Introduction

Samuel Regulus

En tant que puissant agent de socialisation, la religion occupe une place prépondérante au sein de la société haïtienne. La prolifération des églises et des temples dans les villes comme dans les campagnes et le nombre élevé d’heures d’antenne réservées à l’expression du sacré dans les médias (émissions évangéliques) sont des indicateurs du poids du religieux dans l’univers mental du peuple haïtien. Dans ses diverses morphologies et dénominations (vodou, catholicisme, protestantisme, islam), la religion en Haïti participe profondément à la formation de l’identité individuelle et collective. Ceci induit une diversification du paysage religieux haïtien qui s’opère à la fois de manière concurrente et sous des « signes de recomposition ».

Si, historiquement, l’Église catholique s’est imposée et domine ce paysage, on peut observer depuis une cinquantaine d’années une croissance spectaculaire du développement du protestantisme en Haïti. Charles-Poisset Romain (1986), un des spécialistes du monde protestant haïtien, a pu faire remarquer que « tout le pays est quadrillé » et qu’« à Port-au-Prince, [la capitale d’Haïti], les églises poussent comme des champignons ». En analysant cette expansion des courants reformés du christianisme, André Corten (2014) soutient l’hypothèse d’une pentecôtisation de la société. Cette croissance, selon lui, prend place dans un processus général d’assimilation des pratiques pentecôtistes par des Églises protestantes et, aussi, par l’Église catholique à travers le mouvement du Renouveau charismatique.

Toutefois, en dépit de l’ancrage historique du catholicisme et de l’expansion géographique et numérique du protestantisme en Haïti, il semble que les formes d’adhésion au christianisme soient moins qualitatives que quantitatives. En 1946, selon le prêtre catholique Père Foisset, on pouvait estimer que 90 % des Haïtiens étaient des chrétiens baptisés et que, sur ce nombre, 80 % étaient vodouisants, c’est-à-dire ayant des pratiques religieuses relatives au vodou tout en fréquentant les églises chrétiennes (Romain, 1986). Du côté des Églises reformées, des enquêtes révèlent que 13,5 % de la population des convertis ont aussi des pratiques vodou, ce qui serait le signe d’une « inculturation superficielle », conformément à l’analyse de Fritz Fontus (2001). Cette réalité complexe suggère une bouffonnerie (diffusée par les militants vodou) selon laquelle la population des croyants en Haïti se partage entre 85 % de catholiques, 15 % de protestants et 100 % de vodouisants.

Ces considérations renvoient à des problématiques complexes telles que la conversion et la validité des statistiques religieuses dans un contexte de religion dominante et de religion dominée ou opprimée, le processus de la transmission religieuse et l’efficacité des stratégies d’évangélisation, les problèmes de la crise identitaire et de la dissonance cognitive dans un espace de diversification de l’offre religieuse. Pour aborder ces questions dans une perspective réflexive et objective, un colloque scientifique a été organisé à l’occasion de la commémoration du bicentenaire du protestantisme en Haïti (1816-2016). La plupart des chapitres de ce livre proviennent de ce colloque.

Cet ouvrage, Deux siècles de protestantisme en Haïti (1816-2016) : implantation, conversion et sécularisation, vise donc à revisiter les différentes étapes du développement du protestantisme en Haïti et à questionner ses fonctions éthique, sociale et politique dans la société haïtienne. L’ouvrage s’articule autour de trois sections. La première fait état de l’histoire de l’implantation du protestantisme en Haïti. La deuxième évalue les avancées et les contraintes des Églises reformées relativement à leur établissement et au processus de conversion et de transmission des valeurs dans un contexte de transformations relatives aux phénomènes de la sécularisation et de la mondialisation. Enfin, la troisième section analyse le protestantisme haïtien comme force de transformation sociale dans ses complexités, enjeux et défis.

Cette publication est l’expression d’une maturité acquise et consciente du secteur protestant. Elle signifie que les leaders du secteur veulent exposer ce champ religieux à un diagnostic impartial et non complaisant. Aussi, les auteurs ont-ils été appelés à exposer leurs analyses en dehors de toute censure, avec esprit critique et dans une perspective d’objectivation qui prend en compte à la fois la position et le statut des intervenants. Cet exercice tend à permettre aux acteurs du milieu protestant de mieux connaître le passé et le présent de ce secteur, afin de mieux définir son rôle et son avenir dans la société haïtienne. Comme l’a si bien montré l’historien d’Oxford A. McGrath (2007), « c’est l’essence du protestantisme de se réexaminer et de se renouveler lui-même ».

Références

Corten, Andre, « Pentecôtisme, baptisme et système politique en Haïti », Histoire, monde et cultures religieuses, 29, 1 (2014), 119-132.

Fontus, Fritz, Les églises protestantes en Haïti: Communication et inculturation, L’Harmattan, 2001.

McGrath, Alister E., Christianity’s Dangerous Idea. The Protestant Revolution – A History from the Sixteenth Century to the Twenty-First, HarperCollins, New York, 2007

Romain, Charles-Poisset, Le protestantisme dans la société haïtienne : contribution à l’étude sociologique d’une religion, Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1986.

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