Résumés

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L’ancrage sociologique du concept. Réflexion sur le rapport d’objectivation
Marie-Laurence Bordeleau-Payer

Cet article examine comment le concept, qui se présente comme outil langagier et méthodologique au moyen duquel il est possible de saisir la réalité, agit comme médiation par laquelle une signification est véhiculée et objectivement appréhendée. Il met en lumière le fait que le concept et la pensée doivent être approchés en fonction d’une relation indissociable par laquelle la (re)connaissance des objets du monde est possible selon son enracinement socio-historique. De plus, cette perspective met en évidence le fait que les concepts ne sont jamais neutres, c’est-à-dire qu’ils sont empreints d’une teneur normative et idéologique propre à la culture « épistémologique », ainsi qu’à l’esprit du temps qui participent de leur construction dialectique. Et puisque ce contexte est intrinsèque à l’entreprise de connaissance du monde, tout chercheur désirant accéder à la saisie de la réalité doit tenir compte de la nature « culturelle » du procès par lequel la « réalité » est envisageable et ce, par le biais d’une prise en considération de l’univers de sens sur lequel prend appui la pensée humaine. C’est en fonction de ces considérations que la réflexion élaborée dans ce chapitre s’attache à éclairer la nature sociale de tout projet de connaissance, suivant l’ancrage socio-historique du rapport d’objectivation qui sous-tend toute désignation conceptuelle, de même que la pensée qui la réfléchit.

La neutralité pour quoi faire? Pour une historicisation de la rigueur scientifique
Oumar Kane

L’épistémologie, en tant que domaine de savoir se donnant pour objet l’étude de la science, a grandement mis l’accent sur les conditions « internes » de la production du discours scientifique notamment en s’articulant autour de notions telles que la vérité, la logique, l’objectivité ou la neutralité. Je propose de compléter succinctement cette analyse « interne » par une approche « externe » au savoir scientifique. L’historicisation me semble dès lors être une condition importante pour montrer deux choses relativement à la question qui m’occupe ici, celle de la neutralité : d’abord la neutralité comme impératif lié au déploiement d’un certain savoir peut être reliée à certaines conditions sociohistoriques. Par ailleurs, cette neutralité revêt des formes extrêmement variées selon les configurations institutionnelles et disciplinaires auxquelles on s’intéresse. Pour argumenter mon propos, je mets à contribution Aristote, Bachelard et Feyerabend pour montrer que le cheminement n’est pas linéaire et que chez chacun de ces auteurs on peut trouver des arguments pour une reconnaissance de multiples formes de savoir et même d’une certaine hétérogénéité du savoir scientifique. Je conclus en soutenant que même la proposition révolutionnaire par Feyerabend d’une théorie anarchiste de la connaissance est insuffisante dans le cadre d’une analyse politique de la science et qu’il faut procéder à un « décentrement épistémique » qui commence seulement à être entrevu.

De l’impossible neutralité axiologique à la pluralité des pratiques
Pierre-Antoine Pontoizeau

Ce chapitre vise à expliquer les acquis de la pensée de Feyerabend en termes de contextualisation des vérités scientifiques subordonnées à des finalités ou utilités implicites. Ensuite, je mets en perspective sa pensée au regard des conclusions les plus récentes des mathématiciens concernant les limites de leur propre science : incomplétude, indécidabilité croissante (Kolmogorov), etc.  Puis j’expose quelques exemples des débats et controverses mathématiques qui attestent de l’inexistence de la neutralité axiologique dans le processus même de la création mathématique. Le chapitre se termine en indiquant les voies d’un dialogue fondé sur une rationalité ouverte et plurielle, soit une praxéologie contextualisant la raison discursive en s’inspirant du remarquable ouvrage de Gunnar Skirbeek – Une praxéologie de la modernité.

Sur l’idéal de neutralité en recherche. Bachelard, Busino et Olivier de Sardan mis en dialogue
Julia Morel et Valérie Paquet

En partant du principe que la neutralité au sein de la recherche en sciences sociales est inatteignable et qu’il est nécessaire d’en être conscient et consciente, ce texte s’intéresse aux manifestations de ce biais dans le processus complexe et hétéroclite de la recherche en communication aux cycles supérieurs. À partir d’une approche dominée par le courant constructiviste, ce texte s’intéresse aux écrits de trois auteurs phares dans le domaine des sciences sociales : Gaston Bachelard, Giovanni Busino et Jean-Pierre Olivier de Sardan. Les concepts de rupture épistémologique, de preuve et enfin la dynamique entre les dimensions étique et émique sont au centre de cette réflexion, et permettent d’apporter des éléments supplémentaires au constat de départ. Ces trois auteurs sont rattachés à des disciplines différentes des sciences sociales, et pourtant aboutissent à des conclusions similaires : la neutralité est difficilement atteignable. Grâce à un dialogue entre ces auteurs, ce texte tente de répondre à la question suivante : dans quelle mesure le fait d’être conscient ou consciente d’une non-neutralité nous permet, en tant qu’étudiant et étudiante à la maîtrise en communication, de pallier nos biais de recherche sur les plans personnel et structurel?

Quand les résultats contredisent les hypothèses. La neutralité en question dans la production du savoir sur le cerveau
Giulia Anichini

Dans cet article, la neutralité scientifique est analysée à partir du travail de production de résultats dans le domaine des neurosciences. Mes études de cas attestent de stratégies qui visent à produire des résultats « positifs », c’est-à-dire en adéquation avec la prédiction de départ des chercheurs et chercheuses. La valorisation des résultats « confirmatoires » amène aussi à l’occultation de certaines anomalies perçues comme moins « publiables ». Les pratiques de bricolage et du secret autour de certaines données témoignent de l’influence des politiques de publication sur la production de la connaissance scientifique.

Les traductions coloniales et (post)coloniales à l’épreuve de la neutralité
Milouda Medjahed

Depuis la nuit des temps, l’histoire est incomplète. J’oserai même dire que l’historiographie est toujours un travail inachevé. L’historiographie est également subjective, car elle est écrite selon un contexte précis. Tejaswini Niranjana (1992) ne fait qu’accentuer cette subjectivité lorsqu’elle insiste sur la relecture et la retraduction depuis une perspective (post)coloniale. Elle explique comment le choix de mots change d’un contexte à l’autre et ainsi comment les stratégies de traduction se déploient par les personnes colonisatrices tout comme par celles revendiquant la décolonisation pour atteindre leurs objectifs respectifs. En effet, la traduction peut être manipulée pour servir un projet colonial ou un projet de décolonisation. Ce chapitre propose d’explorer le degré de neutralité de cette réalisation à la lumière des travaux de recherches récents portant sur les traductions coloniales et (post)coloniales. Il s’agit de tâcher de démontrer comment la subjectivité du traducteur ou de la traductrice, ses décisions et ses motivations sont reliées à tous les éléments contextuels mis en valeur par les théoriciens et théoriciennes.

Les pratiques d’évaluation par les pair-e-s : pas de neutralité
Samir Hachani

Le contrôle par les pairs des publications scientifiques et techniques a toujours été sujet à des controverses et à des préjugés multiples. Étant de toute évidence une opération humaine, il n’a pu se départir de cette propension à juger non pas le texte soumis en lui-même, mais la personne qui fait la soumission, l’auteur ou l’autrice. Ces préjugés ont des origines multiples et variées (nationales, religieuses, ad hominem – personnelles –, esthétiques, idéologiques etc.) mais une de ces raisons semble devenir de plus en plus prépondérante, comme on le constate plus clairement depuis l’ouverture du processus d’évaluation dans plusieurs revues. Il s’agit des préjugés que rencontrent les femmes dans leur quête de publication et de participation à des comités éditoriaux dont le but est d’expertiser les recherches soumises. L’analyse de ces préjugés tend à indiquer une sorte d’ostracisation et de mise à l’écart des femmes quand elles soumettent un article et quand elles font partie des comités éditoriaux. Ce chapitre tente de voir quel est le traitement réservé aux soumissions d’article faites par des femmes dans quelques revues scientifiques, ainsi que la place qu’occupent les femmes dans leurs comités éditoriaux. Est-ce que l’ouverture dont se prévaut de plus en plus le contrôle par les pairs pourrait permettre d’atténuer ces préjugés et de faire de la publication scientifique et son corolaire direct le contrôle par les pairs une opération un peu plus neutre?

Les faits, les sciences et leur communication. Dialogue sur la science du climat à l’ère de Trump
Pascal Lapointe et Mélissa Lieutenant-Gosselin

Ce chapitre propose trois textes en un. Tout d’abord, il expose le point de vue de Pascal Lapointe sur le travail de journaliste scientifique et ce qu’il nous apprend sur la communication des sciences en cette ère des « fake news ». Suit un dialogue amorcé par la réaction et les interrogations qu’a suscitées ce texte chez Mélissa Lieutenant-Gosselin, doctorante en communication publique et codirectrice de cet ouvrage. La réaction et les questions sont celles d’une constructiviste convaincue qui voit dans les sciences des outils d’émancipation humaine et qui partage avec Pascal Lapointe la conviction du besoin d’une meilleure communication des sciences. Le texte se termine par les réponses du premier auteur aux questions de la seconde. Nous espérons que ce texte en trois temps permettra aux lecteurs et lectrices de réfléchir avec nous non seulement à la neutralité des sciences, à la réalité et aux faits, mais aussi aux manières de parler des sciences et de (se) les représenter.

L’amoralité du positivisme institutionnel. L’épistémologie du lien comme résistance
Florence Piron

Dans ce chapitre, je réfléchis aux effets sociaux et éthiques de l’injonction de neutralité axiologique qui se trouve au cœur du « positivisme institutionnel », nom que je donne au cadre normatif hégémonique du régime mondialisé des sciences et des savoirs dans le monde actuel. En définissant les sentiments moraux et l’âme comme nuisibles à l’activité de création de savoir, en rendant les scientifiques incapables de comprendre que les sentiments, les valeurs et les engagements sont indispensables à une pensée authentiquement humaine – reliante et reliée à un monde commun -, cette injonction fait le jeu de l’exclusion de ce type de pensée dans l’activité scientifique qu’elle rend ainsi normalement amorale. En raison de la place symbolique de la science et de l’expertise dans la culture et l’imaginaire collectif, cette amoralité normalisée contribue à normaliser l’indifférence à l’autre, au nom de la vérité ou de la performance, dans un monde marqué par le néolibéralisme où le souci d’autrui est déjà peu valorisé, si ce n’est ignoré et méprisé.

Voyage vers l’insolence. Démasquer la neutralité scientifique dans la formation à la recherche
Maryvonne Charmillot et Raquel Fernandez-Iglesias

Notre objectif est de déconstruire la grammaire positiviste en démasquant la prétendue neutralité scientifique. Nous invitons les apprenties-chercheuses et apprentis-chercheurs à initier un voyage vers l’insolence et à remettre en cause l’ordre scientifique établi. Les règles de production des connaissances scientifiques laissent-elles une place à l’expérience des chercheuses et des chercheurs? Peuvent-ils et elles se détacher du monde social pour définir leur rapport à l’objet étudié? La construction des connaissances scientifiques obéit à des conventions et les injonctions qui en découlent mènent à une sorte de conformisme intellectuel. Ces règles implicites et les injonctions qu’elles entraînent semblent aller de soi : elles s’imposent comme la seule manière de garantir la production scientifique. Que l’on apprenne à les questionner et on découvrira que les sciences sont plurielles et qu’elles laissent de l’espace à la critique de l’ordre scientifique dominant. Cet apprentissage s’inscrit dans la perspective de la recherche compréhensive. À partir de cette posture épistémologique, nous questionnons les pratiques scientifiques et nous nous plaçons en opposition aux systèmes de pouvoir contre lesquels nous luttons. Nous adoptons pour ce faire une pensée par système et proposons des actes de recherche insolents.

La neutralité en sciences de l’environnement. Réflexions autour de la Marche internationale pour la science
Laurence Brière

La question de la neutralité en sciences de l’environnement revêt un intérêt particulier; sciences biophysiques et sciences humaines s’y côtoient et s’y croisent, révélant des divergences épistémologiques marquées. Une Marche internationale pour la science a été déployée pour le Jour de la Terre 2017 dans 38 pays suite à l’initiative de scientifiques américain-e-s inquiétées par les positions de leur nouveau gouvernement, notamment en matière de climat. Cet évènement inhabituel – des scientifiques descendant dans la rue pour défendre leur apport à la société et au monde – a mis en lumière la nécessité d’ouvrir un espace de discussion entre acteurs et actrices du champ des sciences de l’environnement quant au sens et à la portée des recherches réalisées. Si la primauté du paradigme positiviste ressort clairement du discours entourant l’évènement, car il y est avant tout question de la « neutralité » d’une science « basée sur les faits » qui « profite à toute l’humanité », la communication n’a pas été monolithique et un des comités organisateurs nationaux a même argumenté que « la science est politique ». S’appuyant sur l’analyse de cette récente mobilisation, ce chapitre propose une déconstruction discursive des axiomes et des choix sémantiques vertébrant les sciences de l’environnement. Il y a effectivement lieu de questionner les fondements implicites et explicites des projets scientifiques menés dans ce domaine, de soulever les conséquences de telles prémisses axiologiques et de proposer des approches scientifiques plus écologisées, ancrées et dialoguantes. L’ampleur des crises socioécologiques actuelles – dont le dérèglement climatique et l’extinction massive des espèces – est effectivement de nature à nous interpeler dans tout notre être, vers cette importante réflexion.

Neutralité donc silence? La science politique française à l’épreuve de la non-violence
Cécile Dubernet

Alors que la France possède une ancienne tradition de contestation non-violente, il lui manque un débat universitaire sur la non-violence. En science politique, rares sont les scientifiques qui ont exploré le sujet au-delà de quelques références historiques ou renvoyant à des textes anglophones. Les travaux sont éparpillés, souvent produits en marge de l’université. Néanmoins, ce paradoxe se comprend si l’on tient compte de l’origine du concept et de l’héritage positiviste de la science politique hexagonale. Forgé par des auteurs-acteurs tels que Gandhi, King et le Dalaï-Lama, le terme non-violence semble flou et manque de cette distance entre analyse et militance, si nécessaire à l’universitaire. De plus, ses fondateurs étant religieusement inspirés, le mot reste connoté de spiritualité, champ que les universitaires français-es abordent avec grande caution. Mais surtout, le concept gêne, car il questionne des fondamentaux en science politique, entre autres l’efficacité de la violence. Ce terme dérangeant est donc souvent ignoré au profit d’autres registres considérés comme plus acceptables tels « luttes sociales », « contestations » ou « résistances ». Découlant en grande partie de l’injonction de neutralité, cette absence a cependant un coût. Les universitaires français-es peinent à penser scientifiquement tant les questions de défense que celles de révolutions populaires. De fait, neutralité et silence couvrent certains prismes et tabous.

Les sciences impliquées. Entre objectivité épistémique et impartialité engagée
Donato Bergandi

Quel est le rôle des sciences et des scientifiques dans des sociétés où, tout en étant formellement démocratiques, une multitude d’indices convergents configurent la gestion de la res publica par une caste oligarchique politico-économique? Cette caste, plutôt encline à gérer les ressources environnementales sur la base d’intérêts particuliers ne tient compte ni du bien commun ni des équilibres biosphériques. Dans un tel contexte, le rôle des sciences et des scientifiques est crucial dans des questions et par rapport à des objets de recherche à l’interface entre science et société et qui génèrent des controverses socio-scientifiques. Ces questions et objets de recherche nécessitent des cadres épistémiques et épistémologiques spécifiques en rupture avec la vulgata épistémologique traditionnelle. Ainsi, il n’est plus possible d’aborder des questions et des objets de recherche propres aux « sciences impliquées » sur la base du paradigme dominant, et qui fait de l’objectivisme réaliste d’origine positiviste et néopositiviste l’idéal scientifique auquel tous les chercheurs et chercheuses se doivent d’adhérer. Ce qui signifie que des sciences — dont les thématiques abordées ne sont pas exclusivement scientifiques, mais également économiques, politiques, éthiques et plus largement socioculturelles — génèrent inévitablement des controverses socio-scientifiques. Ces controverses ne peuvent, en aucun cas, être solutionnées en se limitant à l’expérience scientifique ou aux « faits ». Emblématique dans ce sens est le développement d’un certain nombre de disciplines contemporaines telles que la biologie moléculaire, le génie génétique, la biologie de synthèse, l’écologie, l’ingénierie écologique, les sciences du climat et leurs enjeux multiples. À la recherche des multiples enjeux sous-jacents aux relations risquées et critiques existantes entre l’objectivité, l’impartialité et l’engagement dans le cas des sciences impliquées et des questions scientifiques socialement vives, il est proposé le concept et la posture déontologique de l’« impartialité engagée ». Une telle posture serait capable de garantir un juste équilibre entre l’idéal de l’objectivité scientifique – le ou la scientifique qui l’adopterait essaiera de ne pas se faire guider par ses préférences et préjudices dans la sélection des données théoriques et factuelles – et l’engagement éthico-politique.

Neutralisation et engagement dans des controverses publiques. Approche comparative d’expertises scientifiques
Robin Birgé et Grégoire Molinatti

Nous proposons dans ce chapitre une réflexion sur l’heuristique ouverte par le dépassement du modèle de neutralité des sciences en société. La mise en perspective de trois études d’anthropologie de la connaissance et de la communication nous permet d’interroger la responsabilité sociale de chercheurs en situation de controverse et construisant collectivement une expertise publicisée. La première enquête nous permet d’exposer une construction/communication d’expertise d’académies des sciences à propos de l’affaire Séralini dont le modèle sous-jacent repose sur la neutralité axiologique, qui, selon leurs auteurs, confère une autorité certaine à l’expertise. La deuxième enquête concerne une auto-saisie en 2010 d’un laboratoire de géosciences du sud de la France expertisant les conséquences de l’exploitation des gaz de schistes. Conscients, pour la majorité des chercheurs impliqués, de l’existence de potentiels conflits d’intérêts et de l’impossible neutralité individuelle, l’équipe a collectivement procédé à l’effacement des points de vue singuliers, sans publiciser le parti pris méthodologique de neutralisation de leurs opinions hétérogènes. La troisième enquête concerne une proposition de réforme du droit de la famille promue par des chercheurs en sciences humaines et sociales, commanditée en 2013 par le gouvernement français. L’horizon politique est assumé par les experts qui publicisent explicitement une expertise engagée. Dans ce dernier cas, l’expertise s’est affranchie d’une instrumentalisation politique et, en assumant un point de vue engagé et argumenté, contribue selon nous à enrichir le débat public, sans pour autant échapper à une pointe d’autoritarisme.

Non-neutralité sans relativisme? Le rôle de la rationalité évaluative
Mathieu Guillermin

Dans cette contribution, j’interrogerai la possibilité de combiner non-neutralité (de la science) et objectivité ou rationalité en m’appuyant sur les travaux philosophiques de Hilary Putnam. À partir des notions d’incommensurabilité et de paradigme, Kuhn met en question la neutralité de la science. Selon certains critiques, une telle approche n’est pas admissible, car elle condamne la méthode scientifique à l’irrationalité et au relativisme. Les travaux de Putnam peuvent néanmoins être mobilisés pour montrer que non-neutralité et rationalité (ou objectivité) ne sont pas antithétiques. Une étape majeure sur la route d’une telle réconciliation est de parvenir à faire droit à une rationalité évaluative. À partir des réponses que propose Putnam à ce défi, je défendrai l’idée selon laquelle rationalité et objectivité ne sont pas synonymes de neutralité, mais, au contraire, se forgent au moyen de retours réflexifs visant l’évaluation rationnelle des pratiques d’investigations. Je mettrai alors en avant l’intérêt d’une telle approche pour articuler science et éthique.

Comprendre et étudier le monde social. De la réflexivité à l’engagement
Sklaerenn Le Gallo

La réflexion proposée ici vise à interroger les liens pouvant être faits, d’un point de vue critique, entre la nécessité de réflexivité des chercheurs et chercheuses et ce qui est considéré comme un devoir d’engagement dans les luttes et mouvements sociaux. Contrairement à ce qui est défendu par le paradigme positiviste longtemps dominant dans le champ des sciences humaines et sociales, le monde social ne peut être objectivé et rationalisé qu’abusivement. Les scientifiques sont donc pris en étau entre leur recherche scientifique et leur parcours biographique. Le texte présente une réflexion partant de la notion d’exigence de réflexivité dans l’analyse du monde social. Sont par la suite présentées deux visions de la recherche engagée. D’abord, celle de Pierre Bourdieu, qui invite à la critique sociale et à la dénonciation des rapports de pouvoir qui ont cours au sein de la société. Ensuite, celle de Michel Foucault, qui souhaite la remise en cause d’une posture intellectuelle universalisante au profit d’une réflexion intellectuelle « située » portant la voix des luttes, questionnant les rapports de pouvoir et s’opposant aux régimes de vérité imposés au sein du monde social.

Langagement. Déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique
Sarah Calba et Robin Birgé

La neutralité, autrement dit l’absence de parti pris, est une posture épistémologique ou méthodologique habituelle en science. Elle permet, d’après ses partisans, de donner à voir ses productions scientifiques comme sans point de vue particulier, donc plus facilement acceptables et reproductibles par d’autres, ou encore plus proches de ce qui est réellement. Plutôt que de vouloir affirmer l’impossibilité d’une telle posture, nous essayerons ici de démontrer que la neutralité peut transformer le projet scientifique (la construction collective de connaissances) en une tentative de révélation ou de médiation d’un réel existant indépendamment des perspectives humaines. Pour cela, nous étudierons les formulations (les déclarations intentionnelles comme les choix formels) épistémologiques de différentes sociologies, en particulier celle se qualifiant de pragmatique et celle que nous aurons nommée photographique. En réponse, nous proposerons une autre forme d’engagement que l’on pourrait nommer langagement, à savoir un parti pris par le langage, par la mise en intelligence de ce qui est dit avec la façon dont on le dit, soit par un travail stylistique des discours scientifiques. Nous défendrons ainsi la sociologie dramaturgique qui, en affirmant l’artificialité et la singularité de ses mises en scène, travaille à rendre cohérentes ses argumentations constructivistes, autrement dit ses fictions scientifiques.

Que signifie être chercheuse? Du désir d’objectivité au désir de réflexivité
Mélodie Faury

Je suis une passagère, d’un lieu à l’autre, d’une place à l’autre, je traverse les disciplines et les registres de scientificité. De cette expérience des lieux, de discours et des pratiques, je ne peux rien vous dire de la Science. Ce dont pourtant je peux vous parler, c’est du désir qui met en mouvement. Et que peut-on désirer de plus que l’Objectivité ? Bien d’autres choses beaucoup plus riches et puissantes d’un point de vue épistémologique : la réflexivité et le lien entre différentes subjectivité réflexives, sachant dire d’où elles parlent, comment elles travaillent et comment elles construisent leurs discours, avec quelles méthodes et quels points de vue. On peut désirer l’inter-subjectivité située. En tant que « chercheur » devenue enfin « chercheuse », je peux vous parler de ce qui éteint ou au contraire anime la pensée. En toute non-neutralité, mais bien située.

Des relations complexes entre critique et engagement. Quelques enseignements issus de recherches critiques en communication
Éric George

Dans ce texte, nous cherchons à analyser les relations complexes entre recherche et engagement social. A priori, nous pourrions considérer que dans le cas de la recherche critique, il devrait y avoir complémentarité logique entre ces deux types d’activité. Or, nous verrons que la situation est plus complexe qu’elle n’y paraît avec la prise en compte de trois ensembles de travaux considérés comme critiques dans le champ des études en communication : l’École de Francfort, l’économie politique de la communication et les cultural studies. Nous constaterons alors que certaines pratiques de recherche d’une part et de militantisme de l’autre s’avèrent difficilement conciliables alors que l’alliance entre recherche critique et engagement social est pourtant plus que jamais nécessaire afin de transformer notre monde.

Perspectives critiques et études sur le numérique. À la recherche de la pertinence sociale
Lena A. Hübner

Ce texte s’intéresse aux liens entre recherche et changement social. Plus précisément, il s’agit de discuter des difficultés qu’engendre une posture critique lorsqu’on étudie la communication politique en ligne. Le texte montre que cette perspective épistémologique amène à un dilemme : tandis que les résultats de recherches visent à éveiller une conscience chez les citoyens et citoyennes, les mécanismes mêmes de cette éducation, si elle passe par le numérique, risquent d’être réappropriés par les institutions politico-économiques. Pour remédier à cet obstacle, il est proposé de tisser davantage de liens entre recherche et société civile, et ce, de diverses façons (vulgarisation des résultats, application pratique sur le terrain, etc.).

Réguler les rapports entre recherche scientifique et action militante. Retour sur un parcours personnel
Stéphane Couture

À partir d’une démarche réflexive s’inspirant de l’approche auto-ethnographique, ce chapitre explore la manière dont l’injonction de neutralité continue d’interpeller l’auteur dans son travail de recherche en sciences sociales et son engagement militant. Il ne s’agit pas ici de défendre l’idée que la science ou l’une ou l’autre méthode ou théorie seraient complètement et purement « neutres », mais plutôt d’explorer l’effet qu’a l’injonction de neutralité dans la pratique, et plus spécifiquement, dans la négociation des positionnements entre pratiques de recherche et pratiques militantes. Le texte propose l’idée d’une « neutralité partielle » certes impure, imparfaite et relationnelle, mais néanmoins agissante comme invitation à la réflexivité dans le travail scientifique et sur les transitions entre postures de recherche et postures militantes.

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Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre? de Laurence Brière, Mélissa Lieutenant-Gosselin et Florence Piron est sous une licence License Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International, sauf indication contraire.

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