11 De la transmission à la reconnaissance d’une histoire de vie collective

Michel Rival

Nul n’est censé ignorer la Loire !

Anonyme

 

L’histoire de cette recherche se situe à Nantes, ville industrielle, maritime et portuaire, ville indissociable de la Loire, fleuve qui se jette dans l’océan Atlantique.

Cette histoire commence sur un quai de la Loire où se dresse un bâtiment imposant à l’effigie des chantiers navals. Aujourd’hui, cet édifice accueille les associations de sauvegarde du patrimoine de la construction maritime et l’université permanente de Nantes.

Depuis 1987, date de la fermeture des chantiers navals à Nantes, les anciens ouvriers animent les visites d’une exposition permanente « Les Bâtisseurs de navires », retraçant leur histoire collective à la Maison des hommes et des techniques.

Lors des visites destinées à différents publics, les anciens ouvriers des chantiers présentent à différents publics l’histoire du lieu, les techniques de construction navale, leurs vécus d’expériences professionnelles, les faits sociaux de la culture ouvrière, la mémoire de ce territoire…

Cette recherche-action a été menée de 2011 à 2015 dans le cadre des sciences de l’éducation et de la formation tout au long de la vie à l’université de Nantes, avec l’approche de la clinique dialogique enseignée par Martine Lani-Bayle (professeure des universités), responsable de la formation du diplôme universitaire des histoires de vie en formation à Nantes.

Pour cette aventure en sciences humaines, j’ai proposé aux trois anciens ouvriers guides des visites (Paul, Roman et Yves) de réfléchir, d’une part, aux effets liés à la transmission de cette histoire collective vécue et, d’autre part, à l’expression de cette culture ouvrière et à cette histoire collective.

Avec cette quête qualitative de nouveaux savoirs, il s’agit de repérer les effets réflexifs liés à cette expérience de transmission dans le temps qui suit l’acte de la visite des lieux et d’accompagner chaque sujet narrateur (ancien ouvrier animateur de la visite) sur ce qu’il dit de ce qu’il fait, sur ce qu’il réfléchit sur lui, sur ce que cela lui fait, et sur quels effets transformateurs il peut repérer pour lui.

Mon entrée en questionnement dans cette recherche in vivo peut se formuler comme suit : avec l’approche clinique dialogique, en quoi et comment la réflexion sur l’objet de la transmission de l’histoire des chantiers navals de Nantes, des expériences professionnelles vécues, peut-elle révéler des savoirs sur soi et pour le collectif? Et comment s’exprime la reconnaissance de cette histoire de vie collective?

Pour la restitution des grands points de cette recherche, nous allons mobiliser le paradigme de la démarche de la clinique dialogique comme approche inductive; son application propose d’articuler à la fois des ancrages théoriques (Lani-Bayle, 2006; Morin, 2005; Piaget, 1947), une méthodologie sur mesure (coconstruction, observation, accompagnement réflexif avec le sujet…) et un travail sur le terrain (observation, entretien clinique).

Pour les besoins de ce chapitre, les concepts de transmission, de reconnaissance et de mémoire collective sont mis en dialogue avec quelques données recueillies lors de ma recherche.

La démarche clinique dialogique

« La clinique du récit s’attache à l’écoute questionnante d’une singularité comme révélatrice non d’elle-même pour elle-même, mais à travers et au-delà du discours suscité et recueilli d’un vécu social. Elle vise à recueillir le savoir spécifique dont un narrateur parfois à son insu est porteur » (Lani-Bayle, 1997 : p. 121). La démarche clinique s’emploie en sciences de l’éducation, en psychologie, en sociologie, en linguistique, ce qui la caractérise comme discipline transversale. Cette transdisciplinarité se distingue dans les sciences de l’éducation et de la formation où la démarche clinique dialogique s’applique comme méthode qualitative à la conduite des entretiens (phase exploratoire) et au décryptage du récit (phase d’analyse). La clinique dialogique est avant tout une éthique de recherche, de construction du savoir et de sa transmission, car elle s’intéresse au sujet singulier, et à ses interactions avec d’autres sujets. La clinique dialogique prend comme référence les travaux de Jean Piaget, plus récemment ceux d’Edgar Morin ainsi que les apports de Martine Lani-Bayle.

Ses apports méthodologiques

Pour présenter cette approche, dans la phase exploratoire, il convient de relater quelques fondements théoriques et méthodologiques :

  • la recherche se situe dans le contexte d’une relation dialoguante et questionnante entre deux ou plusieurs personnes;
  • le travail de partenariat ou « avec » est privilégié : « avec » des sujets, « avec » un contexte, et non « sur »;
  • la qualité d’écoute du terrain est exigée et demande une implication mutuelle;
  • une posture d’écoute s’affirme pour engager un processus réflexif;
  • la formation de savoirs est étudiée pour le sujet, pour le chercheur ou la chercheuse;
  • le travail de coconstruction est contractualisé (avec un contrat écrit dans un cadre éthique);
  • l’analyse du récit (oral et écrit) associe le(s) sujet(s) narrateur(s);
  • l’association chercheur-sujet est fondamentale dans un cadre éthique;
  • les chemins se font et se prennent en marchant.

Cette démarche qualitative s’appuie sur les faits observés, sur le récit du vécu tenu par les sujets impliqués, sur la mise en réflexion et l’ouverture à la production de sens.

Dans le cadre de notre recherche, cette méthode qualitative et humaine vise à mettre en lumière le singulier en encourageant la réflexion du sujet sur la question du collectif. Elle permet au sujet de s’interroger sur comment transmettre. Quels sont les effets qui se dégagent de cette réflexion enclenchée? Que permet-elle de révéler? Dans la phase d’analyse des données, il convient de décrire avec précision ce que cette méthode apporte à l’analyse du récit.

Les travaux de Martine Lani-Bayle (2006) distinguent trois niveaux au récit oral ou écrit. Elle explicite sa méthode d’analyse de cette façon :

Renseigner, c’est ce que peuvent nous apprendre les faits, c’est la base, on les consigne, on les enregistre, à tout le moins on en a besoin mais en soi, ils ne signifient rien. Alors on peut en rester là : ce qui est important d’en faire, c’est chercher ce qu’ils nous ont fait (autrement dit le récit d’expérience qui en découle, laissant remonter les éprouvés); et tenter de prendre conscience de ce que l’on en fait (ou roman de formation, à dégager du niveau précédent) (p. 128-129).

Maintenant, présentons ces trois niveaux de formation du récit : F1, F2, F3.

  • F1 : ce niveau regroupe les éléments se rapportant aux faits bruts tels qu’ils sont posés dans la narration du sujet (par ordre d’arrivée dans le discours); c’est le niveau de l’information sur les faits (extérieur → intérieur).
  • F2 : ce niveau marque ce que ces faits ont produit sur le sujet-narrateur (ressenti, sensation, émotion…). Quelles sont les impressions face aux faits? Quelles sont celles qui passent inaperçues dans le discours? C’est le niveau de l’émotion et du récit d’expérience: ce que cela a fait au sujet; c’est l’explicitation, le « réfléchissement » (extérieur ↔ intérieur).
  • F3 : ce niveau indique ce que les sujets en ont fait. La production de réflexion, de savoir, c’est l’expression, la réflexivité du revécu. Ici, il s’agit de regarder les expressions ouvrant à des tremplins, des événements-bascules… Quels effets souligner? Quelle leçon tirer? Quel argument avancer? Quelle justification formuler? C’est le niveau de la formation, de la production de savoir : ce que je fais de ce que cela me fait, récit de formation (intérieur → extérieur).

Exemple : Ce matin (F1), j’ai eu froid (F2), demain je regarde la météo (F3).

Avec la démarche clinique, le chercheur ou la chercheuse balisent avec autonomie le chemin de sa recherche tout en veillant à rester disponible à l’inattendu. En interrogeant l’acte de transmission de cette histoire de vie collective, cette méthode inductive nous ouvre à la relation de reconnaissance et à la mémoire collective.

Transmission

« Ce n’est pas tant le contenu de la transmission qui interroge que le besoin de transmettre » (de Gaulejac, 2012 : p. 155). La transmission s’affirme comme processus et comme contenu dans un mouvement continu. Traversant le temps, ce concept doit être précisé, son côté dynamique interroge son rapport au savoir. Transmettre, c’est faire passer quelque chose d’une personne à une autre.

Avec toute sa saveur et son envergure, le mouvement inhérent à l’acte de transmission peut se conjuguer avec l’intragénérationnel et l’intergénérationnel. Pour cette recherche, l’intergénérationnel va nous intéresser par cette coprésence interactive entre générations dans la perspective d’une construction collective de savoirs mémoriels. La transmission résulte d’une interaction complexe entre passé, présent et futur; elle inscrit chacun dans une narration historique articulant l’individuel et le collectif, l’intime et le social.

La transmission intergénérationnelle s’effectue dans une sorte de « récit historique » à double voix : celle qui apporte les événements et forge les repères idéologiques, culturels ou moraux de la génération qui précède, et celle où se trouve ce qui advient. C’est donc au travers de la rencontre de ces deux temps générationnels distincts que s’instaure la transmission. « Pour transmettre, il faut tout autant se souvenir qu’oublier…, “oubli” et “secret” fabriquent de la transmission; ce qui est tu et caché façonne de la mémoire » (Muxel, 1996 : p. 156). Cette vigilance contre l’oubli exige d’observer et de questionner le comment se transmet l’histoire, les expériences vécues, la mise en vie des objets de patrimoine pour produire des savoirs inédits. Ce qu’il faut admettre c’est que la transmission n’est pas exclusivement centrée dans la phase d’émission, elle y est aussi, mais elle se situe surtout dans la réception. En définitive, elle se localise chez le récepteur dans ce qu’il en fait, dans ce qu’il produit, dans la manière dont il transforme l’information transmise.

Voyons comment cet acte de transmission est perçu par les anciens ouvriers animateurs des visites et partenaires à cette étude.

Les grues des chantiers,
c’est nos clochers à nous, ouvriers !

Yves

Du côté de chez Paul

Pour lui, par la remémoration, la transmission fait appel aux souvenirs, à la mémoire des expériences vécues, aux valeurs qui s’y rattachent, elle doit aussi permettre de penser l’avenir.

Également, par la remémoration et par la mise en intrigue d’une histoire contée, les informations portent les faits de l’histoire des chantiers, reposent les fondamentaux de l’histoire de la ville de Nantes avec son fleuve, comme celle de l’industrie du vinaigre…

Ainsi, le récit permet de redonner vie aux lieux habités, aux hommes, aux aménagements des bords de Loire. Pour Paul, la présentation de la culture ouvrière et des autres cultures du travail (salariat de la grande distribution) doit éclairer le public sur une « conscience de classe ».

Par le récit tenu sur les visuels présentés (maquettes, photos, films, etc.), la mise en sens de l’histoire demeure une préoccupation pour Paul : il faut communiquer « sur le sens que ça a » !

L’utilisation des plans, l’essai de traçage, la fabrication des matériaux, le contact avec des outils, la visualisation d’actions dans un décor de coque de navire, la manipulation d’objets constituent autant de sollicitations à faire « comme si », à toucher la matière, pour mieux comprendre : « Ici ce n’est pas un musée, on peut toucher ! »

Paul se soucie de la réception, de la réappropriation : « Ce qui est important, l’histoire d’abord, indépendamment des dates très précises. » Selon lui, « la transmission est faite pour la réappropriation », et là il marque bien son objectif de transmission centré sur la position du visiteur-récepteur.

La question de laisser une trace demeure : la visite s’effectue principalement de façon orale et porte le message que « le chantier n’est pas mort », et en s’adressant au public : « C’est votre héritage ! » À ce propos, sur la trace écrite, il constate qu’il y a seulement des dossiers pédagogiques mis à la disposition des enseignants et enseignantes. Actuellement, il n’y a pas d’écrit à proprement parler des visites.

Du côté de chez Roman

Roman se positionne pleinement dans l’acte de transmission en reconnaissant une place aux récepteur(trice)s dans une relation en construction. Roman définit sa façon de voir la transmission tout d’abord par cette phase de réception-transformation chez le (la) récepteur(trice) qui l’invite à la production de savoir. Il reste à l’écoute des compléments d’information, de faits d’histoire apportés par le public visiteur. Roman évoque sa curiosité et son appétit d’apprentissage en mentionnant clairement que l’espace de la visite est pour lui un lieu de formation. Et lorsqu’au contact des plus jeunes, il apprend de « nouvelles choses », il note que l’acte de transmission est aussi intergénérationnel.

Pour qualifier la fermeture des chantiers en 1987, Roman reprend le terme de « traumatisme »; aussi, il souhaite que cet événement de l’histoire de Nantes serve à la transmission, car il porte le sens de ce qui s’est vécu durant ces quarante dernières années sur ce territoire. « Moi, je veux que ce traumatisme qu’on a eu ici serve de tremplin pour comprendre à quoi il a servi. »

Du côté de chez Yves

La voix d’Yves apporte un point de repère sur cette histoire collective, c’est l’œuvre de groupe présentée en 1984; et dix ans plus tard, le montage de l’exposition représente pour Yves un objectif fort, celui de montrer « qu’on avait des connaissances et qu’on était capable de porter notre propre histoire et puis d’exprimer notre propre culture ».

La « transmission » est évoquée comme « message à faire passer »; ce désir fort de « transmettre la force, l’énergie de la culture ouvrière de ces années-là ».

Par la suite se pose l’horizon de l’après : quel est l’avenir de cette histoire collective et de sa transmission? Comment faire vivre cette « maison » après le départ ou l’incapacité des anciens ouvriers présents aujourd’hui? La « transmission du flambeau » pour perpétuer la mémoire collective est interrogée. Lors des visites, la transmission des références historiques concernant la ville de Nantes, l’explication sur l’évolution du site (géologie, géographie, histoire…), le récit sur le territoire des chantiers, la présentation des personnages historiques, les souvenirs professionnels, les objets et lieux (stand, outils, grue, esplanade, cale, quai…), la remémoration, la revisualisation des faits vécus sollicitent les imaginaires, et concourent à l’enrichissement de cet identité collective mémorable. Envisager cette transmission comme héritage, c’est dépasser la parole évoquée sur « la mort des chantiers », c’est la propulser comme mémoire collective vivante !

Mais à quelles conditions? Quels sont les enjeux d’avenir de cette mémoire collective?

Mémoire collective

« La mémoire c’est un moyen de se projeter dans l’avenir plutôt qu’une fixation sur le passé » (de Gaulejac, 2012 : p. 155). Cette mémoire de l’histoire des chantiers navals est rattachée à un contexte socio-historique, et à un événement douloureux : la fermeture des chantiers de la construction navale à Nantes en 1987. Au vu de cet épisode d’histoire sociale, la notion de reconnaissance transparaît dans notre quête heuristique.

La mémoire ne retient du passé que ce qui est vivant ou capable de vivre dans la conscience du groupe qui l’entretient. De ce point de vue, la mémoire des chantiers navals est encore présente sur le site de Nantes; elle peut être encore visible à l’extérieur avec le bâtiment principal, les nefs restaurées, les cales, les grues et les dalles de béton ferraillées sur l’esplanade des traceurs de coques. Aujourd’hui, sur ce territoire en grande transformation architecturale, cette mémoire collective est-elle encore suffisamment lisible et soutenue?

Maurice Halbwachs, initiateur et théoricien de la sociologie de la mémoire avec son ouvrage Les Cadres sociaux de la mémoire (1952), détaille les différentes mémoires qui rejoignent la mémoire collective : mémoire individuelle, mémoire sociale, mémoire partagée. En repartant de la mémoire individuelle pour regarder la mémoire collective, il s’agit de convenir que l’on ne se souvient jamais seul.

Un sujet qui, au présent, se retourne vers son passé se relie à son groupe d’appartenance, à ses cadres sociaux. Ainsi, Maurice Halbwachs (1950) parle de mémoire sociale. Si la participation ou l’appropriation individuelle des souvenirs construits par divers groupes sociaux, souvenirs communs de groupe, constituent la mémoire collective, cela ne signifie pas pour autant qu’elle est partagée par tous. Regardons plutôt ce que nous dit Laure Cailloce (2014) du Centre de national de recherche scientifique (CNRS) citant l’historien Denis Peschanski : « La mémoire collective, c’est l’ensemble des représentations sociales du passé dans une société donnée (…). Au filtre de cette mémoire ne sont retenus que les événements perçus comme structurants dans la construction de notre identité collective. »

La constitution de cette mémoire collective ouvre à la restitution, à la transmission à partir des filtres des événements déterminés; ce qui demande une sélection des informations, une nécessaire négociation pour élaborer ce que désigne Axel Honneth (1992) comme relation de reconnaissance avec la question de l’identité collective. Ce philosophe et sociologue allemand avance comme hypothèse que le type collectif de la mémoire « repose sur une relation de reconnaissance qui englobe passé, présent et futur » (p. 132). Pour la mémoire collective, l’obtention d’une image commune (expériences, événements du passé qui « méritent d’être gardés en mémoire »), les processus de négociation et de mise en discussion sont incontournables. Le processus de formation de la mémoire collective, issu des mémoires individuelles, requiert discussion, négociation pour forger les souvenirs collectifs.

Dans les phases de création de l’exposition permanente, les anciens ouvriers se sont confrontés à ces temps d’échanges, de confrontation avant la décision sur le récit choisi…

Pour Axel Honneth, la constitution d’une mémoire collective exige plusieurs formes de reconnaissance imbriquées simultanément sur plusieurs générations :

  • les anciens ouvriers reconnus comme « coauteurs de l’image » que le collectif se fait de lui-même (passé);
  • les membres du collectif en question qui doivent se reconnaître (présent);
  • les descendants reconnus de manière prospective (avenir).

Pour le contexte des chantiers navals de Nantes, au regard de ces trois formes de reconnaissance comme une harmonie, nous pouvons constater que les deux premières composantes sont bien actées : « anciens reconnus » et « membres actuels du collectif ». Malgré les visites effectuées auprès des scolaires, les anciens ouvriers se posent la question de cet horizon d’avenir avec les jeunes générations comme potentiels descendants.

Quelle est cette relation de reconnaissance porteuse de cette histoire?

La reconnaissance

Dans le prolongement de la pensée de Hegel, les travaux d’Axel Honneth, philosophe allemand de l’école de Francfort, traitent de la justice sociale et de la reconnaissance. Honneth considère que la « reconnaissance » est pour l’homme le « devenir soi-même » et le « devenir social ». Le ressort caché de toute histoire humaine (dans laquelle le « mépris » reste la chose du monde la mieux partagée…) c’est la recherche d’une reconnaissance. Le goût esthétique et le sens moral façonnés par l’expérience s’opèrent à l’intérieur des relations de « reconnaissance », où les individus et les groupes construisent leur personnalité à travers trois grands domaines de l’existence :

  • sur le plan de l’intime, des relations affectives, les proches, en nous reconnaissant dignes d’amour et d’affection, nous donnent confiance en nous;
  • sur le plan sociétal et des relations juridiques, en nous reconnaissant des droits, la loi et la nation nous donnent le respect de nous;
  • sur le plan social, en gagnant l’estime sociale, sans laquelle l’estime de soi n’est guère possible. C’est sur cet espace des activités professionnelles, associatives ou amicales, en faisant reconnaître nos mérites et nos compétences au travail ou dans les loisirs, que nous nous attirons l’estime des autres et de soi et que nous nous « réalisons ».

Évidemment, ni Honneth ni personne ne prétend que les enjeux de reconnaissance ne soient les seules, ni les principales sources de conflit d’ordres social, économique, corporatiste, politique ou religieux.

Pour revenir à notre étude, cette quête de reconnaissance semble attendue par les anciens ouvriers dans les actions mémorielles menées lors des visites; elle s’illustre notamment dans une des parties de l’exposition permanente « Les Bâtisseurs de navires », réservée à la lutte et aux mouvements sociaux.

À propos de la lutte sociale qui est évoquée dans les contenus des visites par les animateurs bénévoles, Honneth (1992) précise : « Il s’agit du processus pratique au cours duquel des expériences individuelles de mépris sont interprétées comme des expériences typiques d’un groupe tout entier, de manière à motiver la revendication collective de plus larges relations de reconnaissance » (p. 271).

Cette piste de réflexion doit demeurer présente à l’esprit du chercheur tout au long de cette recherche auprès des anciens ouvriers comme sujets-narrateurs. Sans être explicitement nommée, cette juste quête de reconnaissance émerge des échanges et entretiens menés auprès des anciens ouvriers des chantiers et partenaires de la recherche. Elle s’exprime avec nuances et subtilités. Elle tendrait par moments vers un mépris de reconnaissance concernant la position des autorités locales. Alors comment cela s’exprime-t-il dans nos entretiens individuels et collectifs?

Dans cette phase du récit de formation (F3), Yves rappelle un des objectifs majeurs de l’exposition conçue et construite par les anciens ouvriers : l’idée d’une transmission des connaissances se devait d’être prise en charge par les détenteurs eux-mêmes de ces faits d’histoire en les reliant à la culture ouvrière. Il poursuit en rappelant la conscience qu’il a des savoirs transmis collectivement et de la demande de retours attendus par le groupe d’anciens ouvriers, de la part des institutions telle la Ville de Nantes. Cette quête de reconnaissance demeure importante dès la première exposition en 1984. Sur cette période, Yves analyse la situation des expositions de travaux créées par les ouvriers, il fait le lien avec la culture ouvrière et invente ce savoir-faire typique : le « savoir combiner des choses ».

Sur le plan personnel, Yves confie avec sincérité cette valorisation personnelle qu’il a éprouvée : « C’est très, très valorisant pour la personne de faire des choses comme ça… C’est humainement très valorisant, et on continue un peu, on existe encore à Nantes, on est là… » Sur le plan de la reconnaissance des savoirs, rappelons que, depuis 2000, ce bâtiment des « Ateliers des chantiers navals » est agencé de la façon suivante : l’espace de l’histoire ouvrière se situe au rez-de-chaussée et les services universitaires de la formation permanente aux niveaux supérieurs. Durant les visites, ces anciens ouvriers, tout en se revendiquant « d’origine ouvrière », collaborent régulièrement avec des personnes portant un savoir dit « instruit » : sociologue, animateur du patrimoine, écrivain, étudiants…

Cette situation illustre parfaitement comment peuvent se compléter des « savoirs universitaires » et des « savoirs “dits” vernaculaires » pour devenir des « savoirs d’intelligence partagés ». En regardant de plus près, nous sommes face à un bâtiment accueillant le croisement de savoirs savants, de savoirs pratiques, de savoirs de curiosité, un lieu comme porte ouverte aux « savoureux savoirs œuvriers ».

La formation du savoir crée le lien entre le passé et le futur et entre les générations passées et les générations à venir. Le savoir se construit sur les réalités vécues et se dissout en souvenir-connaissance. Pour se souvenir, on a besoin des autres, les souvenirs communs rappellent le collectif, le « nous ». Ce travail passe par les croisements de témoignages, de récits d’expériences de nos sujets-narrateurs. En réécrivant en eux les expériences qu’ils ont vécues sous la forme d’une narration personnelle singulière, leur récit devient « trace » sur eux-mêmes et pour le collectif. Cette trace d’un récit partagé constitue un objet de mémoire collective vivante.

« Nous n’avons pas mieux que la mémoire pour assurer que quelque chose s’est passé avant que nous en formions le souvenir » (Ricœur, 2000 : p. 7). Nous sommes faits de mémoire et d’oubli; cette part d’oubli dont nous parlent avec interrogation nos trois guides, elle joue un rôle important dans la transmission de cette histoire collective. Pour la narration, les objets, la cartographie, la photographie, comme supports métaphoriques, constituent des antidotes à l’oubli et des stimulants à la mémoire collective.

À propos du domaine professionnel, soulignons cette juste remarque, « l’extrême importance de la reconnaissance à la fois par les pouvoirs publics (l’État) et les populations (les clients) du groupe professionnel porteur de l’identité collective et considéré comme véritable acteur » (Dubar, 2013 : p. 201). Replacée dans le contexte associatif de la Maison des hommes et des techniques et de sa mission, cette donnée de « la reconnaissance » reste à interroger.

Selon les dires de nos sujets-narrateurs, dans le contexte de cette recherche, autant cette reconnaissance est exprimée de manière positive par les publics accueillis (échos, retours en fin de visite, écrits sur le livre d’or…), autant elle doit se clarifier du côté de la Ville de Nantes pour ne pas être interprétée par du mépris.

Sur la reconnaissance-transmission, nous avons pu voir avec Paul que cette histoire vécue se communique principalement par l’oral. La transmission orale aurait-elle occulté le projet d’un écrit commun? Quel est le support écrit à cette identité narrative collective? Le projet de refigurer la visite à l’écrit demeure un sujet à suivre à l’avenir.

Une identité narrative collective

Transmettre le passé nous interpelle sur cette capacité à relier les connaissances, nous interroge en permanence sur le savoir transmettre pour promouvoir une « appropriation collective ». Elle nous engage au « trans » (transmission, transformation, transfiguration, transdisciplinarité, transgénérationnel), et nécessite l’invention au présent d’une mémoire pacifiée, partagée, créative, ouverte.

Comme les glaciers contiennent dans leurs poches d’air les traces de mémoire des éléments, les bâtiments des chantiers navals de Nantes, les nefs, l’esplanade des traceurs de coque, les cales, les quais, les rails, les navires, les végétaux, le fleuve, les sédiments, la vase, les bords de la Loire transportent en eux les traces de leur histoire. Une histoire humaine qui se transmet à travers une exposition permanente à la Maison des hommes et des techniques. Une histoire humaine collective contée par d’anciens ouvriers exige de lutter pour la transmettre, lutter pour ne pas l’oublier, lutter pour sa reconnaissance.

La mémoire des lieux, comme patrimoine, n’est pas seulement architecturale, mais aussi bleue avec le fleuve, et verte avec les magnolias qui bordent la Prairie au duc sur l’Île de Nantes; l’héritage est végétal et minéral avec les friches industrielles et portuaires. Le patrimoine mémoriel est immatériel avec les récits des anciens ouvriers.

Aujourd’hui, il s’agit pour les anciens ouvriers et les générations à venir de continuer à porter cette mémoire collective et de poursuivre l’interprétation de ce territoire comme patrimoine vivant ouvert sur la cité. Aujourd’hui, il s’agit pour eux de cultiver cette relation de reconnaissance par la narration orale de cette identité collective. Pour demain, il s’agit d’écrire cette histoire de vie collective accessible à tous car « Nul n’est censé ignorer la Loire ».

Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli.
Sous la mémoire et l’oubli, la vie.
Mais écrire la vie est une autre histoire.
Inachèvement.
Paul Ricœur (2000 : p. 657)

Références

Cailloce, L. (2014), « Comment se construit la mémoire collective? », Journal du CNRS, 18 septembre 2014, en ligne <https://lejournal.cnrs.fr/articles/comment-se-construit-la-memeoier-collective>.

De Gaulejac, V. (2012), L’histoire en héritage. Roman familial et trajectoire sociale, Paris, Éditions Payot et Rivages.

Dubar, C. (2013), La socialisation, Paris, Armand Colin.

Halbwachs, M. (1950), La mémoire collective, Paris, Presses universitaires de France.

Halbwachs, M. (1952), Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Presses universitaires de France.

Honneth, A. (1992), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard.

Lani-Bayle, M. (1997), L’histoire de vie généalogique, d’Œdipe à Hermès, Paris, L’Harmattan.

Lani-Bayle, M. (2006), Taire et transmettre. Les histoires de vie au risque de l’impensable, Lyon, Chronique sociale.

Morin, E. (2005), Introduction à la pensée complexe, Paris, Éditions du Seuil.

Muxel, A. (1996), Individu et mémoire familiale, Paris, Nathan.

Piaget, J. (1947), La représentation du monde chez l’enfant, Paris, Éditions Alcan.

Ricœur, P. (2000), La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil.

***

Rival, Michel. (2019). « De la transmission à la reconnaissance d’une histoire de vie collective ». In Les voies du récit. Pratiques biographiques en formation, intervention et recherche (coordonné par Marie-Claude Bernard, Geneviève Tschopp et Aneta Slowik), p. 181-195. Québec : Éditions science et bien commun & LEL du CRIRES.

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