16 Tour et détour d’un cueilleur de récits affecté

Être impliqué, être engagé, être affecté : avions-nous le choix d’une autre posture?

Thierry Chartrin

La posture du cueilleur ou cueilleuse de récit est invariablement interrogée lorsqu’il s’agit d’évoquer avec des narrateurs et des narratrices des questions existentielles ayant pour objet la finitude, car chercheurs ou chercheuses et sujets partagent en commun ce funeste destin. À partir de notre expérience d’une année d’entretiens réalisés dans le cadre de notre thèse Apprendre à vivre, c’est se savoir mortel. Récits épiphaniques d’autoformation existentielle (Chartrin, 2015), nous présenterons comment le rapport intersubjectif ne peut s’émanciper d’un rapport intrasubjectif, car ces questions font irruption en contrebande et s’imposent au risque de la rencontre. Au-delà de l’implication, le cueilleur ou cueilleuse de récit doit accepter d’être affecté-e, l’unique moyen, selon Favret-Saada (2009), de réussir son projet de connaissance, à condition toutefois de savoir l’oublier et de pratiquer sous conditions.

Un sujet de recherche qui intrigue

« Ne grattez pas là où ça ne vous démange pas », déclarait le psychiatre américain Adolf Meyer (cité par Yalom, 2008 : p. 43) à toute une génération d’étudiants et étudiantes. Paradoxalement, cette préconisation constitue à nos yeux une pertinente introduction au rapport que nous avons pu entretenir avec les sujets de notre thèse. À l’évidence, la nature de cette recherche portant sur l’impact du vécu de situations extrêmes (Fischer, 1994) pose indéniablement la question du rapport entre chercheur(se), objet de recherche, sujet de recherche, et cela pour une raison : nous partageons un destin commun, chercheur(se)s et sujets vont indéniablement mourir un jour. Or la mort constitue pour notre recherche un pivot fondamental qui ne se laisse pas approcher, car mourir reste un sujet tabou. C’est donc sous le sceau de l’intrigue que nous avons perçu chaque présentation du sujet de notre thèse.

La mort, la vie, la maladie sont des questions existentielles partagées : des questions de l’intime, des questions qui agissent, qui dérangent, qui animent autant qu’elles perturbent le narrataire. « Pourquoi avez-vous traité cette question? » Question récurrente énoncée lors de chaque rencontre, que ce soit avant, pendant, voire après l’entretien. La part d’énigme n’est que partielle, car la question en cache en fait, une autre, plus personnelle : « Qu’est-ce qui vous est arrivé pour que vous puissiez étudier ce sujet, que s’est-il passé dans votre vie? » Lors de la présentation d’une thèse en 2013, Gaston Pineau, alors président de jury, nous avait renvoyé la même question. Le sujet nous associe… Robin (1993 : p. 95) rappelle d’ailleurs que l’histoire d’une recherche est aussi celle du chercheur, de la chercheuse. Peut-être que certaines le sont encore plus que d’autres? Dès lors, deux histoires se rencontrent, de la particularité dans l’ipséité.

Le doute s’est alors instauré : que répondre à cette question? Quelles positions adopter? Protection? Repli? Ouverture? Transparence? Pouvions-nous être en retrait, éviter d’aborder cette question pendant les entretiens, ne pas nous impliquer? En d’autres termes, avions-nous le choix de notre posture?

Est-ce d’ailleurs un problème que de s’impliquer dans la recherche? Les sciences de l’éducation, par l’intermédiaire des travaux de René Barbier (1997 et 2004), ont par ailleurs accordé une place importante à la question de l’implication. L’ethnologie a, de même, reconnu scientifiquement la prise en compte de l’intersubjectivité, notamment avec l’utilisation de la méthodologie de l’observation participante, dont les travaux de Jeanne Favret-Saada (1977, 1981 et 2009) sont de stimulantes illustrations.

La posture du chercheur, entre intersubjectivité et intrasubjectivité

Pas de recherche sans implication pour René Barbier

Être impliqué? Pour René Barbier (2004), la question ne se pose pas ! La recherche en sciences humaines s’inscrit d’emblée dans un rapport implicatif. L’objectif de la prise en compte de ce rapport est de contrer l’épistémologie positiviste qui consiste à séparer le sujet, chercheur(se) ou acteur(trice) social, de son objet. Du fait de l’ambiguïté de l’implication, la reconnaître et la prendre en compte revient « à appréhender les situations du développement de la recherche en sciences sociales par la complexité » (Barbier, 2004 : p. 3). Pour Barbier, être impliqué dans un groupe comporte d’emblée trois modes :

  • être impliqué sans intention en tant que faisant partie intégrante d’un système « relationnel ». En tant qu’être humain, je suis « jeté là » dans la relation humaine et dans le monde. Cette implication définit ce que Barbier appelle la reliance sociale. L’absence d’implication revêt à l’inverse une forme pathologique de schizophrénie;
  • s’impliquer : je suis un(e) acteur(trice) qui opère des choix libres d’attitudes qui supposent ma responsabilité et mon engagement. Barbier énonce la difficulté de ce mode dans les institutions contemporaines où le sujet est instrumentalisé « en utilisant l’économie libidinale de leurs agents (processus de renforcement du pouvoir de domination, pulsions archaïques sadomasochistes, dans un processus de renforcement du pouvoir de domination » (Barbier, 2004 : p. 2);
  • impliquer autrui : c’est la résultante des deux autres modes. J’implique l’autre dans une situation où je suis impliqué(e) ou parce que quelqu’un m’implique. Je ne peux donc m’impliquer sans impliquer l’autre. Pour Ardoino, existentiellement, « l’implication est tout ce qui rattache à la vie » (cité par Barbier, 2004 : p. 2).

Être affecté, une nécessité pour la recherche selon Jeanne Favret-Saada

Pour Jeanne Favret-Saada (1977, 1981 et 2009), la recherche sur le terrain ne peut s’opérer autrement qu’en utilisant l’observation participante. Néanmoins, pour cette auteure, il n’y a pas d’observation participante sans être affecté. C’est l’unique moyen de réussir son projet de connaissance, à condition de savoir l’oublier. « Accepter d’être affecté suppose toutefois que l’on prenne le risque de voir s’évanouir son projet de connaissance. Car si le projet de connaissance est omniprésent, il ne se passe rien. Mais, s’il se passe quelque chose et que le projet de connaissance n’a pas sombré dans l’aventure alors une ethnographie est possible » (Favret-Saada, 2009 : p. 159).

Ce point présente, pour l’auteur, l’autrice, quatre traits significatifs :

  • accepter de reconnaître les situations de communications involontaires et non intentionnelles comme matériau important, voire essentiel;
  • accepter de tolérer, selon les moments, les statuts de chercheur ou chercheuse et de sujet affecté;
  • accepter les différentes temporalités des opérations de connaissances : ne pas pouvoir rapporter l’expérience quand on est trop affecté et ne pas la comprendre quand on peut la rapporter. Pour l’auteur, l’autrice, le temps de l’analyse viendra plus tard;
  • accepter d’approcher un phénomène en prenant le risque de participer ou d’en être affecté, c’est se donner les moyens de faire de réelles découvertes.

Être affecté n’est pas être en empathie, qui demande par définition de la distance, car c’est bien parce que l’on n’est pas à la place de l’autre qu’on tente de se représenter ou d’imaginer les sentiments, les perceptions et les pensées qui provoqueraient une telle situation (Favret-Saada, 2009 : p. 15). Être affecté, c’est accepter d’être intensément agité. Être affecté jusqu’à quel point? Jeanne Favret-Saada rappelle que sa recherche sur la sorcellerie dans le bocage n’a été possible qu’à partir du moment où les sujets ont pensé que la chercheuse était également prise, soit parce qu’elle était désensorceleuse (elle avait le fluide), soit parce qu’elle était envoûtée. « La sorcellerie, ceux qui ne sont pas pris, ils ne peuvent pas en parler ou on ne peut pas leur en parler » (Favret-Saada, 2009 : p. 152).

La place de la transparence dans l’entretien de recherche pour Yves Winkin

Pour Yves Winkin (1997), anthropologue de la communication, l’observation participante est la seule alternative possible au modèle expérimental proposé par les sciences dites dures. Pour cet auteur, les sciences humaines doivent arrêter de singer la distance critique des sciences de la nature.

Contrairement aux positions de Jeanne Favret-Saada, il pense que dissocier à ce point participation et observation est un leurre. En effet, pour ce chercheur, l’observation est naturellement participante du fait de la présence de l’observateur(trice) dans l’aire de vie de l’autre. Il revendique cependant la transparence du (de la) chercheur(se) dans les rapports, dans la mesure où elle est régulée par des outils (le journal de recherche) dont nous développerons l’intérêt ultérieurement : « (…) dès le moment où les sujets sont posés comme transparents, l’observation ne peut être que participante » (Winkin, 1997 : p. 4).

Reconnaître la nécessaire implication dans le cadre de la recherche, c’est accepter d’y associer la dimension affective dans toute sa complexité. En effet, le risque est bien d’aborder l’interaction avec les sujets sur un mode particulier où la personne du chercheur est engagée dans toutes ses composantes (instances morales, valeurs politiques, affects et vécus personnels) en dépit de toute procédure de contrôle (Puccio-Den, 2012 : p. 1).

Quels sont alors les risques encourus? La perte d’objectivation? L’éloignement voire la disparition du « projet de connaissances »? L’emprise du chercheur ou de la chercheuse en sciences sociales ou l’inverse, l’emprise de la personne narratrice?

Revendiquer la place de notre subjectivité dans la rencontre, non comme acte de militance, mais plutôt comme une vérité incontournable, implique d’accepter la part d’influence réciproque, la part de notre ressenti, de notre méfiance, de notre empathie. Cet engagement est partagé entre autres par la tradition ethnologique française de Favret-Saada à Michel Leiris (1981). Reconnaître, dans la rencontre, une part de vérité, cela consiste à pousser à « (…) l’extrême le particulier. (…) Porter la subjectivité à son comble, c’est ainsi que l’on atteint l’objectivité » (Leiris, 1981 : p. 264).

De la place laissée aux informateurs et informatrices

La posture d’observateur participant ou d’observatrice participante procède également de la considération accordée aux acteurs et actrices qui ne sont pas réduits à des objets, mais bien à des partenaires. Il s’agit, dès lors, de prendre au sérieux « leurs arguments ou les preuves qu’ils apportent, sans chercher à les réduire ou à les disqualifier en leur opposant une interprétation plus forte » (Boltanski et Thévenot, 1991 : p. 22).

La reconnaissance de la parole de l’autre, en tant qu’il ou elle est pourvu(e) des mêmes qualités cognitives, d’analyse et d’interprétation que celles habituellement dévolues au chercheur ou à la chercheuse, impose un devoir d’implication dans la rencontre. Accepter d’être affecté, c’est établir un lien avec une posture d’engagement. Être affecté, au-delà de la posture méthodologique, est un acte politique de reconnaissance du sujet pensant, rivalisant avec la parole des experts.

C’est accepter de se perdre (Rémy, 2014 : p. 1). Accepter que les acteur(trice)s rencontrés sur le terrain nous assignent à une place inattendue, ou bien fassent preuve de résistance aux questions ou aux demandes que l’on peut exprimer, comme le témoigne cet extrait de notre journal de recherche tiré de notre thèse. Il concerne la discussion avec Philippe[1] :

Philippe me fait part de remarques sur l’entretien et plus généralement sur nos discussions. Il me trouve trop insistant sur la recherche d’un moment intense source d’épiphanie. Que dois-je faire/penser de cette remarque? Est-il en difficulté? Veut-il apporter une aide? Ces remarques sont toujours précédées de précautions oratoires. Il n’en demeure pas moins qu’elles me sont adressées directement. Il a évoqué de même l’impact de mon sujet sur ma propre vie. Que comprendre de cela : recommandations? inquiétude? méfiance? Que faire quand il s’autorise à faire allusion à notre vie personnelle lors du voyage vers la gare, lui qui m’a dévoilé une partie de sa vie?

Résister, c’est exister aux yeux du chercheur ou de la chercheuse. C’est pour Jeanne Favret-Saada (2009) et Catherine Rémy (2014) un des critères de réussite d’une recherche : « L’observateur se met-il dans une position qui permet aux acteurs d’exprimer des résistances et surtout est-il conscient de ces résistances? » Elle renvoie bien entendu à la question de la faute du néophyte que nous sommes et que nous voyons bien dans le dernier extrait? Accepter de se perdre est aussi un geste très déstabilisant (Rémy, 2014 : p. 1). Par ailleurs, comme toute parole est adressée à quelqu’un d’autre, il est possible d’en déduire que la personne narratrice s’autorise à dire des choses précisément parce qu’elle a identifié cette dynamique intersubjective.

De l’inédit de la rencontre avec les sujets : être impliqué, puis affecté au point d’être déstabilisé

Être bousculé dans nos certitudes méthodologiques

L’impression d’être atteint est un élément qui ressort parfaitement dans cet extrait d’entretien, dans la mesure où, d’une part, le doute apparaît sur la légitimité de nos questions. Mais où, surtout, une interrogation forte surgit sur ce que nous pouvons laisser transparaître de notre intimité (le rapport à notre vie personnelle).

Le premier point se rapporte à un élément de tâtonnement de notre part : nous avons élaboré un guide d’entretien, validé par nos directeurs de thèse. Nous tentons donc par nos questions d’infirmer ou non nos hypothèses. Ce qui nous a le plus étonné, c’est la forme d’interpellation qui, bien qu’accompagnée de précautions oratoires, a légèrement pris la forme d’un agacement perceptible au ton de la voix de Philippe. Nous avons observé sur le visage de notre interlocuteur un message de désapprobation (sourcils froncés, voix plus grave). À ce moment, nous avons senti un léger malaise dans notre relation.

En acceptant d’être touché par cette parole critique, sans convoquer des normes d’externalité, nous évoquons la place laissée aux doutes et aux tâtonnements, y compris dans leur aspect inconfortable, mais n’est-ce pas le propre de la recherche que d’être en déséquilibre? Cependant, nous devons admettre qu’au moment de l’entretien, puis durant un temps assez long, nous ne sommes pas arrivé d’emblée à cette conclusion. Au contraire, de forts soupçons ont émergé, laissant le doute méthodologique être remplacé par l’embarrassante certitude : Philippe nous cache quelque chose ! Nous le voyons bien, la résistance du sujet est perçue comme douteuse. Elle est un paravent à la vérité que le sujet ne souhaite pas dévoiler. Il nous a fallu du temps pour modifier ce point de vue. Ce point révèle un terrible constat : celui de la toute-puissance de la personne narrataire. Seul maître de l’interprétation, nous naviguons au gré de notre subjectivité et filtrons de manière hasardeuse, en fonction de critères considérés comme objectifs : le sujet résiste, donc il cache quelque chose. Faut-il y voir un héritage de l’impact de la psychanalyse lors de notre formation de travailleur social? Quoi qu’il en soit, notre intégrité méthodologique a été impactée par cette expérience.

Un autre moment important, la référence à notre vie privée, constituera également un temps fort de notre recherche.

Être déstabilisé par l’impératif de transparence

Être affecté dans la rencontre, nous l’avons vu, suppose d’accepter la transparence, ce qui n’est pas notre mode de fonctionnement. Il ne pouvait donc y avoir de notre part qu’émergence de troubles lorsque Philippe a fait référence à notre vie privée. Nous allons tenter d’expliquer pourquoi, à la fois dans notre rapport à nous-même (l’intrasubjectif), à notre conception de l’entretien de recherche, aux relations affectives (l’intersubjectif), la rencontre avec les sujets constitue un moment de déstabilisation.

Une troublante conception éthique de l’altérité

À l’origine, nous sommes très peu prolixe sur notre vie intime, appliquant à la lettre les recommandations d’Épicure qui conseillait à chacun(e) de « cacher sa vie ». L’intrusion dans notre sphère privée nous a posé une question qui dépasse l’aspect méthodologique. Sur un sujet aussi intime que le nôtre, où nous demandons à chaque personne narratrice de présenter son parcours de vie à partir du vécu d’un malheur nommé pour notre recherche « situation extrême », avons-nous la possibilité de répondre à notre narrateur(trice), lorsqu’il aborde un sujet nous impliquant, « Cela ne vous regarde pas? » Comment peut-il(-elle) à ce moment comprendre le sens de notre réponse? Au-delà du risque de mettre en péril la recherche, comme l’a fort bien illustré Jeanne Favret-Saada (2009), il s’agit de considérer notre position éthique : de quel droit pouvons-nous exiger des autres ce que nous refusons de leur donner? Au fond, nous voyons bien que cette question nous embarrasse. Malgré la sincère acceptation de cette position éthique, nous ne souhaitons pas dévoiler notre personne, quitte à être en décalage avec nos principes.

Ce n’est pourtant pas la première fois que nous nous retrouvons face à ce problème. En effet, depuis le départ, notre sujet attise bien des questions sur le lien avec notre histoire, dont l’interpellation de Gaston Pineau est une parfaite illustration. L’art du compromis est alors de rigueur pour contourner stratégiquement ce dilemme. Quelques explications de complaisance ont permis de nous sortir sans trop de difficultés de ce piège. Dans la mesure où les questions sont généralement prévisibles, particulièrement notre rapport à la mort, nous avions préparé un argumentaire bien rodé qui permettait de satisfaire chacun(e) de nos interlocuteurs(trices) sans nous mettre véritablement en danger de déstabilisation. Un rôle d’acteur et non d’auteur. Peu importe le statut de nos interlocuteurs ou interlocutrices, qu’ils ou elles soient de passage, intégré(e)s dans notre corpus, intellectuel(le)s intéressé(e)s par la question, la réponse était bien calibrée, formatée avec suffisamment de conviction dans la voix pour être crédible. Étrangement, la question éthique ne se posait pas à nous. La part de vérité dans nos explications suffisait à nous dédouaner de toutes ces questions. Au fond, nous seul connaissons les raisons profondes de ce choix, celles qui nous poussent à écrire sur ce sujet. En quoi est-ce condamnable de ne pas dévoiler l’entière vérité si cela provoque plus de déstabilisation de notre part? L’écriture d’une thèse ne s’est jamais confondue avec une thérapie ! Il s’agit bien d’un travail réflexif sur un sujet afin de produire de la connaissance. En quoi le fait de mettre à nu ses motivations profondes va-t-il accroître ou non l’acte de connaissances? Au mieux, cela pourra informer le lecteur ou la lectrice de l’orientation de la recherche. En conclusion, nous n’avons donc pas perçu l’intérêt de la transparence totale. Tout était « sous contrôle ».

Être sous contrôle implique des considérations qui sont à l’évidence impossibles à tenir : d’une part, l’humain ne se laisse pas emprisonner par des certitudes et, d’autre part, notre conception méthodologique de la recherche impose structurellement une place pour l’inattendu et se positionne donc en contradiction avec la question du contrôle.

Notre conception de la méthodologie de la recherche en sciences humaines

Depuis l’entrée à l’université, la question de la posture du chercheur ou de la chercheuse dans le cadre d’un recueil de données nous a toujours intrigué. Nous avons cherché à nous construire un modèle en puisant dans notre héritage formatif. En effet, dans un premier temps, notre cursus professionnel de travailleur social nous a formé à l’entretien et à la relation d’aide. Les postures proposées par Carl Rogers (1968) telles que l’empathie, l’acceptation inconditionnelle de l’autre, le non-jugement et la relation de confiance constituent pour nous les fondamentaux de l’entretien. C’est bien dans l’accueil d’un(e) autre, entier(ère), imprévisible, que nous nous situons, qui doit laisser place à une authenticité de la rencontre. Dans un second temps, les interventions universitaires portant sur ce sujet nous ont apporté des éléments concrets : une méthodologie rigoureuse, mais surtout une attention sur les « à-côtés » des entretiens. Nous avons été, par exemple, séduit par l’impact des rapports informels dans la recherche : le repas partagé avec l’interviewé, support à la création d’une complicité qui permet au sujet de se « livrer » un peu plus.

Nous avons été enfin un attentif lecteur de l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada portant sur la sorcellerie dans le bocage (1977). Au départ attiré et intrigué par le fait que la recherche se déroulait dans notre département d’origine, nous avons, in fine, découvert un autre aspect qui se révélera précieux par la suite : la recherche sur les terrains peut également recourir à l’immersion. Aller au contact des gens peut être source d’informations précieuses. Ainsi, notre conception de l’entretien est-elle le fruit d’une hybridation :

– entre méfiance (besoin de protéger notre sphère privée);

– et ouverture (s’immerger dans l’environnement de nos sujets et pratiquer l’observation participante en plantant notre tente symboliquement dans le village à la manière de Malinowski (1963) ou de Favret-Saada (1977, 1981 et 2009).

La cohabitation des deux ne nous semblait pas poser, en théorie, de problèmes majeurs.

Une ouverture méfiante : de la posture à l’imposture

La première rencontre avec Philippe nous a convaincu de l’efficience de cette stratégie. Plus encore, elle a donné lieu à des échanges plus instructifs que nous l’avions imaginé. Le déjeuner partagé avant l’entretien a vraisemblablement favorisé la création d’un espace de parole.

Comme convenu dans le protocole de recherche, nous avons décidé de nous revoir. Spontanément, il nous a proposé une rencontre à son domicile, ce qui nous semblait, à l’époque, pertinent au regard des difficultés motrices de cette personne. Cependant, il nous a fait, par la suite, une invitation plus ambitieuse : être hébergé chez lui pour faciliter la logistique de la rencontre.

À ce moment, nous n’avons perçu que des intérêts à cette proposition : un aspect pécuniaire[2] mais surtout l’opportunité de rencontrer la famille, le cadre de vie, l’environnement, tels que décrits dans les ouvrages de notre sujet. L’idée d’un dilemme sur la posture de chercheur ou de chercheuse ne nous a pas effleuré l’esprit. En effet, effectuer des entretiens de recherche à domicile, dans un endroit non neutre, peut apparaître a posteriori une périlleuse aventure. Cependant, comme nous l’avons souligné auparavant, notre ligne de méfiance n’avait pas effleuré cette éventualité. Au contraire nous vivions cette proposition comme une chance. Avec cette invitation, notre souhait plus ou moins caché était d’entrer dans une phase d’observation participante, à la manière des ethnologues tels que Malinowski (1963) mais surtout Favret-Saada (1977, 1981 et 2009).

Lors de notre rencontre avec Philippe à son domicile, nous avons pris conscience de « l’injonction à l’implication » au-delà de ce que nous pouvions l’envisager. En effet, lors de notre rencontre, Philippe évoque l’impact que ce thème aura sur nous. Il nous dit qu’il ne peut se terminer avec le dépôt de la thèse ! À l’évidence, nous n’avions pas complètement mesuré encore ce point, mais il est vrai que certains faits nous ont troublé. Afin d’illustrer la nature de ces troubles, nous présentons un extrait de notre journal de recherche sur l’impact de la rencontre. En effet, la teneur de nos discussions va faire apparaître des points inédits concernant notre rapport avec le narrateur, nos similitudes de parcours, nos doutes spirituels. Le nombre important de points communs découverts pendant ces deux jours a provoqué chez nous une sorte de malaise évident.

Tableau comparatif des convergences d’événements avec Philippe
Nature des événements

Description

Conjugale Rencontre sa femme à 17 ans
Familiale Sa fille aînée a 16 ans
Loisirs La pêche
Intellectuelle Premier livre marquant, donné par un tiers : L’Écume des jours, de Boris Vian
Santé Maladie de Raynaud

Phlébite

Spirituelle Ancien croyant, devenu athée, en proie au doute de l’agnosticisme

Les points de similitude ne se sont pas révélés en bloc. Les deux derniers items sont apparus le matin de notre départ : la question de la santé au petit déjeuner, et la question sur la spiritualité lors du trajet en voiture nous amenant vers la gare. À l’évidence, nous nous sommes senti déstabilisé par tant de rapprochements. La carapace s’est alors fendillée au point de faire naître le doute : allions-nous devoir parler de notre histoire? Pouvions-nous, dès lors, continuer à maintenir ce subtil équilibre entre méfiance et ouverture? Nous sommes délogé de notre abri, abruptement, sans préparation, ce qui amplifie ce sentiment de déstabilisation. Comment allons-nous aborder les prochains entretiens?

Des doutes sur notre capacité de prise de distance

Il nous faut relater deux épisodes importants dans la manière dont nous considérons dorénavant les liens avec Philippe : lors du dîner, Philippe nous a fait part de son projet de rédiger un troisième livre qui, pour une fois, n’est pas une autobiographie. Avant d’aller nous coucher, il nous propose de lire les 50 premières pages dont il nous signale que nous sommes la première personne lectrice. À l’évidence, nous sommes touchés par cette attention. Il nous fait confiance et attend nos remarques. Faut-il y voir une conséquence de nos lectures attentives de ses deux précédents ouvrages? Dans tous les cas, il nous accorde un crédit dont nous sommes reconnaissants. Nous profitons de la soirée pour lire et commenter ces pages. Le lendemain, nous annonçons à Philippe les diverses remarques, fruits de cette lecture. Il semble étonné que nous ayons pris soin de consacrer notre soirée à la lecture. Les points soulevés font l’objet de débats, mais nous sentons qu’il accorde un crédit à notre point de vue. C’est la première fois que nous sommes sollicités pour une première lecture. Ce geste est marquant. Il nous fait penser à la théorie maussienne du don et du contre-don : donner-recevoir-rendre. Sommes-nous rentré dans une obligation du rendre? Est-ce une manière de nous rappeler qu’il est aussi apte à produire des écrits? En vérité, nous ne savons pas quoi penser ni faire de cet acte. Un sentiment de sidération positive prédomine. Il nous faudra gérer cet acte lors de notre prochaine rencontre.

Un autre fait nous a également marqué qui ne concerne pas Philippe directement. Au moment de quitter le domicile afin de nous rendre en direction de la gare, nous avons, comme la convenance l’impose, adressé une poignée de main à la femme de Philippe afin de la saluer et la remercier. Quelle ne fut pas notre surprise quand, au retour, elle préféra nous embrasser en nous invitant à revenir ! Légèrement embarrassé, nous tentons de dissimuler le moment de gêne provoqué par ce changement de mode d’interaction. Nous avions déjà fait le constat avec Philippe que le vouvoiement (appelé dans notre échange la distance critique) allait être difficile à maintenir. Avec l’épisode de la bise, une nouvelle brèche s’invitait. Effectivement, comment allions-nous maintenir une distance suffisante pour autoriser une investigation un tant soit peu rigoureuse? Nous redoutions, à ce moment, de ne pas pouvoir nous autoriser à interroger des parties sensibles du parcours. Étrange pensée, mais qui prend tout son sens lorsqu’il s’agit de se rappeler que nous avons encore deux rencontres ensemble ! Quoi qu’il en soit, cette séquence ajoutait à notre trouble le sentiment d’une rencontre qui s’éloigne de l’objectivité.

C’est à ce moment que nous nous rendons compte que l’observation participante est loin d’être évidente. Nous étions loin de penser que cela nous affecterait à ce point. Théoriquement, cette méthodologie est séduisante, mais laisse, en pratique, un sentiment d’engagement que nous n’avions pas mesuré. Qu’allions-nous faire de cela dorénavant?

Être outillé pour pratiquer l’observation participante :
l’écriture, la supervision

De la nécessité de l’écriture comme moyen de prise de distance

Dans le train qui nous ramenait à notre domicile, un fort désir d’écriture s’est imposé à nous. Le besoin de coucher sur papier nos ressentis, nos questionnements, devenait impérieux pour permettre de clarifier les éléments de déstabilisation afin de les comprendre et de pouvoir en faire une analyse a posteriori. Les trois heures furent pleinement utilisées. À la relecture de ces premiers textes, nous comprenons qu’il s’agira à l’avenir d’adapter cette méthodologie sous forme d’un journal de recherche et de fieldnotes. En étudiant quelques auteurs et auteures pour la rédaction de ce chapitre, nous avons pris conscience que cette méthodologie était la condition pour pouvoir s’immerger dans l’environnement. Une sorte de garde-fou. Favret-Saada (2009 : p. 153-161) raconte alors combien l’utilité du journal de recherche est précieuse pour maintenir un projet de connaissance. Elle le rédigea de manière consciencieuse pendant toute sa recherche. L’utilité de ce journal était double : tout d’abord, à court terme, tenter de comprendre ce qu’on lui voulait et, dans un second temps, garder trace afin de pouvoir comprendre ultérieurement. Jeanne Favret-Saada réaffirme d’ailleurs la nécessité de s’outiller pour affronter le milieu de recherche au risque de ne pas en sortir indemne voire de ne pas être en capacité de s’en « tirer sans dommage, éventuellement même y survivre » (Favret-Saada, 1977 : p. 23).

Il s’agit également d’accepter de reconnaître comment nous filtrons les recueils d’informations lors de la rédaction du journal de recherche. Nous sommes de nouveau confrontés à la subjectivité du chercheur ou de la chercheuse qui privilégiera un élément plutôt qu’un autre. Accepter l’observation participante comme méthodologie, c’est accepter indéfectiblement la position subjective du chercheur ou de la chercheuse.

Pour Winkin (1997), l’écriture possède une vertu cathartique. Elle permet à la fois de conjurer l’expérience, mais surtout d’amorcer une compréhension et une analyse. Comme Favret-Saada, il pose l’écriture comme condition de possibilité d’une observation vraiment participante. Il prône, non pas l’écriture finale développée par les anthropologues des années 1980 (Geertz, 1986), mais l’usage des fieldnotes qui permettent de saisir l’expérience juste après qu’elle a eu lieu :

L’observation devient beaucoup plus « participante » dès le moment où l’anthropologue opère un retour sur ce qu’il a perçu et fait remonter à la surface les éléments enfouis qui témoignent de la dimension participative de son observation (Winkin, 1997 : p. 6).

Notre première expérience d’observateur participant témoigne bien de la nécessité de procéder à cette prise de notes dans l’immédiateté. Nous rejoignons ainsi les propos de Winkin. La pratique même de l’observation participante reste cependant un questionnement. Nous allons rapidement nous rendre compte de la suspicion naissante quant à notre capacité à entreprendre cette méthodologie, notamment sur la question de la transparence lors des entretiens suivants.

De la complexité méthodologique : la place de la supervision
lors des rencontres avec nos deux directeurs de thèse

Nous avons rencontré nos directeurs de thèse le 26 février 2014, soit deux semaines après les dernières rencontres. Fort de nos expériences, nous avons relaté le récit des deux temps d’entretien et la manière dont ils nous ont bousculé (surtout le premier).

D’emblée, nous avons senti une différence de points de vue entre les deux universitaires. L’un a considéré cette expérience comme une belle opportunité qui pourra constituer au moins une vingtaine de pages dans notre thèse. L’autre y a vu un acte inconsidéré, qu’il ne se serait jamais autorisé à réaliser. Au regard de mes propos, ils nous ont invité à plus de prudence au risque de ne plus être en capacité de tenir notre place de chercheur !

Avec le recul et nos lectures, nous avons compris le sens de ces deux remarques. Elles reflètent parfaitement les recommandations des ethnologues, notamment celles de Favret-Saada, qui réaffirme le besoin de s’outiller avant de s’immerger au risque de prendre des coups. Il n’en demeure pas moins que ces rencontres restent, en effet, l’occasion pour nous de faire l’expérience des rapports intersubjectifs dans toute leur complexité.

Nous allions dorénavant préparer autrement les prochaines rencontres. Pour rappel, le protocole de recueil de données en place pour cette thèse stipulait la réalisation de quatre entretiens par sujet.

Nous allions également conserver précieusement les conseils de Lazarsfeld, célèbre sociologue qui, répondant à un groupe d’étudiants et étudiantes sur des questions d’ordre pratique rencontrées lors des entretiens, notamment de récits de vie, a énoncé judicieusement : « On dit et on écrit beaucoup de choses, mais surtout on fait comme on peut » (cité par Poirier et al., 1983 : p. 71).

Pour Beaud et Weber (2003 : p. 97), le travail d’auto-analyse, à savoir « l’objectivation de vos attentes subjectives, de vos engagements plus ou moins inavoués, de vos prises de position elles-mêmes socialement déterminées », par la constitution de prise de notes (fieldnotes, journal de terrain) a permis un travail sur soi et de défrichage sur le terrain. Beaud et Weber (2003 : p. 97) ont rappelé toutefois qu’il aurait été impossible de commencer un travail de notation avant d’être en contact avec le terrain « (…) dans la solitude d’une imagination marquée par des références littéraires ou médiatiques ». Ce travail a dû, en effet, être mené par l’enquêteur en parallèle aux premiers contacts pris pour l’enquête pour « se poursuivre tout au long de l’enquête et même une fois le terrain terminé ».

Nous avons donc été, par l’expérience, amené à entreprendre ce long travail de prise de distance afin de rompre avec les évidences du terrain « (…) qui endort la curiosité et trompe le regard trop habitué au monde qui l’entoure » et de permettre de « (…) s’éloigner pour mieux voir » (Beaud et Weber, 2003 : p. 9). Au-delà de l’impact de toute immersion sur le terrain, cela nous a permis d’accepter une implication qui, de toute manière, s’était imposée à nous.

Références

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Barbier, R. (2004), « Implication noétique, flash existentiel et éducation », Séminaire sur l’implication IFORIS, en ligne http://www.barbier-rd.nom.fr/implicationnoetique2.html

Beaud, S. et Weber, S. (2003), Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte.

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Chartrin, T. (2015), Apprendre à vivre, c’est se savoir mortel. Récits épiphaniques d’autoformation existentielle, Thèse de doctorat inédite, Nantes, Université de Nantes.

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Poirier J., Clapier-Valladon S. et Raybaut, P. (1983), Les récits de vie, théorie et pratique, Paris, Presses universitaires de France.

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Robin, J.-Y. (1993), « L’apprentissage expérientiel. La géographie de l’expérience au cœur de la formation au service du développement de l’apprenant », Scientia Paedagogica Experimentalis, 30 (2), 321-338.

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Chartrin, Thierry. (2019). « Tour et détour d’un cueilleur de récits affecté. Être impliqué, être engagé, être affecté : avions-nous le choix d’une autre posture? ». In Les voies du récit. Pratiques biographiques en formation, intervention et recherche (coordonné par Marie-Claude Bernard, Geneviève Tschopp et Aneta Slowik), p. 257-274. Québec : Éditions science et bien commun & LEL du CRIRES.


  1.  Prénom d’emprunt.
  2.  Philippe demeure à plus de 400 kilomètres de distance.

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