Implantation du protestantisme en Haïti

2 Survol des deux cents ans du méthodisme en Haïti

Rosny Desroches

Rosny Desroches est l’une des grandes figures du protestantisme en Haïti.  Il a d’abord été professeur de philosophie et de psychopédagogie au Collège Bird et à l’Université d’État d’Haïti (UEH).  Il a ensuite été titulaire du Ministère de l’éducation nationale et de la jeunesse et des sports (MENJS), président du Haut Conseil de l’Université Quisqueya et président du Conseil d’administration de la Fondation haïtienne de l’enseignement privé (FONHEP). Ancien membre du comité exécutif de la Fédération protestante d’Haïti et ancien président de la Société biblique haïtienne, il est actuellement membre du comité national de l’Église méthodiste d’Haïti.

Le Comité de célébration du bicentenaire du méthodisme en Haïti m’a confié la difficile tâche de vous présenter[1] un survol de ces deux cents ans d’une histoire à la fois dense et complexe. Au lieu d’adopter une approche purement chronologique des faits, j’ai pris l’option de vous présenter quelques traits caractéristiques de l’Église méthodiste, tels qu’ils se manifestent à travers ces deux siècles de présence dans notre pays.

Le premier trait est, bien sûr, qu’il s’agit d’une Église pionnière. C’est une évidence d’affirmer que l’Église méthodiste a ouvert la voie au protestantisme en Haïti. La première autorisation officielle obtenue pour introduire la foi protestante en Haïti a été accordée en 1815 par le Président Pétion, dans une lettre de son secrétaire d’État Inginac adressée au méthodiste qui l’avait sollicitée, le capitaine de bateau Francis Raynald. Cette autorisation a été transmise à la Mission de Londres qui a commencé les préparatifs qui ont conduit à l’arrivée des pasteurs John Brown et James Catts, le 7 février 1817.

Cette implantation du méthodisme, et partant, du protestantisme s’est faite dans la douleur et au prix de grands sacrifices. En effet, si le Président Pétion en homme généreux et bon a ouvert ses bras à ces premiers missionnaires, il n’en a pas été de même pour son successeur, Jean-Pierre Boyer. Celui-ci, influencé par la branche romaine du christianisme et dominé par la peur du Roi Christophe dont les penchants anglophiles étaient connus, a voulu étouffer dans l’œuf cette église naissante. Vingt-deux mois après leur arrivée, Brown et Catts ont dû quitter le pays. Les cultes méthodistes ont été interdits. Et comme nos courageux méthodistes ont continué à se réunir dans la clandestinité, ils furent jetés en prison, battus, humiliés. La condition pour être libérés, c’était d’abjurer et de confesser la foi catholique. Heureusement que les jeunes nouveaux convertis comme Martial Evariste, Jean-Charles Pressoir et St-Denis Beauduy, le premier pasteur haïtien méthodiste, et partant, protestant, ont su résister pour maintenir la flamme allumée. À la chute de Boyer en 1843, une nouvelle constitution fut votée qui, dans son article 38, consacrait la liberté des cultes. Les sacrifices de nos premiers méthodistes n’auront pas été vains et nous en sommes aujourd’hui les bénéficiaires.

La deuxième caractéristique de l’Église méthodiste qui apparaît au cours de ces deux siècles, est que c’est une Église meurtrie par la politique haïtienne. D’une façon régulière au cours de ces deux siècles, les élans et les progrès de l’Église ont été brisés par la turbulence et la férocité de nos soit disant révolutions. Le premier temple méthodiste à Port-au-Prince a été édifié par le pasteur Hartwell et achevé en 1844 par le pasteur Mark Baker Bird qui y ajouta une école primaire, un collège, un presbytère et d’autres bâtiments qui constituèrent le quartier général de l’Église. En 1869, à la fin de la présidence de Salnave, une révolution éclata. Le pays était divisé en trois républiques, avec Nisage Saget dans le Nord soutenu par les Cacos et Domingue dans le Sud soutenu par les Piquets. Les révolutionnaires bombardèrent le Palais national où était stockée une grande quantité de poudre. Il s’ensuivit un immense incendie qui dévasta plus de mille édifices parmi lesquels tout le complexe méthodiste.

Bird, alors âgé de 65 ans, se releva et se mit à rebâtir tout le complexe. Puis survint un autre désastre moins de quarante ans après, à la fin du règne de Nord Alexis en 1908, à l’occasion de nouveaux troubles politiques : un autre incendie ravagea tout le quartier de Sainte-Anne et par conséquent, tout le complexe méthodiste dont les archives disparurent dans les flammes. Si aujourd’hui le pavillon secondaire du Nouveau Collège Bird a de grandes portes en fer, c’était une précaution prise en 1954 par le pasteur McConnell pour éviter une troisième destruction. Mais ce n’étaient pas seulement les bâtiments qui étaient visés par les troubles politiques. Parfois c’étaient les familles méthodistes elles-mêmes. Le pasteur anglais Thomas Robert Picot rapporte qu’en 1883, lors du débarquement de Boyer Bazelais, sous Salomon, tous les membres de l’Église méthodiste de Port-au-Prince ont été ruinés. Selon le témoignage même de Picot, c’était une guerre entre Noirs et Mulâtres. En 1902, toutes les propriétés de l’église méthodiste de Petit-Goâve ont été détruites, parce que beaucoup de membres de cette église soutenaient Anténor Firmin. L’église du Cap a subi le même sort en 1906 et celle des Cayes en 1911. Plus près de nous, plusieurs familles méthodistes ont subi de graves pertes humaines et matérielles sous François Duvalier, aussi bien à Jérémie qu’à Port-au-Prince. La politique haïtienne a sérieusement malmené notre Église au cours de ces deux siècles d’existence.

La troisième caractéristique que je voudrais signaler, c’est que l’Église méthodiste est une Église au service de la communauté. Le service fait partie de l’ADN de l’Église méthodiste. Elle hérite ce trait des gènes transmis par le Christ lui-même, lui qui guérissait les malades et multipliait le pain pour les foules affamées. Elle tient aussi ce trait de son fondateur Jean Wesley qui a lutté pour la libération des esclaves et pour les ouvriers des mines en Angleterre. L’Église méthodiste d’Haïti a porté bien haut le flambeau du service dans le domaine humanitaire avec le pasteur McConnell qui, à l’occasion du cyclone Hazel en 1954, a été responsable pendant cinq ans de l’administration de l’aide fournie par le Church World Service, lequel allait devenir par la suite le Service Chrétien d’Haïti. L’Église méthodiste allait faire des avancées exceptionnelles dans le domaine du développement, avec l’ouverture de l’Institut Chrétien de la Vie Rurale par le pasteur et agronome Marco Dépestre. Deux importantes leçons peuvent être retenues du travail de l’Institut de Vialet. Première leçon : l’Église a pour devoir de s’engager dans un travail de développement économique et social, lorsque la communauté vit dans des conditions infrahumaines. Deuxième leçon : il ne peut y avoir de développement économique et social véritable sans un développement moral et spirituel. Avec l’expérience du Projet de Réhabilitation Rurale de Gébeau dans la Grand’Anse, le pasteur Alain Rocourt allait ajouter un troisième enseignement, c’est que le processus de développement est multidimensionnel. Il n’y a pas de développement sans éducation de base, sans formation professionnelle, sans formation civique, sans promotion de la femme, sans programme de santé, d’agriculture, d’élevage et de reboisement. Le projet intégré de Gébeau fera école dans le pays.

Mais l’un des plus grands services que l’Église méthodiste a rendu à la communauté haïtienne, c’est la libération mentale des masses haïtiennes en leur donnant accès aux différentes avenues de la connaissance, de la communication écrite et d’énormes possibilités d’épanouissement personnel et social grâce au développement d’une graphie phonétique du créole, au lancement de la première campagne d’alphabétisation dans le pays et à la production des premiers livres religieux dans notre langue vernaculaire. Lorsqu’est sorti le premier bulletin de nouvelles haïtien en créole Zétwal Metodis, le Directeur de l’instruction publique d’alors, M. Emmanuel Thézan, a affirmé : « Ce moment que nous venons tout juste de vivre marque un tournant historique dans la vie de notre pays. Le premier journal populaire du pays vient de naître ». M. Thézan a trouvé l’expression juste. Un tournant historique, c’est ce que l’Église méthodiste a opéré dans notre communauté avec le créole, tout comme elle a opéré un tournant historique dans le domaine de l’éducation avec l’introduction des méthodes pédagogiques actives et modernes dans l’enseignement haïtien, à travers le Nouveau Collège Bird et le Centre Pédagogique Rural Protestant de Frères, avec le concours d’éducateurs suisses. La nation haïtienne doit beaucoup à l’Église méthodiste d’Haïti pour son développement économique et social.

La dernière caractéristique que je voudrais signaler, c’est qu’en deux siècles, l’Église méthodiste d’Haïti a connu une importante mutation. En 1817, c’était une terre de mission que les pasteurs anglais Brown et Catts venaient défricher. Aujourd’hui, en 2017, de par son appartenance à la MCCA (Methodist Church in the Caribbean and the Americas), elle est devenue avec les sept autres conférences de la Caraïbe et des Amériques, une Église régionale autonome qui s’étend des Bahamas au Nord, du Honduras à l’Ouest à la Guyane au Sud-Est, en passant par la Jamaïque, le Belize, le Costa Rica, la Barbade, Trinidad, pour ne citer que ces pays. Mais plus encore, l’Église méthodiste d’Haïti est devenue une église missionnaire. Lorsque le pasteur McConnell est arrivé en Haïti en 1933, il n’y avait que deux pasteurs haïtiens qui n’étaient même pas ordonnés en pleine connexion, Pierre Nicolas à Petit-Goâve et Alain Clérié à Jérémie. Aujourd’hui, non seulement nous avons 17 pasteurs en pleine connexion ici sur le terrain, mais également des pasteurs qui servent dans les autres conférences de la MCCA et en Angleterre, ainsi que des pasteurs qui travaillent dans de véritables champs missionnaires, particulièrement aux États-Unis et au Canada. Pendant ces deux cent ans, s’il est vrai que nous avons beaucoup souffert, Dieu nous a aussi richement bénis.

Je ne voudrais pas me contenter de jeter un coup d’œil rétrospectif sur le passé sans parler des défis qui attendent notre Église aujourd’hui. Les défis sont nombreux. Mais je voudrais en signaler deux. Le premier est celui de l’autonomie financière. Au cours de ces deux siècles, l’Église méthodiste en Haïti a souvent fait face à des crises financières qui la privaient des moyens pour entretenir ses pasteurs et ses propriétés. L’Église méthodiste d’Angleterre a toujours été généreuse et responsable. Cependant, il faut se rappeler que la société missionnaire avait d’énormes responsabilités financières dans d’autres pays du continent américain, mais aussi en Afrique, en Asie. Car le méthodisme a essaimé partout dans le monde. La situation financière a quelques fois été très difficile, au point que certains pasteurs ou même des congrégations entières sont passés sous l’obédience d’autres confessions religieuses. C’est le cas par exemple de notre premier pasteur méthodiste St-Denis Beauduy qui a fini chez les Épiscopaliens. Au cours de ces dernières décennies, d’autres partenaires nous ont apporté leur aide financière : la Suisse, l’Allemagne, les États-Unis, le Canada. Mais l’Église méthodiste d’Haïti ne doit pas se complaire dans la dépendance financière. Elle doit chercher les voies de l’autonomie financière : consolider son programme d’investissement dans des activités génératrices de revenus, aider ses membres à développer le goût de la formation, l’éthique du travail et le sens de l’entreprenariat, afin qu’ils puissent prospérer économiquement et aider financièrement leur église.

L’autre défi que je voudrais indiquer, c’est celui de développer une église méthodiste haïtienne véritablement inclusive. Lorsqu’on parcourt ces deux siècles d’histoire du méthodisme en Haïti, on est frappé de constater le grand succès que notre Église a eu auprès d’une part importante de l’élite intellectuelle, professionnelle, politique et économique haïtienne. Qu’il nous suffise de nommer des noms connus de notre histoire comme le poète et juge Etzer Villaire, le député et président de l’Assemblée nationale Alain Clérié, l’écrivain et diplomate Louis Joseph Janvier, le pasteur et journaliste Auguste Albert, ainsi que son fils Maître et député Descartes Albert, le célèbre médecin Jean-Baptiste Dehoux, le juriste et secrétaire d’État Solon Mémos, le poète et éditeur en chef du journal Le Moniteur Paul Lochard, les grands commis de l’État, réputés pour leur intégrité, Sadrack Hippolyte et Alexandre Jackson, l’éminent juge Ernest Bonhomme, les commerçants parmi lesquels Jaeger. Si l’Église méthodiste a trouvé le langage approprié pour présenter l’Évangile du Christ à la frange éduquée de la population haïtienne, elle a aussi trouvé le langage qui convenait pour la population créolophone unilingue et sans instruction formelle. L’Église méthodiste a prêché aux Mulâtres, aux Noirs, aux Griffes, a attiré dans son culte les Anglais, les Allemands, les Jamaïcains ou les Saint-Thomasiens qui vivaient en grand nombre dans le pays. Nous devons continuer à relever le défi d’une Église véritablement inclusive et aller vers toutes les catégories sociales, les hommes et les femmes de toute appartenance ethnique ou culturelle et leur apprendre à vivre ensemble, à reconnaître et à apprécier leurs différences, leur apprendre à s’enrichir mutuellement à partir justement de leurs différences, leur apprendre à exercer les uns envers les autres l’amour chrétien, la fraternité chrétienne, leur apprendre à grandir ensemble et à développer ensemble leur communauté chrétienne. Ce faisant, l’Église méthodiste peut rendre un énorme service à notre pays, notre pays qui souffre tellement d’un manque de cohésion sociale, un pays où le lien social est extrêmement faible au point que nous avons beaucoup de peine à respecter le bien public, à protéger notre patrimoine national, à nous conformer à un socle commun de valeurs et de normes, à concevoir une vision commune de notre avenir. En devenant une communauté véritablement inclusive, plurielle mais unie dans la fraternité et dans l’amour, l’Église méthodiste deviendra une institution forte, rayonnante, conquérante. Elle deviendra aussi un modèle pour le pays, une inspiration pour notre nation. C’est en tout cas mon vœu, mon souhait le plus entier pour notre Église, à l’aube de ce troisième centenaire.


  1. Ce chapitre reprend un discours prononcé à Port-au-Prince le mardi 7 février 2017, à l’occasion de la célébration du bicentenaire du méthodisme en Haïti (1817-2017). 

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