8 Cercle de femmes : du récit oral à la ritualisation pour faire communauté

Monyse Briand

Les cercles apportent un soutien spirituel et psychologique intangible, ils valident les possibilités et la réalité. Ce sont des sociétés d’entraide et d’apprentissage. Des agents de changements.

Jean Shinoda Bolen (2016 : p. 54)

Les approches biographiques s’intéressent à la culture de l’écrit et à la culture de l’oral, grâce entre autres au récit de vie. Quelle place les approches biographiques laissent-elle à la culture orale? Le récit oral est une façon de se raconter, un moyen de se dire et d’aller à la rencontre de son chemin de vie directement inspiré des théories et concepts des histoires de vie en formation (Dominicé, 2002; Josso, 1991; Pineau, 2012). Le récit de vie « c’est la narration ou le récit – oral ou écrit – par la personne elle-même de sa propre vie ou fragments de celle-ci » (Legrand, 1993 : p. 180). Il permet à la personne de raconter des parties d’histoire de sa vie à travers une tentative de lier divers éléments qui permettront d’en faire un récit qui fait sens (Coopman et Janssen, 2010). Même si les pratiques biographiques s’appuient principalement sur la culture et le langage de l’écrit et de la parole, elles évoluent également au croisement d’autres types de pratiques (Rugira et Léger, 2012), telles que les pratiques rituelles. Comme le souligne avec justesse Wulf (2005) :

Les êtres humains ne se font pas comprendre seulement par le langage, ils communiquent aussi par le corps et par ses diverses formes d’expression et de représentation. On compte les rituels parmi les formes les plus efficaces de la communication humaine. Les rituels sont des actions dans lesquelles la mise en scène et la représentation du corps humain occupent le rôle central. Par les rituels, des communautés humaines se créent, des passages à l’intérieur de celles-ci et d’une communauté à l’autre s’organisent (p. 9).

Ce chapitre souhaite présenter une pratique qui se déploie au Québec dans une culture orale, une culture du partage de la parole au sein duquel le récit de soi et de ses expériences de vie en groupe de femmes occupe une place importante. Cette expérience s’inscrit dans un contexte d’éducation tout au long de la vie qui fait une bonne part à une méthodologie de type narratif dans une perspective de pratiques rituelles fécondes qui permettent de se raconter, de se rencontrer et de ritualiser les différents passages de la vie au sein d’une communauté. Plus précisément, les réflexions au cœur de ce chapitre sont appuyées par l’expérience faite par l’auteure auprès d’un cercle intergénérationnel constitué de treize femmes entre 30 et 65 ans qui se sont rencontrés quatorze fois entre les mois de janvier et de juillet 2017. Ces rencontres avaient comme trame de fond et base d’accompagnement une pratique issue d’une riche tradition orale autochtone qui se nomme le « Cercle des treize mères » et qui permet de vivre et d’apprendre des enseignements liés au cycle de la lune pouvant aider chaque femme à s’accomplir dans ses dons et dans ses talents (Sams, 2011).

Nous tenterons d’apercevoir quelles sont les conditions, dans l’histoire de vie de l’auteure, permettant d’oser partager son récit de vie à d’autres femmes lors des cercles de femmes, qui font de l’espace du cercle de femmes un espace de formation soutenant et surprenant. De plus, la place de la parole, du rituel, de la nature et du récit de soi en communauté sera explorée comme un espace de formation et d’intervention psychosociologique d’inspiration écopsychologique[1] (Macy et Brown, 2008; Mies et Shiva, 1998). Ainsi, l’idée est d’explorer le cercle de femmes comme une pratique écopsychologique au cœur de laquelle des valeurs humaines, sensibles, intègres, proches de la nature peuvent s’exprimer sans aucun jugement et d’où on ressort nourrie et ressourcée en profondeur. L’expérience des cercles de femmes est présentée ici en s’appuyant à la fois sur des récits phénoménologiques (Balleux, 2007) de type « Je me souviens » (Galvani, 2004), présentant des moments du récit de vie de l’auteure et des extraits de journal de bord (Hess, 1998) de celle-ci récoltés lors des cercles de femmes du « Cercle des treize mères ». Ces extraits permettront de mieux comprendre le vécu de l’auteure à travers son expérience de vie et son expérience du cercle de femmes en se voulant un apport et une perspective de développement à l’approche biographique.

Le cercle, mon histoire et les femmes : à la rencontre de la reliance

Le cercle est un espace de rassemblement et de partage présent à plusieurs époques et dans plusieurs civilisations. Comme le proposent Servigne et Chapelle (2017) :

Le cercle est à la base de nombreuses cultures. C’est une forme millénaire de rencontre qui favorise les conversations respectueuses. Symbole de l’égalité, c’est un dispositif où chacun peut à la fois voir tous les membres du groupe et le groupe comme un tout (p. 172).

Les femmes, assez naturellement, ont utilisé la parole pour se confier, s’accompagner, s’enseigner et tisser ensemble du sens et de la cohérence au cœur de leur vie. L’extrait qui suit est un récit phénoménologique issu de l’expérience de vie de l’auteure. Le récit phénoménologique permet de faire « l’expérience intime de la perspective de l’acteur » (Balleux, 2007 : p. 406), et du lieu de cette perspective, d’appréhender l’expérience vécue. Le récit phénoménologique tente de mieux comprendre notre monde, nos relations avec les autres, notre façon d’exister que nous retrouvons grâce aux différents phénomènes humains qui nous intéressent.

Je me souviens … sur le bord de la rivière en Casamance

J’ai 19 ans, je suis sur le bord d’une rivière en Casamance éclaboussé de soleil. Je suis en voyage dans ce beau pays qu’est le Sénégal, sac au dos depuis maintenant quelques semaines. Après une traversée du désert du Sahara, la Casamance est pour moi une bénédiction et un lieu de ressourcement. Ce matin-là, je suis allée à la rivière, un peu timide, avec mes vêtements sales et un pain de savon en ayant comme projet de laver mes vêtements. Déjà à la rivière, il y a plusieurs femmes de tous les âges, certaines leur enfant sur le dos, d’autres avec leurs mains ridées de grand-mère ou leur ventre rebondit de femmes enceintes. Il y a des rires, des discussions, des éclaboussures et la couleur des tissus partout autour d’elles. Ça sent le savon et ça mousse dans l’eau de la rivière qui coule tout doucement. Je m’avance dans le petit sentier, j’observe pour voir là où je peux me placer sans trop déranger ce joli chaos qui déjà me chavire de beauté. Les femmes parlent entre elles en wolof et en français, j’attrape des bribes de leurs échanges. Elles partagent les dernières nouvelles, malgré la tâche difficile de frotter les vêtements de toute la famille elles semblent dans un moment de pause qui fait du bien, en dehors du temps. Et moi, la jeune femme blanche, dont les mains ne connaissent pas bien les gestes, j’écoute et je regarde cette danse des couleurs, des paroles, des femmes d’âges différents qui se rencontrent autour d’un geste du quotidien qui semble les nourrir. Je me fais une place dans ce mouvement, les pieds dans la rivière avec elles. Après un silence observateur de leur part, elles recommencent à frotter et faire mousser leurs vêtements les deux pieds dans l’eau. Cette reprise du mouvement me fait me sentir entrer dans leur danse. Elles m’acceptent, je le sens dans leur sourire et leurs yeux accueillants, apaisants.

Ce récit phénoménologique (Balleux, 2007; Galvani, 2004) me permet de présenter la naissance de mon premier vécu conscient de reliance avec le féminin et de voir comment les gestes rituels, même ceux du quotidien comme laver des vêtements à la rivière, permettent de se sentir appartenir à une communauté. Tel que le présente Wulf (2005), les rituels se glissent dans le quotidien pour accompagner les êtres, dans ce récit les femmes au bord de la rivière et moi auprès de ces femmes :

Les rituels encadrent des pratiques spécifiques de la vie quotidienne en transformant, par les limites et les contraintes qu’ils imposent, des comportements indéfinis en comportements définis. Dans ce contexte, on peut dire que les rituels ont un déroulement stable et relativement homogène (p. 15).

Ce moment, que j’ai vécu comme un rituel, est un moment important dans l’histoire de la femme que je suis. Il a laissé en moi le goût puissant de la reliance et du besoin d’être dans des espaces de femmes où le partage, la simplicité, le précieux et la reliance intime peuvent exister. Il m’a donné aussi accès à la danse subtile et tellement précise des gestes du quotidien partagés, en solidarité, dans la simplicité et la fluidité de la rivière. J’ai compris et entendu le murmure de l’importance des histoires et du partage pour grandir et avancer dans un chemin au féminin au cœur d’une solidarité qui peut en soutenir les défis.

Cette rencontre avec la reliance au féminin n’a pas tout de suite trouvé un sens et une place dans ma vie de jeune femme. Les expériences de ma vie de femme se sont poursuivies : j’ai continué mes études, j’ai eu des bébés et j’ai goûté à la solitude de la maternité.

Selon Varikas (1988), qui s’est intéressée aux approches biographiques dans les études féministes :

L’approche biographique pourrait enfin nous aider à restituer la multiplicité des expériences féminines, la multiplicité des manières dont elles vivent leurs contraintes, la multiplicité des voies qu’elles empruntent pour s’affirmer comme individus à part entière. Elle nous offre un moyen privilégié pour les sortir du carcan de la Femme, simple donnée démographique ou biologique, de l’ordre du symbolique plutôt que de l’histoire, à qui l’on refuse d’accorder la dignité de l’individu. Percer l’homogénéité de cette catégorie abstraite dans notre analyse, ce n’est pas seulement reconnaître le droit des femmes de tout temps à se réaliser en tant qu’être autonome. C’est également une condition sine qua non pour réfléchir les femmes en tant que groupe susceptible de se constituer en sujet collectif de leur propre libération (p. 26).

Les générations se rencontrent et se racontent

Les cercles de femmes se sont installés tout doucement dans mon chemin de vie. Naturellement, je sentais le besoin quelques fois par année de me poser dans un cercle pour me raconter, écouter les autres femmes et me sentir contenue dans un espace de partage et de sécurité. Il n’est pas étonnant que je me sois sentie si bien dans ces lieux puisque, selon Bolen (2016) : « Le cercle est une structure archétypale familière à la psyché de la plupart des femmes » (p. 22). Le cercle de femmes m’offre de façon indéniable un temps pour moi, un rendez-vous de moi à moi pour m’ouvrir dans un espace intime.

Un des éléments qui me touche profondément de ces rencontres de femmes est la rencontre des générations. Je suis sensible à la transmission, au partage des « savoirs » entre générations. Cette sensibilité a pris corps lors d’une expérience forte vécue avec ma grand-mère présentée dans le récit phénoménologique suivant :

Je me souviens… le jardin de cosmos

J’ai 9 ans et je suis au chalet de mes grands-parents paternels. Comme chaque matin, nous allons visiter le jardin, voir ce qui pousse, cueillir quelques légumes. Ma grand-mère fait pousser, dans ce grand jardin, une belle parcelle de fleurs, des cosmos. Ils sont magnifiques à ce moment de l’été, tous en fleur, plein de couleurs, dansant au vent. Je m’émerveille devant cette parcelle fleurie. Dans un élan d’émerveillement, je demande à ma grand-mère comment elle s’y prend pour en avoir autant. Elle me montre alors ce qu’elle fait lors de chacune de ses visites au jardin : avec un petit sac en papier, elle se promène dans sa parcelle de cosmos en récoltant, tout au long de l’été, les semences sur les cosmos matures. Elle les conserve alors précieusement et les sème l’été suivant. Elle me montre comment reconnaître les semences à cueillir. À ce moment, je sens que ce qui se passe est précieux, je vois ses mains faire le geste, choisir et cueillir les bonnes semences. J’observe jusqu’à faire de même et ajouter mes semences à celles qui se trouvent dans son sac.

Mon rapport à la transmission intergénérationnelle a pris racine lors de ce moment, les enseignements de mes grands-parents ont toujours été précieux et importants. Dans ce sens, Baguet (1999) souligne à propos de la transmission intergénérationnelle :

La personne qui a vécu est naturellement porteuse de mémoire. (…) Parce qu’en transmettant le passé les générations aînées disent que l’on vient de quelque part, donc que l’on va quelque part et qu’au-delà du passé, révèle, du présent vécu, un avenir possible (p. 109).

Par la suite, lors de mes expériences dans le cercle de femmes, ce même émerveillement de me sentir dans un espace de transmission des générations s’est donné à maintes reprises. Au contact des femmes, je me sentais dans la conscience de ma place générationnelle. Cet extrait du journal de bord suite à un cercle de femmes en témoigne :

J’aime tellement le cœur des mères, celles devant moi avec leurs enfants devenus grands et celles après moi avec leurs plus petits. Le chemin de courage d’être femme et mère à la fois me souffle. J’aperçois, dans le partage de chacune, comment devenir soi, épouser son chemin de femmes est une « vraie initiation » (extrait de journal de bord, mai 2017).

Les récits oraux, issus des cercles de femmes, semblent permettre de s’inscrire, en se racontant, dans une histoire collective où les transitions et autres processus de transformation personnelle et culturelle placent l’histoire individuelle, familiale, collective et intergénérationnelle au cœur d’une pratique qui se veut rituelle. Entendre l’histoire des autres femmes qui se racontent permet de mieux comprendre sa propre vie. Les propos de Vatz-Laaroussi et al. (2012) vont dans ce sens :

De nombreux auteurs contemporains (De Gaulejac, 1999; De Singly, 2005; Vatz-Laaroussi, 2009a) insistent sur la nécessité pour l’individu de transmettre et de faire circuler des morceaux de son histoire individuelle, qui s’inscrit dans une histoire familiale, mais aussi dans l’Histoire sociale de son époque (p. 140).

Entendre l’histoire des autres femmes qui se racontent permet de mieux comprendre sa propre vie, comme en témoigne cet extrait de mon journal de bord : « Apprendre et entendre des chemins au féminin me ramène à mon chemin et m’amène à mieux le comprendre » (avril 2017).

C’est ainsi que Orellana (2005) précise à ce propos que :

C’est en contexte social que l’être humain acquiert des savoirs, de nouvelles capacités et enrichit le réseau de relations qui tissent son rapport au monde. Accomplissant son agir essentiel et développant son univers symbolique, poursuivant ainsi son long et complexe processus d’hominisation, l’être humain cherche à communiquer avec les autres et à développer un rapport avec eux. Cette communication est cruciale pour empêcher l’isolement, pour apprendre, pour développer des habiletés, pour se développer et aussi pour acquérir le pouvoir de transformer et de se transformer (p. 68).

Devenir tisserande

Participer à un cercle de femmes, c’est faire l’expérience de l’interdépendance et s’approcher de ce que Bidar (2016) nous invite à mettre en œuvre : devenir tisserand(e) pour réparer ensemble le tissu déchiré du monde. Selon cet auteur, toutes nos crises contemporaines, à tous les niveaux de la civilisation, sont des crises du lien. À l’intérieur d’un cercle de femmes dialogique et créateur, chaque membre peut se mettre en lien, produire et partager du sens, des connaissances et de la reliance. Dans le même sens que Bidar (2016), Coopman et Janssen (2010) nous présentent ainsi la pertinence du travail de groupe :

L’une des raisons pour lesquelles les participants s’engagent de façon privilégiée dans un travail de groupe est le désir de « partager des expériences de vie avec d’autres ». Il nous semble pouvoir y entendre une tentative de pallier un effilochage des liens sociaux qui participe à leurs difficultés (p. 124).

Une telle pratique permet de répondre à l’interpellation que Bidar (2016) fait pour que l’on devienne tisserand(e) et qui nous rappelle à l’urgence cruciale de recréer tous les liens nourriciers de la vie humaine, à savoir le rapport à soi, à la fraternité et à la coopération avec les autres, ainsi que le rapport à la nature, qui retissent un lien d’émerveillement et de contemplation à la nature afin de contribuer au réenchantement de notre monde. Un extrait de mon journal de bord exprime comment le fait d’avoir des espaces de partage face à la réalité de notre monde peut être soutenant : « Merci pour tes pleurs qui sont nos pleurs. Tu me permets de pleurer ce que je n’ose pas pleurer. Tu me permets d’habiter avec toi la désespérance sans me sentir isolée » (mars 2017).

S’asseoir dans un cercle permet de s’offrir l’occasion d’apprendre à habiter ensemble à la fois la désespérance et le réenchantement, de grandir en humanité, de nous élever et nous éveiller, de nous ouvrir à ce qui nous appelle et nous dépasse (Bidar, 2016) :

Conscients qu’on est plus forts et plus intelligents ensemble que tout seul, ils (elles) se sont mis pour cela à rouvrir des espaces, dans nos sociétés, où l’on peut discuter librement de ce questionnement, où chacun peut réapprendre à rétablir dans lui-même le dialogue entre l’homme du dedans et l’homme du dehors, le moi profond et le moi ordinaire (p. 87).

Le moi profond, comme le rappelle Bidar (2016), a besoin de conditions pour être et apprendre à tisser comme le nomme cet extrait de journal de bord : « Je suis fascinée par l’écoute entière où l’on est appelée à entrer dans un espace rituel, dans le cercle de femmes. Je me sens entendue et j’ai de l’espace pour m’écouter profondément tout en parlant » (février 2017). Ainsi, comme le propose Bolen (2016), les femmes qui parlent en cercle font souvent l’expérience d’une écoute et d’une parole profonde :

Les femmes parlent en cercle, cela est vrai à plus d’un titre : leurs conversations adoptent la forme d’une spirale, tandis qu’elles explorent subjectivement chaque sujet. Dans les cercles, les femmes se soutiennent et se découvrent en parlant : elles s’écoutent, s’assistent, se servent d’exemple, elles réagissent, approfondissent, se renvoient les choses, elles rient, pleurent, font leur deuil, partagent leurs expériences et s’inspirent de celles des autres (p. 33).

Cheminer ensemble pour faire communauté

Au départ de ma quête qui m’a fait rencontrer les cercles de femmes, je sentais en moi le manque de partage et de communauté féminine. Un besoin de me sentir reliée, de vivre de la solidarité et de la complicité pour grandir en humanité m’a permis de m’engager dans ce chemin. Orellana (2005) va dans ce sens en nommant l’importance de la communauté dans une vie humaine :

L’être humain est un bâtisseur de communauté. Le long chemin qu’il a parcouru en est un de vie sociale. La formation de communautés répond à ce mouvement souvent instinctif, mais de plus en plus conscient, de l’être humain qui tend à se mettre en relation avec les autres pour donner suite à ses désirs, à ses intérêts, à ses réalisations et à ses intentions dans un contexte collectif. L’activité sociale constitue un besoin humain fondamental et c’est par elle que se construit et se développe l’humanité (p. 68).

Dans le même sens que ce que Bidar (2016) propose, Coopman et Janssen (2010) soulignent comment le travail de groupe peut être une voie de passage intéressante pour vaincre le sentiment de déliaison :

Cette dimension du travail [en groupe] est primordiale dans la mesure où un grand nombre d’individus aujourd’hui semblent souffrir moins de leur aliénation subjective que de leur sentiment de déliaison, de dés-appartenance. C’est souvent la certitude éminemment contemporaine qu’ils ne doivent leur épanouissement qu’à eux-mêmes (p. 124).

De ce fait, comme le propose Bolen (2016), le fait de partager son récit de vie et de prendre parole en groupe est un véritable acte de guérison :

(…) l’existence de ces cercles de femmes peut être considérée comme un mouvement à la fois révolutionnaire et évolutif (…). On dirait que ce sont simplement des femmes qui se réunissent et bavardent, alors que chacune d’entre elles et chacun de ces cercles contribuent à quelque chose de beaucoup plus grand (p. 22).

Le cercle de femmes, comme nous l’avons vu précédemment, est un socle et un lieu fort de pratique rituelle. Chacune des rencontres est organisée de la même façon : une introduction à la rencontre, l’ouverture sur la thématique, le cercle de parole et la conclusion sous la forme d’un geste rituel. Cette forme apporte de la stabilité et permet de créer la communauté. « Les rituels créent la communauté en faisant appel à l’émotion, au symbolique et à la performativité du geste et de la parole » (Wulf, 2005 : p. 15). Les femmes se rassemblent, que ce soit au bord de la rivière, dans un jardin ou dans un cercle de femmes, pour partager, parler, être entendues, pour écouter, pour échanger sur un thème, sur leur vécu de femmes, pour célébrer, danser, pour apprendre et partager des connaissances.

En guise de conclusion, le récit oral qu’on rencontre à l’intérieur des cercles de femmes, comme le soutiennent Coopman et Janssen (2010), « (…) se déploie d’une façon singulière dans la mesure où il est fonction de la singularité des personnes en présence » (p. 127). Tout au long de ce chapitre, une pratique particulière du récit de vie a été présentée. En effet, « le récit de vie nous rappelle tout simplement que subjectivité et lien social sont les deux pôles d’une dialectique fondatrice de l’individu » (Coopman et Janssen, 2010 : p. 133). L’expérience d’être dans un cercle, dans une pratique rituelle qui offre un espace privilégié au récit et à la parole, a permis de développer ce sentiment de reliance nécessaire pour se vivre tisserande et appartenant à une communauté. Les cercles de femmes et tous les autres lieux où l’on peut se poser ensemble et prendre le temps de se raconter semblent être des espaces pleins de promesses pour apprendre à cheminer ensemble, à raconter son histoire et à se soutenir mutuellement. Dans ce sens, la pratique rituelle des cercles de femmes se crée et se nourrit du fait que : « L’énergie produite dans l’agir rituel commun dépasse l’individu singulier et contribue à la création d’une communauté solidaire » (Wulf, 2005 : p. 17).

Références

Baguet, R. (1999), « Les générations aînées : démission ou nouvelles missions », in Commailles, J. (dir.), La transmission entre les générations, Paris, Fayard.

Balleux, A. (2007), « Le récit phénoménologique : étape marquante dans l’analyse des données », Recherches qualitatives, hors-série (3), 396-423.

Bidar, A. (2016), Les Tisserands. Réparer ensemble le tissu déchiré du monde, Paris, Éditions Les Liens qui libèrent.

Bolen, J. S. (2016), Le millionième cercle. La pratique des cercles de compassion, Paris, Éditions Jouvence.

Coopman, A.-L. et Janssen, C. (2010), « La narration de soi en groupe : le récit comme tissage du lien social », Cahiers de psychologie clinique, 34, 119-134.

Dominicé, P. (2002), L’histoire de vie comme processus de formation, Paris, L’Harmattan.

Galvani, P. (2004), « L’exploration des moments intenses et du sens personnel des pratiques professionnelles », Interaction, 8 (2), 95-121.

Hess, R. (1998), La pratique du journal – L’enquête au quotidien, Paris, Anthropos.

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Legrand, M. (1993), L’approche biographique, Paris, Desclée de Brouwer.

Macy, J. et Brown, Y. (2008), Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre. Retrouver le lien vivant avec la nature, Paris, Le Souffle d’or.

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Orellana, I. (2005), « L’émergence de la communauté d’apprentissage ou l’acte de recréer des relations dialogiques et dialectiques de transformation du rapport au milieu de vie », in Sauvé, L., Orellana, I. et Van Steenberghe, E. (dirs), Éducation et environnement. Un croisement de savoirs, Montréal, Les Cahiers scientifiques de l’Acfas, p. 67-84.

Pineau, G. (2012), « Histoire de vie et formation de soi au cours de l’existence », Sociétés, 118, 39-47.

Rugira, J.-M. et Léger, D. (2012), « Former et prendre soin dans les métiers d’accompagnement. Pour une pratique de veille au croisement du somatique, du praxéologique et du biographique », in Dupuis, P.-A. (dir.), Transverse : éducation et culture. Soin et formation, 2, 63-81.

Sams, J. (2011), Les 13 mères originelles, Paris, Éditions Véga.

Servigne, P. et Chapelle, G. (2017), L’entraide, l’autre loi de la jungle, Paris, Éditions Les Liens qui libèrent.

Varikas, E. (1988), « L’approche biographique dans l’histoire des femmes », Les Cahiers du GRIF, « Le genre de l’histoire », 37-38, 41-56.

Vatz-Laaroussi, M., Guilbert, L., Rachédi, L., Kanouté, F., Anson, L., Canaletes, T. et al. (2012), « De la transmission à la construction des savoirs et des pratiques dans les relations intergénérationnelles de femmes réfugiées au Québec », Nouvelles Pratiques sociales, 25 (1), 136-156.

Wulf, C. (2005), « Rituels. Performativité et dynamique des pratiques sociales », Hermès, 43, 9-20.

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Briand, Monyse. (2019). « Cercle de femmes : du récit oral à la ritualisation pour faire communauté ». In Les voies du récit. Pratiques biographiques en formation, intervention et recherche (coordonné par Marie-Claude Bernard, Geneviève Tschopp et Aneta Slowik), p. 135-146. Québec : Éditions science et bien commun & LEL du CRIRES.


  1. L’écopsychologie s’intéresse à la nécessité que soit réanimé en chacun de nous le lien au vivant, que ce soit à l’extérieur – le vivant du monde – qu’à l’intérieur – le vivant dans les profondeurs de soi.

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