16 Rosalie Vega

Anne Revillard, Julia Vidal

Rosalie Vega est âgée de 45 ans, elle habite à Paris[1]. Elle est née et a grandi en Afrique de l’Ouest. Rosalie est atteinte de la poliomyélite dès l’âge d’un an, ce qui a pour conséquence la paralysie de ses deux jambes ainsi que d’une partie de son dos. Dans ses années d’enfance, le handicap s’aggrave, restreint sa capacité à se mouvoir, et entraîne de nombreuses complications. Très jeune déjà, elle fait face à l’« impossibilité de se déplacer facilement », et doit recourir à l’utilisation « d’aides techniques » comme des béquilles ou un fauteuil roulant. Son enfance est émaillée de multiples déplacements en France pour être hospitalisée. Ces longs séjours passés dans des instituts spécialisés sont entrecoupés de périodes durant lesquelles elle est scolarisée et vit en milieu ordinaire. Si la question d’opter durablement pour une scolarisation dans un milieu spécialisé se pose, ses parents prennent la décision de la maintenir dans des établissements classiques. Rosalie estime que ce choix a permis de faciliter son intégration.

Elle obtient son baccalauréat en 1993, et décide de commencer des études en France, ce qui présente l’avantage de faciliter son suivi médical. Rosalie entame un double cursus de Droit public et de Langues à Paris. Elle décrit un environnement universitaire bienveillant, qui lui permet de s’intégrer au sein de la faculté. « J’ai senti plus de bienveillance dans le milieu étudiant, déjà parce que j’étais plus jeune et puis aussi parce que j’ai constaté que les étudiants sont quand même plus solidaires envers quelqu’un qui a une difficulté. » La présence d’un « référent handicap » est selon elle un levier efficace d’intégration : « Il y a le référent handicap qui est là, qui est bienveillant. » La présence d’autres étudiant-e-s handicapé-e-s comme elle, est aussi un élément de soutien. Durant cette période, elle décrit un climat d’entraide et de solidarité que ce soit de la part des enseignant-e-s, des référent-e-s, ou des autres étudiant-e-s, valides ou non. « Il y avait une solidarité formidable qui se déployait… ». Elle note également une certaine souplesse de la part de l’équipe enseignante : « Les professeur-e-s avaient bien sûr les mêmes exigences au niveau des examens et tout ça, mais il y avait quand même une certaine compréhension. » Elle bénéficie d’un tiers temps au moment des examens et évoque des années d’études très enrichissantes pour elle : « Mes années de fac m’ont permis vraiment de m’enrichir beaucoup. Mais aussi, parce que j’avais aussi une volonté importante – je pense qu’il faut une volonté importante -, et la volonté primait sur les contraintes administratives. » Pendant ses études, elle passe son permis de conduire pour simplifier ses déplacements, et ne plus dépendre du transport spécialisé assuré par des ambulanciers. Cela lui permet de gagner en indépendance. Tout au long de son cursus universitaire, l’étudiante bénéficie d’un suivi administratif, avec le référent handicap, d’un suivi médical, et d’un soutien financier pour ses déplacements.

Et on était suivi par le médecin de prévention aussi, qu’on pouvait voir souvent, et qui permettait justement la validation au niveau des transports. Donc même si j’allais avec ma voiture, on me donnait une petite indemnité pour pouvoir assurer les frais d’essence, si vous voulez. 

Après l’obtention de sa maîtrise en Droit et en Langues, Rosalie complète son cursus par un DEA (Diplôme d’études approfondies, ancien diplôme de l’enseignement supérieur correspondant au niveau Master 2) en Droit public. Puis elle entreprend un doctorat dans la même faculté, doctorat qu’elle décide finalement d’abandonner. Pendant la période où elle se consacre à la recherche, Rosalie occupe un poste de chargée de TD (Travaux dirigés) dans différents établissements d’enseignement supérieur. Après avoir enseigné l’anglais à l’université, elle décide de préparer puis de passer des concours administratifs pour intégrer la Fonction publique.

C’est alors que les difficultés se multiplient pour Rosalie du fait de son handicap. Au début des années 2000, elle commence à travailler au sein d’une collectivité territoriale avec un statut de contractuelle. Elle avait déjà débuté cette activité alors qu’elle était encore enseignante à l’université. Elle souligne les difficultés liées à l’intégration dans ce nouveau milieu professionnel : « L’une des difficultés, c’est au début, de se faire accepter, si vous voulez, dans un milieu ordinaire. » Selon elle, le handicap, couplé à son manque d’expérience augmente les difficultés d’intégration au sens large. Rosalie ne peut que déplorer le manque d’accompagnement et d’encadrement des nouveaux et nouvelles agent-e-s. Le fait d’être handicapé-e constitue alors une difficulté supplémentaire. Elle souligne à ce propos que la préoccupation des employeurs et employeuses se limite souvent au fait de remplir le quota de 6 % de travailleurs et travailleuses handicapé-e-s : « C’est d’abord une volonté de dire ‘on a les six pour cent’ ».

Le fait d’être porteuse d’un handicap implique pour elle de nombreux aménagements, tant en ce qui concerne les horaires et le temps de travail, que les aspects pratiques, et logistiques. Elle déplore que les locaux soient si souvent difficiles d’accès pour son fauteuil. D’une manière générale, les bâtiments sont rarement adaptés pour des personnes à mobilité réduite, qu’il s’agisse des portes, bien trop lourdes à pousser, ce qui nécessite l’intervention d’une autre personne, du temps d’attente pour accéder à l’ascenseur, ou encore de l’emplacement de son bureau. Évoluer dans un environnement de travail non adapté est un parcours semé d’embûches pour Rosalie, qui se trouve de ce fait dans un état de fatigue permanent. Elle dénonce le manque d’accompagnement et de soutien auquel elle a été confrontée durant cette période, ce d’autant plus que le fait de ne pas bénéficier d’un statut de titulaire diminuait ses chances de se voir accorder les aménagements réclamés.

Au bout de trois ans, les difficultés rencontrées par Rosalie dans cette collectivité territoriale, ainsi que le fait qu’elle ne soit pas titularisée, la poussent à postuler dans un ministère. Contrairement à ce qu’elle avait imaginé, là encore elle déplore les complications résultant du manque d’aménagements au sein de l’administration. Elle ajoute que le fait de se déplacer en fauteuil roulant a de nombreuses répercussions sur ses relations avec les autres agent-e-s du service. Circuler dans les différents espaces avec son fauteuil est un véritable « parcours du combattant ». Une fois de plus, elle relève que les infrastructures ne sont pas adaptées aux personnes handicapées. De la même façon, assurer les déplacements pour se rendre sur son lieu de travail nécessite une organisation très complexe : « Je vais [travailler] en taxi adapté, qui est payé par l’employeur, mais il faut organiser, c’est-à-dire organiser le déplacement qui est souvent plus ou moins long ». Ces contraintes liées au transport compliquent son quotidien de façon considérable : « Vous appelez le taxi avec l’application, c’est des fois une demi-heure, des fois une heure avant que le taxi n’arrive. Donc au lieu d’arriver, je sais pas, à neuf heures, j’arrive plutôt vers dix heures parce que le taxi, je l’ai pas eu à temps ».

Au fil des années, Rosalie Vega a été à l’origine de nombreux changements dans ses conditions de travail. Devant le manque de prise en compte des aménagements nécessaires, elle a dû se charger seule des démarches à effectuer, et elle ne doit qu’à elle seule d’avoir réussi à adapter son poste de travail à ses besoins. Rosalie souligne l’absence trop fréquente d’accompagnement des personnes en situation de handicap, et ce malgré la présence d’un référent : « Il m’a fallu au moins deux, trois ans on va dire, pour mettre tout ça en place avec eux. Mais j’ai été beaucoup l’artisan du changement de mon poste ». De son point de vue, un des principaux problèmes du secteur de l’emploi est le défaut d’anticipation des besoins des personnes handicapées, pour simplifier leur cadre de travail et leur intégration.

Rosalie finit par être titularisée en 2015, soit quelques années après avoir commencé à travailler, ce qui lui apporte de la stabilité sur le plan professionnel. Cela lui permet également de prendre davantage d’initiatives visant à améliorer ses conditions de travail. Rosalie explique que l’une des premières mesures lui permettant de se rendre facilement à ses rendez-vous médicaux, a été de mettre en place la possibilité de télétravailler offerte aux personnes handicapées. Son idée était alors de limiter les problèmes liés aux déplacements et aux horaires de travail tout en continuant à assurer ses responsabilités. Elle a ainsi pu organiser un emploi du temps « hybride », lui permettant de ne se rendre sur son lieu de travail que deux jours par semaine. Pour elle, le télétravail permet ainsi aux personnes handicapées de concilier vie professionnelle et impératifs de santé.

Moi, c’est pour une raison médicale, c’est clair, moi, quand je suis en télétravail, c’est pas que pour aller me soigner, mais en partie. Ça m’aide aussi à avoir des séances de kiné en journée. C’est-à-dire, ça peut être à quinze heures, ou à seize heures, ce qui n’est pas possible quand on est sur site.

Le handicap de Rosalie nécessite également que celle-ci puisse se ménager de nombreux temps de repos.

Comme j’ai un handicap physique, j’ai un degré de fatigabilité qui est plus important que quelqu’un qui n’est pas handicapé, donc le fait d’avoir du télétravail m’a permis justement d’avoir moins d’arrêts maladie. Être en télétravail fait aussi qu’on est moins stressé.

Rosalie ajoute que l’ajustement de son emploi du temps a souvent été un objet de controverse tant pour ses employeurs/-euses que pour ses collègues. « Donc le télétravail était quand même mal perçu… moi j’avais une cheffe qui n’aimait pas trop parce qu’elle disait ‘non, mais t’es en télétravail, tu fais rien ». Rosalie explique ainsi qu’elle s’est sentie en permanence dans la nécessité de justifier le décalage de ses horaires de travail auprès de l’administration, et souligne les difficultés relationnelles qui en ont résulté. Si la crise sanitaire a permis de normaliser ces nouvelles pratiques, il n’en reste pas moins vrai que le télétravail a pour corollaire un certain isolement.

Au sein du ministère, Rosalie, qui a a eu l’occasion de travailler dans différents services, note l’existence de nombreuses disparités dans les pratiques d’intégration, en fonction des responsables. Aujourd’hui, elle déplore des difficultés accrues du fait d’une « politique du chiffre » de plus en plus présente et contraignante.

Il y a aussi maintenant une politique du chiffre qui fait que ça peut être un peu compliqué pour le travailleur handicapé : il faut remplir son quota de dossiers dans la journée. Si pour une raison ou pour une autre, vous n’arrivez pas à remplir le quota, ça pose problème. 

L’impératif de rendement constitue une source d’anxiété pour Rosalie, son état de santé ne lui permettant pas toujours de satisfaire pleinement aux attentes de l’administration. Elle qui devait initialement traiter environ cinq dossiers par jour, voit ce nombre passer à dix du jour au lendemain.

Entre cinq et dix dossiers, il y a quand même cinq de marge, et je lui ai dit « mais pourquoi est-ce que tu as changé puisqu’au début c’était cinq? ». Il m’a dit « oui, mais c’est pas moi, c’est le gars au-dessus qui dit qu’il faut qu’on soit à dix […] ». Voilà. Donc le monsieur qui est le N+2, il dit pas « non, elle est fatiguée », il dit « non, je veux mes dix par jour ».

Rosalie a le sentiment d’évoluer dans un environnement où la pression est particulièrement sensible. Elle note que cet accroissement de la charge de travail, couplé aux tensions déjà pré-existantes, tend à pousser les personnes handicapées à s’investir davantage que les autres. Pour elle, cette situation entretient la crainte d’être sans cesse renvoyée à son handicap. « Quand on est handicapé, il faut être toujours à cent pour cent, si jamais vous avez une baisse de forme, on vous ramène à votre handicap alors que si les autres ont une baisse de forme, eux, on les ramène à rien, c’est normal ».

Étant donné ce contexte de pression professionnelle accrue, Rosalie insiste pour faire de la préservation de sa santé une priorité : « Pour moi, le travail, enfin c’est une possibilité comme une autre, mais ce n’est pas la chose la plus importante de ma vie. […] c’est d’abord ma santé qui m’importe et c’est déjà pas mal ». En parallèle de son activité professionnelle, elle s’est engagée depuis plus de dix ans dans le secteur associatif, un investissement qu’elle décrit comme « une belle échappatoire devant les méandres administratifs ». Elle apprécie la bienveillance de ce milieu et l’absence d’exigence de rendement. Cet engagement bénévole, notamment auprès d’autres personnes handicapées, occupe aujourd’hui une place centrale dans sa vie.


  1. Les prénom et nom ont été modifiés. Portrait préparé par Julia Vidal à partir d’un entretien réalisé par Anne Revillard.

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