Le temps des amateurs et amatrices

2 Le temps civique de l’amateurat

Philippe Dujardin

L’argument que je souhaite soutenir à l’occasion de cette rencontre est que nous entrons dans un temps neuf, celui de l’amateurat.

Questions de vocabulaire

C’est un tableau très riche de l’emploi du terme amateur que fournit le Trésor de la Langue Française : ce tableau ne comporte pas moins de 102 entrées! Il est, sans conteste, possible de relever une acception positive du terme amateur dans un syntagme tel qu’amateur éclairé. Il est également possible d’y relever un emploi non dépréciatif dans la définition suivante : « Personne qui exerce une activité comparable à une activité professionnelle mais qui s’en distingue en ce qu’elle n’est pas rémunérée ». Pour autant, l’emploi du terme apparaît largement dépendant d’une polarité hiérarchisée : l’amateur s’y trouve distingué du professionnel et du spécialiste au vu d’une « moindre qualification » et/ou d’une « moindre régularité ». Une telle acception induit celle d’un amateurisme conçu comme « le caractère d’un travail négligé, non fini, incomplet ». L’autorité d’Alain vient renforcer cet usage dépréciatif, voire négatif, condensé dans la formule : « L’amateur s’amuse. Un métier qui n’est pas rebutant n’est pas un métier ».

Il peut alors être salubre, comme y invite tout appareil lexicographique bien ordonné, de faire retour à une origine. Ce retour autorise une inversion du sens que l’histoire semble avoir emporté avec elle : l’amator est, en effet « celui qui aime », le complément pouvant être un objet inanimé ou une personne. Chez Chrétien de Troyes l’amateur n’est autre que « l’ami ou l’amant ».

L’attention aux faits de langage permet, en sus, de relever l’emploi du néologisme amateurat. Cet emploi est identifiable dans les rubriques d’une institution officielle sise à Dijon, l’OCIM, Office de Coopération et d’Information Muséales. Cet organisme public, au service des musées et centres de culture scientifique et technique, propose de définir l’amateurat comme « l’ensemble des activités des amateurs ».

Pour ma part, je vais tenter un usage, autre que descriptif, de l’amateurat. Le chercheur de l’Équipe de Politologie Historique de Lyon (1983-1998), du CRESAL de Saint-Etienne (1998-2004), le chercheur-acteur de la Direction de la Prospective du Grand Lyon (2004-2010) que j’ai été, croit pouvoir, à présent, user du terme amateurat comme d’un levier interprétatif : celui d’un changement de l’ordonnancement des pratiques et des représentations de ce que nous nommons « espace public ».

Le temps d’un défilé

C’est au Défilé de la Biennale de la danse de Lyon que je vais attribuer la fonction d’analyseur privilégié de la transformation évoquée.

Le temps d’une forme inédite

Le temps du Défilé peut être, en premier lieu, caractérisé comme le temps d’une advenue : celle-ci se joue le dimanche 15 septembre 1996. A cette date, la Biennale de la danse de Lyon en est à sa 7e édition. Cette Biennale a connu deux expériences dites « hors les murs », en 1992, sur le motif la Feria espagnole, puis en 1994, sur le motif la Fête aux couleurs africaines. Mais c’est bien une forme singulière, celle d’une déambulation chorégraphiée d’1,5 km qui se donne à voir dans l’artère principale de la ville-centre ce dimanche de septembre. Forme singulière qui ne relève d’aucun genre connu en France, si l’on fait exception du défilé de Jean-Paul Goude, La Marseillaise, du 14 juillet 1989, et spécialement de la prestation d’un Marching band de la Nouvelle Orléans; forme singulière qui est de mise en composition de registres opposables : celui de la tradition carnavalesque brésilienne, celui des arts émergents, dits arts de la rue, migrant des banlieues des États-Unis vers les banlieues européennes; forme singulière qui est celle de la mise en série de collectifs venus des arrondissements lyonnais et des banlieues de la Communauté urbaine, interprétant librement le thème générique proposé, soit « Aquarella do Brasil »; forme singulière qui n’est pas de mise en concurrence et de classement des collectifs, mais de pure et simple émulation; forme singulière qui est d’emprunt d’une matrice culturelle à la société brésilienne, celle des écoles de samba où, des mois durant, amateurs et professionnels concourent à la préparation de la chorégraphie, des costumes, du char.

Mais le temps du défilé n’est pas seulement celui de l’advenue d’une forme neuve. Il est celui d’une forme d’une qualité telle qu’elle « fait événement ». C’est dans la discontinuité du « hors du commun » qu’il faut rechercher les conditions d’une reconduction, d’une part, et d’une imitation, d’autre part. C’est bien à un « faire événement » d’une intensité très singulière qu’il faut demander ce pouvoir de reconduction qui a été attaché à cette manifestation, dès le 15 septembre 1996 : on ne pouvait pas ne pas recommencer! Ainsi est né ce qui a pu être désigné comme le « rituel d’agglomération » dont on a honoré en 2014 le 10e anniversaire. La qualité du dispositif se reconnaît, en sus, à son pouvoir de modélisation. Dès 1997, la Biennale d’art contemporain, s’inspirant de l’exemple du défilé de la Biennale de la danse, initie le programme l’Art sur la place; cette formule est maintenue et adaptée en 2007, sous l’appellation Veduta. L’expérience conduite en 2015 à la Maison de la danse, sous le titre Babel 8.3, par référence aux acteurs d’un spectacle ayant mobilisé 250 volontaires des 8e et 3e arrondissements de Lyon, est éminemment redevable au très heureux précédent du défilé; c’est sur huit mois que dix chorégraphes ont bâti un spectacle ouvert à des pratiquants dont les âges étaient étonnamment ouverts : de 5 à 98 ans!

Le temps de la mise au point d’une matrice institutionnelle

L’éclat de portée régionale, nationale, voire internationale, d’une manifestation qui contribue désormais à la notoriété de la Biennale de la danse elle-même ainsi qu’à asseoir la renommée et l’attractivité de la métropole lyonnaise, ne tient pas seulement au coup de génie qui a consisté à couler dans la matrice des écoles de samba brésiliennes des énergies, des compétences culturelles et artistiques d’un territoire jusque-là fort peu identifiable par ses appétences et pratiques festives. Le coup de force serait resté inopérant si une matrice institutionnelle ne l’avait rendu viable et pérenne.

Cette matrice institutionnelle est, pour une part, identifiable dans ce qui est nommé Comité de pilotage du Défilé. Le comité est composé de représentants des services de l’État, des collectivités locales, de la Caisse des dépôts et consignations, de l’Association des Biennales. Instance décisionnelle, il est garant du montage financier, du choix des équipes artistiques, du choix du parcours. Il répond de la mise en œuvre du projet sur le mode de la tripartition des fonctions et des rôles : ceux des acteurs locaux (structures socioculturelles variées, collectivités locales impliquées, équipements culturels), ceux des milliers de participants-amateurs relevant ou non de zones urbaines prioritaires, ceux des équipes artistiques professionnelles. Mais cette instance ne tient son efficacité que d’être partie d’un ensemble. Les composants de cet ensemble sont à rechercher dans l’histoire récente de la ville de Lyon et notamment dans l’existence d’une institution originale, soit une Maison exclusivement dédiée à la danse depuis 1980; Maison dont la direction a su, au fil des années, garantir l’ouverture à tous les genres et styles de danse. Ils sont à rechercher dans les attendus d’une politique nationale promouvant, dans les années 90, les programmes dits de développement social des quartiers; ils sont à rechercher dans l’ingénierie que les élus et techniciens du Grand Lyon ont mise, avec volontarisme et efficacité, au service de ladite politique de la ville et du renouvellement urbain.

C’est à la présence de cette double matrice culturelle-artistique, d’une part, politique-administrative, d’autre part, que nous devons de pouvoir faire retour sur la notion d’amateurat. Celui-ci peut être défini, non pas tant comme l’ensemble des activités des amateurs que comme ce « vouloir-faire mis, bénévolement, au service d’une pratique, d’une cause ». Le temps civique de l’amateurat, lui, sera défini comme ce moment où le vouloir-faire desdits amateurs entre en collusion (si l’on prête à ce terme le sens originel d’un « jouer ensemble ») avec le savoir-faire des gens de métiers mais aussi avec les savoir-faire des ordonnateurs des politiques publiques. On aura compris, alors, que se trouvent reconfigurées la dichotomie et la hiérarchie du sachant et de l’ignorant, comme se trouve reconfigurée la dichotomie du privé et du public. Les dizaines de milliers d’acteurs bénévoles du défilé auront contribué à la fabrication d’une « chose publique » sans pareille, pour autant que ce bénévolat ait trouvé les conditions du passage d’un vouloir-faire à un savoir-faire dans les compétences et l’encadrement des artistes professionnels mais aussi dans le « mécénat républicain » de la subvention publique.

Les champs de l’amateurat

L’expérience du Défilé de la Biennale de la danse de Lyon, pour singulière qu’elle soit, peut être envisagée comme élément d’un ensemble, moment d’un processus. L’inédit de sa forme ne doit pas faire écran. La relation de collusion précédemment évoquée entre vouloir-faire, savoir-faire, action publique, peut être analysée dans bien d’autres champs que celui des manifestations culturelles festives. Deux de ces champs seront ici évoqués.

Le champ patrimonial

Que l’on puisse imputer à l’État français l’initiative d’une politique patrimoniale, la fixation des conditions législatives et administratives de la protection/valorisation des objets relevant de cette politique ne prête pas à discussion. Il en va de ce qui a été désigné comme « le moment Guizot » au départ du XIXe siècle. Moment dont les effets se sont actualisés, sur un mode populaire, dans le temps qui est le nôtre, lorsque la Journée portes ouvertes dans les monuments historiques organisée en 1984 mute et s’élargit en Journées nationales du patrimoine en 1992, renommées Journées européennes du patrimoine en 2000.

Le mode populaire de cette actualisation se vérifie, bien évidemment, dans les chiffres impressionnants de la fréquentation des bâtiments et sites proposés à la visite : soit, à l’échelle nationale, 12 millions de visiteurs en deux jours pour 17 000 lieux ouverts en 2015. Mais il en va, aussi, d’une capacité d’investissement associatif indispensable à la désignation et à la préservation de toutes sortes d’objets qui échappent à la liste des objets nobles relevant d’une histoire de l’art ou de l’architecture. Tels sont les objets du patrimoine vernaculaire, rural, mais aussi artisanal ou industriel. Tels sont les objets relevant du patrimoine immatériel attaché à tel usage particulier ou à telle tradition locale. Le capital de savoir et d’expertise que condensent l’association régionale Patrimoine rhônalpin ou la fédération européenne E-Faith (European Federation of Associations of Industrial and Technical Heritage) ne peut s’apprécier qu’à l’aune du bénévolat des « amateurs » faisant fonction de « lanceurs d’alarme » et de pourvoyeurs des bases de données. De la collusion des acteurs de la politique publique et de la myriade des acteurs associatifs témoigne, à sa manière, l’inflexion donnée, en Rhône-Alpes, à l’édition de 2009 des Journées Européennes du Patrimoine. La formule ministérielle était celle du « Patrimoine accessible à tous ». Un article du Grand Lyon Magazine (n° 30, septembre 2009) fournit les attendus de la thématique de l’accessibilité. Mais le même article complète cette entrée par celle-ci : « Un patrimoine construit par tous ».

Le champ « conseilliste »

L’expérience ici visée a trait à la création et au fonctionnement des Conseils de développement initiés par la loi d’Orientation pour l’aménagement et le développement durable du territoire du 25 juin 1999, dite Loi Voynet. J’aurais été, pour ma part, témoin de l’installation en 2001, à l’instigation du président du Grand Lyon, Raymond Barre, d’un premier Conseil de développement; mais témoin, aussi, en 2004, de sa refondation; témoin, enfin, d’une seconde recomposition de ce conseil en 2015. Ces avatars laissent clairement entendre qu’un dispositif institutionnel neuf, censé répondre aux limites de l’institué existant, peine encore à trouver sa propre facture et sa propre place. Mais quoiqu’il en aille de ces avatars ils n’auront pas tari le recrutement de ces volontaires que l’on peut, à bon droit, nommer « amateurs de la chose publique » : ces « amateurs » sont à présent 200 inscrits dans 6 collèges. Ces avatars n’auront pas plus modifié la relation de collusion qui s’est construite entre ces bénévoles, les techniciens du Grand Lyon et les élus communautaires, la Direction de la prospective et du dialogue public assurant une fonction de secrétariat général.

En tout état de cause, au fil de ces quinze années, la fonction que ce conseil assure se donner qui est d’interface entre les acteurs institutionnels, la société civile organisée et les citoyens, est attestable. Tout comme il est indéniable que le conseil permet une meilleure prise en compte desdites « expertises d’usage » dans la conduite de l’action publique; « expertises d’usage » qui donnent accès à une triade nouvelle des maîtrises de l’action publique : aux maîtrises d’ouvrage et aux maîtrises d’œuvre canoniques s’est bien ajoutée la catégorie des « maîtrises d’usage ». Il est également possible d’avancer la thèse qu’une formule neuve de fabrique de la chose publique est en cours sur le mode de « l’assistance à maîtrise d’ouvrage ». Cette catégorie de la langue et des pratiques administratives n’est pas neuve. Est radicalement neuve la formule d’une assistance bénévole à la maîtrise d’ouvrage. Que le vocabulaire des documents de ce conseil mette en balance continument les adjectifs civil et civique et promeuve l’adjectivation du terme citoyen, laisse entendre que nous sommes bien, linguistiquement, dans un temps de reconfiguration de ce que nous désignons comme espace public. Innombrables, en effet, sont les initiatives, les opérations qui se prétendent et se légitiment d’être « citoyennes ». La triade opératoire en matière d’adjectivation des pratiques est bien celle du civil, du civique et du citoyen. Tel est la marque langagière du temps de l’amateurat, inscrite désormais dans le continuum de ces trois adjectifs.

Possibles leçons

La première porte sur l’attention que mérite le vocabulaire. C’est la positivité du terme « amateur » que j’ai eu l’occasion de mettre en exergue. Tel est le sens donné à l’emploi du terme amateurat. Positivité que l’on peut encore renforcer si l’on veut bien entendre que nul ne naît « professionnel » ou « spécialiste ». La hiérarchie qui s’est construite au fil du temps à l’avantage de ceux-ci et au détriment desdits amateurs se trouve subvertie dès lors que l’on prend en compte le processus de l’acquisition des compétences : on est « amateur » de, avant de pouvoir prétendre être « spécialiste » de.

La seconde leçon a trait à la recomposition en cours de notre espace public. Ce qui a été désigné comme le temps civique de l’amateurat est la traduction, parmi d’autres possibles, des modifications en cours appelant le vocabulaire des pratiques « collaboratives » et/ou « participatives », ou encore celui de la « gouvernance ». C’est dans le même temps que se trouve exigée l’entrée en lice, sous toutes sortes de motifs, de ladite société civile.

La troisième leçon a trait à la notion même de citoyenneté. A prendre en compte le processus de la lente universalisation du suffrage il est possible d’avancer cette proposition : du citoyen il n’est plus désormais exigé que d’être « amateur » de la chose publique. La délégation de souveraineté actualisée dans le vote est libérée des conditions du cens, des capacités, du genre, qui ont limité son potentiel. Pour jouer d’une formule littéraire fameuse, il est permis d’assurer que le citoyen est désormais « l’homme sans qualités »; entendons bien : sans autre qualité que le goût de la chose publique[1].

Références

DUJARDIN, Philippe (2000). Quand la ville danse. La naissance d’un défilé, Lyon : ELAH, 96 p.

STIEGLER, Bernard (2011). « Le temps de l’amatorat », Alliage, n° 69, p. 161-179.


  1. Nous devons à Bernard Stiegler (2011) la thèse que nous entrons dans le temps « d’une économie de la contribution, qui est une économie des amateurs ». Bernard Stiegler use du terme amatorat qu’il applique à de multiples ordres de pratiques : scientifique, technologique, scolaire, artistique…

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