9 Neuvième feuillet

Avez-vous dit tripalium?

« Mon père, lui, il va toujours au mystère (sic) du travail », confiait l’un de tes fils, encore bien jeune, interrogé à propos de ton activité professionnelle; « ministère », voulait-il dire, bien sûr. Mais la confusion n’est-elle pas piquante?

Un véritable mystère, que le travail. De savoir que le vocable « travail », en français tout au moins, serait étymologiquement lié au tourment peut laisser perplexe… puisque ce mot serait issu du bas-latin tripalium. De quoi s’agit-il? Ce mot désigne un dispositif formé de trois pieux et destiné à immobiliser des animaux (cheval, bœuf, etc.) en vue de pratiquer sur eux certaines opérations douloureuses telles que le ferrage, le marquage au fer rouge ou des interventions vétérinaires. Par la suite, tripalium a tout bonnement désigné un instrument de torture… Seulement, ce lien entre « tripalium » et « travail » reste bien hypothétique et il pourrait bien s’agir d’étymologie populaire, intuitive (inexacte, en somme), et non d’une filiation scientifiquement attestée. Et même si cela était! Une étymologie populaire a ceci d’intéressant, par rapport à l’étymologie savante qu’elle renseigne entre autres[1] sur l’intuition du sujet parlant, sur les appariements lexicaux que celui-ci peut opérer intuitivement.

Qu’à cela ne tienne! Il se trouve que la plupart de nos religions révélées l’exaltent grandement, le labeur humain. Elles magnifient toute activité intellectuelle ou manuelle, réprouvent l’oisiveté et reconnaissent un lien fondamental entre le travail et notre humanité.

Toi, Papa, ta relation au travail était complexe et limpide tout à la fois. Tu étais toi-même un travailleur acharné; en outre, sur le plan professionnel, tu étais fortement engagé sur le vaste chantier de la préservation de la dignité humaine à travers le travail. D’après des témoignages concordants, tu illustras magnifiquement par ta propre activité la dimension proprement spirituelle du travail. Je le perçois mieux aujourd’hui, ayant mûri, ayant fait ma propre expérience de la vie. Par ta rectitude morale, ton écoute attentive des plus faibles, sans tambour ni trompette, mais sur un murmure de cithare, tu fis de ta manière de servir un véritable acte de piété. Ne surtout pas percevoir plus que son dû! Ne pas léser le travailleur du fruit de son labeur! Tu notas dans un de tes agendas, un certain jour de l’année 1955 : « aucune dette à ce jour – dette d’argent ou de matériel ». C’était le 1er mai, fête du Travail!

Cette correspondance entre les deux faits ne saurait relever du hasard, de la simple coïncidence. « Tu n’exploiteras pas un salarié malheureux et pauvre », lit-on dans le Deutéronome (24, 14-15). « Le jour même, tu lui donneras son salaire. Qu’il ne crie pas contre toi vers le Seigneur ». Tu fus un laïque non seulement véritablement engagé, mais encore conscient de la place importante du travail dans l’élévation du genre humain.

Que nous révèlent les dictionnaires à propos du travail? Défini par le Robert comme un ensemble d’activités humaines coordonnées en vue d’obtenir un résultat, le travail est généralement associé au gain, à la rétribution. Pourtant, le vénérable Dictionnaire économique et social paru aux Éditions ouvrières en 1962 et que j’ai retrouvé dans tes malles ne considère pas le salaire comme un élément définitoire du travail. Je dois dire qu’elle me séduit, cette définition qui présente le travail comme une

activité humaine ayant pour but de produire, de transformer ou de communiquer quelque chose, cette activité comportant généralement un effort et donc entraînant une certaine fatigue (musculaire ou nerveuse). Exemple : Le travail du terrassier, du libraire, du professeur. Résultat de cette activité.

Durant toute ta vie active, tu t’es employé à arbitrer les conflits, à réduire les frustrations des travailleurs et travailleuses, à gérer les exactions auxquelles ils et elles pouvaient être en butte de la part de leur employeur. « Votre père était un saint! » m’a un jour murmuré maman Magni Téfak. Cependant, ici comme ailleurs, nous ferons l’effort d’éviter tout manichéisme. Je dois bien reconnaître qu’il arrive aussi que ces travailleurs et travailleuses se rendent coupables de redoutables manigances : j’ai moi-même eu affaire à un employé de maison qui avait pris l’habitude de provoquer habilement la colère de son employeur qui, excédé, le congédiait. Il n’avait plus qu’à réclamer, et percevoir – abusivement – des indemnités conséquentes pour licenciement abusif! Tout cela grâce à d’inavouables connivences dans l’administration. Il pouvait alors, en toute tranquillité, passer à la victime suivante, non sans avoir partagé avec son complice et protecteur le fruit du larcin…

Très jeunes, nous avons surpris les échos de tes batailles pour un travail digne, contre toute forme d’esclavage. Je te livre une définition qui m’a séduite — dont je n’ai malheureusement pas retrouvé la source — et qui présente l’esclavage comme un travail qui dépouille l’humain de toute dignité puisqu’utilisé comme un objet de production de la richesse, sans jamais pouvoir prétendre à une quelconque part de cette richesse. Tu t’es de tout temps battu pour l’amélioration des conditions de travail. Au demeurant, dans notre pays et ailleurs, l’appellation « ministère du Travail» est souvent associée à la mention « et des lois sociales », ou « et de la prévoyance sociale » ou encore « et de la sécurité sociale ». En effet, comment éluder la dimension sociale du travail?

Aujourd’hui, les progrès de la mécanisation ont grandement réduit la pénibilité physique du travail humain. En revanche, le côté trépidant de nos vies a induit chez les travailleurs et travailleuses de grandes souffrances psychologiques. Ils et elles sont de plus en plus confronté-e-s au stress dans leur milieu professionnel. Fort heureusement, on peut citer (dans le désordre) quelques éléments contribuant à réduire ce stress : le développement des aptitudes managériales chez les dirigeant-e-s, la meilleure maîtrise des rouages des organisations, le développement des compétences relationnelles, l’entrainement individuel ou collectif à la résilience, l’exercice physique, etc. Car actuellement, la pression peut atteindre — et cela s’observe surtout chez les hauts cadres et les femmes — des cimes que l’on ne pouvait même pas soupçonner de ton temps, et consumer complètement l’individu de l’intérieur. Survient alors le fameux burn-out, un emprunt à l’anglais, tout comme « stress », d’ailleurs.

Tout au long de ma carrière, j’ai eu l’occasion d’observer bien des travailleurs et travailleuses, et de constater les effets sur l’individu d’un travail digne, épanouissant. Let me tell you a story instead! C’est par cette formule que les Samis, peuples autochtones  de Scandinavie[2], introduisent un discours explicatif au lieu de se lancer dans un développement théorique. Il s’agit là d’un choix épistémologique tout à fait original et séduisant. À ce propos, je souscris entièrement à l’affirmation suivante de Jacques Grinevald dans un texte de 1975[3] : « Puisque nous admettons, par expérience, une diversité de visions du monde, nous devons en accepter, en accord d’ailleurs avec la théorie relativiste de Kuhn, l’implication majeure, celle de la pluralité des sciences, des modes de connaissance ».

Mais venons-en à nos portraits de travailleurs et travailleuses. C’était un jeune garçon sympathique, un maintenancier sûr de lui ainsi que de son savoir-faire. Aviez-vous besoin de ses services? Il se présentait dans la demi-heure. Vous donnait-il un rendez-vous? Jamais il ne vous faisait faux bond. Il se présentait à l’heure dite. Des diagnostics d’une précision d’horloger suisse. Des devis d’une honnêteté à toute épreuve. Des interventions d’une rare efficacité. Jamais il ne s’abaissait à ces stratagèmes dont les « techniciens » sont coutumiers, ignorant ou feignant d’ignorer que c’est en toute connaissance de cause, et consciente de la circonstance atténuante que constitue la précarité de leur statut, que vous vous résolvez à fermer les yeux sur les manœuvres qu’échafaude leur esprit.

En fait, ce jeune homme était ingénieur électronicien. Qui l’eût cru? Vainement, il avait cherché un emploi. De guerre lasse, il avait fini par ouvrir une modeste officine et fait savoir autour de lui qu’il pouvait assurer « quelques réparations  simples ». Ayant bénéficié de la manne familiale pendant les longues années qu’avait duré sa formation, il n’allait tout de même pas continuer de visiter quotidiennement la prodigalité des marmites maternelles une fois son diplôme en poche! De fait, très vite, cela se sut, et notre jeune homme se fit un nom dans un périmètre non négligeable de sa petite ville natale.

Il allait et venait, avec sa légendaire sacoche fixée à son dos telle une carapace de tortue. C’est à peine s’il la retirait afin d’en extraire les outils nécessaires à ses interventions! Mais ça, c’était la légende. Ce que je puis te garantir, c’est qu’il avait le don, d’un agile mouvement de l’épaule, de la faire basculer sur le côté afin d’en extraire l’outil approprié… Il avait fini par laisser sombrer dans les replis de sa mémoire meurtrie les demandes d’emploi qu’il avait déposées auprès de moult sociétés de sa ville. Il avait naguère poussé l’audace jusqu’à en envoyer dans des structures implantées dans la capitale, malgré la terreur que lui inspirait la tentaculaire métropole. Aucune réponse. Jusqu’au jour où il reçut dans sa boîte électronique (car la dématérialisation touche aujourd’hui l’argent, les boites à lettres, etc.), un message laconique qui affola agréablement son cœur. Ce message l’invitait à se présenter pour un entretien et émanait de l’une des nombreuses entreprises, et non des moindres qu’il avait contactées… Inutile de te préciser qu’il s’y rendit ventre à terre. Et avant que son esprit incrédule n’ait eu le temps de réaliser ce qui lui arrivait, il avait signé le contrat.

C’est ainsi que du jour au lendemain, sans transition aucune, le maintenancier « devint » Monsieur X, Ingénieur de conception. L’inscription blanche sur fond bleu plaquée à sa porte le lui confirmait opportunément tous les matins, le faisant tressaillir d’allégresse.

C’est ainsi que — ô paradoxe — il perdit (provisoirement), toute confiance en lui. Pendant un temps que ses amis trouvèrent interminablement long, et dont ses ennemis se délectèrent cyniquement, il devint nerveux, apeuré, comme pris au piège. Désespérément, il rechercha de nouveaux repères dans un univers qui lui était étranger. Son désarroi mettait cruellement en lumière la singulière vanité des stages en entreprise et autres séminaires professionnalisants qu’il avait suivis avec constance, et si soigneusement mentionnés dans son CV. C’est alors qu’il reçut, enfin, une aide providentielle. Un aîné compatissant qui, visiblement, avait lui-même connu les affres d’une acclimatation laborieuse au monde de l’entreprise, le prit sous son aile.

Puis, progressivement, notre jeune ingénieur abandonna le ci-devant titre de maintenancier, sa sacoche des jours anciens ainsi que ses sempiternelles baskets pour adopter résolument le porte-document noir en simili cuir — le cuir véritable viendrait plus tard —, la cravate à barrette et les souliers vernis. Fort heureusement, l’évolution ne se limita pas à la superficie : il reprit de l’assurance, sans aucune propension à la mégalomanie, combinaison psychique suffisamment rare pour être relevée.

Autant l’évolution de ce jeune monsieur en début de carrière m’a marquée, autant je garde le souvenir d’un haut responsable, cette fois en fin de parcours professionnel. C’était un aîné et un père qui avait su conserver une rigueur certaine tout en restant à l’écoute des préoccupations particulières de ses collaborateurs et collaboratrices. Il mettait en pratique un style de gouvernance plutôt « relationnelle », que mon amie Florence oppose à une conception « positiviste » qui a envahi les pratiques administratives des sociétés occidentales, réduisant la responsabilité à la réalisation de tâches prédéfinies.

Loin de dédaigner la terre, il savait rendre hommage à ses racines paysannes. Qui ne l’avait jamais vu, le samedi matin, dans sa célèbre tenue bleue, empoigner la machette avec dextérité et détermination, faisant justice à l’adage mens sana in corpore sano. D’une remarquable parcimonie, il pariait invariablement sur la fourmi contre la cigale. D’une circonspection à nulle autre pareille, il conservait par-devers lui un nombre impressionnant de documents. C’est ainsi qu’avec la complicité de son photocopieur, bien fluet pourtant, il tirait de sa manche, thaumaturge inespéré, le document qui devait permettre de résoudre un épineux problème ou sauver un agent de la condamnation. Après quelques mois d’observation, ce fils du Sud avait appris à comprendre et à aimer « les gens de Ngaoundéré ». De notre côté, nous avions appris à apprécier non seulement son austère silhouette, mais aussi ses colères homériques et ses francs éclats de rire, sa chaleur humaine et sa remarquable droiture.

En fermant provisoirement la parenthèse des portraits d’hommes au travail, je voudrais rouvrir le Dictionnaire économique et social évoqué plus haut. Ce dernier évoque la contingence du lien entre travail et rétribution. À l’entrée « travail », il nous fait remarquer que « dans une société qui a pris l’habitude de tout mesurer par l’argent, on risque de méconnaître l’importance économique du travail effectué gratuitement ». Et de citer l’exemple du travail de la mère au foyer qui n’est pas pris en considération dans les statistiques nationales, alors que le même travail y figure lorsqu’il est effectué par une personne salariée. Ceci milite pour une conception large de la valeur du travail humain, au-delà des conditions, des circonstances, de l’existence ou non d’un profit matériel. Sinon, comment interpréter le fait que ce retraité préfère continuer à se rendre à l’atelier ou au bureau après suspension de toute rémunération? Quelle lecture faire de l’activité de la nonagénaire qui met un point d’honneur à gratter quelques centimètres carrés de terre, pour y enfouir précautionneusement une maigre semence qui ne lui rapportera — mais elle n’en a cure — qu’une tout aussi maigre moisson? Comment comprendre que les Anciens, pourtant définitivement sortis des circuits économiques, puissent jouir d’une considération sociale incontestable — comme c’est (encore) le cas dans la société africaine traditionnelle? Par contre, tel citadin retraité, conditionné par de la logique de la rentabilité, va voir son état de santé commencer à se déliter dès la notification de sa cessation d’activités. Serait-ce le signe funeste que nous, Africain-e-s, sommes en train de « rattraper » ces sociétés humaines qui ne reconnaissent en leur sein aucune place aux Anciens? Ces sociétés qui n’ont pas su inventer – ou maintenir – malgré la pléthore des moyens de tous ordres dont elles disposent, des relais sociaux qui leur auraient permis d’éviter les ghettos où les Aîné-e-s sont condamné-e-s à finir leurs jours abandonné-e-s de tous ?

Après le mystère du travail, celui de la retraite? Dans nos sociétés urbaines où le salariat est particulièrement prégnant, le départ à la retraite est bien souvent entouré de mystère, comme tabou, du fait du profond choc psychologique qu’il induit. Au fond, la cessation de l’activité professionnelle qui marque d’une certaine manière la fin de la vie sociale, ne préfigure-t-elle pas, d’une certaine manière, la cessation de la vie? Aujourd’hui, une rhétorique toute particulière s’efforce pourtant de dédramatiser, voire de valoriser ce départ : c’est ainsi que, dans le cas des agent-e-s de l’État, les ondes nationales annoncent que les personnes concernées sont « admises à faire valoir leurs droits à la retraite ». Implicitement, l’expression des faits étant laudative, l’auditoire aussi bien que les personnes concernées considèrent que ces dernières accèdent à un état de vie plutôt enviable… Progressivement,  cette phobie de la cessation d’activité a tout de même tendance à s’atténuer. Les potentiels candidat-e-s à la retraite commencent à mesurer à leur juste prix les avantages de cette situation : enfin cultiver son jardin! Au propre comme au figuré. Avoir enfin « un peu plus de temps pour soi-même et pour les autres », selon la toute sobre et généreuse formule d’Antoinette Houtsa, l’épouse de l’actuel Fomony, jeune retraitée elle-même lorsque je t’écris ces lignes. C’est ainsi que de loin en loin, l’on voit des retraité-e-s célébrer sans complexe leur départ, qui par un culte d’action de grâce, qui par un cocktail d’adieu — l’un, au demeurant, n’excluant pas l’autre — conscient-e-s de ce que certain-e-s n’auront jamais le privilège de prendre leur retraite. Mais il est des professions comme la nôtre, qui vous restent chevillées au corps! « I am retired, but not tired », annonçait l’un de mes mentors, le professeur Chumbow, lorsqu’il prit officiellement sa retraite. Et de fait, il nous reste longtemps encore, en dehors des petits enfants à cajoler, deo volente, des revues à coordonner, des sollicitations à prononcer des conférences, des thèses dont on doit boucler la direction scientifique. Tout un jardin à cultiver!

Et que penser de cet autre cas de figure, la femme au foyer qui ne prend jamais sa retraite? C’est bien la preuve qu’elle « ne travaille pas », qu’elle n’a jamais travaillé, ergoteraient spécieusement nos ami-e-s sophistes (chacun-e de nous en a un ou deux dans son entourage!) Et nous nous trouverions piégé-e-s par le langage ordinaire, un langage profondément conditionné par les stéréotypes, l’idéologie. Car de quelle femme peut-on dire, sérieusement, qu’elle ne travaille pas? N’ayons pas peur, pour une fois, des poncifs et autres lieux communs : levée la première, elle sera encore la dernière couchée de la maison, éventuellement soulagée, par les progrès de l’électroménager, l’assistance d’un domestique, d’une plus ou moins nombreuse progéniture. Ou encore soutenue, reconnaissons-le, par des collatéraux – nièces, neveux, belles-sœurs…– trop souvent enclin-e-s, hélas, à relayer en temps réel, à travers une parentèle fourmillante, aux aguets, quelquefois bienveillante, et grâce à un téléphone désormais portable, fausses nouvelles et vrais scoops… Avez-vous dit espionnage domestique? Avez-vous dit désamour? Ou pire encore, fourberie? Trahison? Tu quoque, fili mi! Et oui, mon cher père, les collatéraux ne sont plus ce qu’ils étaient! Et leurs parents non plus, du reste. Là encore, il convient de tirer la sonnette d’alarme. Je ne saurais pas te dire ce qu’il y a de déglingué dans ce royaume, pour parler comme Christophe, ce qui s’est vicié. Il est bien loin le temps où l’on pouvait entendre un père biologique dire au prétendant de sa fille : « Marguerite te dit que je suis son père? Que non! Son père n’est plus de ce monde, mais sa mère vit encore. Va donc à Garoua la rencontrer! ». Ainsi parla papa Tagni Philippe, ton beau-père, le père de notre mère.

Mais revenons à la mère au foyer, si tu le veux. L’honnêteté nous enjoint de reconnaître que son rôle est généralement minoré, et pas uniquement en Afrique, quoique l’on dise. Dans notre pays, c’est rarement par choix qu’une femme se contente des activités domestiques, car, monsieur de la Palisse ne nous contredirait point, le travail salarié ou toute autre activité génératrice de revenus autorisent une plus grande aisance matérielle. Mais pas seulement! Le salaire représente aussi la reconnaissance de la valeur marchande d’une formation obtenue non sans mal, ou la validation d’une expérience capitalisée de haute lutte… Il constitue pour la famille la justification a posteriori d’efforts financiers consentis en amont, et en toute confiance. Que dis-je? C’est un véritable retour sur investissement. Et de surcroit la garantie que l’ancien-ne bénéficiaire des largesses familiales peut désormais prendre le relais et assumer les charges liées à la formation de la génération montante!

À propos de travail féminin, mes collègues et moi avions été frappées, il y a une dizaine d’années, lors d’une table ronde sur le thème « Femme et formation universitaire », par l’indépendance d’esprit et la maturité d’un jeune homme qui, contre toute attente, n’avait pas hésité à rendre hommage non pas à l’aréopage d’enseignantes qui constituaient le panel, mais à leurs conjoints. Et il avait bien fait. On ne fait pas suffisamment droit à la patience, au soutien et à l’esprit d’abnégation de ces hommes qui se tiennent non pas derrière les plus vaillantes d’entre nous, mais à leurs côtés, en partenaires aimants et responsables.

Avions-nous suffisamment félicité notre jeune ami ? Car il est bien vrai que le métier exaltant, mais ô combien exigeant, que nous exerçons met bien souvent enfants et éventuellement compagnon à rude épreuve. Chacun sait qu’une masse non négligeable du travail de l’enseignant-e s’effectue en dehors des salles de cours. Pour ces dames, la préparation des cours, les évaluations, les corrections, en somme tout le travail de recherche qui nourrit et sous-tend l’enseignement, s’effectuent le plus souvent à domicile, à des heures où, dans d’autres familles, les mères ont tout le loisir de se rendre complètement disponibles pour leurs proches. Idéalement, de concert avec leur partenaire, elles développent alors des stratégies ad hoc en vue d’assurer à leur progéniture une qualité minimale et de la présence et de l’encadrement.

L’avons-nous suffisamment exhorté, ce jeune homme, à marcher dans les pas de ces aînés qu’il admirait? Je l’espère. Toujours est-il qu’il nous fit la promesse de ne jamais frustrer une sœur, une compagne, une enfant, dans son désir d’acquérir, de transmettre ou de construire le savoir. A cette époque-là, je n’avais pas encore eu le privilège d’entendre un collègue compatissant m’exhorter à arrêter là mon ascension. N’avais-je pas déjà beaucoup fait, pour une femme? N’étais-je pas déjà Chargée de cours à l’Université[4]? Qu’avais-je besoin d’atteindre le rang magistral? Ne devais-je pas m’occuper davantage du grand frère? Ce collègue m’exhortait ainsi de son propre chef, par pure compassion et longanimité puisqu’il n’était évidemment pas mandaté par mon époux, ledit « grand frère »!

Notre jeune fils, quant à lui, fut mis en garde suffisamment tôt. Nous ne lui avons pas caché que si par sa faute, son épouse, notre future bru, ne s’épanouissait pas de façon optimale, il serait le premier à en souffrir et que nos petits-enfants, ces pauvres chers innocents, en pâtiraient cruellement aussi. Tableau apocalyptique, m’objecteras-tu. « Il faut noircir et se noircir », préconisait Louis-Ferdinand Céline. Mais, plus sérieusement, en notre âme et conscience, nous nous devions de le prévenir des difficultés majeures – toutes surmontable au demeurant – que notre jeune étudiant n’allait pas manquer de rencontrer sur le triple plan pratique, sociologique et psychologique. Les difficultés pratiques peuvent être surmontées sans trop de peine. Nous lui avons particulièrement fait comprendre que lorsque les exigences du métier emmèneraient notre bru loin du domicile conjugal, il devrait se retrousser les manches. Non pas nécessairement pour se livrer stoïquement lui-même à la plonge quotidienne, mais pour intervenir efficacement dans la gestion de l’espace privé. Oui! Même si ses ressources lui permettaient de s’entourer d’une domesticité conséquente et d’une armada de suppléant(e)s. Cette fois, il nous a objecté que son éducation ne l’avait pas préparé à la gestion de l’espace domestique. Pas de faux-fuyant, jeune homme! Pas d’argument spécieux! Voulez-vous que nous vous citions toutes les pratiques auxquelles votre éducation ne vous a pas préparé, et que vous avez néanmoins adoptées? Nous lui avons fait valoir que malgré tous les pense-bêtes, post-it et autres listes consciencieusement aimantés sur le réfrigérateur par sa chère et tendre moitié, il lui faudrait, absolument et à tout le moins, assurer des fonctions de supervision et d’arbitrage.

De toi à moi, il me souvient d’avoir été franchement impressionnée dans mon enfance de te voir effectuer sur le petit dernier de la fratrie une série de massages savants, probables réminiscences de pratiques observées auprès de notre grand-mère. Que de savoirs endogènes tombés dans l’oubli! Tu fortifiais alors de tes mains – intuition prophétique – ces jambes qui devaient, quelques dizaines d’années plus tard, arpenter les chemins du monde pour annoncer la Bonne Nouvelle…

Cela dit, j’ai remarqué plus d’une fois que lorsque vous le voulez bien, messieurs, vous langez, poudrez et nourrissez avec une telle tendresse, gérez l’intendance avec un tel panache qu’il arrive qu’à notre retour nous luttions — l’espace de quelques secondes — contre une sensation diffuse de frustration d’un savoir et d’un pouvoir dont nous avions cru détenir le monopole. Mais ne nous affolons pas : très vite, chacun reprend sa place. Et le naturel reprend ses droits.

Le naturel ou le social?

J’avoue qu’en reconnaissance de sa spontanéité, de sa candeur, nous avons révélé à notre fils, en toute honnêteté, le prix qu’il aurait à payer lorsqu’il oserait, chevalier téméraire, des incursions dans le pré carré socialement réservé à ces dames. Tu le sais comme moi, notre petit jeune homme s’exposera aux commentaires inamicaux – et c’est un doux euphémisme – de son entourage. Au mieux, l’on soupçonnera sa compagne de lui avoir fait ingérer quelque philtre magique, d’avoir subrepticement glissé quelque écorce dans son potage, bref, de l’avoir « marabouté ». Ou pire encore, on le soupçonnera, ô abomination, d’avoir abdiqué, de laisser sa compagne « porter le pantalon », bref, de ne pas être un homme.

Mais depuis quand, dites-moi, les attributs de l’humanité se laissent-ils contenir dans l’espace réduit d’un vêtement, fût-il un pantalon?

Lorsque notre jeune homme aura appris à faire fi des silences désapprobateurs, il lui faudra encore une bonne dose de force psychologique pour accepter que sa compagne évolue dans un milieu comportant une forte majorité d’hommes, qu’elle entretienne des relations de travail, voire d’amitié — en tout bien tout honneur — avec ses collègues masculins. Et encore, l’université ne présente pas, tant s’en faut, le visage quasi exclusivement masculin du commandement territorial! Sais-tu que dans notre pays, les femmes n’ont accédé au commandement qu’en 2004? Jusqu’ici, quelques femmes dans la préfectorale (au rang d’adjoint préfectoral, de sous-préfet, de préfet), mais aucune n’a encore accédé aux fonctions de gouverneur de province.

Que veux-tu! Peut-on faire tellement mieux dans un contexte où spots publicitaires et manuels scolaires conjuguent leurs forces pour seriner aux petites filles toute une imagerie dans laquelle pour devenir reine, il suffit de se trouver un gentil petit roi… C’est touchant, mignon, attendrissant, je le concède, mais cela ne fait pas avancer la cause. Qu’elles s’accrochent, donc, ces dames! Qu’elles se souviennent de Christophe, le roi de la tragédie de Césaire, et de son absolue intransigeance :

Je demande trop aux hommes! Mais pas assez aux nègres, Madame! S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes, m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni Blancs ni Noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame. Tous les hommes ont mêmes droits. J’y souscris. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous? (Césaire 1963 : 59)

Et qui sait si elles ne se surprendront pas à se dire que si les femmes ont théoriquement les mêmes droits que les hommes, techniquement, et de façon patente, elles ont beaucoup plus de devoirs… S’inspirant des prescriptions de Christophe, il leur faudrait faire un pas, un autre pas, encore un autre pas, tenir gagné chaque pas. Et malheur à celle dont le pied flancherait!

Notre jeune ami nous a promis de ne pas s’émouvoir outre mesure de ces disparités de sommation : grâce à des femmes et à des hommes inquiets du devenir de notre humanité, des mesures sont prises dans le monde afin que soit assurée la réalisation de tout le potentiel, une égalité des chances pour tous et pour toutes. En effet, comme l’indique la brochure intitulée L’Organisation internationale du Travail publiée par l’organisation du même nom et que j’ai extraite de ta réserve, les intérêts des femmes en tant que travailleuses ne sauraient, dans leur ensemble, se distinguer des intérêts des travailleurs masculins. L’OIT a cependant toujours reconnu que la femme qui travaille rencontre dans sa vie professionnelle et sa vie familiale des difficultés particulières, dues à sa fonction maternelle, comme aux coutumes sociales.

Je relève ici une position remarquable de cette organisation : il faut protéger la fonction maternelle, c’est-à-dire permettre à la femme qui travaille aussi à l’extérieur d’être mère dans les meilleures conditions pour elle, pour son enfant, et pour le plus grand bien de l’ensemble du corps social. Manifestement, si j’en crois tes annotations et soulignements, tu partageais largement ces vues. Tout comme toi, j’adhère.

Sans réserve.


  1. Marie-José Béguelin le montre clairement dans son article « Étymologie "populaire", jeux de langage et construction du savoir lexical ». Elle cite quelques cas parlants, comme celui de l'enfant qui conteste que l'exclamation à la mode Cool! soit un anglicisme : « Mais maman, ça vient du verbe couler! » (Semen [En ligne], 15 | 2002, mis en ligne le 29 avril 2007, consulté le 26 mai 2018. URL : http://journals.openedition.org/semen/2414.
  2. À l’occasion du partenariat entre mon université et celle de Tromso en Norvège, plusieurs d’entre nous découvrirent avec étonnement qu’il existait aussi des peuples dits autochtones dans l’hémisphère nord, des peuples natifs, donc premiers... Au Québec, l’on parle d’ailleurs de « Premières nations ».
  3. Il s’agit de son article « Science et développement : esquisse d’une approche socio-épistémologique », pp. 31-97 paru dans les Cahiers de l'IUED (Institut Universitaire d’Études de Développement), Genève, aux Presses universitaires de France et réédité en libre accès à l'adresse https://books.openedition.org/iheid/3947.
  4. Dans le système universitaire camerounais, l’enseignant-e est recruté au grade d’Assistant. Puis, il ou elle peut accéder successivement aux grades de Chargé de cours, Maître de conférences et Professeur titulaire.

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