(Im)possible neutralité scientifique

Les faits, les sciences et leur communication

Dialogue sur la science du climat à l’ère de Trump

Pascal Lapointe et Mélissa Lieutenant-Gosselin

Ce chapitre propose un dialogue en trois temps, en trois textes. Tout d’abord, vous lirez le point de vue de Pascal Lapointe sur le travail de journaliste scientifique et ce qu’il nous apprend sur la communication des sciences en cette ère des fake news (infox), notamment dans le cas du climat. Viennent ensuite la réaction et les interrogations suscitées par ce texte chez Mélissa Lieutenant-Gosselin, doctorante en communication publique et codirectrice de cet ouvrage. Cette réaction et les questions sont celles d’une constructiviste convaincue qui voit dans les sciences des outils d’émancipation humaine et qui partage avec Pascal Lapointe la conviction du besoin d’une meilleure communication des sciences. Le dialogue se termine avec les réponses du premier auteur aux questions de la seconde.

Nous espérons que ce texte en trois temps permettra aux lecteurs et lectrices de réfléchir avec nous non seulement à la neutralité des sciences, à la réalité et aux faits, mais aussi aux manières de parler des sciences et de (se) les représenter.

La science du climat à l’heure de Trump selon un journaliste scientifique : Pascal Lapointe

Ces dernières années, les climatologues ont finalement pris conscience que de simplement « transmettre des connaissances » n’était pas la stratégie adéquate pour convaincre les climatosceptiques. Mais il leur a fallu du temps. Or, ils et elles auraient gagné beaucoup de temps en observant mieux comment fonctionnent les journalistes. Plus largement, sur le dossier des fausses nouvelles et de la désinformation, les chercheurs et les chercheuses en général, en sciences ou en sciences sociales, gagneraient beaucoup à profiter de l’expérience des journalistes et à dialoguer avec eux et elles pour voir comment des ponts pourraient être construits. Parce que ce sont les journalistes qui ont été sur la ligne de front de la lutte contre les stratégies de désinformation depuis le dernier demi-siècle : des stratégies dont l’ampleur et l’impact ont été dangereusement sous-estimés par les observateurs et observatrices, y compris dans le milieu universitaire.

Dans ce texte, je vais vous parler depuis mon poste d’observation de journaliste scientifique. Soulignons d’abord deux choses qui caractérisent ce qu’on entend par « un point de vue de journaliste ».

Ce que ne sont pas les journalistes scientifiques

Les journalistes ne sont pas des communicateurs ou communicatrices. Cela signifie que même lorsqu’une personne porte le titre de « journaliste scientifique », elle n’est pas au service de la science, ou de la recherche, ou des universités, pas plus qu’au service des scientifiques qu’elle interviewe. Le communicateur ou la communicatrice (ou relationniste, ou agent-e d’information) qui travaille dans une université est à leur service. Il ou elle peut être là, par exemple, pour mettre en valeur une recherche si elle nécessite un gros travail de vulgarisation. Certes, un ou une journaliste scientifique pourrait aussi vulgariser une recherche, mais en ajoutant des bémols, des nuances, du contexte, un arrière-plan, ou en posant des questions avec lesquelles des relationnistes seraient moins à l’aise : des personnes dans des universités « concurrentes » travaillent-elles sur le même sujet, mais avec plus de moyens? Ces personnes sont-elles d’accord avec vos conclusions? Les pistes que ces autres chercheurs et chercheuses explorent éclairent-elles des lacunes dans votre démarche? Etc. Les journalistes scientifiques peuvent aussi décider de parler d’enjeux plus sombres, comme la rétractation d’articles, les courses au brevet ou la marchandisation de la recherche.

Les journalistes ne sont pas non plus des éducateurs ou éducatrices. Cela signifie que les journalistes ne sont pas des professeur-e-s. Ils et elles ne sont pas là pour transmettre leurs connaissances. Les journalistes interviewent des gens qui, eux, transmettent des connaissances. En science, ça peut vouloir dire que les journalistes interviewent des scientifiques qui font une recherche, des scientifiques qui apportent du contexte à une recherche — ce qui est généralement plus intéressant — ou  — ce qui est encore plus intéressant pour un large public —, des citoyens ou citoyennes, des activistes, des entrepreneurs ou entrepreneuses ou des fonctionnaires, qui gravitent autour d’enjeux scientifiques.

Ce que les journalistes peuvent enseigner aux scientifiques

Ces particularités des journalistes nous conduisent à quelque chose d’instructif qu’ils et elles peuvent enseigner aux scientifiques, en particulier grâce aux trois dernières décennies de luttes autour des changements climatiques. Imaginons en 1992, lors du premier Sommet de Rio sur le climat, un-e climatologue s’inquiétant de la direction que semblent prendre les « débats » avec les « sceptiques » du réchauffement climatique. Imaginons qu’il ou elle ait demandé conseil à un-e ami-e journaliste dans ces termes :

Ces gens qui nient le réchauffement climatique, qu’on commence à appeler « climatosceptiques »… Quel genre de connaissances faudrait-il que les médias leur transmettent pour qu’ils comprennent qu’ils sont dans l’erreur?

Un-e journaliste lui aurait immédiatement répondu : non, ce n’est pas comme ça que fonctionnent les médias. En fait, pas seulement les médias. Ce n’est tout simplement pas comme ça que fonctionne la communication en général… dès qu’on sort de la salle de cours. Dans les théories de la communication, on parle d’auditoires captifs… et des autres. L’auditoire captif, c’est celui d’une salle de cours ou d’un congrès scientifique. L’auditoire « non captif », c’est tout le reste, c’est-à-dire la grande majorité des situations de communication dans la vie quotidienne, au travail, en famille, dans la rue ou dans les médias.

Je sais, c’est une distinction simpliste. Quiconque enseigne — et c’est mon cas — a eu droit à des étudiants et étudiantes qui étaient tout sauf captifs. Mais la distinction réside dans le fait que l’auditoire captif est obligé d’être là. Il se trouve à cet endroit particulier dans ce moment précis parce qu’il ou elle souhaite recevoir son diplôme, ou pour une formation dont il ou elle a besoin pour son travail… Alors que dans la grande majorité des situations de communication, le public n’est pas obligé d’être là. Il regarde une vidéo sur YouTube et peut l’arrêter à tout moment. Il écoute la radio ou la télé, il a toujours la capacité de changer de poste.

La conséquence est fondamentale à l’art de communiquer : si je me retrouve devant un de ces auditoires qui peut s’en aller à tout moment et que je commence en lui disant « je vais vous transmettre des connaissances », c’est la recette assurée pour en faire fuir une partie —qui est justement la partie que j’aimerais le plus rejoindre, parce que c’est la partie du public qui n’est pas déjà gagnée d’avance à mon propos.

C’est encore plus vrai si je m’apprête à heurter ses croyances. Si vous présumez que quelqu’un qui a choisi de croire à quelque chose va rester « captif » ou attentif tandis que vous tenez un propos qui contredit des croyances bien ancrées, c’est d’une grande naïveté. Nous tous, même quand nous nous en défendons, nous écoutons d’abord ce qui conforte nos croyances.

On appelle ça en psychologie le biais de confirmation. Je ne m’étendrai pas là-dessus, ce n’est pas le propos de ce texte, d’autant moins qu’il existe d’autres types de biais tout aussi intéressants à découvrir, que la psychologie explore depuis des décennies et qui prennent une importance nouvelle à l’heure des réflexions sur la propagation des fausses nouvelles.

Mais qu’il suffise de dire que les journalistes ont toujours su ça. Ils et elles ne l’ont pas formulé en ces termes théoriques, mais vous trouvez quantité de livres sur le journalisme écrits tout au long du 20e siècle qui font comprendre ceci aux étudiants et étudiantes en journalisme : il faut que vous développiez des trucs et astuces pour atteindre un auditoire qui n’est pas gagné d’avance à votre sujet.

Il se trouve que j’ai appris au fil du temps que pour les chercheurs et les chercheuses, c’est là que ça accroche. Qu’ils et elles proviennent des sciences ou des sciences sociales, il est extrêmement difficile de leur faire admettre cette réalité.

Le biais de confirmation, l’auditoire « non captif », les trucs et astuces pour atteindre un auditoire qui n’est pas gagné d’avance? Ce sont de gros obstacles, parce que rien de tout cela ne fait partie de la formation d’un chercheur ou d’une chercheuse.

Pour avoir donné des cours d’initiation à la vulgarisation destinés à de jeunes chercheurs et chercheuses, j’ai pu constater à quel point il est très difficile de leur faire admettre que vulgariser, ou communiquer pour le grand public, ce n’est pas juste « raccourcir » et « enlever le jargon ». C’est beaucoup plus compliqué que ça, et tant qu’on ne l’a pas admis, on se cogne la tête sur les murs en essayant de communiquer.

J’ai même trouvé il y a quelques années une expression anglophone amusante pour traduire une certaine naïveté des chercheurs et chercheuses : le syndrome du déficit de connaissances. En référence au « déficit de connaissances », concept utilisé dans les sciences de la communication, « le syndrome du déficit de connaissances » est  une étrange maladie qui ne frappe que les professeurs et professeures d’université et qui est caractérisée par cette tendance à vouloir croire que tous les problèmes se résument à un déficit de connaissances : « Si je leur explique correctement, ils vont comprendre ».

Le blocage des scientifiques : un vent de changement grâce aux climatosceptiques

La croyance en un déficit de connaissances imprègne la communauté scientifique, mais elle a commencé à entrer en contradiction avec les faits. Au cours des 10 à 15 dernières années, on a senti un début de changement grâce au « débat » sur les changements climatiques.

Avant les années 2000 — et même avant les années 2010 dans certains cas —, des tas de climatologues s’étaient cassés le nez sur le même obstacle. Ils et elles avaient lancé de très belles initiatives de vulgarisation en partant de la prémisse « si je leur transmets suffisamment d’informations factuelles, les climatosceptiques vont devoir admettre qu’ils ont tort ».

À un moment donné, il a fallu aux climatologues se rendre à l’évidence : le cerveau humain ne fonctionne pas ainsi. L’accumulation de faits sur le réchauffement climatique, l’accumulation d’excellentes ressources de vulgarisation, ne contribue en rien à faire changer des gens d’avis.

À cause du biais de confirmation. À cause de la façon dont fonctionne notre cerveau, qui fait de nous des animaux moins rationnels qu’on veut bien l’admettre. Et à cause de la façon dont se construit notre identité dans notre matière grise.

Notre identité politique, par exemple. Est-ce que je penche plus à gauche ou plus à droite sur l’échiquier politique? Dans le contexte propre aux États-Unis, des sociologues ont pu quantifier à quel point, si on est à droite politiquement, on a beaucoup plus de chances d’être climatosceptique (Pew Research Center, 2008).

Et ça va encore plus loin : si vous êtes un Américain de droite et qu’en plus, vous avez une formation universitaire… vous augmentez vos chances d’être climatosceptique (Gauchat, 2012)! L’explication peut sembler déprimante : avec des études universitaires, vous avez davantage de matériel dans votre tête pour argumenter et pour vous bétonner dans votre position idéologique. Dans les mots du sociologue Gordon Gauchat, de l’Université de Caroline du Nord : « Ceci implique que des conservateurs scolarisés ou très informés auront des hyper-opinions sur la science, parce qu’ils ont une emprise plus sophistiquée sur le type de connaissance qui se conforme à leur position idéologique […] ».

Prenant donc conscience de ces phénomènes, depuis une dizaine d’années, des climatologues ont découvert ce que des journalistes auraient pu leur dire depuis le Sommet de Rio : vulgariser, ce n’est pas seulement « transférer des connaissances ». Ça nécessite :

  • des techniques de communication différentes;
  • un ajustement du discours en fonction du public-cible ;
  • la recherche de points communs, plutôt qu’une attaque frontale contre « l’ignorance ».

Autrement dit, si on veut jeter des ponts vers d’autres groupes que le nôtre, on doit ajuster le discours, l’argumentaire et même le contenu. C’est la seule façon par laquelle on peut espérer trouver des points communs.

Dans le contexte des fausses nouvelles

L’apparition du concept « fausses nouvelles » dans le discours médiatique depuis l’automne dernier a été un rappel salutaire de cette réalité. Les gens qui « croient » à des fausses nouvelles ne sont ni ignorants ni stupides. Ils croient aux nouvelles qui correspondent à ce qu’ils veulent entendre.

Récemment, j’étais à un panel sur l’éducation aux médias organisé par ma collègue de l’Agence Science-Presse Josée Nadia Drouin et l’un des intervenants de ce panel a conclu en disant « merci, Donald Trump! ». Grâce à lui, on a eu droit à une prise de conscience collective — et accélérée — de l’importance de mieux comprendre la façon dont se construit et se diffuse l’information tout autour de nous… et de la façon dont on pourrait combattre la désinformation.

Le Détecteur de rumeurs, la chronique de vérification des faits par l’Agence Science-Presse lancée en 2016, s’inscrit dans cette volonté d’éducation aux médias (Agence Science-Presse, 2016a). Pointer du doigt des rumeurs erronées, de fausses informations, des légendes urbaines, et expliquer pourquoi elles sont vraies ou fausses. Mais aussi, fournir aux lecteurs et lectrices des outils pour qu’ils apprennent par eux-mêmes à distinguer le vrai du faux.

En cela, le Détecteur de rumeurs s’inscrit aussi dans un mouvement journalistique international en plein essor depuis le début des années 2010 : de plus en plus de médias lancent une chronique vouée spécifiquement à la vérification des faits (fact-checking). La plupart visent les déclarations politiques, quelques-unes les rumeurs virales lancées par les réseaux sociaux. À l’Agence Science-Presse, nous ciblons les nouvelles à caractère scientifique.

Tout ce questionnement sur la traque du vrai et du faux n’est évidemment pas né avec Facebook et Twitter. Mais les réseaux sociaux, par leur omniprésence et la vitesse à laquelle ils se révèlent capables de diffuser de la désinformation, rendent encore plus urgent de s’ajuster — pour quiconque désire communiquer au-delà de son cercle d’amis ou de collègues.

En science, le phénomène des rumeurs virales sur les réseaux sociaux s’ajoute à une chaîne ininterrompue d’au moins 50 ans d’affrontements bien documentés avec des groupes très bien organisés dont certains ont créé de la propagande à saveur scientifique qui s’est avérée terriblement efficace. Notamment, l’industrie du tabac a longtemps fait croire qu’il subsistait un doute sur le lien entre tabac et cancer. Et l’industrie du pétrole a fait croire par lobbys interposés qu’il subsiste un doute sur l’impact des gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Il y a une filiation directe entre le succès à long terme de ces stratégies et cette conseillère du président Trump qui a lancé sans rire, cette année, l’expression « faits alternatifs ». Ou cette autre conseillère qui a pu avancer tout aussi sérieusement « il n’existe plus une telle chose qu’un fait ».

On peut choisir de rire des mots « faits alternatifs ». Les caricaturistes en ont fait leurs gorges chaudes. On peut choisir de se rassurer en se disant que ce n’est qu’un épiphénomène de l’ère Trump. Mais ce serait une grave erreur. L’expression « faits alternatifs » est au contraire tout à fait représentative de l’univers de la communication dans lequel les journalistes scientifiques comme moi baignent depuis longtemps.

Je pense même que ça a empiré dans les 20 dernières années. J’ai personnellement abordé ce sujet à travers quelques textes d’opinion (notamment, Agence Science-Presse, 2016b, 2016c).

Le triomphe de l’opinion

Les journalistes scientifiques sont, par exemple, confrontés plus souvent qu’avant à des gens pour qui la science est un complot politique de la gauche. À des gens pour qui toute la science est une séquence d’opinions mises bout à bout. À des gens pour qui la science est « une religion ».

Si vous êtes créationniste, quelle meilleure défense que de dire que la science est une religion, puisque du coup, vous avez une justification pour réclamer non pas que soit aboli l’enseignement de l’évolution, mais qu’on enseigne plutôt les deux « opinions » sur un pied d’égalité.

La stratégie semble tordue, et pourtant, elle fonctionne. Comment voulez-vous expliquer à votre vis-à-vis que les faits alternatifs n’existent pas, si pour cette personne, il est d’ores et déjà acquis que tout est affaire d’opinion, tout se vaut, tout est pareil?

Plusieurs intervenants et intervenantes, par exemple dans des pages éditoriales du Wall Street Journal, dont l’influence a pesé d’un lourd poids dans la propagation des idées climatosceptiques des années 1990 à aujourd’hui, ont, au fil des décennies, appuyé leur argumentaire sur des courants d’idées qui sont familiers à certains secteurs des sciences sociales, comme le postmodernisme et le relativisme moral. À tort ou à raison, ces personnes ont déduit de ces concepts que des universitaires défendaient l’idée que tout le savoir humain, incluant le savoir scientifique, n’était rien de plus qu’une séquence d’opinions mises bout à bout… Conclusion : si la science n’est qu’une série d’opinions, pourquoi faudrait-il écouter uniquement « l’opinion des climatologues »?  

Les climatosceptiques n’ont même pas besoin d’avoir lu les universitaires qui défendent le « postmodernisme ». Des stratèges de l’industrie du tabac les ont lus pour eux, ont trituré et récupéré ces arguments, et ont contribué à les populariser : la science est subjective, les scientifiques sont biaisés… Donc, nous, du tabac, tout ce qu’on vous demande, c’est d’examiner objectivement les deux côtés de la médaille. Peut-être que le tabac cause le cancer, peut-être pas.

C’est l’argumentaire qui a été récupéré par les créationnistes. Et par les climatosceptiques.

Où les journalistes se situent-ils là-dedans? Eh bien, il faut se rappeler que puisque les journalistes ne sont pas là pour transmettre des connaissances mais pour rapporter les propos des autres — politicienn-e-s, artistes, sportifs et sportives — il existe une chose, dans leur ADN que ces stratèges ont su utiliser à leur avantage : l’obligation de présenter les deux points de vue d’un débat.

En journalisme politique, ça se défend. On fait parler le conservateur, on fait aussi parler son vis-à-vis libéral. Mais en science, il n’y a pas toujours deux points de vue de valeur égale. Les stratèges de l’industrie du tabac ont donc travaillé à faire oublier que la science fonctionnait différemment des sciences sociales. Une bonne partie de leurs efforts des dernières décennies ont consisté à gommer cette idée, à ramener « la science » à « une opinion parmi d’autres ».

Et ça a marché. Dans le dossier du tabac, il a fallu une trentaine d’années avant que les médias généralistes ne se rendent majoritairement compte de leur erreur.

Je dis « les médias généralistes » comme le Wall Street JournalLe Monde ou La Presse. Ceux-ci recevaient des lettres d’opinion soi-disant spontanées de professeurs et professeures d’université ou de médecins disant, en gros, « il subsiste un doute sur le lien entre tabac et cancer », « la science est faite d’incertitudes »… Et dans le doute, les journaux accordaient un temps de parole égal aux deux « opinions ». En comparaison, les « médias spécialisés » comme Québec Science ou l’Agence Science-Presse ne sont jamais tombés dans ce piège. Mais leur influence était de loin moins importante que celle des grands médias.

À un moment donné, les journalistes scientifiques — qui ne sont jamais nombreux dans les médias généralistes, et qui sont même très souvent inexistants — ont fini par convaincre leurs rédacteurs en chef qu’ils se faisaient manipuler. Mais il a fallu attendre pour cela les années 1980.

Or, avec le climat, on est rendu là. On se retrouve depuis peu avec des médias qui ont clairement affiché qu’ils n’accorderaient plus un temps de parole égal, ni même un temps de parole tout court, aux climatosceptiques (Tourangeau, 2015). The Guardian a carrément lancé une campagne de presse sur la lutte aux changements climatiques en 2015.

Est-ce qu’on sacrifie notre neutralité journalistique lorsqu’on prend cette décision? Est-ce qu’on est subjectif? Au sens strict du terme, oui.

Mais de la même façon qu’au sens strict du terme, il est « subjectif » de dire que l’évolution des espèces n’est plus, au 21e siècle, une simple opinion. De la même façon qu’il est « subjectif » de refuser de tendre un micro à ceux qui affirment que la Terre est plate (oui, des gens l’affirment encore).

Vous l’aurez donc compris, je considère que le débat objectivité-subjectivité a dépassé ce stade.

Choisir d’être subjectif face au climat ou au tabac, ça ne signifie pas qu’on accorde une confiance aveugle à la science. Ça ne doit pas être interprété comme une arrogance face à des opinions contraires aux nôtres. Ça veut simplement dire qu’il existe bel et bien une telle chose qu’un fait. « L’eau gèle à zéro degré », ce n’est pas une opinion. L’accumulation croissante des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ce n’est pas une opinion. Le fait que nous partagions plus de 95 % de nos gènes avec les grands singes, ce n’est pas une opinion.

Et je pense que s’il y a des ponts à construire entre sciences sociales et sciences, s’il y a des points communs à partir desquels on peut envisager un dialogue, ils sont là. Identifier des secteurs du savoir, des concepts théoriques, des faits, sur lesquels tout le monde s’entend. Puis, amorcer un dialogue.

Il devrait par exemple être facile de commencer un inventaire des secteurs du savoir où il y a consensus : vous ne voulez pas croire au réchauffement climatique causé par l’humain, très bien; admettez-vous au moins que la Terre est en train de se réchauffer? Si oui, commençons par là : cela veut dire qu’il y a des données probantes qui font consensus. Lesquelles, et pourquoi? Parallèlement, peut-on s’entendre sur des raisons économiques d’investir davantage dans l’éolien et le solaire?

Imaginez. Aux États-Unis, il existe des défenseurs et défenseuses de l’environnement qui sont parvenus à trouver des terrains d’entente avec des climatosceptiques. Pour protéger une rivière, une forêt, une zone agricole… contre un projet de pipeline. Si ces personnes y sont parvenues, c’est sûrement possible ailleurs.

Il se trouve justement que ce qu’on découvre avec l’ampleur des « fausses nouvelles » et des « faits alternatifs » devrait être un signal d’alarme pour tout le monde, tous secteurs d’activités confondus. Un signal d’alarme selon lequel il existe une série de phénomènes dans l’évolution de l’écosystème de la communication qui nous sont passés sous le nez au cours des dernières décennies. Des phénomènes dont l’influence a été gravement sous-estimée dans les cercles journalistiques, ainsi que dans les cercles universitaires. Des phénomènes dont il va falloir tôt ou tard tenir compte, pour autant qu’on veuille communiquer au-delà des cercles d’amis ou de collègues.

Références

Agence Science-Presse. 2016a. « Une rubrique de vérification des faits : pourquoi? ». 2 mai 2016.
http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2016/05/02/rubrique-verification-faits-pourquoi

Agence Science-Presse. 2016b. « La guerre à la science : le temps de la contre-attaque ». 30 août 2016.
http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2016/08/30/guerre-science-temps-contre-attaque

Agence Science-Presse. 2016c. « Cigarettes, climat et Trump: petite histoire de la désinformation ». 8 décembre 2016.
http://www.sciencepresse.qc.ca/blogue/plapointe/2016/12/08/cigarettes-climat-trump-petite-histoire-desinformation

Gauchat, Gordon. 2012. « Politicization of Science in the Public Sphere : A Study of Public Trust in the United States, 1974 to 2010 ». American Sociological Review  77(2) : 167–187
http://www.asanet.org/sites/default/files/savvy/images/journals/docs/pdf/asr/Apr12ASRFeature.pdf

Howard, Emma et Damian Carrington. 2015. « Everything you wanted to ask about The Guardian’s climate change campaign ». The Guardian, 16 mars 2015.
https://www.theguardian.com/environment/2015/mar/16/everything-you-wanted-to-ask-about-the-guardians-climate-change-campaign

Pew Research Center. 2008. « A Deeper Partisan Divide over Global Warming ». 8 mai 2008.
http://www.people-press.org/2008/05/08/a-deeper-partisan-divide-over-global-warming/

Tourangeau, Pierre. 2015. « Pourquoi il faut fermer la porte aux climatosceptiques ». Radio-Canada, 19 octobre 2015.
http://www.ombudsman.cbc.radio-canada.ca/fr/revision-des-plaintes/2015/pourquoi-il-faut-fermer-la-porte-aux-climatosceptiques-les-annees-lumiere/

Réaction et questions de Mélissa Lieutenant-Gosselin

Pour commencer, je dois dire que je ne partage pas certains de vos points de vue sur la science et les faits. Pour moi, il n’y a pas réellement de « faits » absolus au sens où vous semblez l’entendre. Vous dites par exemple :

Ça veut simplement dire qu’il existe bel et bien une telle chose qu’un fait. « L’eau gèle à zéro degré », ce n’est pas une opinion. L’accumulation croissante des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, ce n’est pas une opinion. Le fait que nous partagions plus de 95 % de nos gènes avec les grands singes, ce n’est pas une opinion.

Bien que je ne qualifierais pas ces affirmations d’opinions, je ne suis pas à l’aise de les présenter comme des vérités absolues. Ces consensus sont bâtis sur des conventions, des outils de mesure, des concepts, tous construits et ancrés dans une histoire bien humaine. Prenons le plus simple et apparemment évident de vos exemples, « l’eau gèle à zéro degré ». D’abord, l’eau salée ne gèle pas à zéro degré, ni l’eau en fort mouvement (pensez aux rapides). En cherchant sur le web quelques secondes, je trouve par ailleurs ce texte dans Le Monde (2011) « Pourquoi l’eau ne gèle pas forcément à 0° C » reprenant une étude publiée dans Nature (Moore et Molinero, 2011) et des références à l’eau ultra pure qui montrent que les choses sont encore plus complexes.

En outre, il faut rappeler que si l’eau gèle (généralement) à 0° C c’est que l’échelle Celsius établit son « 0 » justement à la fusion/solidification de l’eau (Wikipédia, 2017). En bref, nous (humains) nous sommes entendus pour établir le 0 de l’échelle centigrade (l’ancêtre de l’échelle Celsius) au point de congélation de l’eau, il est bien normal alors que l’eau gèle (dans les circonstances suffisamment similaires) à 0°C… Il m’apparait s’agir plus d’une convention que d’un fait. Le « fait » serait plutôt que dans des circonstances similaires, l’eau gèle à la même température.

Des faits à « la science »

Tout en tenant à apporter ce bémol, je dois dire que cette présentation des consensus largement acceptés comme des « faits » ne me choque pas tellement. C’est une approximation qui fonctionne généralement. Mon problème tient plutôt à l’élargissement de cette approximation à « la science » et à l’importance que vous accordez conséquemment à la différence entre « la science » et les sciences sociales. Vous dites ainsi que « Les stratèges de l’industrie du tabac ont donc travaillé à faire oublier que la science fonctionnait différemment des sciences sociales ».

Votre phrase donne l’impression que les sciences de la nature se résument à des consensus quasi absolus et incontestables du style « l’eau gèle à 0°C ». Pourtant, vous indiquez vous-même « [qu’il faut] identifier des secteurs du savoir, des concepts théoriques, des faits, sur lesquels tout le monde s’entend. Puis, amorcer un dialogue ». Ce qui laisse supposer qu’il y a des secteurs, concepts, faits qui ne font pas consensus dans la société, mais même en science.

Je suis certaine que vous savez, comme moi, que les consensus (pratiquement) absolus sont rares dans les domaines auxquels s’intéressent les chercheurs et chercheuses (dans la « science en train de se faire » comme le disait Latour, 1995), surtout lorsque l’on considère diverses disciplines.

Prenons l’exemple des OGM, que je connais un peu par intérêt personnel, mais aussi par ma formation de biologiste et d’écotoxicologue. Ces dernières années, les choses nous sont souvent présentées ainsi : les scientifiques s’entendent sur l’innocuité des OGM. Il s’agit à mon sens d’une sursimplification. Je crois que l’on fait référence à une acceptation relativement large de l’absence de preuves fortes d’effets néfastes sur la santé humaine. Tout d’abord, ne pas avoir trouvé de preuves solides d’effets néfastes, ce n’est pas la même chose que de démontrer l’innocuité. Surtout, c’est réduire la question du bienfondé des OGM aux seuls effets sur la santé; c’est oublier, notamment, les risques d’effets écologiques et évolutifs, les effets sur les économies et modes de vie.

Selon mon expérience, la plupart des écologistes et biologistes de l’évolution considèrent en fait l’usage d’OGM en milieu naturel comme risqué. Par exemple, les modifications apportées aux OGM peuvent se transmettre à des espèces sauvages, avec des conséquences bien difficiles à prévoir (Quist et Chapela, 2001; voir aussi Ryffel, 2014 pour plusieurs autres références et contre-références). Les OGM avec pesticides intégrés accélèrent le développement de la résistance (Tabashnik et Carrière, 2017; voir aussi Stauffer, s. d.), accroissant le problème qu’ils sont censés résoudre. L’emploi d’OGM est généralement lié à l’emploi de clones et à la monoculture réduisant la biodiversité alimentaire et, ainsi, les potentiels adaptatifs (bien utiles en période de changements climatiques).

Il me semble ainsi que bien des sujets auxquels s’attaquent les sciences de la nature (« la science ») sont au moins aussi complexes et non réductibles à des consensus largement partagés (des faits, des lois) que les sujets des sciences sociales. En fait, pour moi, l’écologie et l’évolution, par exemple, sont bien plus proches des sciences sociales que de la physique dans leur (in)capacité à tout réduire à des lois (relativement) simples[1]. Ceux et celles qui s’y risquent sont contraints de travailler dans des milieux artificiels qui permettent de contrôler et de limiter les variables en jeu. Or, leurs collègues qui travaillent en milieu naturel trouvent souvent ces études bien intéressantes, mais avec un gros bémol : est-ce vraiment ce qui se passe en nature quand plein d’autres éléments varient[2]?

Dans ce contexte, quelle communication scientifique?

Maintenant que vous comprenez mieux d’où je pars (pour le dire explicitement : je crois à l’existence de la réalité, mais pas à la possibilité de la traduire de manière unique et fidèle : notre perception de la réalité est toujours construite et partielle), je précise être très intéressée par votre texte. Je partage votre rejet de la communication scientifique comme une simple transmission de connaissances et j’aime votre idée de trouver des terrains d’entente et des accroches adaptés aux différents publics.

Aussi, j’aimerais profiter de vos lumières de journaliste scientifique, sans renier ma posture quant aux sciences et à la réalité. À cet effet, j’ai quelques questions pour vous :

  1. D’un point de vue de la communication et de la persuasion, croyez-vous que les chercheurs et chercheuses doivent nécessairement présenter leurs recherches et, plus largement, les connaissances scientifiques comme des certitudes, des « faits absolus », pour ne pas nourrir le doute envers les sciences? Outre le problème de malhonnêteté intellectuelle que cela poserait pour les personnes qui, comme moi, n’y croient pas, ne risque-t-on pas d’engendrer un rejet encore plus grand puisque la plupart (toutes, à mon avis) des connaissances scientifiques ne peuvent passer un tel test (et c’est, je crois, ce qu’exploitent les marchands du doute, cigarettiers et autres propétrole)? Qu’en pensez-vous?
  2. Peut-on envisager une autre avenue? Qui serait de maintenir notre intégrité en défendant les connaissances scientifiques (et nos résultats de recherche) comme plausibles, probables, voire largement acceptées. Les chercheurs et chercheuses deviendraient alors des experts comme les autres (mécaniciennes, infirmières, cuisiniers, etc.) détenant non pas la vérité, mais une opinion éclairée – je reprends ici votre terme. Qu’en pensez-vous?
  3. Enfin, à l’Association science et bien commun, nous misons sur plus de transparence (libre accès aux publications et aux données, réflexivité et honnêteté professionnelle) et plus de participation du public en sciences (sciences collaboratives, recherche-action, citizen science, etc.) pour favoriser la communication et l’appropriation des sciences, de même que leur saine critique. Croyez-vous que ce puisse être une approche efficace pour aller chercher un plus large public? Sommes-nous trop naïfs et naïves?

Références

Bruno Latour. 1995[1987]. La Science en action, Paris : Gallimard.

Le Monde et l’Agence France Presse. 2011. « Pourquoi l’eau ne gèle pas forcément à 0°C », Le Monde, 24 novembre 2011.
http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/11/24/pourquoi-l-eau-ne-gele-pas-forcement-a-0-c_1608334_3244.html

Moore, Emily B. et Valeria Molinero. 2011. « Structural transformation in supercooled water controls the crystallization rate of ice ». Nature 479 : 506-508.

Quist, David et Ignacio H. Chapela. 2001. « Transgenic DNA introgressed into traditional maize landraces in Oaxaca, Mexico ». Nature 414 : 541-543.

Ryffel, Gerhart U. 2014. « Transgene flow: Facts, speculations and possibles countermeasures ». GM Crops Food 5(4) : 249-258.
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5033179/

Stauffer, Caroline. s. d. « Farmers Say GMO Corn No Longer Resistant to Pests », Scientific American.
https://www.scientificamerican.com/article/farmers-say-gmo-corn-no-longer-resistant-to-pests/

Tabashnik, Bruce E. et Yves Carrière. 2017. « Surge in insect resistance to transgenic crops and prospects for sustainability ». Nature Biotechnology 35(10) : 926-935.
https://www.nature.com/articles/nbt.3974

Wedekind, Claus, Thomas Seebeck, Florence Bettens et Alexander J. Paepke. 1995. « MHC-dependent mate preferences in humans ». Proceedings of the Royal Society of London: Series B 260 : 245-249.
http://www.drjoebio.com/uploads/1/8/1/3/1813500/mhc_mate_preference_smell_t_shirts.pdf

Wikipédia. 2017. « Degré centigrade ». Consulté le 25 septembre 2018.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Degr%C3%A9_centigrade

Réponses de Pascal Lapointe

Si on n’arrive pas à s’entendre sur le fait que le point de congélation de l’eau est un fait solide (l’eau de source, pas l’eau salée, on est d’accord), alors on est en plein au cœur du problème que je voulais souligner : c’est non seulement une façon de couper le dialogue avec les scientifiques, mais, pire, ça risque d’amplifier la désinformation et de nuire plutôt qu’aider à tous nos efforts, les vôtres et les nôtres, pour amener les citoyens et citoyennes à être plus critiques.

Je ne vous apprendrai rien si je vous dis que pour une grande partie du public, il y a une confusion entre le fait et l’opinion. « Si j’y crois, c’est que c’est vrai ». Confusion qui est entretenue à dessein par ceux et celles qui ont intérêt à l’entretenir, la caricature étant Trump et son réflexe de qualifier de « fausse nouvelle » tout texte qui émet une opinion qu’il n’aime pas.

Dans le domaine qui est le mien, cela se traduit par exemple par un grand nombre de lecteurs et lectrices de journaux qui ne font pas la distinction entre la chronique, qui est un texte d’opinion, et le reportage qui se base sur des faits. Dans un domaine qui est à la frontière entre le vôtre et le mien, cela se traduit par un grand nombre de lecteurs et lectrices qui croient qu’un chercheur ou ou qu’une chercheuse qui écrit dans la revue Nature ou dans Le Devoir, c’est la même chose : tous deux ont émis une opinion.

Oui, on part vraiment d’aussi loin que ça. En conséquence, lorsque vous me demandez si je crois que les scientifiques doivent présenter leurs recherches comme des « faits absolus » pour « ne pas nourrir le doute envers les sciences », je vous réponds que bien sûr que non, et que je n’ai même jamais, en 25 ans de journalisme, suggéré une pareille chose. Là n’est pas le problème que je pointe du doigt ici.

Ce problème, c’est que dans mon univers, je suis devant un public avec lequel je dois partir d’aussi loin que de rappeler qu’un fait, ça peut être vérifié alors qu’une opinion, ça ne peut pas l’être — mais les faits sur lesquels prétend s’appuyer l’opinion, eux, peuvent l’être.

Certes, dans votre perspective de réflexion universitaire, vous pouvez et vous devez aller plus en profondeur que ça. Il vous faut inventer un vocabulaire qui permette de tenir compte du fait que toute la science ne fonctionne pas de manière uniforme.

Mais avant que ce vocabulaire ne se soit répandu dans la population, il faudra peut-être quelques générations et en attendant, dans l’univers de la communication que j’occupe, seulement faire comprendre la différence entre un fait et une opinion constituerait déjà un gros progrès. Parce que dans cet univers, je suis confronté à des climatosceptiques, à des créationnistes et à des partisans de la Terre plate qui sont extrêmement heureux de profiter de la fenêtre que vous leur ouvrez toute grande : ce qu’ils et elles entendent, c’est que des universitaires accréditent leur idée voulant que la Terre ronde ne soit pas un « fait », donc « juste une opinion ». Une opinion qui devrait, en conséquence, être traitée dans les médias et dans les écoles sur un pied d’égalité avec « les autres opinions ».

Vous rappelez dans votre troisième question que votre intention est de faire davantage participer le public à la production et à l’appropriation du savoir : une ambition que j’ai toujours partagée, encouragée. Je ne vois pas en quoi c’est contradictoire avec le fait d’enseigner à ce même public qu’il existe une différence entre la biologiste en vous, dont les conclusions s’appuient sur des données probantes, et un créationniste qui possèderait aussi une formation en biologie.

Je rêve du jour, peut-être comme vous, où il y aura de nouveaux mots acceptés par l’Office québécois de la langue française, pour désigner différents degrés dans la solidité d’un fait. Mais en attendant, avec le vocabulaire limité dont nous disposons, c’est ajouter à la confusion si on laisse planer l’impression que le gel de l’eau à zéro degré n’est pas un fait, mais une construction sociale sous le prétexte que les Celsius sont une construction sociale. C’est détourner le sens de l’affirmation initiale, parce que vous savez vous aussi que même si on transpose la mesure des Celsius en Fahrenheit ou en Kelvin, le résultat final sera le même : l’eau gèlera au même seuil et s’évaporera au même seuil.

Tout comme la Terre ronde n’est pas une opinion d’égale valeur à la Terre plate. Tout comme l’évolution des espèces n’est pas une opinion d’égale valeur à la création biblique. Tout comme « l’opinion » des climatologues n’est pas d’égale valeur à celle des climatosceptiques. À l’intérieur des propos des deux camps s’insèrent évidemment des constructions sociales, mais ça n’affaiblit pas le fait que l’un des deux camps s’appuie d’abord sur des données probantes, et l’autre sur ses croyances.

Et j’ai beau parler tout au long de cette réponse de « mon univers » de journaliste, je pense que tout ceci vaut aussi pour votre univers de chercheuse. Vous voulez jeter un pont entre sciences et sciences sociales et nous sommes à une époque où ces deux cultures ont désespérément besoin de tels ponts. Or, c’est perdu d’avance si vous donnez l’impression que vous n’auriez aucun problème devant les arguments d’un créationniste ou d’un partisan de la Terre plate. Vous arriverez à jeter de tels ponts — nous y arriverons — en proposant un vocabulaire qui accrédite le fait que tout n’est pas réductible à une construction sociale. Qu’il existe des bases solides qui font consensus et à partir desquelles on peut construire un dialogue.


  1. Et n’oublions pas que même en physique, il y a des révolutions scientifiques...
  2. Un exemple : les femmes (humaines) et les femelles épinoches à trois épines (petits poissons) qui semblent, en laboratoires, choisir leur partenaire selon leur niveau de distinction au complexe majeur d’histocompatibilité (CMH – important dans l’immunité) (article ayant, à ma connaissance, lancé le bal chez l’humain : Wedekind et al., 1995). Hum... Dans la « vraie vie », les femmes ne font pas que sentir les hommes... Elles leur parlent et les regardent, notamment. Et les hommes se lavent, se parfument, etc. (ce qui n’était pas permis dans l’étude en question). Les femelles épinoches, quant à elles, se fient aussi sur la coloration et l’emplacement du nid (préparé par le mâle). Donc, si ces études sont très intéressantes, il est difficile de savoir ce qu’elles veulent dire « dans la vraie vie ». De nombreuses études ont été conduites depuis avec des résultats variés.

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