Donner leur place aux amateurs et amatrices

7 Entre le garage, le public et le marché : valuations de la biologie do-it-yourself

Morgan Meyer et Rebecca Wilbanks

Introduction

Au cours des dernières années, un nouveau mouvement, appelé « do-it-yourself biology » ou garage biology, a émergé[1]. Cette biologie do-it-yourself veut rendre la biologie accessible aux citoyens et aux amateurs. L’idée est que la biologie ne soit plus réservée aux seuls chercheurs, mais qu’elle s’ouvre à des non-scientifiques. Parmi les nombreuses activités qui se déroulent au sein de ce mouvement, on peut citer la fabrication d’alternatives aux équipements scientifiques, la réalisation de tests ADN, l’organisation de workshops, séminaires et d’activités éducatives, la création d’œuvres d’art, ou encore la production d’aliments comme du yaourt et de la bière.

La biologie do-it-yourself se veut ouverte et accueillante : on y trouve en effet des personnes de tous les âges et issus de différents milieux socioprofessionnels. Toutefois, selon une étude récente (Grushkin et collab., 2013), les trois quarts des participants ont une formation universitaire, environ deux tiers ont entre 25 et 45 ans, et trois quarts sont de sexe masculin. La moitié des répondants de cette étude disent faire de la biologie do-it-yourself dans un laboratoire communautaire, tandis que 27 % s’y lancent dans un laboratoire installé à la maison.

Les articles académiques sur le sujet ont analysé les risques qu’il fait naître (Schmidt, 2008; Gorman, 2010; Bennett et collab., 2009), sa dimension politique et communautaire (Delfanti, 2013; Kelty, 2010; Kera, 2012) ainsi que ses aspects matériels (Delgado, 2013; Meyer, 2013). La dimension économique et marchande de la biologie do-it-yourself, quant à elle, n’a été que très peu abordée. L’un des rares auteurs qui s’est penché sur cet aspect, Alessandro Delfanti (2012, p. 174), affirme que la biologie do-it-yourself est « strictement liée à l’entrepreneuriat, au capitalisme académique, et au néolibéralisme » et que le mouvement est en train d’explorer de nouveaux marchés basés sur des modèles d’entreprise open source. Des petites entreprises et start-ups ont notamment été créées (comme Pearl Biotech ou Amplino), ce qui montre bien que la biologie do-it-yourself ne se développe pas en-dehors des logiques de marché (Meyer, 2013). Selon Philippe Brunet « la limite structurelle à laquelle se heurte le mouvement DiYbio est une acceptation non consciente du non dépassement de la logique de la valeur » (Brunet, 2014).

Si des liens entre la biologie do-it-yourself et le marché ont donc été reconnus, la façon dont ces projets sont évalués, valorisés, présentés ou communiqués pour une mise en marché ou pour attirer des financements restent, à cette date, méconnus. Le but de ce chapitre est par conséquent de contribuer à la compréhension de la biologie do-it-yourself en plaçant la focale sur ses différentes formes de valorisation.

On peut, pour cela, mobiliser les travaux récents en sociologie économique sur la valorisation et la valuation. Vatin souligne que « la valeur économique n’est plus soluble dans le seul marché » (2009, p. 21). Il faut donc rendre compte des relations sociales et matérielles et des institutions qui rendent cette valeur possible. Tout acte de valorisation est à la fois un acte économique et technique, et un acte moral, car il entend aussi répondre à des problèmes d’ordre éthique ou à l’« intérêt général » (Vatin, 2009). Pour le dire autrement, des propriétés économiques, techniques, politiques et morales sont toutes ensemble inscrites dans un bien (Callon, 2009, p. 19). Pour Stark (2009, p. 7-8) la notion anglaise de worth (valeur) présente l’avantage de pouvoir s’affranchir de deux dichotomies, celle entre valeur et valeurs et celle entre économie et relations sociales; le terme de worth ayant une double connotation, celle de bien économique et de bien moral. L’auteur suggère que, méthodologiquement parlant, l’analyse des pratiques d’évaluation et de valuation nécessite un déplacement de focale de l’analyse d’institutions vers l’analyse de situations (Stark, 2009, p. 32). La création de valeur ne se réalise pas seulement au sein du marché mais elle se fait aussi en amont du marché, à travers la mesure, l’évaluation, le contournement et la reformulation de biens et de services (Vatin, 2009, p. 31). Dans le prolongement de ces analyses, Callon propose le concept de « valuation » pour désigner les « récits, mécanismes, dispositifs, outils qui constituent les valeurs et, simultanément, mettent en place leur mesure » (2009, p. 252), tout en ajoutant que cette valuation est à la fois qualitative et quantitative.

La valuation est une activité qui se produit à des moments et dans des lieux particuliers : on peut ainsi parler de « moments de valuation » (Antal et collab., 2015) ou de « sites de valuation ». Un site de valuation est spatialement délimité – que ce soit un tribunal, un lieu de réunion professionnel, un laboratoire – et délimité de façon temporelle : la durée de l’épreuve, du test ou de l’expérimentation, par exemple (Hutter et Stark, 2015, p. 4).

En analysant la traduction de valeurs dans différents domaines, les chercheurs ont pu élaborer des théorisations plus précises du fonctionnement du capitalisme contemporain (Kinsley, 2012; Ritzer et Jurgenson, 2010; Tsing, 2015). Ces analyses ont montré comment la valeur économique peut provenir d’espaces qui sont loin de l’usine : des espaces qui peuvent ne pas être principalement conçus en termes économiques. Internet a contribué à de nouvelles formes de valorisation et a changé certains processus de production et de consommation. Dans le monde numérique, les utilisateurs produisent souvent du contenu gratuitement (et attendent également de pouvoir accéder à des contenus et de nombreux services sans payer). Le « pro-sommateur » – un hybride entre consommateur et producteur – qui contribue à de la valeur monétaire sans pour autant recevoir une récompense financière trouve sans aucun doute d’autres types de valeur dans ses activités. On peut ici citer l’ajout de contenus et la divulgation d’informations personnelles sur Facebook, la production de vidéos sur YouTube ou encore le développement de codes source ouvert afin de construire des réseaux et de se construire une réputation parmi les développeurs de logiciels (Ritzer et Jurgenson, 2010).

Alors que certains auteurs ont caractérisé ces échanges non-monétaires comme annonciateurs d’un nouveau type de capitalisme ou même d’un nouveau mode de production (Kinsley, 2012; Ritzer et Jurgenson, 2010), d’autres les ont décrits comme une continuation de la capacité du capitalisme à concevoir de nouveaux moyens d’extraction de valeur (dans ce dernier cas, créer de la valeur à partir des activités de consommation et des loisirs culturels). La main-d’œuvre gratuite dans le monde numérique et de l’open source serait donc semblable au travail gratuit pour la reproduction sociale, généralement effectué par les femmes, qui a toujours soutenu le capitalisme. De plus, ceci correspond aux tendances actuelles qui déplacent la main-d’œuvre de l’usine vers le reste de la société (ce que certains appellent la « fabrique sociale» [Terranova, 2000]). Selon cette analyse, l’« économie du don », typique du monde de l’open source, n’est pas en contradiction mais une partie intégrante du fonctionnement du capitalisme contemporain.

Ces phénomènes ne sont pas propres au domaine numérique. Par exemple, dans son étude sur les cueilleurs de champignons dans le Pacifique Nord-Ouest, l’anthropologue Anna Tsing (2015, p. 62) conclue : « accumuler de la richesse est possible sans la rationalisation de la main-d’œuvre et des matières premières. Au contraire, ceci exige des actes de traduction à travers des espaces sociaux et politiques variés… ». Pour les cueilleurs qui campent dans les bois pendant la saison des champignons, les champignons ont une valeur comme « gage de liberté », mais ils gagnent aussi de la valeur monétaire quand ils passent à travers différentes mains et dans différents domaines (les champignons entrent de nouveau dans une économie du don une fois qu’ils sont importés au Japon, où ils sont un produit de luxe, souvent acheté pour être offert à autrui dans le respect d’une tradition destinée à renforcer les liens sociaux). Tsing propose le terme de « péricapitalisme » pour désigner la position liminale des cueilleurs de champignons : bien qu’ils ne soient pas en-dehors du capitalisme, ils ne sont pas non plus complètement contrôlés par les acteurs qui tireront ensuite profit de leur activité.

Pour notre cas d’étude, quatre éléments sont essentiels à retenir. Tout d’abord, même si les équipements et procédés techniques développés par les biologistes do-it-yourself ne sont généralement pas ou, du moins, pas encore des biens marchands, certains font d’ores et déjà l’objet d’une valorisation. Deuxièmement, nous nous inspirons du travail de Tsing et des études sur le travail numérique qui montrent comment les traductions de valeur relient les loisirs et la consommation culturelle. Ces travaux sont pertinents pour étudier la biologie do-it-yourself, qui est à la fois inspirée par les mouvements open source et occupe également une position ambivalente par rapport au marché. Troisièmement, en dehors des aspects purement économiques ou techniques, la valuation non-marchande nous intéressera aussi : comment cette valuation, qu’elle soit éthique, politique, culturelle, ou sociale, se fait-elle?[2] Nous appellerons « valuation sociopolitique » ces pratiques pour nous intéresser à la façon narrative et argumentative dont la valeur des productions de la biologie do-it-yourself sont mises en avant. Enfin, nous nous intéresserons plus particulièrement, dans la troisième partie de ce chapitre, à deux projets qui sont, à un moment donné, valorisés dans un « site de valuation ». Ces projets, régulièrement présentés et mis en scène, sont des lieux où sont rendues explicites et saillantes différentes formes de valuation. Ce faisant, nous explorerons une caractéristique relativement peu étudiée dans la littérature sur la valuation : sa performance publique. Comment la valeur d’un projet est-elle rendue explicite et discutable au moment d’une démonstration ou présentation publique?

La biologie do-it-yourself : histoire et état des lieux

Afin de mieux cerner les pratiques de valuation dans la biologie do-it-yourself, il nous faut revenir sur l’histoire et les activités de ce mouvement. L’histoire de la biologie do-it-yourself débute peu après l’année 2000. En 2001, Robert Carlson, prédit que « Biological engineering will proceed from profession, to vocation, to avocation, because the availability of inexpensive, quality DNA sequencing and synthesis equipment will allow participation by anyone who wants to learn the details » (Carlson, 2001, p. 16). Quelques années plus tard, en 2005, il affirme que « The advent of garage biology is at hand » (Carlson, 2005). On assiste la même année au lancement du magazine Make et, en 2006, à la première Maker Faire (la biologie do-it-yourself étant liée au mouvement des makers). 2008 marque une étape importante, car c’est cette année que DIYbio.org, la première association dédiée à la biologie do-it-yourself, est créée à Boston et que les médias commencent à s’y intéresser. Si 25 personnes étaient présentes au lancement de DIYbio, l’association compte de nos jours plusieurs milliers de personnes inscrites à sa mailing-list.

Les premiers laboratoires associatifs de biologie do-it-yourself ont été créés dans les années 2010 et 2011 (comme Genspace à New York, La Paillasse à Paris ou BiologiGaragen à Copenhague) et on en compte actuellement environ 75 à travers le monde. Si la plupart de ces laboratoires se trouvent en Europe et aux États-Unis, d’autres ont aussi émergé en Asie et en Amérique du Sud. Le développement de ces laboratoires et du mouvement de la biologie do-it-yourself a suscité l’intérêt de divers acteurs et institutions : des expositions, des articles de presse, des livres grand-public (Wohlsen 2011), un film documentaire (Die Gen-Köche, 2012, de Schlicher et Karberg) et une série de documentaire web (DIYSect) y ont été consacrés. Le mouvement compte aussi sa propre newsletter (BioCoder) et ses associations nationales, comme diybio.be en Belgique.

Comment expliquer l’émergence de cette forme de biologie et sa popularité croissante depuis les années 2000? La biologie do-it-yourself a été en partie rendue possible par certaines tendances des biotechnologies, en particulier la baisse du coût du séquençage et de la synthèse de l’ADN et le développement de la biologie de synthèse. La biologie de synthèse, champ à l’interface de la biologie et de l’ingénierie, se donne pour but de rendre le vivant plus facile à fabriquer. Une compétition en biologie de synthèse pour étudiants, appelée iGEM (pour International Genetically Engineered Machines) et organisée depuis 2004, a été un point de rencontre entre futurs biologistes do-it-yourself. La biologie do-it-yourself est également liée au hacking et au making, et à la création de hackerspaces. On note une triple proximité entre le hacking et la biologie do-it-yourself : une proximité technique et spatiale (les outils et les espaces physiques des hackerspaces et des laboratoires de biologie do-it-yourself sont souvent partagés), sémantique (par des termes comme « biohacker » ou « biohackerspace ») et éthique (à savoir favoriser l’accès, le partage, la collaboration) [Meyer, 2014]. En outre, certains auteurs ont noté que l’éthique de l’autonomie et de l’auto-amélioration – le fait de prendre la responsabilité de son propre apprentissage et développement, même si cela est réalisé dans le cadre d’une petite communauté – que l’on trouve dans le hacking et le making correspond aux tendances néolibérales plus larges, à savoir une sécurité sociale et un emploi de moins en moins stable (Davies, 2017). La biologie do-it-yourself émerge en contrepoint à certaines tendances actuelles : course à l’utilité économique, diminution des financements publics pour les universités, accent croissant mis sur la commercialisation du savoir, etc. (Slaughter et Rhoades, 2004; Lave et collab., 2010). Elle appelle, à l’inverse, à une science ouverte, à l’expérimentation, à la création ludique et à la curiosité libre de toute contrainte économique.

Les projets et activités qui se déroulent sous le terme général de « biologie do-it-yourself » sont divers et hétérogènes. On y trouve, principalement, quatre grandes familles d’activités. Premièrement, un bon nombre de projets sont dédiés au développement d’équipements techniques à moindre coût. Des machines PCR, des microscopes, des centrifugeuses, des gels d’électrophorèse et des agitateurs low-cost ont ainsi été développés. Mentionnons aussi le Bento Lab, une sorte de laboratoire « portable » contenant un gel d’électrophorèse, une machine PCR et une centrifugeuse. Avec un prix de lancement de 570 euros, ce dernier est actuellement probablement le plus cher des équipements de la biologie do-it-yourself.

Deuxièmement, des projets à vocation environnementale ou de santé ont été développés. En construisant des biosenseurs pour détecter la présence de mélamine dans le lait, des spectromètres pour détecter la présence de certaines substances toxiques, ou encore des compteurs Geiger pour mesurer la radioactivité, des recherches à bas coût sur les polluants environnementaux ont pu été réalisées. Les biologistes do-it-yourself ont aussi mis au point des tests pour déceler des maladies génétiques, des projets pour fabriquer des antibiotiques do-it-yourself, et des procédés utilisant des codes-barres ADN pour déterminer l’origine des viandes alimentaires.

Troisièmement, on trouve des projets à vocation artistique. Par exemple, l’artiste Ryan Hammond, qui travaille au laboratoire BUGSS à Baltimore, a créé le projet Open Source Gendercodes. Ce projet vise à développer des protocoles open source pour fabriquer des plants de tabac capables de produire des hormones humaines, tout en imaginant que des personnes transgenre pourraient un jour posséder des « plantes de compagnie » qui fabriquent les hormones leur permettant de changer de sexe. Parmi de nombreux exemples on peut encore citer la production de « yeastograms » (un procédé pour cultiver et visualiser des levures sur des boites de Petri) au Pavillion 35 à Vienne, le projet Do-it-together Bio (des discussions et évènements liant la biologie à l’art) à la Waag Society à Amsterdam et les projets artistiques au sein du réseau Hackteria.

Quatrièmement, il faut mentionner les activités à visée plus éducative. Au MadLab de Manchester et au Genspace à New York, par exemple, des activités grand-public sont régulièrement organisées (ateliers, cours introductifs, conférences, etc.). La mission éducative est souvent liée à l’objectif de favoriser un public understanding of science, lequel a, depuis quelques années, pris la forme d’un appel à un public engagement with science (Stilgoe, Lock et Wilsdon, 2014). Si les modalités de cette participation du public sont variées, la biologie do-it-yourself se voit clairement comme mouvement capable d’engendrer un public plus actif et plus engagé.

Mis à part ces quatre grandes catégories d’activités – techniques, environnementales et de santé, artistiques et éducatives – on observe aussi dans le mouvement de la biologie do-it-yourself une certaine professionnalisation et une transformation entrepreneuriale. Plus largement, les dernières décennies ont vu le développement d’un marché du travail de plus en plus flexible qui valorise l’esprit d’entreprise et exige une requalification continue de la part des employés, dans un contexte d’emploi plus précaire (Gill et Pratt, 2008; Brown, 2003; Read, 2009). Le laboratoire de biologie do-it-yourself peut devenir un site où les gens acquièrent de nouvelles compétences : ainsi, par exemple, et pour utiliser un cas de figure courant, quelqu’un qui travaille dans les technologies de l’information peut acquérir des connaissances et des compétences pratiques en biotechnologie. Dans ce sens, la biologie do-it-yourself devient un marché du travail tout en voulant se démarquer par rapport au travail institutionnel.

Le laboratoire de biologie do-it-yourself est aussi un lieu pour « réseauter », puisque beaucoup de membres exercent leur activité professionnelle quotidienne dans des domaines scientifiques et technologiques. Les membres du Counter Culture Labs à Oakland envoient ainsi souvent des offres d’emploi à travers la liste de diffusion du laboratoire, et au moins l’un d’entre eux a trouvé un emploi grâce aux relations nouées au sein du laboratoire. Enfin, la création et la conduite de projets sont devenues une façon de montrer son expérience entrepreneuriale et ont constitué un élément important pour la carrière de certains fondateurs de laboratoires communautaires. La valeur professionnelle attestée par la contribution à des projets d’un laboratoire communautaire se manifeste par le fait que certains membres affichent explicitement leur affiliation à un laboratoire communautaire sur leurs profils professionnels LinkedIn. Dans un récent article, Gewin (2013, p. 509, 510) affirme que « the option of launching an individual research operation is gaining traction » et que le format du hackubator permet de fusionner « the independence and affordability of hacker spaces with the entrepreneurial bent of biotech business incubators ».

Pour illustrer davantage cette diversité d’activités et de vocations – et montrer qu’elle n’est pas seulement une caractéristique permettant de différencier des laboratoires entre eux, mais qu’elle est bien présente au sein d’un même laboratoire – concentrons-nous à présent sur deux laboratoires de biologie do-it-yourself : la Paillasse à Paris et Counter Culture Labs à Oakland en Californie.

A la Paillasse, plusieurs projets sont dédiés à la biologie do-it-yourself : le projet DNA barcoding qui vise à déterminer la signature génétique des plantes, animaux ou bactéries, le projet BlueNote, un transilluminateur open source permettant de visualiser l’ADN présent dans un gel d’électrophorèse, la fabrication d’encre biologique Grow Your Own Ink, la fabrication de réacteurs biologiques pour des cultures de micro-organismes (destinés à détoxifier des déchets polluants par exemple) ou encore le programme Epidemium sur les données en cancérologie. Il existe donc une grande diversité des buts et des objectifs poursuivis. Tandis que certains projets veulent réponde à des besoins en santé et en alimentation, d’autres ont des visées plutôt techniques, d’autres encore s’attaquent à des problèmes environnementaux. Une bonne partie de ces projets ont reçu des financements extérieurs ou sont en passe d’être transformés en start-ups. Le projet bioréacteur, par exemple, a reçu une dotation de 6 500 euros de la part la fondation SpaceGambit et il est en train d’être « valorisé sous la forme d’une start-up ». Le programme Epidemium, quant à lui, est le fruit d’un partenariat entre la Paillasse et l’entreprise pharmaceutique Roche. Enfin, comme on le verra plus loin, le projet Grow Your Own Ink a donné naissance à une start-up qui vise à produire de l’encre biologique biodégradable à grande échelle.

Pour financer ces différentes activités, la Paillasse a mobilisé des ressources variées : donations de matériel de la part d’institutions publiques ou d’entreprises privées, partenariats ponctuels pour certains projets, aides financières de la Mairie de Paris, campagne de financement collectif par le biais de la plateforme KissKissBankBank (22 000 euros en 2014), donations individuelles, etc.

De son côté, le Counter Culture Labs accueille, depuis sa création, des activités diversifiées : accueil d’élèves d’âge scolaire, organisation d’ateliers, d’événements sociaux, de conférences (sur des sujets tels que le virus Ebola ou le microbiome intestinal), développement d’activités telles que l’échantillonnage du sol ou la culture de levain pour la cuisson du pain, et enfin activités d’enseignement (par ex. le cours « So you want to be a biohacker? », qui enseigne les principales techniques de laboratoire qu’il faut connaître pour créer son propre projet de biologie de synthèse). Parmi les projets en cours, on peut citer Fermentation Station, qui produit des produits alimentaires fermentés, le Bioprinter Projet qui a hacké une imprimante à jet d’encre afin de déposer des rangées de cellules à la place de l’encre, le projet Open Insulin, qui vise à remédier au manque d’insuline générique sur le marché et à son prix élevé en créant une méthode open source pour produire de l’insuline dans la levure, ou encore le projet Real Vegan Cheese (discuté ci-dessous). Le Counter Culture Labs abrite aussi la Bay Area Applied Mycology, un groupe de passionnés de champignons qui préexistait au Counter Culture Labs et l’a rejoint pour partager l’espace et des ressources. Bay Area Applied Mycology explore l’utilisation qui pourrait être faite des champignons pour le nettoyage des déchets dans l’environnement. Counter Culture Labs est financé par une cotisation mensuelle de 80 dollars, qui permet l’accès au laboratoire complet. Une option d’adhésion de 20 dollars, pour un « niveau de biosécurité 0 », est proposée à ceux qui souhaitent ne travailler que sur des projets alimentaires. Certains membres bienfaiteurs apportent ponctuellement des donations supplémentaires quand le budget est tendu (un processus d’attribution de bourses d’études est prévu pour ceux qui ont du mal à payer l’adhésion). Counter Culture Labs a également réussi à récolter 33 000 dollars sur la plateforme Kickstarter en 2015 et a bénéficié de plusieurs dons de matériel.

Dans la partie suivante, nous allons analyser plus en détail deux de ces projets. Nous estimons que ce type d’approche – une enquête basée sur des projets – a plusieurs avantages. Tout d’abord les projets constituent des sites empiriquement riches qui nous permettent de mieux saisir la manière dont les pratiques scientifiques s’articulent avec des visées plus larges. Ensuite, cette approche permet d’éclairer la manière dont les activités de biologie do-it-yourself sont valorisées, que cette valorisation soit marchande ou sociopolitique ou résulte d’une combinaison des deux. Enfin, elle évite une caractérisation trop générale, abstraite et homogène de la biologie do-it-yourself au profit d’une description plus fine et plus riche de pratiques et de discours « en action » et situés.

Valuations marchandes et sociopolitiques

Prenons comme premier exemple le projet Grow Your Own Ink (Fais pousser ton encre) développé à la Paillasse depuis quelques années. L’idée de ce projet est de créer des pigments « plus facilement recyclables, moins polluants et [qui] constituent donc une alternative intéressante dans le domaine de la couleur » (description officielle du projet sur le site Internet de la Paillasse). Pour ce faire, une souche de bactérie naturelle a été sélectionnée pour produire des pigments.

La Paillasse insiste sur le côté « convivial » et « fraternel » du projet, et met en avant la dimension participative et démocratique du projet. Le projet est de plus présenté comme culturellement signifiant car l’écriture est « ce qui définit la culture humaine » (T. Landrain, lors d’une émission radio). Le projet a été présenté dans différents médias : radio, télévision, presse, conférences grand-public. Lors d’une présentation à une conférence TEDx en juin 2013, Thomas Landrain explique :

Ce que j’ai entre mes mains, c’est une boîte de Petri. Et dans cette boîte de Petri il y a des bactéries qui peuvent potentiellement écrire le futur de l’imprimerie. […] Mesdames et Messieurs, c’est la première encre biologique d’origine bactérienne. Elle est non-toxique et en plus vous pouvez la fabriquer vous-même, tellement c’est facile. Tout ça… [applaudissements] Merci. Tout ça c’est dans un biohackerspace. Ce ne serait probablement jamais venu dans un laboratoire académique classique.

Cet extrait est intéressant à plusieurs titres : les dimensions écologiques et sociales du projet sont toutes les deux valorisées; une distinction nette est faite entre un laboratoire de biologie do-it-yourself et un laboratoire classique; le projet est mis en scène matériellement (l’orateur présente le projet et une boîte de Petri sur une scène, devant un public qui écoute et applaudit) et discursivement (cette innovation est explicitement annoncée et célébrée).

Grow Your Own Ink se veut aussi un projet éducatif. Plusieurs ateliers ont été organisés pour des enfants et des adultes, comme à la Science Gallery de Dublin dans le cadre de l’exposition appelée Grow Your Own – Life after nature qui se tenait d’octobre 2013 à janvier 2014, à la Gaîté Lyrique, lors du festival Capitaine Futur en 2014, ou encore au Monde Festival en septembre 2015.

Le projet Grow Your Own Ink n’est pourtant pas resté un projet communautaire. Il a donné lieu à la création en 2015 d’une start-up appelé Pili. Une collaboration avec l’entreprise Bic (connue, entre autres, pour la fabrication de stylos) a été engagée– ce qui montre que Bic attache une certaine valeur au type d’innovation promue par la Paillasse et à la biologie do-it-yourself. Durant l’été 2015, Pili a fait des tests à Cork en Irlande au sein du bioincubateur IndieBio. Du matériel scientifique et des fonds ont été mis à disposition pendant trois mois. L’un des membres du projet estime que pendant ce travail au sein du bioincubateur ils ont « met inspiring mentors and had the occasion to share our work with numerous potential investors. This is a great value by itself » (cité dans Garvey, 2015).

Lors du IndieBio EU Summer Party & Demo Dinner, en août 2015, Pili fit partie des neuf projets dont l’« investment pitch » fut présenté devant des investisseurs. Un des membres de l’équipe annonçait qu’une « proof of concept » avait été réalisée en imprimant une page avec de l’encre biologique : « Pili has succeeded in printing with a standard Epson ink-jet printer, the first page using ink that was grown by bacteria. This is amazing [applaudissements] … ». A la fin de la présentation, la diapositive suivante a été montrée :

Diapositive issue du « investment pitch » de Pili lors du IndieBio EU Summer Party & Demo Dinner, le 12 août 2015.
Diapositive issue du « investment pitch » de Pili lors du IndieBio EU Summer Party & Demo Dinner, le 12 août 2015.

La mise en marché est donc explicite. Elle est décomposée en différentes étapes et sa dépendance vis-à-vis de futurs investissement est rendue explicite. Le projet vise clairement un nouveau marché (l’encre et les pigments biologiques). Il se démarque du marché existant, dont le caractère problématique est souligné (couleurs « toxiques », « polluantes » et « non-recyclables »). Toutefois, cette mise en marché signifie aussi que le projet s’éloigne des valeurs plus communautaires et du « fait soi-même » typiques du monde de la biologie do-it-yourself. Dans un article paru dans le journal Le Monde, un des membres fondateurs explique : « Si l’on veut avoir un impact écologique global, systémique, il faut aller plus loin que nos protocoles sympas de production maison, et produire en grandes quantités. […] Tout le monde n’a pas envie de fabriquer sa confiture chez soi » (T. Landrain, cité dans Legros, 2015). En 2016, Pili a rejoint Toulouse White Biotech, un « démonstrateur préindustriel » dédié aux biotechnologies.

Le projet Grow Your Own Ink donne donc lieu à différentes formes de valuation. Le projet est exposé en mettant en avant sa valeur écologique, démocratique, sociale, culturelle, éducative et innovante. Le fait que le projet ait débouché sur la création d’une start-up, qu’il ait été présenté devant des investisseurs et finalement financé, que des « produits » soient à terme lancés, tout cela montre une valorisation marchande. Pourtant, pour les membres du projet, les valuations sociopolitiques et marchandes n’entrent pas en contradiction. Différentes façons de juger, de communiquer et de mettre en avant les mérites d’une encre biodégradable peuvent coexister dans un même discours et dans un même projet. En outre, le projet n’est pas seul valorisé : les contextes organisationnels et (non)institutionnels qui l’ont rendu possible le sont aussi. L’encre biodégradable est mise en avant au même titre que le fait qu’elle n’aurait pas pu voir le jour sans un laboratoire de biologie do-it-yourself. On assiste donc à une double valuation : une valuation d’un projet et une valuation du lieu, de la communauté et de la philosophie de la biologie do-it-yourself. L’une et l’autre sont inséparables : ce ne sont ni l’objet, ni le contexte en eux-mêmes qui sont valués, mais le « bien-dans-son-contexte-de-fabrication ».

Real Vegan Cheese est un projet de biologie de synthèse de deux laboratoires communautaires de la baie de San Francisco : Counter Culture Labs à Oakland et Biocurious à Sunnyvale en Californie. Le but de Real Vegan Cheese est de modifier génétiquement des levures pour produire des protéines de lait, afin de créer un fromage synthétique avec les propriétés physiques et phénoménologiques d’un fromage ordinaire (voir image 2). Le projet répond à des préoccupations environnementales (liées au caractère non-durable de l’élevage animal) et éthiques (concernant le traitement des animaux). Il reflète aussi le désir de trouver un projet qui puisse être présenté au concours iGEM. Ce concours, rappelons-le, a joué un rôle clé dans l’établissement de la biologie de synthèse à la fois comme discipline académique et comme lieu pour des investissements privés. Le projet a débuté au printemps 2014 et a accéléré dans les mois qui ont précédé l’iGEM Jamboree en octobre 2014.

Schéma expliquant le développement du Real Vegan Cheese (source : projet Real Vegan Cheese).
Schéma expliquant le développement du Real Vegan Cheese (source : projet Real Vegan Cheese).

Bien qu’aucun fromage n’ait été produit depuis le début du projet, ce dernier a déjà obtenu un certain succès concernant sa possible commercialisation. Real Vegan Cheese a attiré l’attention des médias – plus de 100 articles de presse ont couvert le sujet – ce qui explique probablement qu’il soit parvenu à réunir 37 000 dollars sur le site de financement collaboratif Indiegogo (dépassant ainsi l’objectif initial de 15.000 dollars). Beaucoup de temps avait été consacré à la stratégie marketing et aux médias. L’aide des membres de l’équipe et le soutien de leurs réseaux ont aussi été sollicités. Par exemple, le partenaire d’un des membres de l’équipe a conçu un logo professionnel pour le projet et un membre d’un autre hackerspace ayant de l’expérience dans les relations publiques a aidé à rédiger un communiqué de presse et la description du projet pour le site web.

L’équipe a réuni les coordonnées de journalistes qui avaient couvert des sujets proches et a envoyé un courriel individuel à chacun d’eux. Des comptes Twitter et Facebook ont été créés pour attirer plus d’attention et relayer chaque article dès sa publication. On a pu observer des activités aussi diverses que la rencontre avec des journalistes pour des interviews et des séances photo et la réalisation de T-shirts, autocollants, bijoux faits sur mesure ou d’autres objets spécialement conçus pour récompenser les bailleurs de fonds du projet. Cette attention portée à la commercialisation a pris au moins autant de temps que le travail expérimental lui-même pendant la première année du projet.

Toutefois, malgré ces efforts, et en dépit du fait que la commercialisation du Real Vegan Cheese soit une perspective crédible, l’équipe n’a pas voulu créer une start-up. Elle a préféré créer une société sans but lucratif. Ce choix a été motivé par le désir de pratiquer une « science ouverte » et de considérer le travail expérimental – y compris les protocoles de fabrication de fromage – comme un bien public. Certains membres ont imaginé que des consommateurs pourraient un jour produire leur propre fromage chez eux, en particulier ceux qui souhaitent ne plus dépendre d’un système de production alimentaire jugé injuste et destructeur.

Dans l’ensemble, les membres du projet ont mis son intérêt moral et éthique en avant. Lors de la présentation à la compétition iGEM, le projet a été décrit comme « non-lucratif dédié à ouvrir la science à l’intérêt public ». Sur la page Indiegogo les trois motivations principales du projet ont été explicitées : développement durable, bien-être animal, disponibilité de la technologie. En voici un extrait :

Nous croyons que l’utilisation des animaux à grande échelle comme machines de production alimentaire est éthiquement et écologiquement irresponsable. Nous croyons que notre processus est éthiquement plus responsable et plus durable pour l’environnement que le statu quo. Nous croyons que tous les êtres humains, végétaliens inclus, devraient avoir accès à des fromages sains et délicieux!

Enfin, comme pour le projet Grow Your Own Ink, l’idée de pratiquer une science ouverte dans un cadre collaboratif et accueillant a une valeur particulière pour les participants – une valeur peut-être même supérieure à celle du produit final lui-même. L’organisation du laboratoire est délibérément non-hiérarchique, les décisions sont prises de façon consensuelle et la priorité est donnée à l’éducation et à une large participation plutôt qu’à l’obtention de résultats rapides.

Mais de nouvelles valeurs ont émergé dès que le projet a été présenté au-delà des murs du laboratoire. La participation du Real Vegan Cheese à iGEM en particulier a montré une autre valeur du projet : sa capacité à démontrer la pertinence du concept même de biologie do-it-yourself (on parle de « preuve de concept »). Pour certains laboratoires communautaires, la participation à l’iGEM permettait ainsi de montrer que de tels laboratoires peuvent produire des travaux scientifiques qui correspondent aux standards des laboratoires universitaires. Obtenir un succès à iGEM était vu comme une preuve de la validité scientifique des pratiques de la biologie do-it-yourself. Mais cette position n’a pas été partagée par tous. Certains ont estimé qu’il était crucial pour un laboratoire de biologie do-it-yourself de rester en dehors des institutions du « Big Science ». Cela les a conduit, par exemple, à faire valoir que les biohackers devraient organiser leur propre rassemblement iGEM, avec leurs propres critères de jugement (et sans les frais de participation de iGEM, qui s’élèvent à 4 500 dollars par équipe).

En dépit de ces réticences sur le principe d’une participation au concours iGEM, l’équipe du projet Real Vegan Cheese y a remporté une médaille d’or ainsi que le prix « Best in Track ». L’équipe a reçu les meilleures notes dans la catégorie « Présentation ». Elle a été classée deuxième dans la catégorie « Politique et Pratiques » en raison de l’« impact profond » que le projet pouvait avoir sur la perception qu’a le public de la biologie synthétique. Les juges ont également souligné sa capacité à « enflammer l’imagination des gens ». Pour les membres de la communauté de la biologie de synthèse, qui composent les jurys de iGEM, le projet valait par sa capacité à favoriser une perception positive de ce domaine scientifique. Les commentaires formulés par le jury sur la confiance des consommateurs et la référence au succès de la collecte de fonds montrent que le public a été aussi envisagé en termes de marché.

Le succès de l’équipe iGEM a mis en évidence la position ambiguë du projet par rapport au « Big Bio ». D’un côté, en tant qu’organisation sans but lucratif, vouée à une « science ouverte dans l’intérêt public », l’équipe se représente comme étant authentiquement « anti-Monsanto ». Mais, de l’autre, en promouvant l’acceptation publique des OGM et de la biologie de synthèse, Real Vegan Cheese fait un travail qui intéresse Monsanto et d’autres sociétés d’agro-business. Cette possibilité a été particulièrement ressentie lorsque des dirigeants de General Mills et de Kellogg’s (des multinationales américaines qui possèdent de nombreuses marques de céréales et d’aliments transformés) ont demandé à rencontrer l’équipe, ce qu’elle a accepté. Un de ces représentants a passé plusieurs heures avec l’équipe pour mieux comprendre le projet et lui a conseillé le nom de certains scientifiques spécialisés dans les produits laitiers dont l’expertise pourrait lui être utile.

Le projet Real Vegan Cheese, tout comme de nombreux projets open source, se situe quelque part entre une logique de marché et une économie du don. Il est présenté comme un moyen pour se défaire des systèmes d’exploitation, mais, dans le même temps, il peut fournir des services gratuits à des porteurs d’intérêts perçus comme exploiteurs. Le concours iGEM a été le « site de valuation » le plus important pour le projet. Les critères de jugement, qui sont connus à l’avance par les équipes, ont cadré le projet d’une certaine façon en faisant ressortir ses aspects symboliques (sa capacité d’attraction notamment) plutôt que ses prouesses techniques. On peut faire l’hypothèse que c’est justement cette focale qui a suscité l’intérêt des entreprises. Pourtant, nombreux sont ceux qui continuent à voir le projet comme un élément d’un mouvement culturel plus large consistant à façonner des infrastructures alternatives et ouvertes.

Conclusion

Pour conclure, revenons sur trois points. Tout d’abord, l’importance des efforts de valuation mérite attention. La valeur de la biologie do-it-yourself est en elle-même articulée et explicite. On a vu avec l’exemple du Real Vegan Cheese qu’une attention particulière est accordée aux médias et à la communication. On peut même faire l’hypothèse que ceci constitue l’une des différences importantes avec la science académique classique. C’est justement parce que les projets de la biologie do-it-yourself ne font généralement pas l’objet de publications et de disséminations académiques, que d’autres formes de valorisation sont recherchées ou inventées. Le soutien et la légitimité de cette forme de biologie passe par exemple par du financement collaboratif, des présentations et des démonstrations et par une importante exposition médiatique[3]. Cette légitimité se construit surtout devant – et par – un public.

On a vu aussi que la valuation prend plusieurs formes. On a observé des valuations marchandes (avec ses investissements, produits et marchés) et non marchandes. Ces dernières se déploient sur plusieurs registres : sociales, éthiques et culturelles notamment. Il est important de souligner que cette valuation est distribuée, qu’elle a, en quelque sorte, une certaine « texture ». Sont valués en même temps des produits, des pratiques, des principes et des lieux. On voit ici apparaître une caractéristique essentielle de ces formes de valuation : il ne s’agit pas seulement d’une valuation d’aspects techniques et de production (bien mis en évidence dans les travaux de Vatin et Stark), mais aussi d’une valuation de liens sociaux et de formes d’organisation.

Si la valuation doit être comprise dans sa diversité, un troisième point à souligner est le rapport à l’économie et au marché. D’un côté, on voit que les dynamiques du public understanding of science et du public engagement with science sont à l’œuvre dans la biologie do-it-yourself. Mais la relation avec le public ne peut pas s’y résumer. Du fait que la biologie do-it-yourself fait appel à des donations, à des votes, à des financements privés et collaboratifs, il faut complexifier notre analyse. Un public convincing of science, c’est-à-dire une légitimation et une persuasion, est aussi activement recherché. Le public n’est pas seulement considéré comme apprenant ou pratiquant la science. Il est aussi vu comme un consommateur qui, de par son engagement, rend la biologie do-it-yourself publique intéressante. Pour le dire autrement, la valuation est censée produire un intérêt dans un triple sens : un intérêt général (bien public), un intérêt pour le public (sa curiosité) et un intérêt monétaire (en faisant participer financièrement d’autres personnes). C’est lors de moments ou d’épreuves de valuation que ce lien entre bien public, intérêt du public et intérêt financier est particulièrement visible[4].

La traduction de différentes formes de valuation vers et entre différents lieux nous semble être un élément essentiel. Ces circulations et ces traductions peuvent être analysées en mobilisant notamment les travaux de Tsing et de Callon. On peut concevoir les laboratoires de biologie do-it-yourself comme des espaces « péri-capitalistes » au sein desquels des formes de valeur capitalistes et des formes de valeur non-capitalistes se développent en même temps (Tsing, 2015). Si dans ces espaces, la valeur est souvent produite de manière non normalisée, elle peut néanmoins être intégrée dans des projets capitalistes par différentes traductions. D’où l’intérêt que la sociologie économique porte à ces traductions – par exemple traduction d’un intérêt publique/médiatique en intérêt économique et traduction d’un capital éthique et social en capital entrepreneurial.

Les deux cas analysés dans ce chapitre révèlent des liens intéressants entre ouverture et fermeture et entre biens communs et produits marchands. Les trajectoires des deux projets analysés sont différentes : transformation d’un projet ouvert en start-up et partenariat avec une entreprise d’un côté, et insistance sur la nature non-lucrative du projet de l’autre. On n’a abordé que brièvement ici les tensions entre science ouverte et marché. Celles-ci sont évidemment présentes : on observe des désaccords, des personnes qui quittent des projets ou des associations (comme cela a été le cas à La Paillasse), des membres d’un projet qui affirment que « c’est moins sympa » quand un projet se professionnalise trop. De nombreux biologistes do-it-yourself se voient eux-mêmes comme « antisystème », et la critique d’une « cooptation » (Delfanti, 2014) et de la « boboisation » (Blanc, 2012) du mouvement se fait déjà entendre.

Si des tensions et critiques existent, certains projets semblent cependant intégrer relativement « paisiblement » une volonté de contribuer à un meilleur environnement et à intérêt public avec un positionnement qui n’est pas anticapitaliste (et qui implique de par le marché). Ceci montre que, au-delà d’une discussion autour des dualismes ouverture/fermeture, libre/commercial, il faut pouvoir saisir ces modèles hybrides où certaines connaissances restent ouvertes tandis que d’autres ne le sont plus, ainsi que les catégories et les légitimations que les acteurs eux-mêmes mobilisent. Une méthodologie qui s’intéresse à des projets en cours est capable, à nos yeux, de montrer cette diversité du mouvement, au-delà des rhétoriques usuelles sur la nature ouverte, démocratique et citoyenne des pratiques. Notre approche s’est voulue empirique, située et attentive aux « moments » où des projets sont publicisés et valorisés. Il nous semble que, pour l’instant, différentes formes de valuation peuvent coexister. Une des questions qui se posera dans le futur est celle de savoir si cette coexistence perdurera ou si certaines formes de valuation domineront[5]. Il sera intéressant de poursuivre cette analyse dans une temporalité plus large et de voir quels projets aboutiront ou échoueront et si les valeurs articulées aujourd’hui seront celles de demain.

Remerciements

Les auteurs tiennent à remercier David Demortain pour sa relecture précieuse de ce chapitre et Philippe Brunet pour ses commentaires.

Références

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  1. Le mouvement est aussi souvent labellisé « biohacking ».
  2. Callon (2009) signale le fait que la valuation marchande n’est qu’une forme de valuation, mais il n’explicite pas davantage ce point.
  3. Si ce trait distingue la biologie do-it-yourself de la biologie académique, on peut se demander si ces sources de financement et ces médialisations ne sont pas également appelées à se développer au sein du monde académique (voir Rödder 2009).
  4. Une question qui se pose ici est celle de la relation entre projet valué et moment de valuation. Les moments discutés ici (compétition iGEM, « investment pitch », campagnes de crowdfunding) préexistent aux projets – des projets qui, de par la décision de participer à ces évènements, s’inscrivent dans une forme et un contexte particuliers de valuation. Si un certain périmètre est donc prédéfini, la valuation se fait toutefois aussi chemin-faisant et ses résultats (notes, succès, échecs, etc.) ne sont pas connus à l’avance.
  5. Delfanti (2014) suggère que les technologies et produits portés par les mouvements sociaux (Hess, 2005) sont une comparaison utile. Au fil du temps, quand ces mouvements se développent, leurs objectifs sont souvent incorporés dans des institutions existantes, mais ils sont en même temps transformés, ce qui conduit à des tensions et des scissions des groupes d’activistes d’origine.

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