Le protestantisme haïtien comme force de transformation sociale

10 Symbolisme de la langue dans le protestantisme en Haïti

Renauld Govain

Renauld Govain est professeur de linguistique à l’Université d’État d’Haïti (UEH). Il est actuellement le doyen de la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) de l’UEH, où il coordonne le laboratoire Langue, Société, Éducation (LangSÉ) et le Master Linguistique théorique et descriptive. Ses recherches portent notamment sur la variation linguistique et la dialectologie haïtienne; la description du créole haïtien et du français haïtien. Il travaille à l’avènement d’une créolophonie intégrative caribéenne qui sera au carrefour de l’intercompréhension des langues dans la région caraïbe.

 

Introduction

La question des pratiques linguistiques dans les religions en Haïti ne fait l’objet d’aucune réflexion particulière. P. Pompilus (1961), P. Vernet (1984) et R. Govain (2009) se sont contentés de l’effleurer lorsqu’ils ont évoqué les pratiques linguistiques dans les différentes sphères socioculturelles d’Haïti. Ce colloque sur le bicentenaire de la présence protestante en Haïti nous donne l’occasion de visiter des pratiques linguistiques dans le viseur du protestantisme mais aussi en regardant, même très brièvement, ces pratiques dans les autres religions avec lesquelles le protestantisme partage l’espace communautaire haïtien. La langue en général occupe une place symbolique, voire importante dans le fonctionnement des religions dans des communautés plurilingues. Ainsi, dans le cas d’Haïti, la plupart des églises développent un penchant pour l’une ou l’autre des langues officielles du pays : le créole et le français. Ce penchant est souvent le corollaire des représentations que les gens en général ont des langues et des rapports qu’ils développent avec elles. Ce symbolisme est davantage fort dans le protestantisme lorsqu’on considère la glossolalie notamment chez les pentecôtistes et la présence de langues étrangères, en particulier l’anglais qui a toujours été peu ou prou présent dans les milieux protestants.

J’emploie ici le concept symbolisme (du grec ancien sumbolon, symbolisme signifiant, entre autres, mettre ensemble, comparer, échanger, expliquer) non pour désigner ce mouvement littéraire né en Europe (France, Belgique, Russie) au tournant du 19e siècle et qui se situe à l’opposé du naturalisme, entre autres courants, mais pour insinuer l’analogie entre l’idée abstraite du concept et l’image que celle-ci se charge d’exprimer. Il a dès lors le sens d’expériences humaines capables d’évoquer la réalité.

Dans cette contribution, je passerai en revue les pratiques linguistiques liées au protestantisme en Haïti du point de vue tant synchronique que diachronique. Je terminerai sur une brève analyse de l’expérience de la glossolalie, en montrant qu’elle est un affect contagieux et qu’elle est un phénomène rituel comportemental. Ce second point sera une tentative d’approche de ce phénomène qui attire mon attention depuis un certain temps et auquel j’ai consacré une petite partie dans R. Govain (2016) où je l’ai envisagé comme un affect lié à une certaine émotion. Je m’en tiendrai, dans cette présentation, aux observables sans entrer dans les détails analytiques des enregistrements, c’est-à-dire que je n’analyserai pas le discours glossolalique, ni les représentations des pratiquants de ce phénomène à partir de leurs déclarations. Mais je produirai une analyse de la glossolalie en termes interprétatifs, en fonction de ce qui s’offre à mes sens, dans mon expérience d’observation quasi-participante du phénomène. Il est donc à prévoir que je puisse lui consacrer ultérieurement une réflexion plus élaborée. À l’occasion, je questionnerai les pratiquants de la glossolalie eux-mêmes en vue de mesurer leurs représentations et évaluer le degré de réflexivité de leur conscience de la manifestation du phénomène dans leur vie spirituelle. Je visiterai aussi, dans ce cadre, le fonctionnement de la secte dénommée « Armée céleste » se réclamant proche de la mouvance pentecôtiste. La glossolalie est l’une des caractéristiques fondamentales des groupements d’« armées célestes » dont le fonctionnement est étudié (ou en cours d’étude) par de nombreux collègues haïtiens, notamment sous l’angle sociologique.

Les pratiques linguistiques dans l’environnement religieux haïtien au prisme d’une approche macro-sociolinguistique

Il est intéressant de regarder les pratiques linguistiques dans l’environnement religieux en Haïti à partir d’une approche macro-sociolinguistique. C’est-à-dire qu’il convient d’analyser ces pratiques linguistiques dans les différentes sphères communicatives nationales. Mais faute d’espace – je ne pourrai pas être long ici – je me contenterai d’en fournir une vision plutôt résumée, tout en allant à l’essentiel.

Les observations empiriques établies dans R. Govain (2009) montrent que le français et le créole évoluent dans certains espaces urbains en situation de répartition fonctionnelle. L’anglais prend de plus en plus d’ampleur, notamment dans le domaine de l’emploi. Il est présent à la radio. Il est de nos jours courant de voir des parents s’exprimer en anglais avec leurs enfants dans certains espaces publics comme les salles de spectacle, les supermarchés, etc. L’espagnol n’est pas très fréquent mais pas totalement absent. Plus d’une dizaine de stations de radio ont au moins une émission hebdomadaire utilisant l’espagnol dans leur grille de programmation.

Tableau 1 : Répartition fonctionnelle des langues

Situation Français Créole Anglais Espagnol
Administration  + +/-
Affiche publicitaire  + +/-
Cinéma +/- +
Comédie +/- +
Conversations familières +/- +
Correspondances admin. ou pers.  +
Discours politique +/- +
Église catholique +/- +
Église protestante +/- + +/- +/-
Émissions socioculturelles radio / télévision +/- + +/- +/-
Enseignement  + +/-
Informations diffusées à l’aéroport  + +/- +/-
Jugement au tribunal  + +/-
Littérature +/- +
Meeting politique +
Musique haïtienne +/- + +/-
Parlement +/- +
Presse écrite  + +/-
Publicité radio / télévision  + + +/-
Radio / télévision +/- + +/- +/-
Théâtre +
Transport en commun +/- + +/-
Vodou +

Le tableau ci-dessus[1] permet de résumer la situation de répartition fonctionnelle des langues dans le fonctionnement du plurilinguisme haïtien. Il présente les pratiques linguistiques haïtiennes dans cette approche macro-sociolinguistique sur le plan synchronique.Pour des contraintes d’espace, je ne commenterai pas le tableau, mais je ferai remarquer que les sphères socialement dominantes qui étaient jadis réservées au français, comme l’ont indiqué P. Vernet (1984) et P. Pompilus (1961), sont désormais partagées avec le créole. D’où l’idée que la situation a bien évolué. De même, il est clairement lisible dans le tableau que la situation sociolinguistique d’Haïti doit, aujourd’hui, être envisagée comme plurilingue et non uniquement bilingue comme on a l’habitude de le faire. Un meilleur ordre d’idées peut être donné dans R. Govain (2009).

J’ai à l’instant souligné que le créole et le français présentent dans certains espaces communicatifs haïtiens une situation de répartition fonctionnelle. Mais cela ne justifie pas pour autant qu’Haïti soit un pays diglotte, comme l’ont indiqué Ch. Ferguson (1959) et de nombreux chercheurs occidentaux à sa suite. En effet, il n’est guère de travaux portant sur la diglossie, à la suite de Ferguson, qui ne se réfèrent à Haïti comme communauté linguistique prototypique de ce phénomène. F. Gadet (2003), par exemple, l’a bien souligné en écrivant : « (…) C’est le cas d’Haïti qui a servi de prototype à la définition de telles situations des rapports entre les langues : à peine 10 % de la population peuvent réellement être dits francophones (en fait bilingues), ce qui fait des 90 % de la population qui ignorent le français des citoyens de seconde zone »[2].

La définition de la diglossie repose sur le clivage langue / variété, ce qui revient à comprendre que le créole est considéré comme « variété locale » du français dans les représentations des théoriciens de ce concept. Pour A. Valdman (1978 : 31), « Haïti est un pays diglotte : est diglotte toute communauté linguistique dans laquelle à côté de la langue vernaculaire existe une autre langue apparentée à celle-ci mais dont la structure est plus complexe et le statut social plus élevé ». Cependant, en analysant la situation sociolinguistique d’Haïti et vu la manière dont le créole et le français y sont pratiqués, il y a lieu de se demander si le concept de diglossie convient tout à fait à la situation d’Haïti. Doit-on considérer le créole comme une variété (basse) du français (qui en est la variété haute) lorsqu’on sait que les masses analphabètes ne connaissant que le créole ne comprennent pas du tout le français? Les deux langues sont certes proches sur le plan lexical mais constituent chacune un système linguistique différent et indépendant. Ch. Ferguson a fait des pratiques linguistiques dans le domaine religieux en Haïti – qui a, jadis, privilégié le français – un élément de poids dans sa définition de la diglossie. Cela paraîtrait normal dans la mesure où l’implantation même du protestantisme est peu ou prou liée à cette langue, cette religion ayant été amenée en Haïti par le Français Étienne de Grellet, en 1816, sous le gouvernement d’Alexandre Pétion[3]. D’autant qu’à l’époque de son enquête, le français était dominant et dans le protestantisme et dans le catholicisme en Haïti. Mais Ch. Ferguson semblait n’avoir pas su, comme le fait remarquer L.-F. Prudent (1999), que la religion haïtienne indigène est le vodou et que seul le créole a toujours été la langue reconnue par elle, celle qui est pratiquée dans ses manifestations rituelles, cultuelles et spirituelles. Le français étant connu d’une minorité de l’élite intellectuelle et de certains éléments de la classe moyenne, la situation de diglossie ne concerne que cette minorité bilingue établie en général dans certains espaces urbains. Même dans ces milieux urbains, les interactions linguistiques se réalisent en créole dans la majorité des échanges entre les Haïtiens.

Par ailleurs, Ch. Ferguson semblait n’avoir pas observé les pratiques linguistiques des masses analphabètes où seul le créole est pratiqué dans toutes les situations d’échange. En outre, les formes linguistiques témoignant de la présence des deux langues ne sont pas toujours typiquement françaises ou typiquement créoles, mais il s’agit d’une utilisation des deux langues sous la forme d’un interlecte qui, selon L.-F. Prudent (1981), est un espace discursif dynamique marqué par des code-switchings, code-mixings, interférences, cumuls de français et de créole à des points des énoncés qui ne pouvaient être décrits par une « grammaire de langue ». Cette zone interlectale est caractéristique du contact des deux langues chez l’individu.

Envisager Haïti comme diglotte demande des précautions et exige une observation des pratiques linguistiques haïtiennes non pas uniquement à Port-au-Prince comme on le fait toujours mais dans tous les recoins du pays et dans toutes les situations de communication. L’observation de cette situation est susceptible de montrer qu’on ne peut pas accepter pour vrai le fait que les situations officielles de communication appellent à la « variété haute » (donc le français) et les situations ordinaires font appel à la variété basse, en l’occurrence le créole. Car, si on considère les pratiques linguistiques dans les villes de province ou même les zones rurales, seul le créole a cours en réalité. Par exemple, le maire d’une petite municipalité de province ne peut pas organiser une assemblée municipale en français alors qu’il s’agit là d’une situation hautement officielle. Car peu de gens peuvent le comprendre. C’est notamment au regard de ces réalités qui ont échappé à l’observation de Ch. Ferguson que cette notion de diglossie est récusée par des auteurs tels que Y. Dejean, L.-F. Prudent (entre autres). Cette notion de répartition fonctionnelle entre les deux langues ne concerne qu’une infime partie de la population haïtienne qui a accès au français.

Le tableau montre la présence de trois religions : le protestantisme, le catholicisme et le vodou. La religion épiscopale qui est une branche de l’Église anglicane est aussi présente. Mais elle est classée parmi les protestants, même si, sur le plan doctrinal, elle se rapproche du catholicisme notamment sur le plan liturgique. Le vodou est une pratique socio-spirituelle indigène, jouissant d’une reconnaissance officielle depuis le décret du 4 avril 2003 qui le reconnaît comme une religion à part entière, devant remplir sa mission sur le territoire national en conformité avec les lois de la République, prévoit la prestation de serment d’un chef du culte vodou, d’un responsable de temple ou d’« un haut lieu sacré » par devant le tribunal civil, l’habilitant à célébrer des baptêmes, des mariages et des funérailles. Dans les pratiques cérémonielles du vodou, seul le créole est reconnu. L’islam est actuellement en pleine expansion dans le pays : on rencontre des mosquées un peu partout particulièrement en milieu urbain et para-urbain. Les observations les plus simples tendent à montrer que le créole est la langue dominante des activités cultuelles des adeptes de l’islam en Haïti.

La religion catholique, implantée pendant la colonisation française, est la plus ancienne. La Constitution de 1844, en son article 38, lui confère le statut de religion d’État. Cependant, les pratiques du vodou sont presque aussi anciennes puisqu’elles ont été transportées par les esclaves africains dans le cadre de la traite négrière. Il est vrai qu’une fois arrivés à Saint-Domingue, les esclaves n’ont pu exercer leurs pratiques spirituelles indigènes, ni parlé leurs langues natives, car ils ont été brassés dans les champs de telle sorte qu’ils ne puissent communiquer. Mais au contact du catholicisme, des éléments de ce culte vodou vont s’acclimater et se reconstituer en de nouvelles pratiques s’adaptant à la nouvelle écologie dans laquelle les esclaves sont désormais appelés à vivre. Le catholicisme était imposé aux esclaves comme seule religion autorisée dans la colonie. Il leur était ainsi interdit de professer leurs pratiques spirituelles d’origine. Mais, de ce refus, ils vont transformer leurs anciennes pratiques, en s’appuyant sur cette nouvelle religion qu’est le catholicisme. Ce qui fait que le vodou haïtien est aujourd’hui une pratique mixte promouvant le créole et alliant le catholicisme et le vodou, ce que les spécialistes appellent le syncrétisme catholique-vodou. Ce syncrétisme se manifeste notamment par le fait que chaque lwa, c’est-à-dire chaque esprit ou divinité du panthéon vodou, est en lien direct (correspond) avec un saint de l’Église catholique. Le syncrétisme catholique-vodou constitue une unité d’enseignement à l’Université d’État d’Haïti.

En dehors de la question linguistique, il est difficile de parler du protestantisme en Haïti sans un clin d’œil au vodou, dans la mesure où le premier est souvent vécu dans l’imaginaire collectif comme un refuge pour le vodouisant voulant échapper aux règlements de compte d’un lwa, lorsque l’adepte ne lui fait pas les offrandes (voire les sacrifices) que le lwa lui réclame. Ainsi, se faire protestant peut se révéler un pis-aller. Alfred Métraux (1953) insiste beaucoup sur un dicton qu’on entend encore, notamment en milieu rural en Haïti, à savoir « Si ou vle lwa kite ou trankil, antre nan levanjil » (Si vous voulez que les lwa vous laissent tranquille, faites-vous protestant). Le protestantisme sert ainsi de refuge contre Satan et un certain imaginaire populaire retient comme Satan les divinités africaines associées à la sorcellerie.

Les pratiques linguistiques liées au vodou sont marquées par l’emploi exclusif du créole. La plupart des leaders vodou ne cessent de clamer, comme par plaisir, que le créole est la langue qui unit tous les Haïtiens et la langue du vodou : toutes les cérémonies ont lieu en créole. Et ce faisant, ils paraphrasent l’article 5 de la Constitution en vigueur. Et cette équation entre la pratique du créole qui est la langue qui unit tous les Haïtiens et celle du vodou n’est pas innocente. Elle tend à montrer que le vodou est la religion haïtienne par excellence puisque se servant uniquement du créole. Aussi R. Govain (2016 : 316) écrit-il :

La plupart d’entre eux entendent par cette équation montrer que le vaudou pourrait être considéré comme la religion par excellence des Haïtiens. Aussi pourrait-on, dans un rapport syllogistique, tirer que :

Le créole est la seule langue de tous les Haïtiens,

Or, le créole est la seule et unique langue du vaudou :

Donc le vaudou est la religion de cent pour cent des Haïtiens.

Ce n’est qu’en créole que s’expriment les chevauchés, peu importent leurs connaissances et habitudes linguistiques.

Des témoignages tendent à faire croire que le vodouisant qui est chevauché et qui se met à parler dans une langue autre que le créole n’est pas chevauché mais est animé d’un certain esprit bluffeur.

Les pratiques linguistiques cultuelles protestantes

Comme je l’ai déjà souligné, au début, le français était dominant dans les pratiques linguistiques liées au protestantisme. Mais, ayant constaté que le créole était la langue de tous les Haïtiens, déjà au début du 19e siècle – le protestantisme étant arrivé en Haïti en 1816 – la plupart des dirigeants d’églises, à l’origine des étrangers non créolophones, ont compris la nécessité d’apprendre et d’introduire le créole dans leurs pratiques linguistiques et cultuelles. Ainsi, dès le début, le créole est la langue dominante du pentecôtisme qui a toujours été proche des masses créolophones unilingues. Aujourd’hui, les deux langues sont présentes dans les églises, mais le créole est dominant et le français est surtout utilisé dans des occasions spéciales à valeur hautement symbolique. Une église qui utilise exclusivement le français, comme c’est le cas d’églises baptistes de Port-au-Prince, est vécue comme élitiste.

Les chants ou cantiques entonnés lors des cultes protestants ont longtemps été uniquement en français. Il a fallu attendre assez longtemps pour les traduire ou les adapter en créole haïtien. L’expérience de la composition directe de cantiques en créole n’est pas très ancienne dans le champ du protestantisme en Haïti. Si on jette un coup d’œil rapide sur le recueil de référence des protestants (notamment baptistes et pentecôtistes) – les « Chants d’Espérance » – on se rendra compte que la majorité des chants de la partie créole sont des traductions ou adaptations en créole de textes qui existent déjà en français, voire en anglais. On verra aussi que le français est dominant et que la totalité des chants ou cantiques créoles ferait le quart (au plus) de ceux disponibles en français.

Les religions protestantes de dénominations diverses (baptiste, pentecôtiste, adventiste, etc.) auraient été introduites en Haïti par des missionnaires anglophones qui ont compris que la meilleure façon d’enseigner l’évangile aux Haïtiens était de le faire dans leur langue maternelle. C’est ainsi que dès le début, le créole a été la langue dominante dans les pratiques des diverses dénominations protestantes, surtout chez les pentecôtistes. Les prêtres catholiques, de leur côté, ont pendant longtemps utilisé le latin dans les messes. Un peu plus tard, ils utiliseront le latin et le français. Vers la fin des années 1970, ils ont commencé à recourir plus ou moins massivement au créole à côté du français et le latin dès lors a été négligé. Aujourd’hui le créole est dominant dans les cérémonies eucharistiques.

À Port-au-Prince et dans les grandes villes, les officiants protestants recourent aux deux langues dans leurs sermons. L’utilisation de l’une ou l’autre langue dépend de l’occasion : en période ordinaire, les congrégations utilisent le créole. Mais dans les cérémonies de grande envergure comme le mariage ou les funérailles d’un grand notable, d’une personne importante, etc., c’est le français qui est à l’honneur. Mais dans les contrées rurales, c’est le créole qui a cours dans toutes les situations de communication. Le fait pour l’église catholique, au départ attachée au latin, puis au français, de privilégier aujourd’hui le créole signifie qu’elle veut s’ouvrir aux masses analphabètes créolophones. Jusqu’à présent, elle entretenait des rapports privilégiés avec les intellectuels, étant très proche de l’État qui est l’apanage des intellectuels. Les églises protestantes, notamment pentecôtistes, dès leur implantation, se sont rapprochées des masses créolophones. C’est pourquoi elles sont toujours remplies.

Place des langues étrangères dans le protestantisme : l’anglais et l’espagnol

Le fait que la plupart des églises protestantes ont été implantées en Haïti par des anglophones a eu pour conséquence que l’anglais occupe une certaine place dans les pratiques linguistiques protestantes en général. La plupart des congrégations se fédèrent en Missions et le plus souvent les missions locales sont affiliées à une mission étrangère, généralement américaine. Cela étant, les pasteurs pratiquent souvent l’anglais en vue de pouvoir échanger avec leurs homologues des missions anglophones auxquelles leurs églises sont affiliées. Cela conduit souvent les jeunes de ces églises à apprendre et à pratiquer l’anglais, dans la perspective de traduire ou d’interpréter pour des missionnaires anglophones exécutant des missions en Haïti. En outre, depuis près de deux décennies, la plupart des églises protestantes haïtiennes (pentecôtistes et surtout baptistes) développent des échanges avec des missions de certains États de la Caraïbe anglophone. Ces échanges se trouvent accentués avec l’émergence de l’organisation protestante Vision pour Haïti et pour le Monde (VIHAMO) et du Mouvement missionnaire mondial (MMM).

Si la tradition de la présence de l’anglais dans l’espace protestant haïtien est aussi vieille, il n’en va pas de même pour l’espagnol. Cependant, depuis un certain temps, notamment avec l’arrivée des deux organisations protestantes précédemment évoquées, nous constatons une présence de plus en plus fréquente de l’espagnol dans la plupart des églises protestantes. Cela est dû au fait que ces deux organisations ou associations entretiennent des échanges avec des pays hispano-américains (Amérique centrale, du Sud et de la Caraïbe hispanophone). Mais l’anglais reste et demeure plus présent (en termes de récurrence d’emploi) que l’espagnol.

La glossolalie et la question linguistique

Définitions

Le phénomène de la glossolalie a déjà fait l’objet d’un certain nombre de réflexions dans divers champs des sciences de l’homme et de la société. On pourrait citer les travaux d’É. Lombard (1910) et G. B. Cutten (1927) qui ont étudié les aspects historique et psychologique de la glossolalie à partir d’une approche diachronique; ceux de R. Jakobson et L. Waugh (1980) qui ont approché le phénomène en termes synchroniques, en le liant à des expériences diachroniques dans la Russie du 18e siècle avec la secte mystique des Khlysty, probablement la plus ancienne communauté à tradition glossolalique; enfin ceux de L. C. May (1956), W. J. Samarin (1972a, b), M. Yaguello (2006), R. Govain (2016), etc. qui ont abordé le phénomène que représente la glossolalie dans une dimension plus ou moins synchronique.

On peut définir la glossolalie comme une activité créatrice verbale ou quasi verbale où les sons du langage, totalement dépourvus de rôle discriminateur de sens, n’en sont pas moins destinés à un certain type de communication, adressé à un public ou à une divinité. Un trait caractéristique des énoncés glossolaliques est en effet la coalescence de deux fonctions : d’une part, ils relient le monde des hommes à celui de Dieu comme le ferait une prière; d’autre part, ils sont autant de messages transmis par la divinité à une assemblée humaine qui s’en trouve inspirée, unifiée et exaltée (Jakobson et Waugh, 1980 : 257).

La glossolalie est une pratique courante observée dans les églises pentecôtistes, manifestée en ce que les chrétiens appellent couramment le parler en langues qu’ils considèrent comme une évidence de la manifestation du Saint-Esprit chez le chrétien. Les observations montrent qu’elle se manifeste chez le pratiquant en deux occasions privilégiées : au moment où il prie (ou prêche s’il est prédicateur) et au moment de l’écoute d’un tiers (dans ce cas, une parole peut toucher sa sensibilité et il se sent rempli du Saint-Esprit jusqu’à parler en langue) qui délivre un message touchant.

La glossolalie est une activité langagière observée chez des individus en situation de contact avec une force surnaturelle ou mystique. Elle se manifeste par la production d’une série de sons, je dirais des bruits, qu’on est incapable de lier à une langue humaine particulière. Cela étant, les linguistes ne parviennent pas à les analyser car ils n’entrent pas dans le système phonologique et surtout sémantique d’une langue connue par la linguistique. Ainsi, au regard de l’état actuel de nos connaissances linguistiques, la glossolalie n’est pas analysable par une quelconque méthodologie tributaire de la linguistique moderne. W. J. Samarin (1972a : 122) parle de la glossolalie comme d’un « discours divin », lorsqu’il écrit « this experience is manifested in divine speech ». L’auteur (ibid.) indique qu’on pourrait définir les différentes formes de glossolalie connues à travers le monde comme un « unintelligible extemporaneous post-babbling speech that exhibits superficial phonologic similarity to language without having consistent syntagmatic structure and that is not systematically derived from or related to known langages ». Dans Tongues of Men and Angels (Samarin, 1972b), l’auteur essaie d’étudier la glossolalie à partir d’un point de vue linguistique, en établissant un inventaire phonétique et sémantique, en décrivant ses caractéristiques prosodiques et extralinguistiques et en partant du présupposé que les glossolalies connues à travers le monde pourraient présenter des ressemblances frappantes. Si une telle hypothèse était vérifiée, on pourrait même parvenir à parler d’un certain art de la glossolalie. L’auteur définit la glossolalie comme « meaningless but phonologically structured human utterance, believed by the speaker to be a real language but bearing no systematic resemblance to any natural language, living or dead » (Samarin, 1972b : 2).

Mais, vu son fonctionnement, l’étude de la glossolalie, pour être plus ou moins complète, a besoin de s’appuyer sur une approche psychologique, en plus de l’approche fondée sur la linguistique qu’on peut employer en vue de décrire les bruits produits par les adeptes, en y cherchant les régularités qui sous-tendent ce fonctionnement, en établissant, le cas échéant, les liens entre les différentes formes de glossolalies connues à travers le monde et selon les sectes ou pratiques spirituelles, voire les religions. Évidemment, la plupart des psychologues qui ont jadis approché l’étude de la glossolalie, l’ont fait avec des a priori, ce qui fait que certains sont arrivés à la conclusion que les glossolalistes manifesteraient un comportement anormal et donc seraient anormaux.

J. Samarin (1972b) débute son livre avec la question de savoir ce que font les chrétiens lorsqu’ils parlent en langues, question à laquelle, en réalité, je n’ai guère trouvé de réponse, malgré les maintes lectures que j’ai faites du livre. Pour lui, la glossolalie est comme le résultat d’un apprentissage, mais un apprentissage bien différent de la manière dont on apprend les langues étrangères, en considérant le glossolaliste comme ayant reçu une certaine instruction, que la capacité de la glossolalie survienne plus ou moins soudainement ou qu’elle arrive progressivement, mais pour lui il ne s’agit pas d’un savoir surnaturel.

Pour le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage (1994 : 224), la glossolalie est un trouble du langage qui désigne « les délires verbaux de certains malades mentaux. Elle est caractérisée par des énoncés dépourvus de sens, mais structurés phonologiquement, que le locuteur croit être une langue réelle, mais qui ne possèdent aucune ressemblance systématique avec une langue naturelle vivante ou morte »[4]. Ce même dictionnaire (ibid.) nous invite à ne pas confondre glossolalie et glossomanie qui, elle, désigne « le délire verbal de malades maniaques. Elle est caractérisée par des jeux verbaux, dépourvus d’un caractère systématique. Le malade mental, qui prétend pouvoir parler telle ou telle langue, inconnue ou imaginée, émet des suites de syllabes sans sens et sans règles syntaxiques définies ».

Selon l’imaginaire pentecôtiste populaire haïtien, celui qui ne parle jamais en langues ne reçoit pas (encore?) l’onction spirituelle. Donc, la glossolalie participe de l’ethos même du chrétien, selon cet imaginaire pentecôtiste. Elle marque le passage à un nouvel état dans la progression ou la marche du chrétien vers une certaine béatitude. Elle est vécue à ce niveau comme une expérience personnelle intime du chrétien avec Dieu. Ainsi, la glossolalie est au fondement du pentecôtisme, car elle a été établie le jour de la Pentecôte marquée par le baptême des disciples du Saint-Esprit, quand tous se mirent à parler en d’autres langues :

Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d’un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d’eux. Et ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et se mirent à parler en d’autres langues, selon que l’esprit leur donnait de s’exprimer. (selon les Actes des Apôtres, 2 : 1-4)[5].

Sur le plan linguistique, le syntagme nominal langues de feu ne veut absolument rien dire. Sur le plan scientifique, seuls les humains possèdent la capacité de parler, de pratiquer une ou plusieurs langues, et ce, grâce à la faculté du langage qui est une propriété spécifiquement humaine. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne reconnaissons pas au feu cette faculté!

La glossolalie est un affect

La glossolalie est un affect contagieux en ce sens qu’elle commence à se manifester chez un fidèle et se répand chez la plupart de ceux qui la pratiquent. C’est précisément en ce sens qu’elle est contagieuse. C’est aussi l’une des évidences de son caractère rituel. Elle consiste en des bruits bien perceptibles mais inanalysables en ce sens qu’ils ne semblent appartenir à aucune langue connue et pratiquée par les hommes. Leur caractère phonétique ou phonologique reste étrange par rapport à la nature des données au contact desquelles se trouvent souvent les phonéticiens et phonologues. Et les unités qu’on pourrait croire des mots ne renvoient à aucun système sémiotique connu par les hommes.

Mais si le phénomène est très courant dans le pentecôtisme au fondement de la doctrine duquel il semble jouer un rôle, il n’est pas exclusivement pratiqué que par les pentecôtistes. Il est aussi remarqué chez la plupart des groupements catholiques. Par exemple, au printemps 2016, dans la ville de Jacmel (chef-lieu du département du Sud-est d’Haïti) où j’ai été invité à participer à un service de « prière de délivrance » qu’organisait un groupe de catholiques proche du mouvement de la « sainte famille », j’ai pu enregistrer une bonne quinzaine de minutes de discours glossolaliques de membres de l’assemblée qui « parlaient en langues ». Je n’en dirai pas plus pour l’instant, me contentant de relater le fait que j’ai observé. Le même phénomène est aussi observé dans la manifestation cultuelle et cérémonielle du vodou en Haïti. Des initiés, en transe, chevauchés par des lwa se mettent à produire des bruits que nous sommes incapables de lier à une langue donnée. De pareilles observations peuvent aussi être établies annuellement lors des éditions du Congrès du renouveau charismatique de l’église catholique tenu à Tabarre, une commune de l’arrondissement de Port-au-Prince.

Il est peut-être important de souligner qu’il ne faut pas confondre cette forme glossolalique observée dans la pratique synchronique du vodou haïtien avec les « chants en langage », tel qu’en fait mention M. Rigaud (1953). En effet, dans le rituel vodou, on rencontre des chants où les paroles conservent les formes originelles des substrats africains que pratiquaient des esclaves présents dans la colonie de Saint-Domingue à l’époque coloniale française. L’auteur (Rigaud, 1953) souligne que ces chants ont été appris de manière mnémotechnique dans ces formes d’origine et la plupart des houngans auraient la capacité de pouvoir les traduire et que certains vodouisants affirment comprendre par intuition. Il souligne, en outre, que le bon houngan est obligé d’apprendre le « langage vodou » qui, en fait, est une « langue secrète qui est la synthèse magique des 600 dialectes africains » (Rigaud, 1953 : 259). On ne peut donc pas assimiler ces « chants en langage », appris de manière mnémotechnique et pouvant se transmettre de génération en génération, sans que les gens n’en comprennent forcément le sens, à la glossolalie qui semble fonctionner comme une forme performative de production communicative entre un initié et une force surnaturelle. Les formes de glossolalie semblent fonctionner comme des rituels répétitifs mais ne font pas l’objet d’un enseignement / apprentissage aussi ouvert et formel comme les chants.

Le phénomène de la glossolalie se manifeste aussi quasiment de la même manière dans des religions non chrétiennes. Une observation de la glossolalie dans des religions non chrétiennes a été produite par L. C. May en 1956 à l’occasion d’une enquête ayant conduit à un article publié dans la revue American Anthropologist sous le titre de « A survey of glossolalia and related phenomena in non-christian religions ». L’auteur a présenté plusieurs cas de gens qui ont manifesté une pratique glossolalique sans être membres d’une religion chrétienne. Mais tous ces pratiquants de la glossolalie observés appartenaient soit à une religion non chrétienne, soit à une secte ne se réclamant pas du christianisme. Ce qui revient à considérer la glossolalie comme intimement liée à la religion mais en se concentrant sur une certaine spiritualité. En observant les contextes de production du « discours glossolalique », on pourrait, en s’appuyant sur les faits communicatifs caractérisant les pratiques linguistiques humaines, voir en la glossolalie un artefact de transe, conditionné par une certaine situation de transe, même si cette idée est rejetée par la plupart des auteurs qui réfléchissent au phénomène et qui sont membres des groupes où il a cours.

La glossolalie est une émotion

La glossolalie est sinon une émotion, du moins elle est « activée » chez le chrétien par une émotion. Cette idée de la glossolalie comme une émotion se retrouve aussi chez W. J. Samarin (1972b). Or les émotions sont contagieuses. Il suffit d’un déclic pour que le chrétien se mette à parler en langues. Par exemple, une phrase ou un énoncé produits par un membre priant ou chantant à haute voix suffit pour toucher les participants jusqu’à les porter à parler en langues, en produisant des bruits perceptibles mais inanalysables linguistiquement. En principe, le chrétien va à l’église avec une attente. Il vit un problème qu’il croit, à l’aide de ses rituels, pouvoir résoudre. La moindre parole qui va dans le sens de son attente peut provoquer la glossolalie chez lui. Aussi peut-on penser la glossolalie comme un affect spirituel et socio-psychologique agissant sur le système émotivo-neuronal du sujet qui le transporte dans un autre monde, celui du contact avec une force supérieure invisible. La glossolalie établit un contact à deux niveaux : un niveau vertical où le chrétien se trouve en contact avec une force supérieure qui lui communique cette touchée qu’il communique à son tour à d’autres membres de l’assemblée, c’est le niveau horizontal. C’est à ce second niveau que se manifeste l’émotion qui est un affect contagieux.

La glossolalie est donc conditionnée par un certain état d’esprit. Elle se manifeste chez le chrétien qui se conforme aux prescrits des enseignements spirituels. L’enseignement doctrinal impose au chrétien une ligne de conduite avec une quadruple orientation : spirituelle, morale, physico-matérielle, donc sociale. Le côté spirituel prime par-dessus tout, en ayant pour objectif fondamental d’orienter les trois autres. Le chrétien qui, à ce moment, n’est pas dans l’état spirituel prescrit par la doctrine spirituelle adoptée ne se sentira pas touché jusqu’à la glossolalie. En tant qu’affect contagieux, la glossolalie fonctionne dans un espace spirituel répondant aux attentes providentielles manifestées et enseignées au travers de la Bible. Deux conditions semblent nécessaires pour que le chrétien bénéficie de ce don : 1) avoir reçu le baptême d’eau; 2) être dans l’état de sanctification enseigné par les doctrines sur lesquelles se fonde le fonctionnement de l’église. De là, se dégage une idéologie parfois tendancieuse assez largement partagée : le fait qu’un fidèle qui a l’habitude de parler en langues ne le fait plus à un moment où beaucoup d’autres le font, est synonyme de péché ou de désobéissance à Dieu.

Opportunité de la glossolalie dans le contexte haïtien

La première expérience de glossolalie – qui selon la Bible est un don (Actes, 2 : 4-13) – répondait à une nécessité, voire un besoin : il s’agissait pour les disciples d’enseigner le message de l’évangile à tous ceux qui étaient là, à Jérusalem, venus de toutes les nations. Or, les disciples ne parlaient pas les langues de ceux-ci. Saisis du Saint-Esprit, ils se mirent à parler dans la langue de chacun, de telle sorte qu’ils reçussent le message dans leurs langues respectives. L’expérience était si étrange que les auditeurs ne pouvaient pas en croire leurs oreilles, frappés de stupeur et de perplexité. Cela étant, nous ne devrions pas considérer l’expérience de la Pentecôte comme de la glossolalie pure, dans la mesure où les disciples parlaient en des langues humaines reconnues comme telles. Car la pratique de la glossolalie renvoie au fait de parler en des langues qui ne sont pas de l’ordre de l’humain, mais des anges et de créatures célestes (selon l’imaginaire populaire pentecôtiste).

Sur un plan plus ou moins contemporain, M. Yaguello (2006 : 179) explique le début de la glossolalie comme suit :

En 1900, par une nuit du Nouvel An, un groupe de fidèles se réunit à Topeka, une minuscule localité de l’État de Kansas, dans le Middle West américain sous la direction du pasteur Charles Perham. « Ils sont enfin touchés par les petites flammes de l’Évangile, les « langues de feu ». Leurs langues s’ouvrirent sur des paroles étranges, harmonieuses, inconnues, manifestant ainsi l’intervention du Saint-Esprit. L’Église pentecôtiste est née, dont le dogme fondateur est le miracle de « don des langues » à la Pentecôte. Les étudiants en Bible de Charles Perham vont ériger l’aptitude à la glossolalie en une nouvelle forme de baptême, dont tout nouveau fidèle devra subir l’épreuve.

Mais la littérature sur la glossolalie (voir Jakobson et Waugh, 1980) retient qu’une secte mystique russe – les Khlysty – (qu’on considère comme la plus ancienne en ce sens) pratiquait au milieu du 18e siècle une expérience très proche de ce qu’on considère aujourd’hui comme la glossolalie. Cette forme de glossolalie s’accompagnait généralement d’une danse giratoire que les Khlysty « considéraient comme un second et suprême baptême, au cours duquel l’Esprit saint descendait sur le fidèle tournoyant (…) » (Jakobson et Waugh, 1980 : 258). Il est vrai que, comme le montrent ces auteurs (Jakobson et Waugh, op. cit.), des chercheurs ont tenté d’établir des régularités dans le fonctionnement des bribes d’enregistrements qu’on a pu faire de la pratique de cette forme de communication des Khlysty avec un être supérieur, mais cela n’a donné aucune coïncidence formelle avec des langues humaines vivantes ou mortes. Les enregistrements n’ont pas permis d’obtenir des discours plus ou moins riches avec une certaine variété de faits discursifs, dans la mesure où les faits enregistrés présentent à peu près les mêmes caractéristiques et ne sont, ainsi, pas tellement diversifiés.

Le pentecôtisme est arrivé à Port-au-Prince en 1928, introduit par le dirigeant de la plus grande église noire des États-Unis (Corten, 2014), en pleine période d’occupation américaine d’Haïti. La dénomination fonctionnera plus ou moins timidement jusqu’au début des années 1980 où elle connaîtra un essor remarquable, allant jusqu’à influencer certaines autres dénominations protestantes, voire aussi certaines manifestations du catholicisme. Cela pousse des chercheurs dont André Corten (2014) à parler de « pentecôtisation » des églises protestantes historiques ou même du renouveau charismatique.

Il est difficile de dire aujourd’hui si la glossolalie répond à une quelconque exigence. Car la (ou les) langue(s) dans laquelle (ou lesquelles) les gens parlent n’est ou ne sont pas perceptibles par la linguistique, puisque ne s’apparentant à aucune langue humaine. En outre, il y a déjà une langue commune, le créole. De ce fait, on pourrait mettre en doute, non le rituel de la glossolalie, mais sa nécessité, son opportunité, voire son bien-fondé. Néanmoins, ce phénomène, de par sa manifestation, semble plonger le chrétien dans un autre monde, différent de notre monde naturel tant par la langue, les mouvements du corps et le comportement général qu’il entraîne.

Parler en langue ou en langues?

Dans l’expression parler en langue, doit-on mettre le mot langue au pluriel? Peut-on remplacer le verbe parler par son quasi-synonyme s’exprimer? En réalité, j’ai beaucoup hésité à garder langue au singulier ou au pluriel dans cette expression, en dépit du fait que dans la Bible, le terme est au pluriel. Si on considère l’expérience des apôtres, on pourra certes considérer la langue au pluriel. Mais, vu les expériences que nous connaissons, il est difficile de répondre à cette question de façon indiscutable : les bruits que les chrétiens produisent ne sont guère analysables de manière indiscutable car les unités phoniques ne sont pas segmentables. Nous avons certes l’habitude d’identifier des termes généralement monosyllabiques dans la manifestation de la glossolalie qui appartiennent à l’anglais : LordYesGod, please, etc., mais il ne faut pas se faire d’illusion : il s’agit là de termes que le glossolaliste a l’habitude d’entendre des locuteurs s’exprimant en anglais ou que lui a l’habitude de produire, parce qu’il possède une certaine connaissance de cette langue. Mais que cela n’amène pas celui qui ne connaît pas bien l’anglais à croire que le glossolaliste s’exprime en anglais.

Revenons à la seconde question. Le verbe « s’exprimer » signifie manifester sa pensée, ses sentiments en utilisant le langage, donc la langue (mais pas seulement, pas exclusivement), en produisant de la parole, des gestes, en manipulant des signes ou des ressources sémiotiques en général, etc. En d’autres termes, s’exprimer veut dire communiquer à autrui sa pensée, des sentiments, des besoins, par le moyen d’une langue (le plus souvent, mais pas seulement). Donc, en comprenant bien le phénomène de la glossolalie tel que nous l’observons dans nos églises, on pourrait ne pas écrire le mot langue au pluriel. De même, on ne pourra pas remplacer le verbe parler par celui de s’exprimer dans le contexte de parler en langue.

Faudrait-il considérer le glossolale comme une ‘langue’? On pourrait répondre négativement du point de vue strictement linguistique. Mais d’un point de vue des représentations et des images mentales, on ne peut pas être aussi catégorique. Car comme le fait remarquer Marina Yaguello (2006 : 27) :

Les langues s’inscrivent dans un espace, celui du monde connu, mais aussi, quand l’imaginaire s’en mêle, celui d’un monde inconnu et invisible. Les langues s’inscrivent dans le temps, dans le temps historique, mais aussi dans le temps mythique et utopique.

Dans la glossolalie, le glossolaliste est possédé par un langage – le glossolale – que lui-même ne comprend pas forcément, ce qui fait qu’il a souvent besoin de l’intervention d’un interprète pour comprendre et faire comprendre aux autres le message dont il est lui-même le porteur. Au cas où le sujet possédé par cet affect aurait recours à une langue étrangère qui existe dans la gamme des langues humaines connues, le phénomène ne serait plus la glossolalie mais plutôt la xénoglossie. Mais celui qui parle dans cette langue étrangère ne l’a jamais apprise ou n’a jamais été à son contact. On pourrait donc se servir de ce terme pour qualifier l’expérience de la pentecôte dont il est question dans Actes 2 : 4-13.

En fait, la xénoglossie constitue un type (le quatrième) de glossolalie dans la classification d’É. Lombard (1910) de ce phénomène en quatre formes. Les enquêtes de Lombard ont montré que les ‘xénoglottes’ ont tous été peu ou prou en contact avec les langues étrangères dans lesquelles ils produisent des messages, même s’ils ne sont pas capables de communiquer dans ces langues avec des natifs en situation consciente de communication. Le premier type, appelé « phonation fruste », est caractérisé par l’emploi de bruits incompréhensibles comme des formes de sons rappelant certains troubles du langage, des gazouillis, des gémissements ou des expériences du même genre. Lombard appelle le deuxième type un « pseudo-langage » où les sons semblent fabriqués par le locuteur lui-même, mais ils ne servent pas à former des mots connus des langues humaines. Il considère le troisième type comme une espèce de « fabrication de mots » où ce qu’on pourrait considérer comme des unités lexico-sémantiques (à valeur idiosyncrasique) comprennent à la fois des particules phonémiques s’apparentant à des langues connues, la (les) langue(s) du glossolaliste et des langues étrangères.

Pour ne pas conclure…

Il est un fait que les pratiques linguistiques liées au protestantisme haïtien tournent, aujourd’hui, majoritairement autour du créole. Mais, si en termes synchroniques, le créole est dominant, cela n’a pas toujours été le cas. Le français a été dominant à une certaine époque et continue d’être privilégié dans des occasions solennelles spéciales. Mais, comprenant que le créole est la langue dans laquelle se réalise la vie, voire l’existence de l’Haïtien, les leaders protestants viennent à privilégier cette langue dans l’ensemble de leurs activités. C’est ainsi que le pasteur anglophone Ormonde McConnell, originaire d’Irlande du Nord (de l’Église méthodiste[6] d’Haïti) a entrepris, au début des années 1940, un travail de normalisation sur la graphie du créole haïtien à des fins d’alphabétisation des masses analphabètes urbaines et rurales du pays. Deux décennies plus tard, des leaders protestants vont créer à l’étranger le périodique créole ‘Boukan’. L’anglais est de plus en plus présent chez les protestants. Mais lorsqu’on parle de symbolisme de la langue dans le protestantisme en Haïti, on ne peut pas ne pas considérer la glossolalie qui a un grand poids dans l’imaginaire populaire pentecôtiste.

J’ai présenté ci-dessus un avant-goût d’une réflexion que je mène sur le phénomène de la glossolalie dans le protestantisme (même si aujourd’hui ce phénomène frappe aussi aux portes du catholicisme notamment dans les activités dites charismatiques et est aussi présent dans le fonctionnement rituel du vodou haïtien).

Références

Corten, André, 2014, « Pentecôtisme, baptisme et système politique en Haïti », Histoire, monde et cultures religieuses, 2014/1 (n° 29), pp.119-132.

Cutten, Georges B., 1927, Speaking with tongues, New Heaven, Yale University Press.

Dubois, Jean et al., 1994, Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, Paris, Larousse.

Gadet, Françoise, 2003, « La variation : le français dans l’espace social, régional et international », dans Yaguello M., (dir.), Le grand livre de la langue française, Paris, Seuil, pp. 91-152.

Govain, Renauld, 2016, Les rituels de contact en contexte interpersonnel en Haïti, Boston, JEBCA Editions.

-, 2009, Plurilinguisme, pratique du français et appropriation de connaissances en contexte universitaire en Haïti, Thèse de doctorat de l’Université Paris VIII, Paris.

Jakobson, Roman et Waugh Linda, 1980, La charpente phonique de la langue, Paris, Éd. de Minuit (traduit par Alain Kihm).

Lombard, Émile, 1910, De la glossolalie chez les premiers chrétiens et phénomènes similaires, Lausanne, Bridel.

May, L. Carlyle, 1956, « A survey of glossolalia and related phenomena in non-christian religions », American Anthropologist, vol. 58, pp. 75-88.

Métraux, Alfred, 1953, « Vodou et protestantisme », Revue de l’histoire des religions, tome 144, n° 2, pp. 198-216 [En ligne] <http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1953_num_144_2_6004>

Pompilus, Pradel, 1961, La langue française en Haïti, Thèse de doctorat à l’IHEAL, publiée aux Éditions Fardin (Port-au-Prince) en 1981.

Pompilus, Pradel, 1976, Contribution à l’étude comparée du créole et du français à partir du créole haïtien / morphologie et syntaxe, Port-au-Prince, Éditions Caraïbes.

Prudent, Lambert-Félix, 1999 (1980 : Éditions Caribéennes), Des baragouins à la langue antillaise, Paris, L’Harmattan.

Prudent, Lambert-Félix, 1981, « Diglossie et interlecte », Langage, vol.15, no.61, mars, pp.13-37.

Rigaud, Milo, 1953, La tradition voudoo et le voudoo haitien. (Son Temple, Ses Mystères, Sa Magie), Paris, Niclaus.

Samarin, William J., 1972a, « Variation and variables in religious glossolalia », Language in Society, 1, New York, pp. 121-130.

Samarin, William J., 1972b, Tongues of men and angels, New York, The Macmillan Company.

Vernet, Pierre, 1984, Langues, éducation et société en Haïti, Thèse de Doctorat de l’Université Paris V.

Yaguello, Marina, 2006, Les langues imaginaires. Mythes, utopies, fantasmes, chimères et fictions linguistiques, Paris, Seuil.


  1. Dans ce tableau, /- indique qu’on recourt à cette langue mais assez faiblement; le vide ou l’absence de signalement indique que le secteur socio-communicatif en question ne recourt pas du tout à cette langue.
  2. Je me moque souvent de ces chiffres que des auteurs se permettent de lancer en l’air comme par plaisir à propos du nombre de bilingues haïtiens (créole – français) et de créolophones unilingues. Ils ne font référence à aucune statistique officielle, ce dont le pays ne dispose pas. Car ce type d’information n’a jamais, en réalité, fait l’objet de statistique. Il est vrai que l’ensemble de la population est créolophone. Un recensement partiel réalisé en 1950 dans Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, avait pu évaluer à 10 % les locuteurs dont le français est la langue d'usage (Pompilus, 1976). C’est dans cette ville du pays qu’on trouve le plus grand nombre de locuteurs francophones, et elle a toujours eu une plus grande proportion d’habitants (actuellement deux millions selon les statistiques nationales) comparativement aux autres.
  3. Mais l’anglais va prendre le relais, si on considère que près d’un an plus tard, deux missionnaires anglais, John Brown et James Catts vont arriver pour fonder l’Église wesleyenne qui va se développer en Haïti sous le nom de mission méthodiste. Mais il est à signaler que ces missionnaires d’origine anglophone ont généralement des rudiments de français qui leur permettent d’entrer en communication avec une certaine partie de la population locale qui possède un certain niveau de maîtrise du français.
  4. Et cette définition correspond à la traduction française de celle de Samarin (1972b : 2). Néanmoins, cet auteur suggère que la glossolalie a un sens pour l’orateur lui-même et que celui-ci serait de l’ordre de l’émotion.
  5. Et le verset 4 de la version grecque mentionne même l’expression « heterais glossais lalein », dont dérive le terme de glossolalie. Mais le terme glossa fait généralement référence aux langues humaines, c’est-à-dire aux langues réelles, pas à des langues imaginaires ou pseudo-langues au sens linguistique du terme.
  6. Dénomination locale de l’Église wesleyenne.

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