4 Jacqueline Poiraud

Anne Revillard, Julia Vidal

Jacqueline Poiraud est une dame de 74 ans, professeur retraitée, poète et chanteuse[1].

Elle grandit en Vendée, dans une famille de cinq enfants dont elle est l’aînée. Son père travaille au sein de l’entreprise familiale, comme menuisier et sa mère est femme au foyer. Alors que Jacqueline est âgée de onze ans, son père est victime d’un accident qui l’oblige à changer d’activité. Lorsqu’il devient comptable au sein d’une étude de notaire, la famille part s’installer à Nantes.

Dès son enfance, Jacqueline souffre de problèmes aux yeux. Entre quatre et onze ans, elle subit une série d’opérations, en raison d’une cataracte congénitale, et c’est à onze ans, qu’on lui retire les cristallins. Elle fait cette remarque quant à cette période de sa vie : « Donc ça m’a fait une enfance quand même déjà particulière ». Elle insiste toutefois sur le fait qu’en ce qui concerne la vie quotidienne, sa déficience visuelle n’était pas une source de préoccupation très importante.

Passionnée de littérature, elle commence des études de Lettres modernes à la faculté de Nantes. À vingt ans, Jacqueline devient aveugle consécutivement à la destruction de sa rétine dans un contexte de de glaucome et d’hémorragie, ce qui vient bouleverser son cursus universitaire. C’est une période particulièrement éprouvante pour elle : « À vingt ans, ça a été vraiment l’enfer. Et puis après, ça s’est arrangé ».

En 1968, du fait de sa cécité, Jacqueline apprend le braille. « J’étais passionnée par l’écriture, la littérature et vite, j’ai appris le braille, et j’ai eu la chance d’avoir des camarades et des profs attentionnés à l’université de Nantes ». Durant sa première année, elle décrit un climat d’entraide et d’investissement de la part de ses amis mais également des professeurs, ce qui lui permet de se sentir sereine. Il y a une véritable mobilisation autour d’elle afin de l’aider à poursuivre ses études de lettres : « Un prof me ramenait chez mes parents qui étaient en banlieue, tous les vendredis soir, et un autre prof de fac venait toutes les semaines avec trois ou quatre copains, ils me lisaient les textes et on enregistrait. Ça a été formidable, la première année ». Elle remarque toutefois que sa condition induit une forme d’isolement, voire de rejet de la part de certains étudiants, notamment de la part de certains de ses amis de l’époque. « Il y a des amies qui ont arrêté de me parler parce que j’étais aveugle, je ne les intéressais plus ».

Jacqueline poursuit ses études à Paris ; elle loge à la Cité universitaire internationale où elle se fait de nombreux amis. Elle effectue des stages pédagogiques au sein de différents lycées dans l’optique de devenir enseignante. Après l’obtention de sa maîtrise, elle passe les concours du CAPES (Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement secondaire) et de l’Agrégation de lettres modernes. Lors de son premier concours, elle dispose d’aménagements. Son handicap ne s’étant déclaré que depuis peu, Jacqueline explique qu’elle n’était pas encore en mesure de passer le concours en braille. Jacqueline dispose d’un tiers temps (majoration du temps accordé lors d’une évaluation ou d’une épreuve pour les personnes déclarées en situation de handicap), elle est également accompagnée par des secrétaires qui l’aident à retranscrire ses propos. Elle réussit son CAPES et commente : « C’était un concours assez difficile, mais je l’ai eu du premier coup, convenablement assistée par la secrétaire ». L’année suivante, Jacqueline décide de passer le concours de l’Agrégation. Malheureusement, les aménagements dont elle est censée disposer ne sont pas véritablement mis en place pour l’examen, et elle ne parvient pas à terminer l’épreuve : « J’ai dit au président du jury : Écoutez, l’année dernière, j’avais un professeur qui me surveillait; le professeur a pris la plume pour aider la secrétaire qui transcrivait le texte définitif. Il m’a dit : Ce professeur a eu tort. Et j’ai répondu : Oh… oh la la ! Mais Monsieur, c’est écrit sur un papier là sur la table. C’était bien indiqué qu’en cas de besoin, il pouvait aider ». Jacqueline échoue à son concours et décide de ne pas recommencer. Elle accepte alors un poste dans un établissement au cœur du Quartier latin. Un autre poste, lui avait été proposé à Sceaux, mais elle explique ne pas s’être sentie suffisamment autonome pour partir s’installer dans une ville qu’elle ne connaissait pas. « J’ai dit non, je n’avais pas de chien à l’époque, j’étais maladroite avec la canne ».

Au début des années 1970, elle part à New York sur les conseils d’un ami américain, pour faire la connaissance de son premier chien guide d’aveugle : « J’ai eu un beau chien-guide, un labrador noir merveilleux, je lui parlais en anglais, c’était génial ». Le chien contribue à la rendre plus autonome en accroissant sa mobilité. Elle passe un mois aux États-Unis pour apprendre à marcher guidée par son chien : « J’ai eu un mois de training avec un chien et, là, c’était formidable parce qu’on avait un mois de travail très systématique : on faisait une sortie à gauche, après une sortie à droite, après traverser, c’était génial. Et alors, ça, ça m’a aidée considérablement, mais c’était aux États-Unis et après, à Paris, ce n’était pas très facile » Après la mort de son premier chien un an plus tard, elle décide de retourner aux États-Unis en chercher un autre qu’elle gardera douze ans.

Jacqueline entreprend de nombreux voyages, que ce soit en Grèce, au Brésil ou encore en Colombie.

Professeur aveugle dans un lycée ne relevant pas de l’enseignement spécialisé pour les élèves déficients visuels, Jacqueline a dû faire face au début de sa carrière, à une certaine méfiance de la part de quelques parents d’élèves : « Le proviseur recevait des coups de fil de parents qui s’étonnaient qu’il y ait un professeur aveugle ». En revanche, elle décrit des relations très positives avec les élèves, et une expérience professionnelle heureuse. Le rectorat met à sa disposition des assistants, à qui elle fait dans un premier temps appel essentiellement pour un appui à la correction des copies. Par la suite, les différents assistants qu’elle choisit interviennent dans la salle de classe : « J’ai dit à l’assistant de venir dans la classe pour que ce soit lui, quand les petits doigts se lèvent, ou quand les mains se lèvent, qui choisisse, afin que ce ne soit pas tout le temps les mêmes qui répondent ; il est vrai que quand il y avait cinq, six voix qui s’élèvent, c’était un petit peu délicat ».

Jacqueline donne des cours au lycée pendant des années, puis choisit de continuer à dispenser son enseignement au collège. Amoureuse de la poésie, du théâtre et du chant, les cours de français sont une occasion pour elle de transmettre cette passion à ses élèves. « J’avais la chance d’avoir six heures de français avec des enfants et, ça, c’est du bonheur parce qu’on peut vraiment travailler. On peut enseigner la grammaire, bien sûr, le vocabulaire, les dictées, mais j’accordais aussi une heure à la poésie et au théâtre, et là, c’est du bonheur ». Pour les dernières années d’enseignement de Jacqueline, des allègements de service sont mis en place pour compenser la fatigue due à sa cécité : « J’ai eu la possibilité d’avoir un aménagement, c’est-à-dire que je faisais douze heures au lieu de dix-huit et j’étais payée le même prix ».

À 55 ans, Jacqueline prend la décision de mettre un terme à sa carrière afin de se lancer dans la poésie et la chanson. Si elle voit dans ce choix une certaine évidence (« Je n’ai pas hésité parce que c’était vraiment ma voie »), elle a également pris sa décision dans le contexte d’une augmentation des douleurs dues à la cécité : « Ça s’est dégradé, la situation de mes yeux : maintenant je ne supporte plus la lumière, j’ai des douleurs terribles dès qu’il y a de la luminosité un peu forte ». Il devient alors très difficile pour elle de se rendre dans son établissement scolaire et de donner ses cours. « Quand même, c’était plus dur d’aller au lycée très tôt le matin, parfois ce n’était pas facile. Avec les yeux dans un état pareil, c’était dur ».

Un talentueux directeur de théâtre parisien l’encourage alors à embrasser pleinement la carrière artistique. Très rapidement, elle est confrontée à la difficulté de se faire une place dans un milieu particulièrement compliqué et incertain. On lui reproche notamment son âge : « Ça a été très dur parce, on vous dit « non, on ne peut pas. Après cinquante ans, on ne peut pas, vous ne pouvez pas concourir… ». Jacqueline sent que ses aspirations ne sont pas prises au sérieux, notamment dans les associations qu’elle fréquente.

Elle continue d’intervenir comme poète ou comme chanteuse dans les établissements scolaires, le sien ou d’autres. « Pendant dix ans, je suis retournée dans les lycées et collèges pour chanter de temps en temps, environ toutes les trois semaines. J’ai une collègue qui m’invitait et c’était génial parce que, pendant dix ans, j’ai continué d’aller au lycée, alors que j’étais déjà en retraite, pour chanter et dire des poèmes ». Cet engagement bénévole constitue pour elle une continuité dans son ambition de transmettre aux élèves son amour pour la littérature et la chanson. Ces interventions imposent certains aménagements du fait de sa cécité et de ses douleurs : « Dès que j’arrivais dans la classe, on le savait, ma collègue disait :« on tire les rideaux … on éteint les lampes ». De ce fait l’écoute devenait intense ». Jacqueline continue d’intervenir devant toutes sortes de publics, dans divers lieux, des maisons de retraite, centres sociaux, ou encore dans des cafés. « Je chante régulièrement depuis quelques années dans un petit café tous les trois mois, je fais une animation pendant trois, quatre heures, les gens mangent, boivent et c’est sympa ». Pour autant, sa cécité la conduit fréquemment à refuser certaines des offres qui lui sont faites.

Depuis que Jacqueline s’est lancée dans cette activité, elle se trouve pleinement confrontée à son handicap : « Je pense qu’il y a des poètes aveugles qui sont admirables, mais moi je suis trop écrasée par cette cécité ». En effet, si le handicap n’avait pas représenté un obstacle trop important jusque dans ses dernières années d’enseignement, c ’est tout le contraire depuis qu’elle a choisi de devenir artiste. Jacqueline n’a plus accès à l’accompagnement dont elle bénéficiait en tant qu’enseignante : « Alors, je n’avais pas d’impresario, donc moi je n’avais pas beaucoup de moyens, donc il fallait tout gérer toute seule, comment s’habiller, comment trouver le régisseur, il fallait tout prendre en charge ». Il lui est alors indispensable d’avoir recours aux services d’autres personnes si elle souhaite continuer dans cette voie.

Depuis plusieurs années, Jacqueline s’est rapprochée d’associations qui accompagnent les personnes en situation de handicap. Ces dernières l’aident dans son quotidien, notamment dans ses déplacements en ville, puisqu’à la suite d’une chute Jacqueline ne peut plus avoir de chien-guide, et que l’encombrement des trottoirs rend trop aléatoires les déplacements avec sa seule canne. De ce fait, Jacqueline se trouve limitée dans sa mobilité et dépendante des associations.

De la même façon, Jacqueline explique qu’elle a dû renoncer à se rendre à certains événements ou dans certains lieux comme les magasins ou les salles de spectacle qu’elle aimait fréquenter par le passé, craignant d’être soumise à une luminosité trop importante qui pourrait faire réapparaître ses douleurs.

Aujourd’hui, même si les difficultés s’accumulent, elle continue d’écrire de la poésie et de se produire comme chanteuse. Jacqueline est actuellement en train d’écrire un ouvrage intitulé L’enseignement vu autrement (Éditions Le lys bleu), dans lequel elle retrace son parcours et les différentes facettes de son activité, en évoquant notamment la question du handicap et de son retentissement dans les différents aspects de sa vie.


  1. Portrait préparé par Julia Vidal à partir d’un entretien réalisé par Anne Revillard. Nous respectons dans ce texte le souhait de Jacqueline Poiraud de ne pas utiliser l'écriture inclusive.

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