6 Rachel Duros

Mathéa Boudinet, Léo Le Roux

Rachel Duros est une femme de 54 ans, de nationalité française, qui vit en Bretagne[1]. Elle est mariée et mère d’un enfant, né en 2005. Elle travaille comme enseignante-documentaliste à temps partiel dans un collège, et se trouve en congé longue maladie du fait d’un handicap moteur survenu à l’âge adulte, suite à un accident médical qui s’est produit à l’hôpital en 2007.

Rachel Duros effectue sa scolarité en Bretagne dans des établissements scolaires privés. Elle obtient un bac C (l’équivalent d’un bac Scientifique) en 1986. Elle poursuit un cursus supérieur court qui lui permet de gagner son indépendance financière le plus rapidement possible. Elle a fait ce choix en fonction de contraintes financières et d’une situation familiale complexe. Elle obtient son DUT (Diplôme universitaire de technologie) en Génie civil en 1989. En dépit de sa réussite, Rachel exprime très rapidement le souhait de se tourner vers une carrière journalistique. Elle vit dans une résidence étudiante dans une grande ville de l’ouest de la France.

À la suite de son stage de fin d’études dans une entreprise de travaux publics et réseaux, elle est embauchée et s’occupe des études de prix, puis de la comptabilité de chantier, et enfin devient conductrice de travaux. Elle reste deux ans à ce poste qui lui permet de s’épanouir. Elle a apprécié que des hommes lui fassent confiance pour ce type d’emploi. Elle précise qu’à l’époque la filiale qui l’avait embauchée ne comptait que deux femmes conductrices de travaux parmi son personnel en France. Elle raconte qu’elle s’est sentie plutôt bien acceptée par les équipes, même s’il lui est arrivé de se faire humilier en public au sujet de son physique par un collègue de 50 ans. Au bout de deux années, elle explique qu’elle ne supporte plus les propos « grivois pleins de sous-entendus sexistes » qui ont cours dans cette entreprise. Elle raconte qu’elle a tenté pourtant d’employer ce langage pour ne pas déplaire. Elle décide de partir à Paris en 1990, après avoir trouvé un poste dans une compagnie d’assurances grâce à une petite annonce. Pour elle, il s’agit d’un emploi temporaire en attendant de pouvoir entamer des études de journalisme.

Rachel Duros n’a pas les moyens financiers d’entrer dans une école de journalisme comme elle le souhaiterait, et enchaîne des emplois divers. Après 8 mois passés dans une entreprise d’assurances, elle entre dans un cabinet d’expertise en banlieue parisienne, puis devient aide-documentaliste dans un magazine télé en 1991. Il s’agit d’un poste à temps partiel trouvé grâce au CIDJ (Centre d’information et de documentation jeunesse). Pour s’assurer un revenu plus important, Rachel occupe d’autres emplois, tels que surveillante dans les cantines scolaires de la ville ou hôtesse d’accueil dans un cabinet de recrutement. Ce rythme devient rapidement éprouvant pour Rachel Duros, qui se tourne en 1992 vers un emploi à temps plein dans le service des ressources humaines d’un laboratoire pharmaceutique, puis en contrôle de gestion. À la suite de cette expérience de deux ans, elle trouve un poste d’assistante de gestion de la publicité dans un groupe de presse, puis obtient un congé individuel d’une durée d’un an et demi entre 1995 et 1996 pour devenir secrétaire de rédaction. Cette formation est prise en charge par un organisme de financement des formations dans la presse. À la fin de cette formation, elle démissionne du groupe de presse et devient pigiste dans divers journaux entre 1996 et 2000.

Rachel Duros explique que sa formation de secrétaire de rédaction lui a permis s’épanouir dans le monde du travail. Elle a ainsi pu mettre à profit ses compétences rédactionnelles et de correction. Célibataire, elle considère sa situation financière « confortable », car elle trouve régulièrement du travail et ne connaît que peu de périodes de chômage. Entre 2000 et 2002 elle travaille dans une association où elle s’occupe de la traduction d’un programme pour enfants. Licenciée pour raisons économiques, elle retourne dans le domaine journalistique, et travaille pour une revue paramédicale entre 2002 et 2006. Elle touche alors 1 900€ net par mois.

Rachel Duros se marie en 2002, et donne naissance à un fils en février 2005. Elle demande un congé parental à la CAF (Caisse d’allocations familiales), qui lui est accordé. Rachel prend ce congé de quelques mois à la suite de son congé maternité, ce qui lui donne le temps de trouver un mode de garde pour son enfant avant de pouvoir reprendre le travail. Dans cette période, son mari suit une formation d’ingénieur. En septembre 2005, Rachel recommence à travailler et confie son fils à une assistante maternelle. Du fait du rachat de la maison d’édition Masson, elle démissionne en juillet 2006, utilisant la clause de cession des journalistes.

Elle prend la décision d’entreprendre une nouvelle formation dans le but d’évoluer dans son métier de journaliste. Pôle Emploi accepte de financer un master d’information-communication à l’université, entre janvier 2007 et juin 2008. En attendant que sa formation commence, elle consacre son temps à l’éducation de son fils. Pendant cette période, et après deux mois et demi de carence, elle touche des allocations chômage, inférieures à 1 300€, lesquelles viennent compléter le salaire de son mari, dont le foyer dépend en grande partie. Rachel Duros est de nouveau enceinte à la fin de l’année 2006.

En 2007, elle doit se rendre aux urgences de l’hôpital. Là, un défaut de prise en charge a pour conséquence le décès de l’embryon et des séquelles invalidantes pour la mère. Rachel perd partiellement l’usage de son pied droit et de sa main droite. À la suite de cet accident, elle reste hospitalisée un mois en réanimation, puis en service d’orthopédie, et enfin à domicile jusqu’en mai 2007. Elle raconte que pendant son absence, et même lors de son hospitalisation à domicile, elle a pu compter sur ses proches pour aider son mari à s’occuper de leur enfant et pour effectuer les tâches quotidiennes. Elle se déclare satisfaite de la façon dont se passe son retour à la maison. Son mari se montre très compréhensif et prend en charge une grande partie des tâches ménagères.

La priorité de Rachel au cours de cette période est de s’occuper à nouveau de son fils. Elle a reçu le soutien d’une psychologue de l’hôpital pour recréer le lien avec son enfant qui semble ne plus la reconnaître et manifeste de la crainte. Ce dernier est l’objet d’un suivi en PMI (Protection maternelle et infantile), ce qui leur permet de rencontrer régulièrement une pédiatre. Rachel bénéficie également de la présence d’une aide à domicile qui l’assiste dans les soins à son enfant et les tâches ménagères jusqu’à août, et d’une assistante-maternelle jusqu’en décembre 2007.

Sur les conseils d’une assistante sociale de l’hôpital, Rachel Duros entame rapidement des démarches de reconnaissance du handicap. Elle obtient ainsi la RQTH (Reconnaissance de qualité de travailleur handicapé), dès août 2007. Elle a entendu parler de l’existence de quotas réservés aux travailleurs handicapés et elle estime que cette disposition pourrait l’aider à trouver un emploi. Sa demande d’AAH (Allocation aux adultes handicapés) n’aboutit pas, car le versement de cette allocation est dépendant du montant des ressources du foyer. Or, le mari de Rachel gagne plus de 2 500€ par mois.

Avec le soutien d’une association de patient-e-s, Rachel prend la décision d’engager une procédure à l’amiable contre l’hôpital. Elle obtient un dédommagement financier important en compensation de la perte de l’usage partiel de son pied droit et de sa main droite et d’un préjudice de reproduction, car elle ne peut plus avoir d’enfant.

En janvier 2008, elle entame son année de master d’information-communication à l’université, repoussé d’un an en raison de son accident. Elle explique qu’elle ne ressent aucune différence de traitement de la part des enseignant-es alors qu’elle se déplace avec des béquilles. Toutefois, elle déplore qu’aucun aménagement ne soit prévu. Cette non-adaptation du cursus conduit à des situations dans lesquelles Rachel se sent mise à l’écart, puisqu’il lui est de ce fait impossible de réaliser les tâches qu’on attend d’elle. Elle est envahie par un sentiment d’injustice, ce qui la rend triste. De peur d’attirer l’attention sur elle de façon négative, elle explique qu’elle n’a pas souhaité partager ces difficultés avec les professeur-es ni avec les responsables de la formation. Elle obtient son diplôme avec mention en juin 2009.

Rachel Duros se met en quête d’un emploi dans le secteur du journalisme. Elle recontacte le service des revues paramédicales pour lequel elle avait travaillé auparavant. Elle obtient un poste à temps partiel de rédactrice-en chef adjointe comme pigiste, ce qui représente une rémunération mensuelle entre 550 à 1100€ net d’août à décembre 2009. À la fin de sa mission, Rachel Duros met en avant sa RQTH. D’après elle, le système des quotas lui a été bénéfique pour son retour à l’emploi. Son lieu de travail est accessible et proche de son domicile, elle a également la possibilité télétravailler depuis chez elle. Elle occupe un emploi à temps partiel, gagne 420€/mois pour un poste de maquettiste jusqu’en décembre 2010. Rachel explique que ce type d’emploi est « idéal » pour elle car elle ne se sent pas capable physiquement de soutenir le rythme d’un temps complet, ni d’assumer des déplacements quotidiens. Toutefois, elle ajoute que sa rémunération lui paraît « trop faible ».

Entre 2011 et 2013, Rachel effectue un bilan de compétences, et se lance dans la création d’une autoentreprise. Elle souhaite lancer un journal pour enfants. Ce projet n’aboutit pas. Parallèlement, elle alterne des piges comme rédactrice et secrétaire de rédaction dans un hebdomadaire. Rachel explique que travailler seule ne lui convient pas. Elle arrive en fin de droits au chômage, et s’occupe prioritairement de son fils. Elle dépend financièrement de son mari, dont le salaire augmente régulièrement car il parvient à obtenir de l’avancement en changeant d’entreprise.

En 2012, Rachel Duros est suivie dans une agence Cap Emploi (organisme de placement spécialisés exerçant une mission de service public), et assiste à deux réunions organisées par le service d’accompagnement. Elle explique qu’elle est intéressée par une reconversion dans l’Éducation Nationale qu’elle pourrait obtenir grâce à une procédure spéciale destinée aux bénéficiaires de l’obligation d’emploi (BOE), qui requiert un niveau Bac+5 mais la dispense d’être titulaire d’un diplôme des métiers de l’enseignement. Elle décide de s’engager dans cette voie et envoie un CV pour devenir enseignante-documentaliste. Sa candidature est retenue à la suite d’un entretien. Il est prévu qu’elle commence en septembre 2013. En parallèle, elle se présente au CAPES de documentation (Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré) où elle échoue. En octobre 2013, Rachel doit subir une nouvelle intervention chirurgicale au niveau du pied, ce qui reporte d’un an son entrée dans l’Éducation Nationale. Durant cette période, elle se présente de nouveau à l’examen du CAPES, qu’elle obtient. Elle a souhaité préparer ce diplôme pour « faire comme les autres », ne pas risquer de « faire croire qu’elle a été embauchée au rabais », et prouver qu’elle « mérite » son nouveau poste. Elle pense que son handicap pourrait être pointé du doigt comme pourvoyeur de « privilèges » par ses futurs collègues. En parallèle, elle effectue quelques piges « pour [s]’occuper et gagner sa vie », car ses revenus sont alors très modestes. Elle débute à son poste d’enseignante-documentaliste en septembre 2014.

L’intégration dans le collège où elle est affectée est difficile. Elle travaille à temps complet et réalise qu’elle a sous-estimé la charge de travail. Elle s’étonne aussi de l’inadéquation d’un temps complet avec son statut de BOE de la fonction publique. Après quelques arrêts maladie de courte durée, elle obtient des aménagements de poste grâce à la coordinatrice handicap du rectorat.

Grâce au FIPHFP (Fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées dans la fonction publique), on lui fournit un fauteuil adapté aux problèmes de dos consécutifs à son handicap. En dépit de quelques tensions avec sa hiérarchie dues à un manque de communication sur son handicap et ses fonctions, elle explique qu’elle apprécie ses relations avec les élèves : ceux-ci ne lui font aucune réflexion sur son handicap, et elle se sent bien en leur compagnie. A chaque rentrée scolaire, elle obtient une réduction de 30 % de de son temps de travail, jusqu’à la fin de l’année 2017, ce qui lui convient mieux qu’un temps plein.

Rachel Duros se met en disponibilité à la fin de l’année scolaire 2016-2017. Cette interruption lui est nécessaire en raison de l’épuisement qu’elle ressent, du stress généré par son métier, ainsi que du « manque de moyens pour travailler correctement » mis à sa disposition par l’Éducation nationale. L’année qui suit est consacrée à des recherches généalogiques qui se concrétisent par un livre sur l’histoire de sa famille paternelle. Elle poursuit également sa psychothérapie commencée en 2014. Elle obtient une mutation dans une nouvelle académie pour l’année scolaire 2018-2019. Il s’agit d’un collège situé à une vingtaine de minutes de chez elle en transports en commun dans lequel elle obtient un emploi à mi-temps grâce au service médical de prévention de l’Éducation Nationale. Elle estime que ce nouveau poste lui convient mieux, car l’ambiance y est meilleure que dans le précédent collège. Elle a accès à un studio de radio, ce qui lui permet d’organiser des ateliers d’éducation aux médias. Son revenu est de 1 000€ net par mois.

Rachel Duros souffre de douleurs chroniques d’origine neuropathique. Elle ne supporte plus le stress provoqué par la vie en région parisienne. Tout cela et des tensions survenues dans son couple amènent les époux à déménager. L’argent obtenu grâce à le procédure menée contre l’hôpital leur permet en partie d’acheter une maison en Bretagne. Rachel espère de ce changement une amélioration de ses conditions de vie relativement à son handicap.

Elle effectue en vain plusieurs demandes de mutation en Bretagne. Le motif de rapprochement familial invoqué est rejeté, car l’entreprise de son mari se situe en région parisienne. Elle ne reçoit pas l’appui du service médical du rectorat : la diminution du stress liée à son nouveau milieu de vie n’est pas considérée comme un facteur d’amélioration de sa qualité de vie. Elle ne dispose donc pas d’assez de points pour obtenir cette mutation.

À partir de septembre 2020, Rachel se trouve en congé longue maladie jusqu’à la fin du mois de mars 2022. Si elle obtient sa mutation pour l’année scolaire 2022-2023, elle compte reprendre son poste et demander les aménagements nécessaires. Dans le cas contraire, elle prévoit de se mettre en disponibilité, et de chercher un autre emploi à temps partiel. Elle explique qu’elle a déjà commencé à prospecter dans la fonction publique territoriale.


  1. Portrait préparé par Léo Le Roux à partir d’un entretien réalisé par Mathéa Boudinet. Le portrait a été repris entièrement par Rachel Duros, sans modifications supplémentaires.

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