11 Onzième feuillet

Redire le passé… Alimenter le présent

Je t’ai promis de te parler de mon association. Je dois dire, en prélude à cette présentation, que notre mère et toi avez développé en nous le goût du partage. Vous nous avez élevés dans une culture d’ouverture. Vous ne nous avez pas appris à ostraciser du seul fait de la différence. Bien au contraire, vous nous avez toujours enseigné l’accueil de l’Autre, cet alter ego au contact duquel nous pouvions nous enrichir. Et nous vous en savons infiniment gré, même si de temps à autre, nous sommes bien obligés de constater qu’autour de nous, la crispation identitaire et l’instinct primitivement grégaire ont trop souvent meilleure presse que l’accueil de l’autre. Percevant mon amertume et ma colère mal contenues, Moussa, un vieil ami de l’époque du Lycée de Garoua et qui t’a bien connu, a tout récemment essayé de me réconforter par cette belle phrase : « Il ne faut pas regretter d’être en avance sur son temps ». Mais la lutte continue! Nous ne laisserons pas la résignation s’immiscer dans nos vies.

Il me plait de te le révéler, c’est le souvenir d’une belle utopie que tu contais à notre mère, qui m’a incitée à créer, à Garoua, une association dont je voudrais te parler. Paul Valéry ne dit-il pas, permets-moi de citer de mémoire, que le plus frappant dans la mémoire, ce n’est pas qu’elle redise le passé, mais plutôt qu’elle alimente le présent. Le souvenir de cette utopie s’est donc concrétisé par la création de l’Association Féminine de Recherche et d’Action pour une Éducation Globale, l’AFRAPEG. Ou encore WORAGE  (Women in Research and Action for a Global Education) sigle anglais qui sonnait mieux aux oreilles de mon amie Berthe-Marie.

Cette association fut conçue comme un cadre convivial de partage d’expériences entre femmes en vue de l’encadrement des jeunes. Dès le commencement, nos membres venaient de différentes régions du Cameroun, mais aussi des quatre coins du globe : Sénégal, France, Suède. J’ai ainsi eu le privilège de travailler avec Marguerite Temgoua (la nôtre), Fatou Tidjani, Aïssatou Boglietto, Catherine Menye, Marie-Jo Dugué, Marie-Laure Ferré, Lady Souleymanou, Pascale Reiss, Jacqueline Gröenvold, Denise Wounfack, Rachel Thézé (je ne pourrai décidément pas les citer toutes)… et ta tendre épouse, toujours active, comme tu sais. Chacune apporta avec passion et abnégation son expérience dans la mise en route du projet. Permets que j’évoque dans le désordre les activités que nous organisions à l’intention des jeunes : poterie, conte, poésie, travaux d’aiguille, découverte du milieu, éveil linguistique, etc. Nous avions aussi consacré un de nos ateliers à l’éveil scientifique et technologique. Nous considérions en effet, et cela reste vrai, qu’il était profitable pour la société que les enfants grandissent avec une bonne connaissance de leur environnement global afin de pouvoir mieux s’y mouvoir et y intervenir de manière pertinente le moment venu. Et des vocations pouvaient éclore! C’est précisément ce qui se passa avec Fadi, la fille de mon amie Fatou, chez qui nous avons vu naître et croitre une vraie passion pour l’informatique. Au terme de brillantes études au Sénégal puis en France, elle en a fait son métier.

Tous ces ateliers étaient menés de main de maître par des animatrices bénévoles, compétentes et dévouées : je dois saluer ici l’apport déterminant de leurs différents profils professionnels et de leurs aptitudes richement variées.

Les activités répondaient à la volonté de mettre un certain nombre de savoirs à la portée de notre jeune public. Tu sais à quel point il est difficile de vulgariser efficacement, c’est-à-dire de simplifier sans déformer. Concernant particulièrement les séances de découverte du milieu, dans le cadre de nos activités d’éveil scientifique, nous avions entre autres visité les installations de la CRTV (Cameroon Radio and Television), le barrage hydro-électrique de Lagdo, près de Garoua, ainsi que son village de pêcheurs, les jardins maraîchers à la sortie de la ville, le verger expérimental de l’Institut de Recherches agricoles à Kismatari, un village voisin. Nous nous étions même rendues dans la périphérie de Guider, à une centaine de kilomètres de la ville, pour visiter les gorges de Kola. Près de trois hectares d’un affleurement rocheux à travers lequel un cours d’eau, le mayo Louti, avait obstinément creusé son chemin. Pendant des millénaires, les éléments naturels ont étonnamment façonné le paysage, polissant avec patience certaines surfaces, taillant d’autres à la serpe, creusant grottes et caves. Un paysage puissant, quasiment lunaire qui vous saisit, vous remplit d’admiration et de révérence. Un de tes fils en poste à Bidzar, une localité voisine, nous a récemment envoyé des photos impressionnantes qui ont ravivé en moi le souvenir d’une visite mémorable datant déjà d’une vingtaine d’années.

À l’huilerie de la Sodécoton (Société de Développement du Coton), nous avons pu découvrir les décortiqueuses de graines de coton, et avons vu fonctionner, pleines d’émerveillement, la chaîne de fabrication des bouteilles en plastique de l’usine : un ouvrier introduisait de petites billes blanches et translucides dans une sorte d’immense entonnoir ; en bout de chaîne, les bouteilles sortaient et défilaient en tressautant sur leur tapis, blasées, indifférentes aux regards ébahis des jeunes et des moins jeunes… Ailleurs, plus fondamental, mais il faut l’avouer, moins spectaculaire, nous pouvions observer le décorticage des graines de coton en vue de l’extraction de l’huile.

Je n’oublierai pas de si tôt les idées brillantes et le dévouement sans faille à notre cause de toutes ces grandes dames qui offraient gracieusement de leur temps et se dépensaient sans compter. Ce sont deux d’entre elles, Marie-Jo et Fatou, qui avaient proposé la visite de cette usine et entrepris les démarches nécessaires afin d’obtenir les différentes autorisations. Toutes, nous réalisions bien à quel point ces contacts, concertations et interactions nous rapprochaient et permettaient que nous apprenions à mieux nous connaître, à nous apprécier mutuellement. Apprendre à s’apprécier! Permets-moi une petite digression à ce sujet.

C’est au lycée Leclerc, au cours de latin, que j’appris jadis, surprise et quelque peu sceptique, l’existence d’un verbe signifiant « apprendre à aimer, aimer d’une affection fondée sur le choix et la réflexion ». C’était le verbe diligere, concurrent du verbe amare, d’où est issu le français aimer. Etrangement, diligere ne semble pas avoir laissé de descendance en français. Peut-être dans d’autres langues néo-latines? Toujours est-il que cet amour « fondé sur le choix et la réflexion », glose dûment vérifiée et attestée par le Gaffiot du Père Birwé, relativisait impitoyablement l’idée romantique et exaltée qu’avaient de l’amour les petites lycéennes que nous étions. Toutes, nous rêvions fiévreusement de cette passion en Rouge et Noir, celle-là même qui aveugle et brûle tout sur son passage! Que voulait donc nous faire croire ce verbe trouble-fête? Ainsi, il était possible d’aimer sans être foudroyé d’un seul coup d’un seul! Sans éprouver la même attirance que l’être aimé pour les mêmes livres, les mêmes films! Sans partager la même attirance frénétique pour la tarte à l’oignon ou le pilé de pommes de terre! Sans avoir entrepris les mêmes voyages! Nous étions perdues! La littérature — la grande et la petite — avait réussi à nous persuader que l’amour, le vrai, se reconnaissait à ces convergences aussi lumineuses que mystérieusement fatales…

« Mais n’y avait-t-il pas là tromperie? », s’interrogeait très sérieusement une Magni Gertrude encore étudiante. J’avais bien ri lorsque cela m’avait été rapporté par Marie-Pascale. Pour être franche, je dois restituer intégralement la réflexion que lui avait adressée Magni. « Mon amie, tu ne vois pas que les Blancs nous trompent? ». Peut-être bien qu’ils nous trompent. Peut-être bien que nous nous laissons paresseusement tromper… Par couardise, par intérêt ou même plus souvent qu’on le croit, par ignorance!

Mais en réalité, dans le cas d’espèce, peut-être s’agit-il, plus que de tromperie, d’un choc entre deux conceptions ancrées dans une historicité : d’un côté, cet amour mûri délicatement à la chaleur de l’estime, qui n’est pas, tant s’en faut, inconnu des cultures occidentales et, de l’autre, l’amour-passion mis en vogue par les Romantiques. Vois-tu, l’opposition entre diligere et amare m’a tellement intriguée que j’ai complété ma recherche par une consultation du Merryem Webster et j’ai trouvé ces très fines gloses révélant un diligere plus « doux » — plus soft diraient les jeunes — que son concurrent amare. Nous trouvons ainsi pour la lexie diligere les éclaircissements suivants :

  1. milder than amo;
  2. have special regard for ;
  3. love, hold dear ;
  4. value/esteem/favor.

En somme, c’est précisément cet amour fondé sur l’estime réciproque que valorisaient nos cultures ancestrales! C’est celui-là même qui inspirait naguère, si je ne m’abuse, la grande majorité des unions matrimoniales de votre temps. Bien heureusement, cette époque n’est pas révolue. Gardons-nous bien de verser dans l’apologie systématique, mais il semble logique que des démarches intelligemment orientées puissent aboutir à des unions robustes, sereines, et s’inscrivant, de ce fait, dans la durée; du reste, les agences matrimoniales font-elles autre chose? Il faut probablement voir dans les différences évoquées des tendances culturelles (plus que des spécificités géographiques) si tu acceptes avec moi l’idée que la culture n’est rien d’autre que « l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social »[1].

En fait, les deux conceptions évoquées s’opposent sur le plan culturel même si elles peuvent coexister. Les unions matrimoniales « coachées » n’ont pas disparu, mais elles ne constituent plus un standard absolu dans les sociétés africaines. L’accélération des communications et les contacts entre les peuples ont définitivement fait de la diversité culturelle une des problématiques centrales des temps actuels. La diversité linguistique, pan fondamental de cette diversité culturelle, a fait irruption dans les écoles de manière massive, même dans les régions du monde réputées linguistiquement homogènes. Tiens! Je voudrais partager avec toi un texte édifiant sur le vécu de jeunes enfants en situation de multilinguisme[2]. Il s’agit en fait très souvent de situations de diglossie dans lesquelles les différentes langues en présence n’ont ni les mêmes fonctions ni le même prestige au sein de la société. L’auteur du texte s’interroge :

Que savons-nous de l’arrivée à l’école des très jeunes enfants dont la langue de la maison n’est pas celle de l’école? Comment apprennent-ils le français en classe de maternelle? Comment leurs enseignants les accueillent-ils, les aident-ils à se socialiser et à devenir élèves? De quelle nature sont les obstacles qu’ils rencontrent les uns et les autres? Quelles solutions y apportent-ils? Quels sont les leviers potentiels de l’action enseignante pour l’accueil de la diversité linguistique et culturelle dès l’école maternelle?

Je me suis amusée à soumettre ce texte à quelques lecteurs avertis lors d’une séance de travail. Ils ont tous pensé qu’il avait été rédigé par un Camerounais, ou un Africain à tout le moins, tant les questions soulevées semblaient directement nous interpeller. Car c’est depuis des décennies que les préoccupations évoquées se trouvent au centre de nos recherches. Mes collègues ont tous été bien surpris d’apprendre que je l’avais plutôt tiré de l’argumentaire d’une Journée d’étude organisée par une université française[3]! À la faveur des brassages propres à cette ère de mondialisation, la diversité culturelle a profondément transformé les écoles européennes et nord-américaines, mettant à l’ordre du jour des questionnements déjà très anciens en contexte africain, francophone particulièrement. Il faut dire qu’au Cameroun, nous avons si fort et pendant si longtemps intégré comme étant normale notre éducation extravertie que la réforme du système éducatif[4], caractérisée par l’intégration aux programmes officiels de la discipline « Langues et cultures nationales » (LCN), bien qu’effective, demeure mal comprise par certain-e-s qui ont l’impression que la mise en visibilité institutionnelle de la diversité culturelle pourrait constituer un facteur d’exclusion ou d’éparpillement. Bien entendu, il faut bien le reconnaître, un certain nombre d’obstacles fortement corrélés hypothèquent la progression de la réforme, car c’est bien d’une réforme qu’il s’est agi.

Quels sont les obstacles à l’implémentation de cette réforme? Sans prétendre à l’exhaustivité, je te citerais d’abord, bien entendu, l’exceptionnelle complexité du paysage sociolinguistique camerounais, mais également, en second lieu, les stéréotypes marquant aujourd’hui encore nos langues, nos cultures, les savoirs locaux, et influençant négativement les stratégies d’appropriation. Je pourrais évoquer aussi l’insuffisance qualitative et quantitative des ressources humaines, l’insuffisance des structures de recherche et d’enseignement, la non-pertinence des langues nationales sur le marché de l’emploi… Toutefois, nous savons qu’intelligemment géré, l’enseignement des langues et cultures permet  une meilleure rentabilité de l’ensemble du système éducatif, tout en constituant un puissant vecteur d’inclusion et de cohésion. Nous devons faire droit aux enseignants et enseignantes qui, dans un environnement extrêmement diversifié, patiemment, inventent et réinventent, quasiment au jour le jour, à partir de rien ou de pas grand-chose, de nouvelles manières d’enseigner le respect de l’Autre, la réhabilitation de Soi, de nouvelles manière d’implémenter un vivre ensemble harmonieux.

Il faut y insister, la question n’est pas que technique. L’acceptation de l’altérité, la reconnaissance de l’autre dans sa différence, dans sa spécificité, mais aussi la connaissance de sa propre identité sont des approches qui apportent incontestablement une plus-value cognitive et éthique. Les décideurs, ici et là dans le monde, l’ont bien compris. Je pourrais te citer le cas de la France qui a mis en place un programme d’enseignements des langues et cultures d’origine (peut-être t’en ai-je déjà touché un mot) à l’intention des enfants migrants. Par un tel dispositif, les pédagogues assurent à ces enfants de meilleures conditions d’apprentissage de la langue du pays d’accueil, certes, mais surtout le politique se donne des chances sérieuses de réduire non seulement chez les apprenant-e-s, mais également dans l’ensemble des communautés concernées, des incompréhensions et des frustrations qui généreront inévitablement des fractures importantes et des conflits. Le politique le sait, la langue est politique. Intimement imbriquée à la culture, elle est un marqueur identitaire tellement puissant que tout au long de l’histoire de l’humanité, les questions de langues n’ont cessé de cristalliser des enjeux dépassant de loin la dimension strictement linguistique. Les revendications de Soweto en constituent une excellente illustration. Comme l’ont relevé de nombreux autres observateurs, Tshitenge Lubabu[5] indiquait que les manifestations des étudiant-e-s noir-e-s de Soweto contre l’imposition de la langue afrikaans, langue des Boers, prirent l’ampleur que l’on sait parce qu’elles fonctionnaient comme résonateur des frustrations et injustices structurelles subies depuis fort longtemps par l’ensemble de la population sud-africaine noire. Les chiffres sont édifiants : à Soweto, 1 million d’habitants dont 54% au chômage, 86% des logements sans électricité et 93% sans aucune installation sanitaire, quatre heures de trajet quotidien pour les travailleurs et travailleuses… C’était le 16 juin 1976. Plus de quarante ans déjà.

En somme, et cela aussi les décideurs le savent, un vivre ensemble harmonieux ne peut faire l’économie d’un minimum de justice sociale. Forte des leçons du passé, l’Unesco a fait de la justice sociale une condition sine qua non du vivre ensemble. Dans notre pays, le document Vision 2035 paru en 2009 nous projette vers l’avenir et énonce sans ambigüité l’idéal suivant :

L’unité et l’intégration nationales sont vécues dans le respect des différences et des identités. Le fonctionnement de la société se fonde sur la concertation, le dialogue, la tolérance, le respect mutuel, le recours à la médiation et à la justice. […] Toutes les formes de discriminations sont abolies et les groupes actuellement marginalisés sont intégrés dans des cadres de concertation (2009 : 21).


  1. Cette définition englobe les systèmes de valeurs. Je l’ai repérée dans la Déclaration publiée à l’issue de la Conférence mondiale sur les politiques culturelles de 1982, dite Conférence de Mexico.
  2. Récupéré sur http://www.lisec-recherche.eu/sites/www.lisec-recherche.eu/files/users/je-10juin_presentation_et_programmedef.pdf
  3. Journée d’Étude « Le Plurilinguisme en herbe à l’école maternelle » le 10 juin 2015 à l’Université de Lorraine (France).
  4. Deux événements phares : le changement de cap des années 1996 à la faveur de la révision de la constitution et la Loi d’orientation scolaire de 1998.
  5. Cf. http://www.jeuneafrique.com/175602/politique/16-juin-1976-bain-de-sang-soweto/

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