire, et tout le monde ne participe pas à cela. Voilà ce qui fait la particularité du travail scientifique : la volonté de faire science et le fait de s’y employer.

Alors que nous voyons, dans l’esthétique pragmatique et dans la notion d’épreuve, une certaine forme de réelisme, nous voudrions rappeler que les sociologues pragmatistes sont loin de le revendiquer. Au contraire, ils se déclarent plus volontiers constructivistes ainsi que nous l’indique le titre de l’article de Cyril Lemieux « Peut-on ne pas être constructiviste? ». Dans cet article, il pose justement le problème de la « déréalisation » qu’il voit à l’œuvre chez certains constructivistes. Il le formule ainsi :

Il peut être tentant pour lui [le sociologue constructiviste] d’imaginer, ou de laisser croire, non seulement que l’avènement de nouvelles catégories est une condition nécessaire et suffisante pour qu’ait lieu une construction différente de la réalité, mais encore qu’un tel avènement est toujours à la portée des acteurs, pour peu qu’ils le veulent ou le décident. […] Lorsqu’un tel spontanéisme et un tel volontarisme viennent colorer la posture constructiviste, celle-ci ne peut qu’échouer à rendre compte de ce qui, dans le processus de construction d’une réalité nouvelle, dépasse la volonté et la conscience individuelles des acteurs. (Lemieux, 2012 : 181)

La réponse qu’il nous propose ensuite consiste « à se doter des outils méthodologiques et conceptuels qui lui permettent d’appréhender la réalité non comme une idéologie ou une croyance partagée, mais comme un processus pratique en cours, auquel les individus participent par leurs actions » (Lemieux, 2012 : 182). Au su de cette définition, Cyril Lemieux nous reprocherait sans doute la déréalisation qu’engage notre constructivisme. Dans cette discussion imaginaire, nous lui répondrions qu’en déclarant de telles choses, il contribue d’une part à déréaliser notre point de vue — qui ne considère la réalité que comme une histoire de représentations (ou de croyances partagées) sans contradiction avec l’idée qu’il s’agit d’« un processus pratique en cours » ou (selon une expression moins procédurale qui serait plus à notre goût) comme quelque chose qui prend forme et évolue, autrement dit qui se transforme (c’est une histoire) — c’est-à-dire à déréaliser notre expérience singulière du monde, et d’autre part à confirmer l’idée selon laquelle on peut disqualifier un point de vue simplement pour son manque de réalisme — une accusation difficilement soutenable pour un constructiviste lorsqu’elle est avancée avant la discussion scientifique visant justement à définir collectivement cette réalité.

Mais quels sont « les outils méthodologiques et conceptuels qui lui permettent d’appréhender la réalité […] comme un processus pratique en cours, auquel les individus participent par leurs actions » (ibid. : 182)?

Acte 2, scène 2 : Notre monstrueux point de vue sur le principe de symétrie

Les sociologues pragmatistes veulent faire participer les acteurs, non au travail scientifique que constitue l’enquête et sa publication, mais à la critique constructive du monde. Ils veulent montrer que le travail de la critique est toujours déjà à l’œuvre chez les acteurs. Nous comprenons cette intention comme la volonté de responsabiliser les acteurs, au sens littéral de ceux qui réalisent l’action — y compris dans les situations qui leur sont défavorables — afin de rendre possible (ou plus possible encore) un changement de l’ordre établi. On peut ainsi lire dans le mode d’emploi : « considérant que les situations où s’exerce une domination ne sont, le plus souvent, pas totalement fermées, cette sociologie met un accent particulier sur ce que chacun des deux pôles de la relation joue, dans l’évolution du rapport qui les lie, une part active »; « aucun pouvoir ne peut s’exercer unilatéralement, puisque son exercice implique nécessairement l’action en retour de celui qui obéit ou, le cas échéant, résiste ». (Barthe et al., 2013 : 194). Si tel n’était pas le cas, ceux qu’il faudrait appeler les dominés, spectateurs passifs de leur condition sociale, seraient condamnés à attendre un changement, produit du hasard ou du bon vouloir des dominants. Sur ce point, nous sommes d’accords : voir les autres comme responsables, c’est certes exiger d’eux d’avoir à donner les raisons motivant leurs décisions, mais c’est surtout leur permettre une très grande liberté.

Les acteurs sont responsables de la construction sociale, voilà pourquoi il faut les suivre au plus près. Ce sont eux qui, au fil des situations, par leurs actions et les raisons qu’ils leurs donnent, permettent aux pragmatistes (ceux qui sont, rappelons-le, davantage attachés à l’observation des faits qu’à la théorie) de réaliser leurs enquêtes visant à définir le monde social. Et puisque le social est à définir par l’enquête, le pragmatiste n’a pas à préjuger de l’organisation de celui-ci. On peut alors lire dans le mode d’emploi pragmatique que « dans ce travail d’enquête, il importe de suivre l’ensemble des “camps” ou, du moins, de ne pas prêter à l’un, a priori, des compétences que l’autre n’aurait pas (principe de symétrie) » (Barthe et al., 2013 : 201); que « l’approche pragmatique suppose que le sociologue, pour étudier un conflit ou une controverse, suspende les connaissances dont il dispose concernant la répartition initiale des rôles » (ibid. : 193) ou encore que « les asymétries du monde social se rendent d’autant mieux descriptibles lorsqu’elles sont observées depuis une épistémologie de la symétrie. Cela ne signifie pas que les sociologues des épreuves s’imaginent que le monde social est, par défaut, symétrique, mais simplement qu’ils considèrent que pour être correctement décrites, les asymétries ne doivent pas être préjugées, de même que la possibilité de leur réversibilité, même dans les cas où celle-ci apparaît le moins probable, ne doit pas être écartée a priori » (ibid. : 194). Les pragmatistes veulent décrire les phénomènes sociaux sans a priori, sans préjugés, en utilisant pour tous la même mesure, d’où le qualificatif choisi pour ce principe méthodologique : la symétrie. Depuis sa formulation par David Bloor dans les années 70, le principe de symétrie a connu de nombreuses réappropriations et même une généralisation dans le cadre de la sociologie de la traduction. Dans tous les cas, il s’agit de considérer de façon équivalente des choses qui sont habituellement considérées de façon différente. On apprend ainsi dans le chapitre du livre Épistémologie de la sociologie dédié au principe en question que : « De mécanisme causal, le principe de symétrie devient en effet chez Callon et Latour un simple principe narratif : là où Bloor enjoignait d’expliquer des phénomènes “par la même série de causes”, ils recommandent d’en “rendre compte dans les mêmes termes”, ce qui ne revient pas du tout au même. » (Claisse et Balancier, 2008 : 146-147)

Effectivement, la formulation est importante, les deux propositions ne sont donc pas équivalentes. Prenant pour objet la recherche scientifique, David Bloor veut étudier les causes, et plus particulièrement (n’oublions pas qu’il est sociologue) les causes sociales qui pourraient expliquer la construction des connaissances, et ce avec la prétention — que nous savons maintenant être une habitude scientifique — d’être plus proche de ce qui se fait réellement, plus empirique ainsi que nous l’indique le nom qu’il aura choisi pour sa pratique : le « programme empirique du relativisme ». En voulant démontrer la construction sociale des connaissances scientifiques à la manière de la science normale, c’est-à-dire empiriquement, en utilisant le registre de l’explication, de l’analyse et du mécanisme causal, il a d’après nous, et certainement malgré lui, contribué à naturaliser le social. Mais ce que les sociologues reprocheront à David Bloor, c’est son relativisme. « En termes simples, on pourrait résumer le problème ainsi : si les faits sont toujours “socialement construits”, qui, alors, construit le social? » (Claisse et Balancier, 2008 : 145)

La science normale, en quête de fondements universels, est mal à l’aise avec le relativisme. La position relativiste, c’est-à-dire la croyance selon laquelle la valeur des connaissances n’est pas universelle, mais contextuelle, lorsqu’elle est associée à une conception normale de la recherche scientifique — que nous avons nommée réeliste — conduit presque inévitablement les chercheurs à démontrer l’évidente contradiction qu’on ne peut absolument pas choisir absolument. On pourrait par exemple évoquer les travaux de Nelson Goodman nous exposant — avec le style analytique et l’intérêt pour les sciences cognitives qui le caractérisent[25] — les manières de faire des mondes sans affirmer sa volonté d’en construire un en particulier. À vouloir dire des choses qui valent universellement, c’est-à-dire avec lesquelles tout le monde sera d’accord, on finit par ne rien dire. La réponse singulière que nous apportons au relativisme scientifique est — à nos yeux tout du moins — complexe. Elle consiste d’abord à ne pas dissocier les valeurs scientifiques des autres types de valeurs (esthétiques, morales, politiques, idéologiques… les qualificatifs possibles sont nombreux), puis à travailler à la construction d’un système de valeurs cohérent qu’il s’agira finalement d’exposer à la critique collective par le biais de ses publications (entendons par là tout ce qui s’expose à un public). Le relativisme ne nous paraît pas problématique s’il est accompagné d’un choix affirmé, au contraire même puisque, contrairement à l’universalisme, il permet d’insister sur notre capacité à modifier, changer de points de vue en fonction de nos intérêts.

Mais la réponse apportée par la sociologie pragmatique est bien différente. Souvenons-nous que cette dernière s’est avant tout constituée contre une sociologie critique, contre « la prétention injustifiée des sociologues (plus généralement, des intellectuels) à s’imaginer le monopole de la critique légitime sur le monde social » (Barthe et al., 2013 : 202). Ainsi, plutôt que de répondre à l’aboulie du relativiste scientifique normal ne sachant plus choisir entre le relatif et l’universel par l’affirmation du point de vue singulier soumis à l’altération de tous ceux qui voudront bien le prendre en considération, les pragmatiques ont choisi de suivre les acteurs. Les suivre dans leurs faits et gestes, les suivre dans leurs raisonnements, les suivre dans leurs jugements… les suivre partout où ils voudront les emmener pour comprendre comment, eux, se positionnent. Ainsi, dans l’avant-dernier point du mode d’emploi pragmatique intitulé « Comment la sociologie pragmatique échappe au relativisme », on peut lire :

L’enjeu, ici, est de « suivre les acteurs » jusqu’au bout, et en particulier jusqu’au moment où ils se montrent, eux, résolument anti-relativistes et s’autorisent à produire des jugements de valeur et à hiérarchiser les conduites. Or ces moments de réflexivité morale obéissent à des règles partagées et renvoient à des attentes (plus ou moins) communes : c’est ce qui fait que les jugements qui y sont produits ne sont pas totalement subjectifs ou arbitraires. (Barthe et al., 2013 : 198)

Les pragmatistes veulent se dérober au relativisme sans pour autant voler la vedette à leurs acteurs : ils choisiront dès lors de se positionner par l’intermédiaire de leurs acteurs. Ainsi, face aux déclarations omniscientes d’une sociologie critique qui sait tout mieux que tout le monde, les pragmatistes se veulent être les médiateurs des logiques — parfois contradictoires, parfois contrariées par des dispositifs dont il faut également rendre compte — qu’il s’agit de déployer afin que, une fois mises à plat, chacun puisse en constater les limites. Cette analyse descriptive doit ainsi permettre « d’aider les acteurs à déployer par eux-même la critique dont ils sont porteurs » (Barthe et al., 2013 : 202). Les sociologues pragmatiques, tels des maïeuticiens[26] de la critique, ont choisi comme principe méthodologique de ne savoir qu’une chose, c’est qu’ils ne savent rien à propos du monde social; seuls les acteurs le savent, seuls les acteurs l’incarnent et il faut leur en faire accoucher et actualiser le registre. Dans un paragraphe intitulé « Fécondité du modèle », Frédéric Claisse et Pascal Balancier — les deux auteurs du chapitre au sujet du principe de symétrie précédemment mentionné — écrivent :

La sociologie de la traduction s’oblige en effet à renoncer à produire une interprétation qui soit plus forte que celle des acteurs qu’elle observe […]. Tout au plus impose-t-elle que le « répertoire » (le langage de description) soit différent de celui des acteurs. […] Que les acteurs se prêtent mutuellement des intérêts et des motivations (éventuellement cachés) ne fait aucun doute, mais il s’agit bien du privilège exclusif des acteurs : l’attribution d’intérêts est avant tout une activité critique ordinaire que le sociologue doit écrire, non alimenter. [Les auteurs ajoutent dans une note de bas de page :] On reconnaît là un leitmotiv de toute la sociologie dite « pragmatique » qui se développe actuellement autour des travaux de chercheurs de seconde génération comme Dodier, Chateauraynaud ou Heinich qui tentent de systématiser en un programme de recherches cohérent les principes de méthodes à l’œuvre chez Boltanski, Callon ou Latour. (Claisse et Balancier, 2008 : 152-153)

L’on comprend mieux le glissement sémantique proposé par Luc Boltanski (2009) dans son livre De la critique. Précis de la sociologie de l’émancipation  qui, en transformant la sociologie critique en sociologie de la critique, nous confirme son projet avant tout descriptif. Les sociologues pragmatiques ne sont pas évaluateurs, ils étudient les jugements de valeurs, et c’est seulement ainsi, en se faisant les greffiers du social, autrement dit par la traduction des discours critiques que les acteurs tiennent, que se joue leur engagement : « Ainsi est-ce finalement en acte, à travers sa façon même de mener l’enquête sociologique (suivi des acteurs, principe de symétrie, etc.) que le sociologue pragmatique démontre une préférence pour la relance de la critique et pour la remise des certitudes à l’épreuve de leur vérification collective » (ibid. : 200).

Le sociologue pragmatique mène l’enquête; il est, d’une certaine façon, responsable de l’affaire au sens où il est en charge de sa conduite, mais pas de son contenu. En choisissant d’endosser le rôle de l’enquêteur — et pas du scénariste ou du dramaturge — il prend le risque de tomber sur des affaires de routine, ou pire encore des affaires sordides (où l’on n’observe que des pratiques et des discours naturalisants par exemple). Comment notre enquêteur peut-il se sortir de cela? Un dramaturge, lui, pourrait faire intervenir un autre personnage, ajouter un nouvel objet, modifier certains dialogues, changer l’une ou l’autre des péripéties, autrement dit réaliser tous les arrangements nécessaires pour construire la morale de cette histoire — autant d’artifices et de manipulations que la méthodologie de l’enquêteur pragmatique ne permet pas. De plus, alors que l’enquêteur est restreint à la rédaction de rapports d’enquête, le dramaturge lui est libre de raconter toutes les histoires qu’il veut — à la condition, bien entendu, que celles-ci soient « inspirées de faits réels », ou plutôt (pour utiliser notre terminologie et non celle médiatique et réeliste) inspirées de faits réalisés[27]. Ainsi, quand il n’y a pas d’affaire en cours (ou d’affaire classée qu’il s’agirait de ré-ouvrir), l’enquêteur n’a plus rien à dire. Une faiblesse que Frédéric Claisse et Pascal Balancier semblent également avoir remarqué :

Intarissable dès qu’une controverse surgit, la sociologie de la traduction peut être désespérément mutique pour les situations (en apparence) stabilisées, où les entités se maintiennent en état. […] de même que la grammaire de la justification ne peut se déployer là où les personnes vivent des situations « ajustées », non critiques, le répertoire de la traduction est impuissant à décrire quoi que ce soit là où aucune entité n’a été engagée dans l’épreuve — et pour cause, puisque seule l’activité critique des acteurs permet d’amorcer et d’alimenter le travail du sociologue. (Claisse et Balancier, 2008 : 153)

Contre l’asymétrie d’un regard photographique, observant le réel d’un œil à travers l’étroite lucarne que constitue son objectif, les pragmatistes veulent de la symétrie. Ils veulent voir avec leurs deux yeux. Ils veulent ainsi pouvoir saisir le relief et les points de vue contrastés du monde qu’ils explorent. Les terrains qu’ils ont à parcourir sont inégaux : les habitants y sont différemment positionnés et leurs possibilités s’en voient parfois limitées. Mais les pragmatistes, sans carte ni adresses, mais équipés de leur véhicule tout-terrain, se sont engagés à suivre ces habitants jusqu’au bout, jusque chez eux pour leur permettre de peut-être s’emmener ailleurs, sur des terrains égalisés plus favorables aux constructions harmonieuses. Quand les sociologues pragmatistes se limitent au rôle de véhicules, tels de petits utilitaires occupés à cartographier le monde social tout en se rêvant transports en commun, nous voulons jouer dans nos recherches un rôle, et même des rôles différents, afin de participer davantage à la construction de ce monde commun. Nous voulons d’abord être arpenteurs, c’est-à-dire que nos déplacements n’ont pas pour but la description cartographique, mais l’évaluation par la mesure. Notre mesure, l’arpent (un terme issu du gaulois are-penno « extrémité, bout »), n’est pas celle du juste milieu symétrique. Défini comme « une mesure de longueur valant 191,8 pieds » ou encore comme « une mesure de surface, divisée en 100 perches ou 30 toises carrées et variant selon les localités », l’arpent est une unité singulière et facétieuse qui se permet beaucoup de choses, y compris de toiser du regard ce qu’elle n’apprécie pas. Nous ne sommes pas partisans de l’idée politique selon laquelle il faut de tout pour faire un monde ou du principe méthodologique selon lequel il faut tout suivre pour faire une bonne étude. L’intelligence nécessite de cueillir, de choisir ce qu’il est intéressant (ou non) de raconter afin de donner à comprendre son propos, ce qu’il est pertinent (ou non) de sélectionner pour réaliser des constructions politiques au goût du collectif choisissant de faire société. Puisque notre goût est à l’artificialité et à la manifestation ostentatoire, notre point de vue n’est ni symétrique, ni bien sûr asymétrique, il est monstrueux. Ce qui est monstrueux (du latin monstruosus « bizarre, extraordinaire, prodigieux », dérivé de monere « faire penser, attirer l’attention sur »), c’est d’abord ce dont la conformation est contre nature, ou encore ce qui s’écarte des normes habituelles, ce qui est contraire à l’ordre naturel des choses. Une chose monstrueuse, c’est aussi ce qui est excessif par sa taille, ses dimensions, son intensité, sa valeur. Voilà pourquoi, face au désengagement lucide du sociologue photographe et à l’engagement modeste du sociologue médiateur, nous voulons être démesurément engagés, c’est-à-dire que nous voulons faire la démonstration de notre idéologie — ce qui semble monstrueux aux yeux de la science normale — quitte à juger avec intransigeance l’idéologie des autres. Bien sûr, nous attendons de ces autres qu’ils en fassent de même. Nous essayons, en donnant à voir des points de vue engagés et argumentés, de provoquer en retour des prises de position et des argumentations afin d’amorcer le travail dialogique. Peu soucieux de notre intégrité (au sens naturalisant et conservateur), nous souhaitons que ces confrontations, que ces altercations transforment chacun des participants afin que, en altérant chacun nos façons de penser, nous puissions en construire une nouvelle ensemble, une qui sera partagée et toujours (au moins un peu) différente des précédentes (pour ne pas dire originelles tant l’origine est difficile à situer). Dès lors, en plus d’être arpenteurs, nous voulons être les constructeurs du monde que, par ailleurs, nous habitons aussi. Nous voulons ainsi, par nos études scientifiques, travailler à réaliser des constructions collectives qui soient moins harmonieuses que monstrueuses.

Acte 2, scène 3 : Notre étrange interprétation de la neutralité axiologique

En 2002, la sociologue de l’art Nathalie Heinich — dont la recherche est régulièrement présentée comme pragmatique — publie un article intitulé « Pour une neutralité engagée » qui fera débat. En tant que formulation monstrueuse (parce que défendant une chose tout en la qualifiant de ce qui constitue, normalement, son contraire), la proposition épistémologique de Nathalie Heinich a suscité notre intérêt. Dans cet article au style très analytique (un jugement qui ne devrait pas lui déplaire puisqu’elle l’utilise régulièrement pour qualifier sa pratique), la sociologue commence par opérer quelques distinctions afin de clarifier son langage. Elle distingue ainsi trois postures habituellement regroupées sous le terme — trop confus et pas assez descriptif selon elle — d’intellectuel : le chercheur, l’expert et le penseur. Elle leur assigne à chacun un rôle et un mode d’expression :

De mon point de vue, seul le registre descriptif — ou, à un stade plus sophistiqué, analytico-descriptif — est spécifiquement celui du chercheur, alors que les registres prescriptif et évaluatif relèvent d’une normativité qui est du ressort soit de l’expert, soit du penseur, selon le type et le degré de spécialisation de la compétence. Voilà qui permet de donner un fondement un peu plus précis à l’impératif weberien de « suspension du jugement de valeur » : il s’agit simplement que le chercheur, lorsqu’il intervient en tant que tel, s’interdisent les registres évaluatif et prescriptif, en s’en tenant au registre analytico-descriptif. (Heinich, 2002 : 119)

L’impératif weberien auquel se réfère ici Nathalie Heinich est connu en France sous le nom de neutralité axiologique. L’axiologie[28], terme formé à partir grec axios « valeur, qualité », signifie littéralement « le discours sur les valeurs ». La neutralité axiologique devrait donc consister en une absence de parti pris quant aux valeurs. Étant donné que les valeurs permettent l’évaluation, autrement dit la qualification et la disqualification, et que le travail scientifique nécessite ce genre de jugements ne serait-ce que pour définir ses objets, ses méthodes et son projet, il semble inévitable pour ceux qui auront disqualifié la prise de position axiologique de distinguer plus précisément les valeurs dont ils parlent. C’est ce que fait Nathalie Heinich en distinguant les évaluations épistémiques, c’est-à-dire celles portant sur les moyens de la recherche, et les évaluations portant sur les objets de la recherche qui sont, d’après elle, le propre des acteurs. Elle déclare ainsi :

Autant les débats sont nécessaires entre chercheurs concernant la qualité des outils scientifiques, autant ces mêmes chercheurs n’ont pas à débattre des valeurs propres aux acteurs qu’ils étudient — du moins tant qu’ils restent en position de chercheur. […] Un chercheur qui s’autoriserait de sa science pour trancher entre des valeurs dans l’arène morale ou politique commettrait un abus de pouvoir; et un acteur qui s’autoriserait de ses opinions pour intervenir dans un débat sur la qualité des outils de recherche commettrait un abus d’incompétence — ou, en termes plus fleuris, une connerie. (Heinich, 2002 : 120)

Voilà donc une des raisons pour lesquelles Nathalie Heinich s’impose une neutralité axiologique : elle ne veut pas que le chercheur utilise le pouvoir de vérité que lui confère son statut pour imposer ses idées morales ou politiques — son idéologie particulière donc. La vérité scientifiquement construite par les chercheurs doit servir le débat politique, mais pas leur permettre d’y imposer frauduleusement leur conclusion. Cette dichotomie entre vérité scientifique d’une part et opinions morales d’autre part est tout à fait discutable, ce que nous allons essayer de démontrer ici à l’aide d’arguments scientifiques, donc moraux. Sans doute que cette déclaration découragerait Nathalie Heinich si (par chance pour nous) elle venait à lire ces lignes, mais dans la mesure où elle nous a permis la discussion au niveau épistémique, c’est-à-dire au niveau des valeurs de la recherche, elle nous doit bien la prise en considération de cette redéfinition du scientifique — qu’elle peut certes désapprouver, mais pas disqualifier a priori... Nous y reviendrons bientôt.

Reconnaissons d’abord un atout dans l’épistémologie de Nathalie Heinich : elle est d’une volonté remarquable. Alors que certains pourraient être tentés d’annihiler son argumentation en affirmant que la neutralité n’est qu’un leurre, qu’elle n’est qu’une illusion trompant encore certains positivistes[29] et que, toujours, des valeurs non-épistémiques orientent la recherche et se matérialisent dans les travaux scientifiques, Nathalie Heinich (2002 : 121) répond que son exigence de neutralité n’est pas un fait, mais est un choix, autrement dit une valeur épistémique, « un jugement d’adéquation entre un objectif et sa réalisation », et qu’à ce titre — malgré les difficultés qu’elle rencontre et les contraintes que cela imposent — elle y travaille. Elle nous enjoint ainsi à ne pas confondre « une difficulté relative avec une impossibilité absolue : que tout programme rencontre des obstacles à sa totale réalisation n’interdit pas d’en faire, encore une fois, une visée, en cherchant à l’accomplir dans la mesure du possible, c’est-à-dire dans la mesure de la capacité de chacun à surmonter ces obstacles » (ibid. : 121). Sur ce point, nous sommes parfaitement d’accord ainsi qu’en démontre notre déclaration d’intentions formulée dès les premières lignes de ce texte : « nous souhaitons proposer une réponse à chacune de ces interrogations [La neutralité est-elle un leurre? une fiction? un artifice?] avec la volonté d’argumenter en faveur du parti pris — autrement dit en donnant à comprendre l’intérêt et l’intelligence d’une prise de position déclarée comme telle — davantage qu’avec celle de démontrer l’impossibilité d’une recherche neutre. » Nathalie Heinich insiste : sachant le décalage qu’il existe parfois entre les intentions d’un auteur et les effets de son discours, elle nous enjoint à juger l’un en fonction de l’autre et surtout, en tant que chercheur, à tenir compte des effets de sa recherche en particulier sur les acteurs. C’est d’ailleurs ici que se situe son engagement.

Elle écrit ainsi : « Mais en quoi cette neutralité est-elle “engagée”? Ma réponse tient à une phase de la recherche à laquelle, me semble-t-il, les chercheurs ne sont pas assez attentifs : celle qui suit la fin du travail. Celui-ci en effet ne devrait pas s’arrêter à la remise d’un rapport d’enquête, à la publication d’un article ou d’un livre : il devrait inclure l’effet de cette recherche sur les acteurs concernés. » (Heinich, 2002 : 124). Elle nous incite à tenir compte de ce qu’elle appelle « l’épreuve de pertinence » qui correspond au moment où les acteurs s’emparent et se servent du discours d’un chercheur, ce qui n’arrive pas toujours. Dans ce dernier cas, il s’agit d’un échec : « dans le pire des cas, les effets du travail sont nuls, et cette étape-là de la recherche est non advenue » (ibid. : 125), et cela n’est (d’après elle) pas forcément dû à un manque de pertinence… du coup, il aurait peut-être fallu choisir un autre nom pour cette épreuve. Contrairement à son impératif de neutralité, l’engagement proposé par Nathalie Heinich nous surprend un peu par son manque d’exigence. En effet, à partir du moment où un chercheur rend publique sa recherche (par la publication écrite justement ou par l’exposition orale), il lui est difficile de ne pas être engagé. Ainsi, que le chercheur le veuille ou non, son travail subit toujours une épreuve de pertinence : il sera peut-être cité par d’autres, ou peut-être pas. Bien sûr, la publication scientifique est plus souvent destinée aux autres spécialistes scientifiques qu’aux acteurs dont il est parfois question. On pourrait donc interpréter l’engagement défini par Nathalie Heinich (en étant très compréhensifs car ce n’est pas ce qu’elle écrit dans son article) comme le travail visant à soumettre les résultats de sa recherche à un public plus large. Mais ce travail de mise à disposition du public directement visé par l’étude ne va pas plus loin : il n’y a pas de discussion (au sens de débat argumenté) avec les acteurs, tout au mieux une observation. Nathalie Heinich nous confirme cela en prenant l’exemple de ses études de controverses au sujet de l’art contemporain :

Dans mon cas, j’ai eu la surprise de voir revenir quatre interprétations de mon travail : certains partisans de l’art contemporain l’ont interprété comme une façon de l’attaquer en faisant de la publicité aux rejets, d’autres comme une façon de le défendre en montrant l’imbécillité de ces rejets; et des opposants à l’art contemporain ont interprété ce même travail comme une façon d’en montrer l’inanité, tandis que d’autres y voyaient une défense déguisée de l’art contemporain… Dans cette pluralité d’interprétations, j’ai vu, moi, le signe que j’avais respecté ma règle de neutralité, permettant toutes sortes de projections normatives. Mais j’ai surtout été frappée par l’incrédulité, voire l’indignation de mes interlocuteurs lorsque j’affirmais cette règle de neutralité… (Heinich, 2002 : 125)

Ce que nous raconte Nathalie Heinich est très intéressant et ce pour au moins deux raisons : d’abord parce que son travail a été interprété à peu près de toutes les façons, mais surtout parce qu’il a été compris n’importe comment.

Pourquoi n’importe comment? Parce qu’alors que Nathalie Heinich s’astreint à la neutralité axiologique, donc à ne pas déclarer ses valeurs ou ses jugements au sujet de ce qu’elle étudie, tout le monde semble y avoir vu un plaidoyer, autrement dit un parti pris dans l’affaire. C’est un peu comme si elle avait raté son épreuve de pertinence méthodologique. Comment se fait-il que cela ne lui pose pas problème, que cela ne remette pas en cause sa façon de faire? Si Nathalie Heinich est si convaincue par la meilleure capacité de compréhension qu’offre une posture neutre, pourquoi n’essaye-t-elle pas d’en faire la démonstration aux acteurs à qui elle s’adresse (c’est le sens de son engagement) en se souciant davantage de la réussite de cette démonstration? Peut-être parce que, finalement, Nathalie Heinich ne veut pas discuter avec les acteurs; parce que — selon un partage très habituel[30] — elle veut considérer que ceux-ci font partie d’un autre monde, qu’ils jouent à un autre jeu apparemment bien moins sérieux que le sien, à savoir la production du savoir. Elle déclare ainsi à propos du personnage de sociologue : « son rôle est avant tout, à mes yeux, de produire du savoir, et c’est essentiellement pour cela que la neutralité est indispensable, car on ne peut à la fois défendre une position avec les acteurs et comprendre le principe des positions qui les divisent — autrement dit être en même temps dans le jeu et hors du jeu » (Heinich, 2004 : 156). Nous étions tellement enthousiastes à l’idée que Nathalie Heinich ne voulait pas confondre une réalité effective avec une visée normative que c’est en reprenant cette idée que nous lui répondrons : quand bien même cela viendrait défier les règles de la logique normale, on peut essayer d’être en même temps dans le jeu et hors du jeu. Tout dépend du jeu, mais surtout du joueur… On peut par exemple jouer à un jeu qui nécessite une répartition des rôles et donc de jouer un jeu particulier à l’intérieur du jeu plus général. On peut aussi tout à fait vouloir comprendre les règles d’un jeu et avoir envie d’y jouer; d’ailleurs nombreux sont ceux qui apprennent (ou comprennent mieux) les règles en jouant. On peut même avoir envie de changer les règles ou d’inventer un nouveau jeu, mais cela est encore une autre histoire… Tout cela pour dire qu’avec un peu de volonté et d’imagination, toutes les tentatives intellectuelles deviennent possibles. Ce n’est pas un problème de logique, mais un jeu d’interprétation.

Revenons-en à la conclusion de Nathalie Heinich à propos de la pertinence de son travail. Celle-ci semble se réjouir des nombreuses interprétations et utilisations (que nous appellerons des réappropriations, c’est-à-dire des façons de faire sien le discours, les arguments ou les définitions de quelqu’un d’autre, ce qui ne va pas sans quelques ajustements) que d’autres font de son travail. Cela semble démontrer non l’univocité, mais la neutralité de sa recherche. Nathalie Heinich décrit et analyse ce qu’elle rencontre sur le terrain (avec ce même pragmatisme, cette même façon de décrire sa pratique comme celle d’un enquêteur opérant de nombreux déplacements : sa position n’est pas fixe — d’où sa neutralité, non personnelle, mais méthodologique — elle est mobile[31]) et à partir de ces faits, les acteurs interprètent, évaluent et débattent. Notons que cette possible utilisation par d’autres du discours produit par quelqu’un n’est pas du tout réservé, ni même favorisé par les discours qui se présentent comme neutres. Qu’une argumentation prenne ou non explicitement parti, elle sera soumise à l’interprétation; et ces interprétations seront, à notre avis, d’autant plus contradictoires que les intentions de l’auteur (elles-mêmes interprétées) n’y sont pas déclarées — sauf bien sûr si le propos est très habituel, très évident, car dans ce cas, l’interprétation le sera probablement également. Nathalie Heinich subira d’ailleurs les conséquences de ce jeu interprétatif lorsque d’autres chercheurs liront et répondront à son article. Sans avoir lu ces réponses[32], nous comprenons que l’autrice a été interprétée, et même (d’après elle) mal interprétée, ce qui la conduira à publier un nouvel article deux ans plus tard dans la même revue : « Pour en finir avec l’engagement des intellectuels ». Après un paragraphe de contextualisation, elle commence : « À la lecture de ces contributions, j’ai été frappée, je dois le dire, par la quantité de malentendus et d’incompréhensions, voire, dans certains cas, de sophismes commis pour invalider mes positions. […] Comment ne pas y voir un signe de l’importance des enjeux associés à la question de l’engagement dans l’état actuel des sciences de l’homme? » (Heinich, 2002 : 150) Quand Nathalie Heinich voit dans ce que l’on pourrait appeler « cette pluralité d’interprétations » de son travail, le signe d’un problème disciplinaire cristallisé autour de la notion d’engagement, nous y voyions nous le signe que, malgré toutes les précautions et les précisions que l’on aura eu soin d’apporter à notre discours, celui-ci finit toujours par être manipulé (avec souvent un manque d’attention parfaitement agaçant, mais aussi parfois avec une agilité surprenante) par d’autres. Voilà justement en quoi consiste l’interprétation : en des manipulations, en des réappropriations, en des reformulations, autant de petits décalages qui, par ajustement avec ce qu’il connaît déjà, permettront à l’interprète de produire de nouvelles représentations. Et c’est dans ce jeu interprétatif, ce dialogue (souvent pénible et laborieux, mais malgré tout enthousiasmant) que se construisent les représentations partagées — autrement dit les croyances qui, lorsque leur processus de construction est maîtrisé, peuvent prétendre au statut de connaissances. Et c’est également à ce jeu interprétatif, à cette mise en scène du discours des autres suscitant immanquablement la critique, que Nathalie Heinich se prête.

Aucun discours ne semble pouvoir prétendre à une totale clarté, à une perfection dans l’expression qui le rendrait unanimement compréhensible. C’est la difficulté, mais aussi le formidable intérêt du langage : ses règles et ses définitions ne sont pas figées et c’est une qualité que tout le monde lui reconnaît[33] — contrairement aux faits et aux connaissances qui, bien qu’ils soient également construits, se donnent à voir comme davantage stabilisés. C’est cette souplesse, cette plasticité du langage qui permet la manipulation et la mise en forme singulière (individuelle comme collective) de nos représentations du monde — une construction monosémique qui, lorsqu’elle est cohérente, peut susciter l’adhésion. Nathalie Heinich déclare en conclusion de l’article de 2004 visant à défendre et non à revoir les positions qu’elle exprime dans celui de 2002 :

Je suis frappée notamment de voir à quel point l’engagement est présenté par ses défenseurs comme une forme de courage, de prise de risque, alors que, comme le remarque Philippe Breton, “beaucoup d’intellectuels qui s’expriment dans les médias ne risquent pas grand-chose” et que, comme je l’ai moi-même expérimenté, le refus de prendre parti dans une controverse peut engendrer des réactions d’une grande violence, au moins verbale. C’est dire qu’on risque à ne pas s’engager, dans un monde où le modèle de l’engagement est à ce point dominant. » (Heinich, 2004 : 159)

Lorsqu’elle écrit cela, elle fait preuve à nos yeux d’un manque de cohérence. Alors qu’elle avait choisi de se réapproprier l’engagement de façon positive, elle en fait la critique en oubliant sa définition singulière. Elle aurait pu utiliser une autre dénomination pour désigner cet engagement plus habituel, mais non; elle a finalement choisi de nous faire comprendre que, dans sa défense de la neutralité engagée, c’est surtout la neutralité qui l’intéresse. Mais attention, cela n’est rien de plus que notre interprétation; libre à elle de nous répondre. Nathalie Heinich répond ainsi à Roselyne Koren (l’une de ses contradicteurs, autrement dit une autre chercheuse qui intervient en tant que tel dans ce débat épistémique) :

je ne comprends pas bien l’opposition faite par Roselyne Koren entre « parole anonyme conventionnelle » et « parole subjective innovatrice » : je ne vois pas en quoi la subjectivité serait forcément innovatrice, alors que tant d’individus se plaisent à énoncer des lieux communs; ni pourquoi l’anonymat serait forcément conventionnel alors qu’il existe des lois formidablement novatrices. Cette proposition me paraît résulter typiquement d’une position normative privilégiant le « régime de singularité » contre le « régime de communauté », et interdisant au chercheur de percevoir et d’analyser les enjeux axiologiques des catégories qu’il utilise de façon apparemment descriptive : voilà une illustration parfaite de la nécessité d’une suspension par le chercheur de ses propres jugements de valeur. (Heinich, 2004 : 158)

Dans cette remarque, elle semble avoir oublié que, au niveau épistémique, elle avait autorisé et même encouragé les chercheurs à définir des valeurs et à en débattre. C’est ce qu’elle fait dans ses articles en défendant la neutralité engagée, et c’est ce que semble vouloir faire Roselyne Koren en défendant la subjectivité[34]. Pourquoi dès lors disqualifier aussi brutalement les propos de Roselyne Koren et en faire un exemple de contamination axiologique? Soit Nathalie Heinich se mélange les pinceaux entre épistémologie et axiologie, soit elle n’accepte pas que l’on puisse avoir des valeurs épistémiques différentes des siennes.

Sans doute est-ce là le principal problème que nous voyons dans la réponse argumentée de Nathalie Heinich : son opiniâtreté, autrement dit sa volonté de ne pas voir son propos déformé par l’interprétation des autres, sa tendance à ne pas vouloir altérer sa façon de penser, sa capacité à présenter ses choix épistémologiques comme des conclusions logiques et non comme des opinions. Au sujet de l’opinion justement, elle déclare :

on peut voir comment [dans notre société] coexistent l’impératif — souvent associé à la virilité — d’exprimer publiquement une opinion, en son nom personnel (« Moi je pense que… »), et la capacité à taire toute opinion personnelle au profit d’une énonciation objective, comme c’est le cas des experts et des scientifiques. (Heinich, 2002 : 122)

Nathalie Heinich n’affirme pas le fait qu’elle n’apprécie pas l’affirmation d’une opinion (ce qui serait contradictoire), mais elle le suggère, notamment parce qu’elle l’associe à de la virilité — un terme suffisamment polysémique pour permettre de multiples interprétations, à commencer par la nôtre. Ainsi, alors que l’on emploie parfois le terme de virilité pour désigner un ensemble de qualités morales (énergie, force, courage, intelligence, rigueur, vigueur, etc.), celles-ci se trouvent de fait associées aux attributs de l’homme adulte — la virilité désignant par ailleurs ce qui est propre aux individus de sexe masculin. Notons que, dans son article sur le féminisme intitulé « Antisexisme plutôt que féminisme », Nathalie Heinich déclare :

Pour ma part, je me suis clairement prononcée pour un féminisme universaliste, car si la différence des sexes est à mes yeux une valeur forte qu’il faut défendre dans tous les domaines où elle est actuellement menacée […], elle est aussi une réalité contextuelle, que l’on doit pouvoir activer ou suspendre selon les circonstances — et c’est même ce jeu avec l’affirmation de soi comme, selon, femme, citoyenne, professionnelle ou être humain, qui fait pour une grande part le sel de notre vie commune. (Heinich, 2005)

Il est donc peu probable qu’elle cautionne le rapprochement entre qualités morales et masculinité qu’engage la notion de virilité. Malheureusement, parce qu’elle utilise ce terme sans nous en dire plus, elle semble confirmer (certainement malgré elle) ce jugement sexiste, mais surtout elle tend à disqualifier l’opinion. Notons au passage que, dans son article féministe, Nathalie Heinich écrit en tant que chercheuse (c’est en tout cas ainsi qu’elle est présentée par les éditeurs de la revue). Connaissant mieux son épistémologie, nous nous permettrons de conclure que le féminisme universaliste qu’elle défend est, à ses yeux, une valeur épistémique. Voilà une autre raison de nous mettre à distance des choix épistémologiques de Nathalie Heinich.

Mais qu’entendons-nous par l’expression se mettre à distance? Nathalie Heinich utilise elle aussi cette terminologie — la neutralité axiologique étant d’après elle une « forme de distanciation méthodique à l’égard des valeurs des acteurs » (Heinich, 2002 : 123) — qu’elle emprunte au livre de Nobert Elias, Engagement et distanciation, dont elle se sert pour déclarer l’ambivalence de notre société qui, depuis toujours, valorise tout en dévalorisant chacune de ces postures. Les premières lignes du livre de Nobert Elias (1993[1983] : 9-10) nous confirment d’ailleurs cette interprétation : « On ne peut, de manière absolue, qualifier l’attitude d’un être humain de distanciée ou d’engagée (ou si l’on préfère, de “rationnelle” ou d’“irrationnelle”, d’“objective” ou de “subjective”). […] La vie sociale, telle que nous la connaissons, s’effondrerait si les normes du comportement allaient trop loin dans une direction ou dans l’autre. » Remarquons que dans cette citation, Norbert Elias qualifie l’attitude distanciée de rationnelle ou objective, et à l’inverse, qualifie l’attitude engagée d’irrationnelle ou subjective. Il est ainsi courant d’employer le terme de distanciation pour qualifier l’attitude de celui qui met de la distance, qui prend du recul par rapport à la situation qu’il vit ou par rapport aux points de vue qu’il rencontre — comme si cette distance lui permettait finalement de mieux voir, de mieux cerner la situation ou le point de vue en l’intégrant dans un paysage plus large. On comprend pourquoi la distanciation peut être confondue avec l’objectivité (au sens habituel du point de vue sans point de vue) : à force de prendre de la distance pour intégrer l’ensemble des situations et des points de vue possibles, on peut finir pas se retrouver ailleurs, très loin, dans un autre système planétaire[35], et en oublier notre humanité. Mais la distanciation est aussi le nom d’un principe théâtral — ce dont il paraît opportun et important de parler alors que nous souhaitons définir et pratiquer une sociologie dramaturgique. La distanciation, ou effet de distanciation (de l’allemand Verfremdungseffekt, « effet de rendre étrange, étranger »), est le terme que forgera le dramaturge et critique Bertold Brecht pour désigner les procédés théâtraux visant à déconstruire l’identification directe des acteurs à leur personnage ou de la représentation théâtrale à la réalité — par l’adresse au spectateur, le jeu depuis le public, la référence directe à un problème social, les changements de décors ou de costumes à vue, etc. — et ainsi rompre la croyance tacite du spectateur en ce qu’il voit. Cette mise en évidence de la manipulation, de l’orchestration des discours et des actions constituant le spectacle vise à perturber la réception linéaire et passive du spectateur afin de susciter une lecture critique de sa part. Il s’agit donc de faire percevoir un objet, un personnage, un processus, et en même temps le rendre insolite, étrange afin justement de permettre d’en douter, de nous inciter à le remettre en question. Dans ses Écrits sur le théâtre, Bertold Brecht (1972 : 337) affirme le rôle de cette distanciation : elle « vise exclusivement à montrer le monde sous un angle tel qu’il apparaisse comme susceptible d’être pris en main par les hommes ». Avec la même volonté de donner à voir nos représentations du monde comme des constructions artificielles (donc critiquables, transformables) et de susciter la critique chez nos lecteurs, nous essayons de mettre en œuvre ce principe de distanciation, ce travail consistant à rendre étranges — pour nous, les auteurs, et du même coup, pour vous, les lecteurs — certaines des façons de faire et de penser qui nous semblent habituelles, « naturelles ». Dans ce sens, la distanciation n’est pas un éloignement qui permet de voir plus, mais un déplacement qui permet de voir autrement. Pour éviter cette confusion, nous utiliserons dorénavant le terme d’étrangéisation plutôt que celui de distanciation afin de définir singulièrement — et avec la volonté d’être au moins un peu étrange — notre méthode scientifique.

Entracte : Mise en intelligence des moyens et des fins ou La tragédie de la sociologie pragmatique

Alors que les sociologues pragmatistes nous annonçaient une prise en considération des acteurs de leur recherche, la façon dont ils se sont débarrassés de la critique normative les a trahis. En s’imposant de décrire et d’analyser le monde social avec indifférence, dans la mesure et la retenue d’une méthode pragmatique, en toute logique et par actualisation empirique, ces chercheurs ont réelisé leur projet. Fatalement, leurs acteurs sont redevenus objets, incapables de comprendre l’acte scientifique comme de la représentation, une nouvelle fois exclus du dialogue scientifique. Ils voulaient la relance du débat public, mais en refusant d’y participer dans leur recherche de la vérité — oubliant sans doute que, par la déclaration intentionnelle et des formulations attentionnées, leurs propositions ne passeraient pas nécessairement pour d’autoritaires impositions — les sociologues pragmatiques se sont employés à être les médiateurs du réel. Ce même réel que les sociologues photographes essayaient de révéler depuis des lustres…

Les personnages aux manières pragmatiques et dont nous racontons la tragique fin ici ont fait le choix (étrange à nos yeux de chercheurs) de définir leur sociologie comme une « critique de l’intellectualo-centrisme et des prétentions indues du pouvoir intellectuel ». Le pouvoir intellectuel, c’est littéralement notre capacité à saisir le monde par l’esprit, notre faculté à le mettre en forme, à le catégoriser, à le nommer pour pouvoir le partager avec d’autres. Parce que nous voyions les autres comme autant d’intellectuels capables de nous démontrer leur goût pour certaines façons de voir et de faire, d’argumenter leur choix et de les transformer pour les rendre encore plus vrais, plus beaux, plus justes et surtout plus cohérents, nous voudrions ne jamais « en finir avec l’engagement des intellectuels »[36].

L’intelligence, parce qu’elle est mise en lien de choses sélectionnées (cueillies), ce n’est pas seulement savoir, c’est savoir choisir. Ainsi, un beau bouquet n’est pas un herbier (une métaphore qui doit vous donner à comprendre que l’intelligence est aussi une histoire de goût, et que selon nous, le vrai n’est pas sans lien avec le beau, qui n’est pas sans lien avec le juste, qui n’est pas sans lien avec d’autres idéaux… mais nous laisserons ici votre intelligence singulière le soin de les sélectionner). Dès lors, nous voudrions affirmer nos choix et considérer positivement tout ceux qui (chercheurs comme non-chercheurs) en feront de même.

Acte 3 : Bouquet finalisé de phrases synthétiques et d’artifices anecdotiques en réponse à l’histoire de feu la neutralité

Après avoir pris nos distances avec le projet de la sociologie photographique et nous être rendus étrangers aux façons de faire de la sociologie pragmatique, par la déconstruction critique de leur goût partagé pour la neutralité en tant que posture épistémologique ou principe méthodique, il nous faut maintenant reconstruire et répondre en exposant (à la critique) notre discipline scientifique et notre style de recherche[37]. Avec la volonté d’utiliser une autre technique de représentation que celle photographique — qui, par le prisme de son objectif, mais surtout par le travail de la lumière naturelle, vise moins la production de représentations (sous-entendant la construction humaine) que la reproduction de présentations, c’est-à-dire la mise au point (sans prétention à la nouveauté ou à la transformation) de visions claires, nettes et simples à saisir se donnant par là des airs d’évidences — nous proposerons la technique dramaturgique, à savoir le travail de la mise en scène manifestement artificiel. C’est également avec la volonté de définir un autre mode d’action que celui pragmatique, de le transformer par la racine (grecque) en abandonnant le pragma de l’administration — qui suggère trop la représentation au sens politique habituel (celle que l’on prête aux porte-parole et aux médiateurs) et la mise à jour de cette représentation par la concrète actualité — pour lui préférer le travail de la drama (issu de dran « faire, agir » avec la spécification de la responsabilité prise plutôt que celle de la réalisation d’un acte), donc de la fiction.

L’intérêt de la dramaturgie, c’est qu’elle permet de mettre en avant le travail d’interprétation et de manipulation intentionnelle que constitue, à nos yeux, la recherche. Ainsi, par sa capacité à rendre signifiants — c’est-à-dire à donner un sens parmi d’autres possibles (car sans possibilité d’être réfutée, ou plutôt discutée, aucune proposition ne peut prétendre à la scientificité) — des faits dont les raisons n’apparaissent pas de manière évidente, et ce en usant de son habileté à saisir et agencer les objets qu’il aura rencontrés et sélectionnés, le chercheur devient véritablement l’auteur de sa recherche. Tout lui est permis (les biais, les artefacts, les artifices et autres moyens détournés) du moment qu’il travaille à rendre son point de vue intelligible et pertinent — donc compréhensible par d’autres et répondant d’une certaine façon à l’attente qu’ils en avaient. Bien sûr, donner à comprendre que son travail est une production singulière, c’est accepter d’avoir les mains sales, c’est se compromettre (au sens de « s’engager mutuellement à se soumettre au jugement d’un tiers ») en prenant la responsabilité de ce qui est dit, c’est mettre en péril sa recherche, l’exposer au danger de la critique et des interprétations parfois infernales qu’en feront les autres tout en s’engageant à y répondre. Produire des connaissances singulières collectivement, c’est donc accepter de s’altérer, c’est s’engager contre les propositions naturalisantes nous incitant à devenir nous-même ou à rester comme on est.

Nous affirmons donc que notre style de recherche est totalement lié à notre idéologie constructiviste, qui pourrait également être qualifiée de dénaturalisante, ou encore de complexifiante (du latin complexus « faits d’éléments imbriqués », par la combinaison de cum « ensemble » et plectere « plier, entrelacer ») dans la mesure où les discours les plus complexes sont pour nous les mieux construits. Ainsi, par volonté d’ajouter encore quelques plis à notre texte (du latin textus « tissu, entrelacement ») et ainsi mieux donner à voir nos motifs, nous nous préoccupons également d’esthétique et travaillons à mettre en lien notre façon de faire et notre façon de penser — les deux étant de toute manière indissociables, puisque toute idée s’exprime sous une forme particulière et que cette forme, également interprétée, participe du propos.

Ayant défini à plusieurs endroits dans ce texte, notre projet scientifique comme une critique des manières de faire et de penser habituelles qui nous apparaissent comme problématiques, nous ne pouvions que rejeter les choix esthétiques de la science normale (celle actuellement majoritaire) tant ses prétentions à la simplicité et à l’universalité sont contradictoires d’avec son projet de compréhension totale et cohérente de phénomènes nombreux et variés (à nos yeux, nécessairement complexe) par des expériences (à notre connaissance, toujours limitées) pouvant être remise en question par d’autres expériences (singulières) — c’est le fameux esprit critique ou scepticisme scientifique selon deux expressions chères à l’épistémologie traditionnelle. Ainsi, pour éviter d’être confondus avec ces pratiques transformant la science en une tentative réeliste et pour être cohérents avec notre constructivisme, nous voudrions exposer nos travaux de recherche comme des fictions scientifiques, autrement dit comme des discours mettant en scène des personnages — qui, même si le risque est grand, ne doivent pas être confondus avec des personnes puisqu’ils ne sont que des interprétations — dont les actions (les péripéties) sont sélectionnées et racontées de façon à construire et faire comprendre la signification de ce discours, autrement dit à argumenter la morale de l’histoire. Les fictions que nous racontons ont un début et une fin, autrement dit elles sont contextualisées et finalisées. Ce sont des histoires partielles et partiales où, sans ambiguïté, l’auteur choisit ce qui est raconté comme la façon dont cela est raconté, et tous ces choix sont au service de l’argumentation.

Dans un article intitulé « L’art de faire science » se présentant comme un entretien (ou plutôt un jeu de questions/réponses) avec Bruno Latour, on peut lire une description du travail scientifique très similaire à notre dramaturgie scientifique. On y apprend que les récits scientifiques peuvent être considérés comme des « scientifictions » et que cela est, d’une certaine façon, inévitable : « comment les chercheurs pourraient-ils s’exprimer sans passer par le récit, c’est-à-dire par la série des transformations qu’ils font subir à des personnages de fiction du début à la fin de leurs articles? La fiction constitue, dès le début de l’aventure scientifique, l’outillage élémentaire de la recherche : elle est le matériau même des personnages et de leurs transformations. » (Latour, 2012 : 90) Avec son regard d’anthropologue sémioticien et fabuliste, Bruno Latour voit des fictions partout, y compris dans les écrits scientifiques.

Nous comprenons sa volonté d’affirmer que la fiction est déjà à l’œuvre en science, mais, contrairement à lui, nous voudrions rappeler et critiquer le fait que ce n’est pas la volonté de la plupart des chercheurs puisque ce n’est ni ce qu’ils déclarent, ni ce qu’ils donnent à voir, au contraire. Notre proposition est en cela différente puisqu’elle consiste à définir nos productions scientifiques comme des fictions, à considérer l’écriture scientifique comme un travail littéraire, mais surtout à travailler dans cette perspective-là; et bien sûr, avec des intentions différentes, on travaille différemment.

Par ailleurs, nous sommes en désaccord avec la distinction opérée par Bruno Latour entre travail littéraire donc artistique et travail scientifique. Interrogé par son complice au sujet de « l’écueil » que constitue l’indifférenciation entre arts et sciences, il répond :

En fait, il y a une troisième caractéristique [les deux premières n’étant finalement pas décisive] qui permet de réintroduire une différence tout en évitant de penser en domaines. Je veux parler de la manière dont on discipline les êtres que l’on envoie pour peupler l’ensemble des situations inaccessibles sans eux. Dès que vous parlez ou écrivez, vous « envoyez » nécessairement des êtres qui ne sont pas vous — même si vous dites « je » bien sûr — dans un autre espace et un autre temps. […] Cette idée permet une distinction très précise, mais pas par domaine, entre les envois que l’on va appeler « de fiction » parce que les petits personnages délégués partent, mais ne reviennent pas — c’est le cas d’un personnage de roman — et ceux que l’on va nommer « scientifiques » parce que ces déplacements sont assurés par des délégués qui, eux, doivent revenir pour rapporter des informations. La capacité de dire vrai « à la façon des sciences » dépend totalement de ce retour des personnages délégués. (Latour, 2012 : 92)

Peut-être que nous sommes passés un peu à côté de cette histoire de petits personnages missionnés par l’auteur, mais nous ne croyons pas à cette distinction entre des personnages scientifiques qui reviendraient chargés d’informations et des personnages de non-scientifiques qui ne reviendraient pas. Ainsi, alors que les personnages, les objets ou les faits mis en scène dans un travail scientifique sont remobilisés ailleurs — ils sont représentés, autrement dit « présentés à nouveau », dans un autre contexte, par d’autres personnes, pour nous raconter autre chose —, ceux mis en scène dans un roman subissent le même sort : ils sont remobilisés ailleurs, représentés dans d’autres productions littéraires y compris d’ailleurs celles scientifiques (ce qui doit nous indiquer d’une part leur réalisme — le fait qu’ils existent — et d’autre part l’importance qu’ils peuvent avoir dans la construction du monde). Disons donc (pour reprendre la formulation de Bruno Latour) que les personnages reviennent s’ils sont convaincants, autrement dit s’ils ont su susciter l’intérêt d’autres auteurs qui, du coup, auront décidé de les remettre en scène.

La distinction que nous faisons de notre côté entre les fictions scientifiques et celles qui ne le sont pas est bien différente, et nous avons déjà eu l’occasion de vous l’exposer. Nous pensons que pour faire science, il faut vouloir faire science (donc commencer par définir cette activité particulière, notamment ses règles) et il faut y travailler. La science étant (d’après une conception très majoritaire que nous partageons) une activité de production de connaissances réalisée en collectif, elle implique de soumettre son travail de recherche au jugement de ceux ayant choisi de jouer au même jeu. Dans la mesure où la plupart des auteurs de romans (ou d’autres formes de récits) n’ont aucune prétention à la scientificité et ne suivent pas les règles du jeu scientifique, il n’y aucune raison de qualifier ainsi leur travail. Tout le monde ne veut pas participer à la construction scientifique (laborieuse, exigeante et parfois ingrate) du monde. Sans doute que cette distinction entre fictions scientifiques et fictions non-scientifiques (et plus largement, entre recherche scientifique et recherche artistique) est avant tout une histoire d’habitude. Cela fait des siècles que l’on a attribué le pouvoir de vérité aux scientifiques et le pouvoir de création aux artistes, alors qu’à nos yeux constructivistes, les scientifiques (lorsqu’ils donnent à voir la fabrication des faits) sont des créateurs, et les artistes (lorsqu’ils font l’effort d’exprimer autre chose que de l’instinctif, de l’intime, de l’indicible ou du purement sensible — d’horribles fictions d’après nous) ne font rien d’autre que d’exposer un point de vue singulièrement construit sur le monde dont ils font l’expérience. L’on pourrait catégoriser ces productions de manière très différente, par exemple en fonction de leur visée conservatrice ou transformatrice, comme nous l’avons fait ici en distinguant différents types de sociologie. Cela nous permettrait sans doute de transformer les apparences (leur mode de représentation donc leur mode d’existence) — notamment celle austère et autoritaire de certaines productions scientifiques, et celle parfois confuse et inefficiente des productions artistiques — et par là transformer le monde.

Dans un article intitulé « Les limites de la symétrie. À propos de l’ouvrage de Bruno Latour Changer la société, Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006 » qui, sans surprise, est une critique du principe de symétrie tel que formulé par l’anthropologue dans son livre, le sociologue Michel Grossetti écrit en conclusion :

Bruno Latour a introduit dans les sciences sociales des idées nouvelles et intéressantes, la principale étant de faire une place plus précise aux « non-humains » dans la théorie. Il mérite pour cela d’être lu et célébré. Faut-il pour autant le suivre dans sa tentative de réinventer la sociologie dans son ensemble? […] Ces qualités d’écriture, en jouant sur de multiples métaphores et analogies, lui ont permis de faire exister une sorte de fiction théorique dont il faut souligner la fécondité, mais dont les limites apparaissent très vite lorsque des auteurs moins talentueux essaient de s’en inspirer. On dira peut-être qu’un cadre théorique peu satisfaisant laisse plus de place à l’analyse empirique et au terrain, mais lorsque l’on examine les textes les plus cités de la sociologie de l’acteur-réseau, on se rend vite compte que leur apport réside plus dans la posture théorique et le questionnement que dans les analyses empiriques proprement dites. (Grossetti, 2007)

Si nous faisons intervenir ici ce personnage sociologue en lui faisant dire sa réplique, c’est pour au moins deux raisons. D’abord pour rappeler cet étrange intérêt des sociologues (et des scientifiques normaux en général) pour l’empirisme et le terrain. Alors que l’étymologie du mot terrain nous rappelle qu’il était utilisé pour désigner la terre ferme et « le lieu où se déroule un combat », ce choix terminologique — combiné au goût pour le champ lexical de l’empirie — en viendrait presque à nous faire penser que ce ne sont pas des enquêtes, mais des conquêtes que ces chercheurs veulent réaliser; nous voudrions donc affirmer en retour notre préférence pour une autre terminologie. Convaincus que tout discours est le résultat d’une expérience du monde, que tout est toujours inspiré de faits réalisés, que tout est une histoire de représentations, et même de représentations de représentations, ou encore de reconstruction de choses déjà construites (et donc compréhensibles par d’autres), nous ne souhaitons pas insister particulièrement sur le caractère empirique de notre travail… mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne l’est pas.

Puisque nous affirmons que notre travail est une critique des manières de faire et de penser habituelles, il nous faut en passer par l’observation et la description (interprétatives) de ces manières que nous jugeons habituelles, de ces choses majoritairement partagées donc socialement établies, instituées (c’est d’ailleurs pour cela que nous prétendons faire de la sociologie, de l’étude du social). Le choix des discours de sociologues mobilisés dans ce texte résulte de nos expériences, de notre recherche sur la neutralité scientifique, et ces discours sont utilisés comme des exemples de façons de faire et de penser (plus ou moins) habituels dans le monde de la sociologie. Comme n’importe quel objet de recherche scientifique, nous les manipulons et nous les expérimentons en éprouvant leur cohérence par l’analyse (en étudiant les mots et les formulations particulières) et la synthèse (en les mettant en lien avec d’autres discours, ceux du même auteur par exemple). Notre travail est empirique, mais pour éviter l’ennui que peut susciter l’inventaire d’un certain nombre de captures de la réalité sociale (tel que peut le produire un sociologue photographe rigoureux), nous nous efforçons de rendre celui-ci captivant, notamment par le travail dramaturgique[38].

Nous voudrions donc tirer une conclusion différente de celle de Michel Grossetti qui, célébrant les qualités d’écriture de Bruno Latour, mais déplorant celles de ceux que sa théorie aura inspirés, décourage ces derniers et leur conseille d’en revenir aux pratiques plus classiques. Contrairement à lui donc, nous voudrions encourager les chercheurs à produire des textes de qualité, à raconter des histoires en soignant la présentation des personnages comme l’enchaînement des péripéties, à développer leur style, à choisir et complexifier leur vocabulaire… autrement dit travailler à ne pas neutraliser leur expression.

Épilogue

Pour finir (et surtout pour prévenir une possible incompréhension totale de notre travail), nous voudrions épiloguer une dernière fois sur le parti pris stylistique que nous défendons, en utilisant cette fois l’origine du mot pataquès. Dans son Petit dictionnaire des expressions nées de l’histoire, Gilles Henry nous raconte cette histoire ainsi :

Un soir, au théâtre, un jeune homme est installé dans une loge, à côté de deux femmes du demi-monde peu discrètes et encore moins cultivées, mais qui veulent se donner l’air de parler le beau langage en faisant des liaisons. Un éventail tombe à terre. Le jeune homme le ramasse et dit à la première :

— Madame, cet éventail est-il à vous?

— Il n’est point-z-à moi.

— Est-il à vous? demande le jeune homme à la seconde.

— Il n’est pas-t-à moi.

— Il n’est point-z-à vous, il n’est pas-t-à vous, mais alors, je ne sais pas-t-à-qu’est-ce?

L’auteur ajoute : S’il n’est pas sûr que l’histoire soit authentique, elle est néanmoins charmante. Le mot pataquès a donc été créé à partir de la déformation de la locution « pas à qui est-ce », et c’est pourquoi on l’utilise pour désigner une faute de langage consistant à faire des liaisons erronées, ou encore pour qualifier des énoncés grossiers et ridicules, mais également une histoire devenant de plus en plus compliquée et inextricable. Nous espérons que ce n’est pas ainsi que vous aurez envie de qualifier notre réponse dramaturgique à la neutralité scientifique. Si nous nous sommes permis quelques créations langagières et des mises en lien plutôt inhabituelles pour un écrit scientifique, nous l’avons fait avec la volonté de nous faire comprendre. Si malgré tout, vous jugiez nos liens comme erronés et notre argumentation comme rien de plus qu’un pataquès, nous sommes prêts à répondre de nos actes!

Références

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Wikitionnaire. s.d. https://fr.wiktionary.org/wiki/Wiktionnaire:Page_d%E2%80%99accueil


  1. Précisons qu’ici, l’emploi du genre féminin nous a été suggéré par l’une de nos évaluatrices, justifiant cela par le fait que les trois personnes en question sont des femmes. Convaincus que cette féminisation leur aurait plu, nous avons accepté cette suggestion. Cependant, nous nous interrogeons : est-ce parce que ce sont des individus de sexe féminin (c’est ainsi que nous comprenons la justification « ce sont des femmes ») ou est-ce parce qu’elles sont de genre féminin (auquel cas, cela mériterait d’être davantage discuté...)? Par ailleurs, les Éditions science et bien commun préconisent une écriture dite épicène, « c’est-à-dire une écriture qui rend visibles hommes et femmes également » (d’après le guide de rédaction qu’elles nous ont fait parvenir). Cela engage la mise en place de « stratégies » visant à mettre en avant plus que de coutume les femmes, ou plutôt le genre féminin. Les auteurs du guide nous incitent ainsi à employer des « formulations neutres » (en remplaçant par exemple « les chercheurs » par « les universitaires », ou encore « l’Homme » par « l’humain »), à « doubler » les désignations ou les articles (par exemple, « les chercheurs et les chercheuses ») et éventuellement — lorsqu’il faut être plus concis — à utiliser des formes tronquées (telles que « les expert-e-s »). Dans ce texte, nous déclarons accorder une attention très particulière au langage et aux formulations, allant même jusqu’à dire que c’est ainsi que prend forme notre engagement. Ainsi, toutes les petites modifications proposées — jugées sans conséquence par les « épicéniens », sauf pour la lutte féministe — transforment totalement (d’après nous) le propos. Ainsi, parler des « humains » plutôt que des « hommes » engage des interprétations bien différentes (le premier étant selon nous bien moins anthropocentré : on parle des humains comme d’une espèce vivante parmi d’autres) et ces différences sont ici jugées comme excessivement importantes. Nous avons donc privilégié les formulations les plus justes vis-à-vis de ce que nous argumentons et non les plus neutres vis-à-vis du genre. Par ailleurs, nous ne sommes pas convaincus par le projet épicénique. Nous pensons que la distinction genrée (que nous aimerions différencier de la distinction sexuée : un individu de sexe féminin peut être masculine sur bien des aspects) peut être intéressante à exploiter sur le plan symbolique. De même qu’un humain peut être distingué d’un homme, un esthéticien peut être distingué d’une esthéticienne (non selon le sexe de la personne, mais selon ses intentions par exemple). Ainsi, nous préférerions qualifier notre écriture d’épiscénique au sens où elle met manifestement « sur scène » les mots, en jouant de leur étymologie, de leurs définitions actuelles et de leur symbolique, et ce de manière idéologiquement orientée. Puisque cela est le sujet même de notre texte, nous laissons maintenant place à l’argumentation de notre langagement.
  2. Les définitions proposées ici comme dans le reste du texte sont issues du portail lexical du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL, 2018), du dictionnaire Le Nouveau Petit Robert et de l’outil participatif nommé Wiktionnaire (s.d.). Les étymologies proviennent quant à elles du Dictionnaire historique de la langue française (Rey, 1992).
  3. Nous voudrions être prudents quant à l’usage de ce terme dans la mesure où il regroupe des postures épistémologiques parfois très différentes (ce dont on peut se convaincre en lisant l’article de Cyril Lemieux (2012) « Peut-on ne pas être constructiviste? »). Nous vous conseillons donc de ne pas interpréter ce qualificatif trop rapidement, mais d’essayer de le comprendre au fur et à mesure qu’il s’expose dans cet article.
  4. Du latin interesse « être parmi », « être présent » et non en retrait.
  5. Puisque que c’est ainsi (et presque systématiquement) que l’on présente Yves Gingras : sur le site internet de son université, sur sa page Wikipédia, en quatrième de couverture de ses livres ou encore à l’occasion du congrès de l’AFS.
  6. Notons au passage que Yves Gingras propose une définition de la science datant — selon sa propre estimation — du 17e siècle. Alors qu’en introduction de sa conférence, il se moque des sociologues et autres savants s’improvisant philosophes, ressassant sans cesse l’histoire de Thomas Kuhn au sujet des révolutions scientifiques en toute méconnaissance des travaux plus actuels en épistémologie, on pourrait lui reprocher d’utiliser une définition quelque peu dépassée, notamment par toute l’épistémologie du 20e siècle.
  7. Peut-être ne porterait-il pas un tee-shirt où il est inscrit « legendary » alors même qu’il critique l’immodestie de certains chercheurs... Affirmer quelque chose, dans un texte aux ambitions scientifiques, à partir de la description d’un habit, voilà qui pourrait sembler normalement bien peu intelligent. Évidemment, cela est irrecevable, c’en est même inintéressant tant il est admis que, des goûts et des couleurs, on ne discute pas, et que, de surcroît, l’on ne peut retenir comme contre-argument les choix formels d’un interlocuteur; c’est le fond qui compte après tout. Justement, c’est bien ce qu’il s’agit de déconstruire dans ce texte à l’instar de ce qui a été fait par l’un de nos complices dans son travail de thèse intitulé Feux d’artifices de bons sentiments (Crocitti, 2016), à savoir exposer l’indissociabilité fond-forme et la définition du goût comme valeur morale idéologiquement construite et transformable.
  8. Nous aimerions citer ici la remarque d’Isabelle Stengers  (1995) dans son livre L’invention des sciences modernes : « Les sciences donnent souvent l’impression d’une entreprise “anhistorique”. Si Beethoven était mort au berceau, ses symphonies n’auraient pas vu le jour. En revanche, si Newton était mort à 15 ans, un autre, à sa place... [...] je crois pouvoir affirmer que si Carnot était mort au berceau, la thermodynamique ne serait pas ce qu’elle est. » (Stengers, 1995 : 49)
  9. On lit ainsi dans le chapitre intitulé « L’état de la discussion : Une autre caractéristique de cette région bâtarde où tous les sociologues sont philosophes et tous les philosophes sociologues, où se côtoient et se confondent les philosophes (français) qui s’occupent des sciences sociales et les adeptes indéterminés des nouvelles sciences, cultural studies ou minority studies, qui puisent à tort et à travers dans la philosophie (française) et les sciences sociales, c’est aussi un très faible degré d’exigence en matière de rigueur argumentative (je pense aux polémiques autour de Bloor telles que les décrit Gingras (2000) et en particulier au recours systématique à des stratégies déloyales de "désinformation" ou de diffamation […] ou le fait de changer de position selon le contexte, l’interlocuteur ou la situation) » (Bourdieu, 2001 : 22)
  10. Nous citons ici l’expression (toute faite) employée par Yves Gingras, sans apprécier sa formulation qui, selon nous, laisse trop facilement entendre que l’honnêteté pourrait ne pas être intellectuelle
  11. Alors que nous voudrions donner à voir les connaissances scientifiques comme des constructions collectives, c’est pourquoi il ne nous viendrait pas à l’esprit de nommer une théorie ou un objet du nom de son inventeur.
  12. La traduction étant sans doute maladroite, nous préférons retranscrire ici la citation originale : « The words of the signal should be as clear, simple, and well ordered as possible. In scientific writing, there is little need for ornamentation. Flowery literary embellishments — metaphors, similes, idiomatic expressions — are very likey to cause confusion and should seldom be used in research papers. »
  13. Notons ici que le choix de la formule nous donne déjà à comprendre certains points d’accord avec Isabelle Stengers.
  14. En effet, il est fort probable que les hommes (entendus ici au sens le plus large, donc incluant les femmes) pensent depuis plus de 7000 ans. Justement : à force de penser, ils en sont venus à reconsidérer certaines de leurs croyances, notamment celles visant à établir des hiérarchies intellectuelles en fonction du sexe (ou d’autres considérations physiques d’ailleurs). Sans doute que ce travail est encore à poursuivre (en démontre par exemple la volonté des éditions Sciences et bien commun pour transformer notre langage). Mais pour cela, il faut affirmer que l’on peut transformer nos manières de penser et de dire le monde, et que c’est ainsi que le monde se transforme.
  15. On pourrait évoquer la proximité (historique et idéologique) entre l’économie dite orthodoxe et l’évolutionnisme pour qui les règles du jeu de luttes concurrentielles font du hasard (celle d’une main invisible ou de mutations génétiques) et des stratégies adaptatives les plus grands moteurs.
  16. Une légitimité (pour ne pas dire un autoritarisme) que Pierre Bourdieu affirme, par exemple lorsqu’il déclare : « Les sciences sociales, et tout particulièrement la sociologie, ont peine à imposer cette ambition du monopole, qui pourtant est inscrite dans le fait que “la vérité est une”, parce qu’au nom, entre autres choses, d’une contamination de l’ordre scientifique par des principes de l’ordre politique et de la démocratie, on voudrait que la vérité soit “plurielle” […]. » (Bourdieu, 2001: 145)
  17. Dans le mode d’emploi qui nous intéresse, les sociologues pragmatiques déclarent : « ce que reproche en premier lieu la sociologie pragmatique à la sociologie dite critique, n’est pas tant sa radicalité politique que son manque de radicalité sociologique » (Barthe et al., 2013 : 200). Ainsi, bien qu’ils utilisent le terme radicalité et non celui de rigueur, ils semblent partager cette manière d’assigner deux buts distincts (l’un politique, l’autre scientifique) à leur travail.
  18. La sociologie de la critique bien sûr, mais également de ses successeurs que les auteurs identifient à plusieurs reprises (notamment aux pages 139 et 141) comme étant la sociologie pragmatique.
  19. Cette idée d’une confrontation au réel (ou plutôt à des entités dites « physico-naturelles ») se retrouve également exposée dans cette présentation de la sociologie de la traduction (sur laquelle nous reviendrons plus tard) : « Puisque le social ne suffit pas à “faire tenir” et à stabiliser les montages qui sortent des laboratoires, la solution passe par une prise en compte des objets dans la description. Si les objets, les actants “non humains”, c’est-à-dire également les entités physico-naturelles soumises à des épreuves dans l’enceinte du laboratoire, “comptent” dans l’interaction, c’est qu’ils sont dotés d’une capacité “actancielle” spécifique que les relativistes ont commis l’erreur de nier : ils ont le pouvoir de s’associer à d’autres entités, opposent leur force propre, résistent ou se soumettent aux épreuves, débordent sans cesse les tentatives de parler en leur nom, en somme : n’arrêtent pas de dépasser ceux qui les “construisent”. Sans les objets, le social n’aurait littéralement aucune gravité et l’entreprise scientifique elle-même serait dépourvue de sens. » (Claisse et Jacquemain, 2008 : 146)
  20. Notamment dans la conclusion de son article : « Cette thèse affirme en effet que le monde naturel n’est pas moins que le monde social l’objet d’un travail de catégorisation dont l’origine se trouve entièrement dans l’organisation sociale des pratiques — et aucunement dans la "nature des choses" elles-mêmes. Pour autant le travail de catégorisation dont il s’agit, n’est pas totalement indépendant de la confirmation ou du démenti que lui apporte régulièrement l’expérience des individus placés au contact de "la nature des choses". » (Lemieux, 2012 : 186)
  21. Nous utilisons souvent le terme expression (du latin expressio « action de faire sortir en pressant ») parce qu’il donne bien à comprendre le fait qu’une fois formulée et exposée à d’autres, une idée ou une représentation n’appartient plus seulement à celui qui l’aura exprimée, mais aussi à tous ceux qui l’auront rencontrée et qui auront choisi (ou non) de se l’approprier pour se faire une représentation de cette représentation. Cette extériorisation du sujet — nécessaire pour la confrontation, l’altération, la transformation — n’engage cependant pas une extériorité à l’ensemble des sujets, autrement dit à l’homme.
  22. Les expressions illustratives ont été volontairement mises en italique.
  23. En introduction du mode d’emploi de la sociologie pragmatique, les auteurs indiquent les deux approches qui forment, pour reprendre leur expression, l’armature de leur texte. Il s’agit de la sociologie des régimes d’action impulsée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot et de l’anthropologie des sciences et des techniques développée par Michel Callon et Bruno Latour qui aura donné naissance à la sociologie de la traduction mentionnée ici.
  24. Avec encore cette façon de concevoir le point de vue scientifique qui, parce qu’il est un peu plus loin, englobe les autres points de vue : « le sociologue ne se situe pas tout à fait sur le plan où les acteurs eux-mêmes tendent spontanément à s’expliquer leurs agissements mutuels et à les juger. Il procède, par rapport à eux, à un effort réflexif supplémentaire, non seulement parce qu’il cherche, à leur différence le plus souvent, à saisir l’ensemble des points de vue engagés dans la lutte (de surcroît en les traitant de manière symétrique) » (Barthe et al., 2013 : 187).
  25. Et qui font que nous le considérons autant comme un scientifique normal que comme un philosophe.
  26. Du grec maieutikê « art (technique) de faire accoucher quelqu’un », la maïeutique (hors établissement médical) est liée à Socrate que l’on dit être un accoucheur de vérité. Non qu’il la formulait et l’imposait, la légende raconte que par le dialogue, en suivant jusqu’au bout, jusqu’à l’aporie (du grec aporia « absence de passage ») son interlocuteur, Socrate lui faisait dire la vérité, tel un accoucheur d’esprit dont la sagesse normale absolue lui faisait seulement affirmer : « je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien » (dans l’Apologie de Socrate de Platon). Il est peut-être intéressant de noter que l’histoire approximative normale oublie souvent de rappeler que la maïeutique n’est pas fondée sur des syllogismes analytiques fermés contraignant la vérité, mais sur le principe de réminiscence depuis une vie antérieure et qu’ainsi, celui que l’on suit jusqu’au bout n’accouche jamais d’autre chose que de ce qu’il savait déjà. Réincarnation mise à part, la personne que l’on traite avec le sage égard du maïeuticien, qu’on laisse s’exprimer presque seule, en évitant d’interférer dans la construction de son discours par l’altercation du dialogue, risque seulement de confirmer ce qu’elle pensait déjà.
  27. Ce qui est toujours le cas, même pour les drames non scientifiques (la différence c’est qu’eux ne veulent pas faire science et qu’ils ne se construisent pas dans l’altération discursive).
  28. Notons que d’après le Dictionnaire historique de la langue française, ce terme aurait été employé pour la première fois en 1902 par Paul Lapie pour désigner la « science des valeurs de vérité, des conditions de vérité » — une utilisation tout à fait contradictoire avec l’usage qu’en font actuellement les partisans de la neutralité axiologique. Mais bon... malgré l’incohérence étymologique et historique, la réappropriation est toujours possible.
  29. Ce n’est sans doute pas la seule, mais la plus courante des disqualifications utilisées de la part de ceux ne croyant plus ne serait-ce qu’à l’existence de la neutralité.
  30. Nous pensons ici au Grand Partage entre la croyance et la connaissance qui fait l’objet d’un chapitre de la thèse Pourquoi sauver Willy? Épistémologie synthétique de la prédiction en écologie des communautés (Calba, 2014), dans laquelle vous pouvez également lire une proposition de départage constructiviste (faisant de la connaissance une croyance particulière du fait qu’elle est partagée et maîtrisée) et une argumentation en faveur d’un autre partage; un partage entre deux styles de recherche scientifique : l’un « analytico-explicatif » vise à produire des explications du réel par la décomposition et la simplification, l’autre « synthético-compréhensif » veut construire une compréhension singulière, mais partagée de la réalité par la mise en lien. Vous l’aurez compris par la mise en lien d’avec ce qui est dit dans cet article, c’est en faveur de « l’autre » que nous nous positionnons.
  31. « Mais j’ai essayé de faire en sorte que ces goûts personnels n’influencent pas sur ma capacité d’empathie avec les acteurs que j’étudiais. Pour ce faire, j’ai essayé de multiplier, durant tout le temps de l’enquête, mes déplacements entre “mondes” opposés […] La neutralité, en effet, offre au chercheur une capacité à se déplacer entre les différents arguments […]. » (Heinich, 2002 : 124)
  32. Par conséquent, nous ne partageons pas ces réponses critiques. Nous ne comprenons ces dernières qu’à travers l’interprétation qu’en aura faite Nathalie Heinich — notre but étant de comprendre la pensée Nathalie Heinich et non celles de ses contradicteurs.
  33. Mais que certains déplorent et ont cherché à transformer à l’instar du projet d’épuration du langage et de clarification logique de la pensée des philosophes du Cercle de Vienne (et de certains philosophes analytiques après eux).
  34. Encore une fois, nous n’avons pas lu les réponses auxquelles Nathalie Heinich répond ici. Nous ne déclarons donc pas que la proposition de Roselyne Koren est intéressante, juste qu’elle mérite d’être débattue.
  35. Sur l’étoile Sirius par exemple, ainsi que le suggère l’expression du « point de vue de Sirius » employée par certains épistémologues.
  36. D’après le titre que Nathalie Heinich aura donné à son article de 2004, alors qu’elle répondait à d’autres chercheurs qui se sont engagés (comme elle) à penser intelligemment le monde.
  37. Pour une exposition singulièrement différente de la sociologie dramaturgique (agencée à une réflexion sur l’expertise scientifique), nous vous conseillons la lecture de la thèse La tragédie de l’expert, ou « Langagement en science-friction » comme réponse à la déconstruction de l’autoritarisme et du relativisme de l’expertise scientifique par la sociologie dramaturgique (Birgé, 2018).
  38. Nous voudrions préciser que le qualificatif « photographique » qui nous permet d’identifier un type de sociologie (et par extension, un type de science) ne doit pas être compris comme une disqualification de la photographie elle-même. Bien qu’elle soit très souvent considérée comme une simple présentation de la réalité (les retouches et les montages étant alors critiqués comme des manipulations malhonnêtes ou des mensonges... ce que l’on ne reproche pas aux dessins, peintures, sculptures ou vidéos par exemple) — c’est justement ce cliché que nous avons voulu exploiter par le biais de notre métaphore — nous affirmons que les photographies sont des mises en scène et qu’elles peuvent tout à fait faire l’objet d’une réflexion dramaturgique au sens où nous l’avons définie.