Le temps des amateurs et amatrices

1 La participation des amateurs et des amatrices à la création artistique

Michel Miaille

Introduction

Dans le titre de cette matinée, « La participation des amateurs à la création artistique », c’est le mot « participation » qui pose problème. Les politistes ont, par exemple et depuis longtemps, insisté sur le flou de ce terme dans l’expression « démocratie participative » qui peut désigner des expériences très différentes, allant de la décision jusqu’à la simple information (Blondiaux, 2008), ainsi en est-il de la participation à la création artistique.

Pour montrer la richesse et la complexité de cette expression, je voudrais centrer mon attention sur les modalités concrètes que peut recouvrir ce mot de « participation ».

Il y a, en effet, plusieurs manières de participer à la création, depuis la plus impersonnelle et même la plus imposée jusqu’à la plus active et la plus originale. C’est à ce tableau de la multiplicité des participations que je voudrais consacrer ces quelques réflexions. Je proposerai trois conceptions de la participation.

La participation comme soutien financier

Vous pardonnerez au président du Festival Montpellier-Danse à Montpellier de commencer par ce niveau de base, si important mais souvent passé sous silence parce qu’à côté de la création artistique, noble, il apparait vraiment ignoble! Mais tous ceux qui ont la responsabilité d’une structure artistique importante comprendront ma démarche.

À la vérité, cette participation par le financement comprend deux modalités très différentes :

D’abord la participation financière par un mécanisme obligatoire et donc involontaire, celui de l’impôt. Nous savons tous que les structures publiques de la création artistique nécessitent des financements et que ceux-ci proviennent de l’impôt, qu’il soit national ou local. On pourrait, à cet égard, tracer les courbes comparées des prélèvements par l’État ou par les collectivités territoriales pour assurer une part de la création artistique de notre société. On sait également, comment dans les campagnes électorales, la culture et la création artistique sont inégalement convoquées pour justifier des politiques artistiques déterminées.

Cette ponction financière se traduit à l’autre bout de la chaîne par l’allocation de subventions. Et l’on sait que sous des formes diverses, subventions sans contrepartie précise ou contrat et engagements par l’acteur de la création, cette aide à la création est importante. Nous avons tous fait des comparaisons, dans le temps et dans l’espace, de ce soutien à la création – qui souvent en conditionne l’existence même.

Comment les citoyens perçoivent-ils cette participation à la création artistique? Souvent, malheureusement, comme un geste moins valorisé que le soutien aux services publics classiques. Certains critiquent même ouvertement l’idée de politique publique en faveur de la création artistique, reprenant même la conception romantique du créateur d’art pauvre, sans ressources mais génial! Opposé au nanti choisi par l’État.

Il y a, en mon sens, un vrai débat à rouvrir sur la question du financement partagé des œuvres artistiques[1].

La deuxième modalité de participation financière à la création artistique se caractérise par le volontariat de la démarche, caractérisant un choix et un engagement par celui ou ceux qui financeront.

Cette conception qui puise dans l’histoire et dans une pratique aristocratique a été souvent réappropriée par une économie où l’on devenait une ressource ou une valeur marchande à l’égal d’autres. Financer un auteur, un peintre ou un musicien participe alors d’un investissement qui peut s’avérer extrêmement rentable. Qui n’a pas rêvé d’avoir été cet amateur éclairé achetant, à bas prix, des Van Gogh dont personne ne voulait ou des impressionnistes encore inconnus?

La participation financière à la création artistique, sous la forme aujourd’hui réhabilitée du mécénat, fait alors partie des structures ordinaires d’une économie de la valeur, de la concurrence et du marché. Les fondations ou les musées privés qui en résultent sont l’expression de cette participation qui remonte au moins au quattrocento italien ou à la période de la Renaissance puis à l’âge classique.

On voit même aujourd’hui avec le crowdfunding comment on peut agréger des populations anonymes et infinies, apportant un petit écot, pour acheter un objet d’art au prix vertigineux, par exemple une table précieuse à Versailles ou un tableau à restaurer.

En un mot, la première participation sur ce terrain financier apparaît comme la modalité la plus commune et la plus conforme à la logique de notre société capitaliste.

La participation comme choix d’un public en faveur d’un spectacle, d’une création, d’une exposition

Dans cette conception plus active, plus engagée, c’est le concept de « public » qui me parait important.

Ce public est aujourd’hui fractionné entre un certain nombre d’expressions artistiques : il y a le public du théâtre ou du cinéma, le public de la peinture ou celui de la musique; et à l’intérieur de ces catégories, il y a encore des subdivisions notamment en musique ou en cinéma. Chaque expression artistique a développé une sorte d’expertise qui autonomise son public – d’ailleurs avec un poids non négligeable de l’histoire et de la structuration sociale. Les festivals et expositions sont souvent l’occasion de former et de perpétuer ces publics, aux caractéristiques définies – ainsi en musique ancienne ou classique ou en peinture contemporaine. On voit bien d’ailleurs comment « cibler » un public, rejoignant ici la logique économique et sociale vue plus haut.

Mais comme l’a analysé Jürgen Habermas (1988) le « public » a vocation à s’élargir sans cesse et à intégrer de nouveaux venus, à constituer ce que la langue française appelle, dans une formule étrange, « le grand public ». D’où des stratégies multiples pour recruter de nouveaux amateurs d’art et de création artistique – à la fois par une politique tarifaire (pour les jeunes, pour les retraités, pour les scolaires, etc.) et par des innovations de lieux et de moments : le concert dans des lieux inédits, l’accrochage dans des friches, la danse dans la rue.

Une expérience menée à Montpellier entre dans cette créativité : ce sont les ZAT (zones artistiques temporaires). Initiées lors du précédent mandat municipal, elles consistaient en l’investissement d’un quartier pendant un week-end, apportant ainsi l’art dans les lieux où il n’est pas, et pendant deux jours en favorisant la découverte par la population locale. Avec l’actuelle municipalité, la ZAT est devenue thématique et la première expérience a eu lieu au printemps dernier sur le thème de la Danse. Or, ce type de manifestation (a priori banal avec importation d’un projet tout fait par des professionnels) fait plus qu’amener de l’art dans un quartier : il transforme les habitants en collaborateurs éphémères de l’action. Chacun, pris par une ambiance festive, va danser dans la rue, ou peindre des panneaux, ou participer à des scènes d’expressions diverses. L’idée de « participation », certes provoquée, acquiert ici un sens actif : chacun est sollicité de participer activement à une création éphémère mais forte.

Peut-on espérer qu’il y a là une participation à la création?

Les réponses sont multiples en fonction du contexte, de la population, de l’expression artistique sollicitée : la danse n’est pas la musique, ni la peinture. Le caractère spontané et créatif est préoccupation : la « Fête de la musique » depuis 40 ans a montré les limites d’une expression véritablement spontanée et populaire et la force du retour à des expressions professionnelles soumises à d’autres logiques et surtout la pente purement consumériste de l’art – à peine atténuée par les beuveries auxquelles elle donne matière.

Ce niveau de participation des amateurs apparaît être, en effet, un progrès par rapport à une seule participation financière forcée ou une participation par simple présence : mais pour avoir quelque valeur, il suppose une grande part de liberté – qui rompt avec la situation d’un public contraint et préfabriqué par les lourdes machines de la production instituée.

La participation comme espace dans lequel des individus et des groupes font, librement, œuvre artistique

Exprimé tel quel, ce niveau de participation fait partie des rêves de beaucoup : si n’importe quel membre de la société pouvait librement participer à la création artistique, si l’art était donc également partagé entre tous les citoyens, si chacun avait à sa disposition les moyens de contribuer à la création artistique, si …, bref le pays d’un rêve généreux mais lointain!

Pourtant cette approche n’est pas illégitime.

D’abord, comme pour le savoir, l’art n’est pas pour l’éternité confisqué par les artistes et des professionnels. Non seulement les arts premiers et les expressions artistiques les plus anciennes sont anonymes et rappellent que l’appropriation des œuvres artistiques est une pratique relativement récente qui, en Europe, remonte à la Renaissance.

Mais, en comparaison avec le savoir, l’art peut aussi émanciper les individus et les rendre capables de produire eux-mêmes et de créer dans ce monde.

Cela évidemment suppose des dispositifs, des lieux et des méthodes qui aident les amateurs à ne pas faire de « l’amateurisme » selon le mot terrible, mais à posséder suffisamment de technique et d’expérience pour pouvoir participer à la création artistique. Donc, nous retrouvons ici les équipements au service du public et les choix collectifs qui rendent possible cette production de l’art. Pour en respecter l’esprit, il faut que la démocratie préside aux débats, aux contradictions et finalement aux décisions qui rendront possible cette création artistique. Peut-être se rapprochera-t-on ainsi de la vision totalement utopique de Marx qui écrivait au début de sa vie, que la société communiste permettrait à chacun d’être « chasseur le matin, pêcheur l’après-midi et critique d’art le soir»! (1968)[2]

Mais il y a une autre direction, pour penser cette création artistique des amateurs : c’est celle de l’art brut ou sauvage qui se déploie, sans subventions, sans préparation, sans directives. Cet art, devenu art de rue pour des comédiens ou des graffeurs, bouscule par la liberté totale qui semble présider à sa conception, à sa mise en œuvre et à sa réception. La création artistique n’a plus alors vocation à embellir mais à questionner, à rassurer mais à provoquer. Évidemment, cet art que l’on pourrait dire populaire, spontané, non dirigé va vite trouver des limites dans la « récupération » selon le mot de ses auteurs que la société organise. Voyons le sort des graphes sur les murs, celui des rappeurs ou des danseurs du hip-hop. Tous désormais appartiennent aux formes reconnues. On peut se féliciter que ces manifestations soient désormais considérées comme de l’art, à part entière, même si, évidemment, ces expressions sont désormais largement canalisées par des lieux, des personnels et des programmes qui n’ont plus rien de spontané et de subversif. Les cours de capoeira payants dans des locaux, et en vue de manifestations officielles, étonneraient beaucoup les esclaves noirs brésiliens qui l’ont inventée et pratiquée au risque de quelques coups de fouet!

La création artistique par des amateurs est comme du sable qui échappe de nos mains, au moment où nous croyons l’avoir saisi. Peut-être est-elle un horizon qui pourrait nous guider, vers lequel tendraient nos projets et nos réalisations. La création amateur restera toujours un mouvement. Et comme le disait Talleyrand : « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est toujours le bon! »

Références

BLONDIAUX, Loïc (2008). Le nouvel esprit de la démocratie : actualité de la démocratie participative, Paris : Seuil, 109 p.

FUMAROLI, Marc (1991). L’État culturel. Essai sur une religion moderne, Paris : Le Livre de poche, 410 p.

HABERMAS, Jürgen (1988). L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris : Payot, 324 p.

MARX, Karl et Friedrich ENGELS (1968). L’idéologie allemande, Paris : Editions sociales, 148 p.


  1. Un exemple de la critique de l’action culturelle d’État : (Fumaroli, 1991).
  2. Marx et Engels, 1968 : « Dans la société communiste, chacun n’a pas une sphère d’activité exclusive, mais peut se perfectionner dans la branche qui lui plaît, la société réglemente la production générale, ce qui crée pour moi la possibilité de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de pratiquer l’élevage le soir, de faire de la critique après le repas, selon mon bon plaisir, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique. »

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