Les amateurs et amatrices dans la création : pratiques, actions, institutions

10 Les Futurs de l’Écrit à l’Abbaye de Noirlac

Entretien avec Olivier Leclerc

Paul Fournier

Olivier Leclerc : Le Centre culturel de rencontre de l’Abbaye de Noirlac, dans le Cher, organise depuis cinq ans des rencontres appelées Les Futurs de l’écrit. De quoi s’agit-il?

Paul Fournier : L’Abbaye de Noirlac est un Centre culturel de rencontre. Comme Goutelas, c’est un lieu qui organise la rencontre entre un patrimoine majeur exceptionnel, et une activité permanente de création artistique. Lorsqu’on prend la Direction d’un lieu comme celui-ci, il est important de définir une problématique actuelle qui soit en lien avec le message qu’ont pu laisser les fondateurs qui ont créé ce lieu. Noirlac est une abbaye cistercienne dans laquelle le silence avait une place majeure. Dans ses écrits, Saint-Bernard, qui a posé les bases de la règle cistercienne, donne le sens de cette règle du silence, mis au service de l’écoute. C’est un message qui nous parle fortement aujourd’hui dans un monde hyperconnecté aux sollicitations visuelles et sonores constantes : où sont les lieux de silence aujourd’hui? Noirlac, qui a miraculeusement gardé son silence et son architecture originelle, pouvait devenir un lieu d’écoute, où la question du fait sonore dans sa dimension la plus large, de l’anthropologie sonore à la musique en passant par les liens entre l’architecture et le son.

Nous avons retenu un autre message des moines fondateurs; je l’ai appelé Désert et hospitalité. L’idée était de reprendre un peu de ce qui constituait la vie des moines et de se demander comment aujourd’hui, dans une dimension absolument laïque, on pouvait donner sens à ces deux mots : comment faire de Noirlac un désert – c’est-à-dire un lieu de silence, de construction, d’élaboration d’un processus intellectuel et artistique – tout en permettant à des artistes, des équipes artistiques de venir en résidence, travailler, élaborer, inventer des formes nouvelles? La question de l’hospitalité était très importante : fallait-il réserver cette hospitalité à des artistes chanceux qui viendraient travailler au calme ou fallait-il que cette hospitalité s’ouvre à tous? L’abbaye de Noirlac, propriété du département du Cher, est un espace public; il me semblait important de faire en sorte que l’abbaye de Noirlac rende l’expérience artistique accessible au plus grand nombre.

C’est cette idée que nous avions en tête lorsque nous avons créé Les Futurs de l’écrit. Nous voulions créer des chantiers artistiques qui soient des moments de rencontre au sein d’un groupe de population. Prendre la population dans ce qu’elle a de plus divers et la réunir avec un artiste ou une équipe artistique pour que, pendant un temps donné, un travail d’élaboration artistique puisse se faire et aboutisse à une création partagée.

Pour permettre cela, il nous a fallu construire un cadre, mais un cadre qui permette à chacun des partenaires associés au projet d’inventer ensemble, de co-construire ce projet. Cela a pris la forme d’ateliers artistiques réunissant des artistes ou des compagnies artistiques et des groupes amateurs. Concernant ces derniers, nous avons voulu favoriser la plus grande diversité des publics : des gens qui vont bien, des gens qui vont mal, des gens au chômage, des anciens et des jeunes, etc. Chaque atelier doit mélanger ces publics. Il n’y aura pas un atelier réservé aux collégiens, un autre aux anciens, etc.

La restitution de leur travail a lieu un an plus tard pendant un grand week-end festif de deux jours, à la Pentecôte. Lors de la quatrième édition, en 2015, il y avait plus de 400 artistes amateurs au travail dans l’Abbaye de Noirlac, 28 propositions artistiques. Plus de 2 500 personnes sont venues assister à ces représentations. Les amateurs présentent le travail qu’ils ont réalisé. En plus de cette restitution, les artistes qui ont accompagné ces groupes présentent leurs propres travaux. Car l’artiste n’est pas un animateur de groupe; c’est un artiste qui partage son énergie artistique, et ce travail doit également être présenté. D’ailleurs, on ne disait jamais quel était le travail amateur et quel était le travail professionnel; et c’était très bien de garder cette ambiguïté-là et de ne pas savoir les choses!

Ce projet se déroule au sein de l’Abbaye de Noirlac, un lieu patrimonial important. Quelle incidence cela a-t-il sur le déroulement des Futurs de l’écrit?

Le lieu, l’Abbaye de Noirlac, joue un rôle fondamental. Le monument lui-même a une force extraordinaire. Cela pose une exigence, à la fois dans la pratique artistique et dans la restitution. Car quand on parle de pratiques amateurs, on est très vite confronté à cette question de l’exigence. De ce point de vue-là, l’Abbaye de Noirlac installe un niveau d’exigence extrêmement important. L’Abbaye doit être là au début; elle est source d’inspiration. C’est elle qui porte la genèse du projet artistique qui va se développer et c’est elle également qui sera le théâtre de la restitution de ce projet.

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L’écoute a été le fil rouge de tout ce projet. Cela commence par l’écoute du monument. Comment faire à Noirlac quelque chose qui soit juste par rapport au lieu? C’est aussi l’écoute des partenaires entre eux. Et, bien sûr, l’écoute du public : avec autant de propositions artistiques en même temps, on peut vite tomber dans le piège du butinage. Dans le cadre d’un atelier animé par la compagnie d’Emmanuelle Laborit, un groupe de jeunes sourds a présenté un spectacle. J’ai été absolument stupéfait de la qualité d’écoute du public; il y avait 200 personnes dans une salle archicomble, dans un silence absolu pendant une heure. Je trouve que l’exigence de qualité et la posture extrêmement engagée des participants inspiraient une écoute et une attention très belles.

Comment parvenez-vous à associer autant d’amateurs et d’artistes au projet des Futurs de l’écrit?

L’une des clés pour cela est la liberté laissée à nos partenaires. Les Futurs de l’écrit est en effet un projet co-construit avec une dizaine de partenaires culturels du département (scène nationale, scène de musiques actuelles, éditeur, théâtres associatifs, Ligue de l’enseignement, écoles de musique…) mais aussi des structures éducatives et sociales. Cette liberté s’exprime d’abord dans le choix de la discipline artistique. Tout est ouvert : cela peut être de la vidéo, du son, de la musique, de la danse, du théâtre, des lectures. Liberté, ensuite du choix de l’artiste intervenant. Il y a beaucoup de discussions à ce sujet, des suggestions si nécessaire, mais le plus souvent nous nous sommes rangés aux propositions que nos partenaires pouvaient apporter. Enfin, nos partenaires ont également le choix des publics qui participent. L’idée était que ce projet ne vienne pas se surajouter à leur quotidien, mais que cela soit un travail qui s’inscrive dans leur dynamique, leur action. Ils peuvent donc mobiliser leurs publics, même si les Futurs de l’écrit sont aussi l’occasion pour nos partenaires de profiter de ce projet pour toucher de nouveaux publics, et nous les accompagnons dans cette réflexion.

Si nous ne choisissons pas les publics, nous posons certaines orientations. En particulier pour favoriser le mélange des publics. Par exemple, lorsque nous travaillons avec une école, un collège, un lycée, on les marie toujours avec un public différent. Cela nous est arrivé, par exemple, de faire travailler ensemble une classe de lycée et des jeunes de l’EPIDE[1] – une école de la deuxième chance, pour des jeunes de 18 à 25 ans en grande difficulté, avec une discipline extrêmement sévère –. La rencontre a suscité des résultats étonnants. D’autant plus que l’atelier travaillait sur la représentation du corps des femmes et l’image des jeunes dans la société actuelle.

Nous voulons aussi que les artistes et les amateurs échangent, se rencontrent. Cette année, nous avions une quinzaine de projet montés par des artistes et des amateurs. Nous ne voulions pas que ce soient quinze projets dans des couloirs étanches mais bien des projets partagés, qu’il y ait des temps de rencontre entre les partenaires.

Pour que les créations puissent être réalisées, la durée a une grande importance. Comment le processus se déroule-t-il dans le temps pendant la création, et comment peut-il être pérennisé après la restitution du travail?

L’une des clés d’un travail d’élaboration artistique est la durée. Si l’on veut garder une exigence, il faut s’installer sur plusieurs mois de travail et laisser les choses mûrir. Nous avons donc choisi d’installer ce processus de travail pendant plusieurs mois avant la restitution. Le processus démarre au printemps d’une année, les rencontres avec les partenaires se font, les décisions artistiques et de projet sont prises avant l’été, le travail de création démarre à l’automne et au mois de mai de l’année suivante il y a la restitution de tous ces ateliers.

Cela était nécessaire pour installer le groupe d’amateurs dans une vraie logique de co-écriture. Cette co-écriture est une pédagogie. Car le choix que nous avons fait d’avoir des groupes très hétérogènes dans leur composition repositionne le rapport entre l’artiste intervenant et le groupe. Il faut installer une cohérence dans l’hétérogénéité, il faut donner une place à chacun dans cet engagement. Le temps long permet cela, avec des ateliers très réguliers sur plusieurs mois pour aboutir à la création. Au fil des mois, une sorte de mini-société se construit autour des projets et tente, de façon éphémère et très modeste, de croiser les populations dans une aventure artistique partagée, de désacraliser le rapport à l’art et à l’artiste, d’engager chacun des participants dans un travail d’écriture et de représentation.

Bien sûr, il n’est pas facile de faire vivre cette microsociété pendant un an. Comment éviter les couloirs qui pourraient enfermer chaque projet sans participation avec les autres? Internet, les réseaux sociaux, Facebook, tous ces outils sont extrêmement précieux pour animer ces élaborations pendant un an. Il y a là aussi une action participative et contributive dans la durée. On organise des réunions, des séminaires, on discute avec les responsables des structures participantes, avec les artistes. On réfléchit à ce projet, au sens qu’il a, on réfléchit sur des problématiques liées à ces projets, et on arrive petit à petit à se connaître.

L’Abbaye de Noirlac appartient au département du Cher. Son action s’inscrit donc en lien avec la politique culturelle et les objectifs poursuivis à l’échelle territoriale.

Quand je suis arrivé à la direction de cet établissement, la commande politique était claire : rétablir la perméabilité entre ce monument – perçu comme un lieu fermé, froid voire hostile – et une population locale, qui pourtant en est fière. Il y avait une situation paradoxale : d’un côté la fierté d’habiter sur un territoire avec un lieu aussi fort et, d’autre part, une espèce de distance qui s’installait. Les Futurs de l’écrit sont nés dans cet objectif de répondre à cette commande politique de mettre ce monument en partage.

La stratégie que nous avons mise en œuvre immédiatement a été le partenariat avec le territoire. Le pire aurait été de fournier-2rester entre nos murs et de travailler tous seuls à réunir des groupes, des artistes. Au contraire, nous avons voulu nous appuyer sur la richesse du territoire, aller voir aussi bien les entreprises, les structures culturelles que les structures éducatives ou sociales, proposer à chacune de monter un atelier de création artistique et travailler à ce projet ensemble.

Associer des amateurs à des créations artistiques produit des déplacements dans la manière dont on comprend et conçoit les rapports entre les artistes et les citoyens, entre les citoyens et la culture. Quels enseignements tirez-vous des Futurs de l’écrit?

La première interrogation que soulève le projet des Futurs de l’écrit, c’est sans aucun doute le rapport entre maître et apprenant. Ce rapport est remis à plat par le projet. Et cela pour plusieurs raisons. D’abord, il y a le monument, qui fait œuvre à lui tout seul; le monument est médiateur, dans ce sens qu’il fait le lien entre des artistes qui viennent y travailler, une population qui vient découvrir le résultat d’un travail. Le monument est médiateur et en même temps, il installe une sorte d’égalité entre les professionnels et les amateurs dans le défi à relever : être à l’écoute de ce lieu et être à la hauteur d’une représentation artistique en son sein. Le monument est une sorte d’arbitre qui finalement met tout le monde sur un pied d’égalité dans le défi à relever. Ensuite, le choix des artistes intervenants est décisif. Comment les artistes intervenants installent-ils une relation de confiance et la nécessité d’une exigence partagée? Enfin, il y a l’hétérogénéité des participants au sein de chaque atelier. Cette hétérogénéité brouille le schéma traditionnel que l’on a l’habitude de rencontrer entre le bloc des étudiants, des apprenants, d’une part, et le bloc des enseignants, de l’autre. Bien sûr, il y a un transfert de savoirs, il ne faut pas nier cela. L’artiste apporte beaucoup, mais il reçoit aussi beaucoup dans cet échange. Ce transfert de savoirs est basé sur l’échange permanent et l’écoute réciproque au service de la réalisation d’une œuvre commune dont chacun est comptable de la réussite.

La seconde interrogation que soulève ce projet est celle du rapport entre producteur et consommateur. Aujourd’hui la question de l’hyperconsommation se pose dans tous les domaines. La consommation de l’art n’y échappe pas. On se souvient du roman de Pérec, Les choses, qui stigmatisait les Trente glorieuses comme étant une sorte d’apologie de la consommation des objets. Mais chacun sait que ce phénomène de consommation est né bien plus tôt, au XIXe siècle, au moment de l’industrialisation, où il fallait que la production intensive trouve des débouchés. Les industries culturelles et leur développement, les technologies et la révolution numérique ont considérablement amplifié ce phénomène. Le projet des Futurs de l’écrit, d’une certaine façon, bat en brèche ce modèle construit sur la passivité structurelle du consommateur, il renverse les valeurs en installant l’amateur au cœur d’une économie de la contribution dans laquelle chacun doit retrouver un rôle participatif et responsable.

La troisième interrogation qui me paraît intéressante est le rapport entre l’artiste et le territoire. Le projet des Futurs de l’écrit pose la question du lien entre l’artiste et le territoire, ou plus précisément du lien entre la communauté artistique et la communauté des hommes et des femmes tout simplement. Il existe le danger qu’une rupture, un fossé, s’installe entre les artistes – qui pourraient vivre en circuit fermé avec quelques fidèles – et les gens qui vivent là, juste à côté. Je crois que notre responsabilité, partagée bien sûr avec nos partenaires dans ce projet, est de contribuer à combler ce fossé et à faire en sorte qu’on puisse travailler à réunir ces deux mondes. Dans ce débat, deux visions s’opposent : Celle de Bourdieu, pour qui « l’art n’est pas d’un accès libre et égalitaire, il traduit, accentue ou maintient les inégalités sociales et culturelles (…) ». Et celle, plus optimiste, selon laquelle l’art est un précieux moyen d’agir, de changer les représentations, d’éduquer, de modifier les valeurs, d’échapper au déterminisme.

L’Abbaye de Noirlac : www.abbayedenoirlac.fr

Les Futurs de l’écrit : www.facebook.com/futursecritnoirlac

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  1. Établissement Public d’Insertion de la Défense.

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