6 Sixième feuillet

Le défi identitaire

Le marché de Dschang vers 1950, à l’époque de votre mariage. Il s’est considérablement transformé, mais les trois cases de l’entrée principale s’inspirent, encore aujourd’hui, et c’est heureux, de l’architecture locale traditionnelle. Photo envoyée par ton petit-neveu Guillaume-Pascal Djoufack.

Par rapport au recul dans la pratique des langues camerounaises, il faut dire d’entrée de jeu que le contexte politique des années 1960 a pu constituer un facteur fortement inhibant. Tiens! Un mémoire de sortie de l’Institut français de presse de Lille, celui de Sop Kamga Martin que tu as bien connu, nous apprend que Mballè, un journal publié en duala[1] au Cameroun, fut interdit par l’administrateur colonial au motif qu’une publication en langue étrangère ne pouvait paraître sur le sol français… C’était du temps où les langues nationales, ravalées au rang de « patois », étaient fortement ostracisées par le pouvoir colonial. En fait, nous devons voir là un prolongement des effets du jacobinisme linguistique qui avait d’abord sévi en France sous la Révolution. À une nation devait correspondre une langue et une seule. C’est ainsi que le fameux Rapport sur la Vendée au nom du Comité de salut public, dit Rapport Barère[2], dénonça en 1793, en pleine Révolution française, les langues régionales comme nuisant à l’avènement d’un État uni, recommandant leur éradication pure et simple !

La politique centralisatrice héritée de la France révolutionnaire a longtemps prévalu dans nos pays francophones et a durablement infléchi le contexte glottopolitique : quel statut devait-on conférer aux différentes langues en présence? Quelles langues souhaitions-nous faire enseigner à nos enfants? Quel crédit ou valeur symbolique accordait-on à telle ou telle langue, consciemment ou non? Nombreux sont ceux et celles en Afrique qui croyaient en leur âme et conscience, et le système les y encourageait, que la pratique exclusive du français devait favoriser le progrès scolaire de leurs enfants. Encore de ces idées reçues qu’il faut s’employer, posément, consciencieusement à « déboulonner », à déconstruire…

Puis, presque sans transition, le discours de la Francophonie institutionnelle a brusquement modifié non seulement sa rhétorique, mais également ses principes d’action. On parle désormais de « langues partenaires »! Ce nouveau label pourrait témoigner d’une volonté d’évoluer vers une phase de partenariat équilibré entre français et langues africaines.

À ce propos, rappelons ce qu’énonçait avec force et conviction Hélène Carrère d’Encausse il y a une quinzaine d’années : les Africain-e-s francophones tiennent dans leur main l’avenir de la langue française du fait de leur importance numérique. Elle s’adressait ainsi à une jeune intervenante sénégalaise lors d’une conférence de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à Paris. Cette idée a été, depuis, maintes fois reprise et trouve au Cameroun sa pleine illustration. En effet, pendant bien longtemps, en toute bonne foi, nous avons contribué à réduire la fonctionnalité des langues camerounaises en zone francophone — c’est-à-dire à les mettre en danger — et à accroître concomitamment celle du français[3]. Les idiomes locaux étaient crédités de peu de valeur sur le marché de la modernité et, de surcroît, semblaient porter en eux des relents de sédition. Tout cela a considérablement entravé leur transmission d’une génération à l’autre. La langue française a ainsi acquis, en zone urbaine, puis périurbaine, un statut incontestablement véhiculaire.

Mais fort heureusement, de plus en plus, nous commençons à percevoir confusément l’intérêt de préserver les langues du terroir. Des individus et des organisations de la société civile prennent de belles initiatives en vue de la revitalisation et de la transmission de nos langues et cultures. Il est possible que, pour certain-e-s, toute cette activité demeure de l’ordre du gadget ou du phénomène de mode. Mais d’autres, de véritables militant-e-s, sont convaincus des riches atouts (fortement corrélés) que possèdent les langues africaines en général, atouts qui se situent sur des plans différents – affectif, social, culturel, politique et cognitif. Laisse-moi t’exposer la synthèse en dix points que mes étudiant-e-s et moi en proposons.

Dix bonnes raisons de réhabiliter les langues africaines

  1. Au même titre que toutes les autres langues, les langues africaines appartiennent au patrimoine immatériel de l’humanité : elles sont donc précieuses et méritent protection.
  2. Dans le contexte de globalisation que nous connaissons, protéger la vie des langues, c’est préserver la pluralité linguistique, c’est contribuer à limiter les effets de   l’uniformisation culturelle. Aussi observe-t-on au niveau individuel, à celui des organisations de la société civile et des institutions tant nationales qu’internationales, des prises d’initiatives en vue de la revitalisation, de la transmission et de l’enseignement des langues et cultures autochtones.
  3. La langue constitue pour l’individu un instrument important dans la construction de sa personnalité. De la même façon, le patrimoine linguistique d’une nation intervient comme un facteur structurant de son identité mais aussi de sa souveraineté.
  4. La valorisation locale des langues africaines contribue à réduire préjugés et stéréotypes, nous permet de développer des compétences interculturelles et constitue dès lors un facteur de cohésion et d’unité. Elle favorise l’enracinement d’une culture de la paix, particulièrement dans les nations à fort taux de multilinguisme. Il a précisément été créé dans notre pays une Commission chargée de promouvoir le bilinguisme et le multiculturalisme, ainsi que de « renforcer la volonté et la pratique quotidienne du vivre ensemble » (Décret N°2017/013 du 23 janvier 2017).
  5. Il n’échappe à personne que dans bien des cas, seules les langues africaines permettent de maintenir le lien intergénérationnel, car elles constituent un médium privilégié de communication avec les ascendant-e-s, bien souvent locutrices et locuteurs exclusifs de ces langues. En créant une rupture entre les générations, la non-pratique des langues africaines prive la communauté d’un puissant vecteur de socialisation et de cohésion. Cela dit, il est aisé de constater que la francisation croissante de la société africaine a sensiblement fait croitre parmi les aîné-e-s la proportion des locuteurs et locutrices, même de manière approximative, du français…
  6. Même si cela peut paraître anecdotique ou marginal, la langue africaine fournit également des ressources salvatrices lorsque nous devons crypter un message adressé à un destinataire exclusif… Nombreux et nombreuses parmi nous en ont fait l’expérience. Mes étudiant-e-s te diraient que c’est l’argument le plus souvent cité par les personnes ordinaires.
  7. Tout un pan des savoirs locaux n’est aujourd’hui capitalisable que parce que nous pouvons les trouver encore disponibles – oralement dans la majorité des cas – dans les langues et cultures qui les ont générés. Les langues africaines seront encore longtemps essentielles à leur vitalité, à leur transmission, et, pourquoi pas, à leur développement. À cet égard, les technologies numériques constituent une opportunité unique pour systématiser leur archivage, d’autant que ces savoirs, pour la plupart, ne sont quasiment pas valorisés dans les circuits éducatifs formels.
  8. La pratique active de plusieurs langues entretient et développe notre potentiel créatif ainsi que notre souplesse cognitive, laquelle facilitera, à son tour, tous les autres apprentissages. L’instituteur et l’institutrice de nos écoles le savent bien, car il ou elle a spontanément recours à la langue de l’élève en cas de difficultés ponctuelles à communiquer une information dans la langue d’enseignement! Il ou elle sait pertinemment le gain didactique à réaliser en l’activant, et ce à tous les niveaux d’enseignement[4].
  9. La langue africaine joue un rôle irremplaçable dans l’alphabétisation de l’adulte : elle permet d’aboutir à de meilleurs résultats qu’avec une langue dans laquelle l’apprenant-e ne possède aucune véritable compétence orale. Or, la question de la littératie des adultes est fortement corrélée à celle du développement social. En effet, l’adulte alphabète participe pleinement à la vie communautaire. Ses compétences en littératie autorisent incontestablement une meilleure qualité de vie.
    Note bien que l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE) définit la littératie comme « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités »[5]. Un-e adulte alphabète est donc en mesure d’améliorer son bien-être, de prendre soin de sa santé, d’exercer sa citoyenneté… et même d’encadrer un tant soit peu la scolarisation de ses enfants !
  10. Dans le domaine d’une communication sociale qui vise à délivrer un message militant par rapport à une cause communautaire (une campagne d’éducation sanitaire par exemple), et à modifier des idées ou des représentations, l’action la plus efficace prend appui sur les langues africaines, plus inclusives que les langues officielles européennes. La communication sociale gagne à tenir tout de même compte de ces dernières, sans dogmatisme, car bien que largement méconnues du grand public, elles ont acquis dans certains contextes urbains un statut incontestablement véhiculaire.

Aujourd’hui, la sommation de choisir entre langue européenne et langue camerounaise n’est plus de mise : l’approche dichotomique recule. Le manichéisme aussi. Des problématiques nouvelles émergent du fait notamment de la nécessaire adaptation de la langue aux environnements contemporains. Cette adaptation s’effectue de façon spontanée. Cependant, dans des contextes de mutations socioculturelles rapides, et en vue d’instaurer des échanges fluides, précis et efficaces, elle doit être encadrée par l’intervention de spécialistes. Comment un-e environnementaliste pourra communiquer avec des citoyen-ne-s « ordinaires » à propos des risques de pollution si l’on n’a pas, au préalable, fait un effort minimal d’ajustement terminologique et même rhétorique  Dans un ouvrage d’Essono (2012), nous pouvons trouver des items ewondo qui rendent compte de realia récentes telles que « chambre à air », « démocratie », et même « pollution »!

Ces ajustements terminologiques ne suffiront pourtant pas à construire une communication sociale efficace. On trouvera ici et là de salutaires innovations en matière de canal : nous savons aujourd’hui que des savoirs, même scientifiques, peuvent être médiés par le conte ou le chant. Encore faut-il que les ajustements s’effectuent non seulement sur le plan du canal de diffusion, mais aussi sur le plan des valeurs : les ajustements d’ordre axiologique sont en effet nécessaires et aboutissent tout doucement, tout patiemment à la reconnaissance de la validité bien fondé de savoirs subalternisés, à l’affirmation de la valeur intrinsèque et de la plasticité de tout idiome humain a priori capable de s’adapter à tout nouvel environnement.

L’Africain-e, face au défi, face au déni, doit prendre ses responsabilités. À ce propos, laisse-moi évoquer un événement hors du commun qui s’est déroulé à Fondation AfricAvenir International à  l’initiative de son fondateur, le Prince Kum’a Ndumbe III : une délégation d’experts nommés par le Président français Emmanuel Macron, dont Felwine Sarr, a reçu mandat de restituer des œuvres d’art et documents africains domiciliés dans les musées français. Cela se passait à Douala, le 16 juillet 2018, au siège de la fondation. Sey Munyal! Patience! Reprenons à notre compte une exhortation du Roi Christophe : « Un pas, encore un pas, et tenir gagné chaque pas! ».

Laisse-moi également reprendre ici, à peine remanié, un de mes textes parus dans l’anthologie audacieuse de Kolyang et Dili (2002).

Sey munyal !

Nous ne serons pas toujours

Les artisans

De notre propre incurie

De nos propres turpitudes.

Nous ne serons plus longtemps

Blanches souris

Pour nouvelles lubies

Improbables folies.

Ne paierons pas toujours

De nos vies

L’avancée

Vers quoi

Vers qui

De profundis

Je te conjure

Rassure-moi

Réponds-moi

Ne serons plus

Longtemps

Ecriture en creux

Dans la chair de la terre

Sey munyal

Patience !

Et je dirai

Bonheur

Sur le toit de la terre !

Je crierai

Extase

Sur le sommet des vagues !

Conjurerai le sort

Forte de vos regards !

Et je dirai

Arrière

Souffrances erratiques

Je soufflerai l’Amour sur vos plaies séculaires

Murmurerai

Munyal

À vos gorges en feu

Sey munyal

Sey munyal

Sey munyal

Tu l’aurais toi-même qualifiée d’audacieuse, cette anthologie, puisque ses auteurs avaient choisi d’identifier les « écrivains du Nord-Cameroun » non par rapport à l’origine ethnique ou géographique des auteurs, mais par rapport au lieu de l’énonciation des textes.  « Dépasser les identifications primaires »! N’est-ce pas à ce dépassement que nous appelle le document Cameroun Vision 2035? Mes brillants collègues Kolyang et Dili n’avaient pas craint de creuser un chemin nouveau vers ce qui n’était pas encore nommé « le vivre ensemble ». Après tout, le rôle des universitaires n’est-il pas de participer à l’invention visionnaire de voies inédites en dehors des ornières du prêt-à-penser?


  1. Le mot mballè signifie « vérité » en duala, langue bantoue parlée dans la région du littoral camerounais. Les Duala sont l’ethnie éponyme de la ville de Douala.
  2. Consultable sur Internet à l’adresse http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/barere-rapport.htm
  3. Le cas de zone anglophone est tout différent, car les langues nationales y entrent en concurrence non pas avec l’anglais, mais plutôt avec le pidgin-English.
  4. Richard Nouni, le fils de ta cousine Pauline, en fit un jour l’expérience. Il étonne bien des gens aujourd’hui encore en racontant qu’il n’avait enfin compris les suites de Lobatchevski auxquelles son esprit restait obstinément réfractaire, que le jour où l’actuel Fomony, second du nom (nous attendons impatiemment la généalogie complète de la famille!) et professeur d’informatique à l’Institut Africain d’Informatique de Libreville, les expliqua « en patois » au jeune étudiant en mathématiques qu’il était alors!
  5. Voir le site www.oecd.org/fr/edu/innovation-education/39438013.pdf

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