Protestantisme haïtien : entre conversion et sécularisation

5 Problématique de la succession de la charge sacerdotale et de l’héritage familial dans le protestantisme en Haïti

Wesler Lindor

Wesler Lindor est enseignant à l’Université d’État d’Haïti (UEH).  Il a fait des recherches doctorales sur le protestantisme en Haïti.

Le statut juridique contemporain de l’Église est flou. En effet, elle n’est pas l’État ni de l’État, c’est-à-dire du secteur public, depuis les traités de Westphalie en 1648 qui consacrèrent la naissance de l’État moderne (Goyard-Fabre, 1999), mais seulement un partenaire de l’État (elle police ou polit les mœurs). Elle n’est pas non plus du secteur privé[1], mais un partenaire du secteur privé. Elle serait une organisation communautaire (OC), en ce sens qu’elle appartient à la communauté, à tous. Or l’OC est mal définie. Par exemple, la définition de l’ONU selon laquelle l’OC est une organisation sans but lucratif dont 50 % de son financement provient de dons de charité reste assez limitative et restrictive (Bélanger, 1999). Cette situation conduit à un paradoxe : sans être de l’État ou du secteur privé, l’Église produit des biens et des services dont des biens immobiliers, la construction d’écoles, d’universités, de centres de santé ou d’hôpitaux, orphelinats, coopératives agricoles, banques de crédit agricole (Napoléon, 2016), services religieux tels l’organisation de cultes, la cure d’âmes, les mariages, les baptêmes, les cérémonies funéraires. Si l’Église ou l’église relèvent du communautaire, pourquoi ou comment la succession de la charge sacerdotale est-elle devenue un problème d’héritage familial dans le protestantisme en Haïti? Cette problématique peut être articulée à la fois autour d’une approche économique et d’une approche sociologique, c’est-à-dire qu’elle prend en compte le transfert de la direction d’une église et d’une Église à la fois comme objet de conflits fonciers ou de rapport à la terre[2], et de lutte pour le pouvoir.

Au commencement les humains ne luttaient que pour leur survie. Étant les êtres biologiques les plus mal équipés en armes naturelles (griffes, crochets, poches à venin), ils auraient vite disparu face à des prédateurs qui sont de loin mieux équipés naturellement, comme le lion, le tigre, le serpent. Pour survivre dans une nature hostile, les premiers hominiens ont dû être intelligents, c’est-à-dire qu’ils ont su devenir eux-mêmes des prédateurs, soit en fabriquant des armes et des pièges, en s’organisant en sociétés hiérarchisées, soit en créant la culture pour manipuler la nature (Ruffié, 1983 ; Malinowski, 1968). Néanmoins, la lutte pour la survie n’a pas été seulement engagée entre les humains et les animaux, elle l’a été aussi entre les humains eux-mêmes. Selon une formule chère à Rousseau (1774), tout le mal vient de la vie en société ou de la propriété[3].

Autrement dit, les tractations visant la séparation entre le patrimoine collectif (l’église) et le patrimoine individuel (terre familiale) ou à l’opposé, celles de perpétuer la fusion des deux patrimoines expliqueraient en tout ou en partie l’émiettement des Églises protestantes en Haïti. Au cours de ces conflits fonciers, les chrétiens protagonistes auraient fait abstraction des notions de frères dans la foi et de pèlerins sur la terre. Autant dire que fait défaut ici la morale de l’une des trois volontés d’Alexandre le Grand sur son lit de mort, que ses deux mains soient exhibées hors du cercueil comme vides, c’est-à-dire qu’il n’a rien emporté, aussi richissime fût-il!

Le mal vient aussi de la négligence et de la coutume qui l’emporte sur les formalités légales. Le philanthrope donne verbalement ses terres ou partie de ses terres à l’Église pour y construire une église. Mais il omet de se présenter devant un notaire accompagné de témoins pour signer un acte de don. Il omet aussi soit de rédiger un testament (une constitution), soit de désigner son successeur au cas où il serait frappé d’incapacité physique ou mentale, d’absence prolongée ou de départ pour l’au-delà. Cette situation coutumière a laissé une large marge de possibilité à des conflits de succession de charges et de biens.

On comprend bien que ces conflits fonciers n’auraient rien à voir avec la valeur cultivable (l’agriculture) ou rentable (les rentes foncières) de la terre mais peut-être, sans en être sûr, avec les exonérations d’impôts comme celle de la Contribution foncière à la propriété bâtie (CFPB) prévue dans le décret du 5 avril 1979 en faveur des bâtiments des églises en Haïti (Moniteur, 1979). Cette réflexion concorde avec celle de Radin (1941) qui montrait que les prêtres forment une classe d’hommes improductifs, qui ne travaillent pas ou qui ne génèrent pas de revenus, mais qui bénéficient des revenus des autres (fidèles) au moyen des offrandes apportées au temple, c’est-à-dire les offrandes offertes aux hommes (aux prêtres) pour les dieux (Mauss, 1997). En suivant ces réflexions, on est porté à croire que celui qui bénéficie de la charge sacerdotale obtient une carte blanche pour entreprendre des activités générant des revenus qui ne seraient pas frappés d’impôts ou, plus précisément, tirer profit des offrandes des fidèles. Il n’existe pas de statistiques publiées en Haïti sur les offrandes collectées dans les Églises protestantes et leur utilisation, qui pourraient informer le public sur l’épineuse question, si c’en est une, de la richesse rapide de certains pasteurs. Autrement dit, il devient impossible de vérifier de manière objective que les conflits fonciers en milieu protestant sont bel et bien alimentés par un intérêt pécuniaire.

Mais en fouillant un peu plus loin, tout le mal viendrait aussi de la tendance libérale du protestantisme. Suite au constat que l’économie est contrôlée par les protestants, Weber (1999) a repris la formule de Martin Offenbacher[4] pour indiquer la différence entre le Protestant et le Catholique dans leur rapport avec l’économie. Pour comprendre cette situation, on doit se rappeler que le protestantisme n’a pas été seulement une protestation contre les indulgences ou contre les dérives du catholicisme, mais aussi contre un ordre politique, social, religieux et économique qui a été alimenté par des philosophes.

Pascal et Descartes interrogeaient l’existence de Dieu et de leur foi (Obadia, 2012), tout cela pour dire qu’il y a eu une remise en question de la vérité (d’après la Bible) et du catholicisme, que l’on retrouve aussi chez Boileau qui écrivait que « tout protestant fut pape, une Bible à la main » (Delbiausse, 1961). Avec la Réforme protestante, c’est tout le monde médiéval qui s’écroule et l’économie devient ainsi une science profane qui échappe au contrôle de l’Église catholique. La mentalité protestante, s’il en est une, a consisté à s’ouvrir au monde des affaires ou à croire que la meilleure façon de servir Dieu est de prospérer en affaires. Elle fut à l’origine de la prospérité des nations protestantes (Weber, 1999). Par ailleurs, la chasse aux protestants dans la France de Louis XIV aurait été entraînée par le désir caché de faire main basse sur leurs riches propriétés (Rops, 1958). Par opposition à l’Église catholique qui dispose d’une structure hiérarchisée, dès le départ et jusqu’à date, les Églises protestantes reposent sur une structure polycéphale. Le chrétien protestant ne s’est pas seulement appliqué à interpréter la Bible à sa convenance, mais aussi à s’ériger en bâtisseur d’églises. Sans aucune forme de préavis, il peut ainsi monter une Église en un rien de temps. Aussi, en termes de nombre de temples et dans l’ordre décroissant et en tête de liste pour l’ensemble d’Haïti, figureraient les protestants dont les baptistes (3 651 temples), les pentecôtistes (2 252 temples), les Églises de Dieu (1 778 temples), le vodou (631 temples, 3 665 péristyles et 73 demanbre) et les catholiques (1 856 temples) (IHSI, 2005). Si les églises protestantes pullulent en Haïti (Romain, 2004; Jeanty, 1990), c’est en partie à cause de l’absence de lois régissant le fonctionnement du secteur religieux, mais c’est aussi un corollaire de dissidences vis-à-vis du catholicisme (Mission Évangélique du Christianisme, 2003), du vodou (Métraux, 1958; Nérestant, 1994; Vonarx, 2012) ou à l’intérieur du protestantisme.

L’émiettement des Églises protestantes au motif de la succession de la charge sacerdotale est un fait divers en Haïti qu’il faut également scruter au regard du rapport de l’Homme avec la terre. Selim (2002) soulignait déjà que la propriété confère quelque sécurité psychologique, un avoir auquel on peut s’identifier, le plaisir d’avoir des droits sur des choses. Le rapport à la terre peut être lié au sentiment d’avoir un chez soi dans lequel l’Homme met ses objets de souvenirs, ses objets d’histoire familiale (Thalineau, 2013). En suivant cette démarche, nous comprenons que les héritiers naturels peuvent entrevoir que les fidèles cherchent à les déposséder de ce qui leur est intime ou d’une partie de leur identité individuelle et familiale, de cette terre des ancêtres, être vivant et témoin, qui leur a vu naître et grandir. À la manière des Indiens du Nouveau Monde qui n’ont pas pu concevoir et satisfaire volontairement aux demandes d’achat de leurs terres comme fait de colonisation, les héritiers naturels des pasteurs protestants emboîtent le pas. Pour appréhender cette situation, il convient de distinguer l’univers ou l’espace national (le cosmos, la planète, le pays, la commune, le département, le bourg), qui est de l’ordre de l’imaginaire, et l’espace familial qui est bien du domaine du concret et de la quotidienneté et qui fait sens aux yeux des individus (Jean, 1993). Transférer cet héritage à un tiers (les fidèles) reste pour les héritiers naturels une séparation angoissante vis-à-vis d’un cordon ombilical, d’une source vitale. Paradoxalement, refuser cet héritage aux fidèles, c’est les priver de leurs morceaux de ciel sur la terre, cette hiérophanie (Eliade, 1958), ce lieu, cette église où ils ont fait l’expérience du sacré, où ils ont rencontré Dieu.

Définir à qui revient de droit la succession de la charge sacerdotale n’est pas aussi simple qu’il semble l’être. S’agit-il de prioriser le droit du sang ou le droit du mérite, la dynastie ou la méritocratie, le fils du pasteur ou l’assistant du pasteur, qui peuvent se référer dans la pratique à une seule et même personne? On peut créer une dissidence, aussi bien pour se donner raison de se démarquer de la dynastie familiale que pour mener une campagne visant à apprivoiser la loyauté des ouailles, à maintenir une relation de pouvoir sur les autres. Le pouvoir se définit alors comme pouvoir de (d’un pasteur) mais aussi comme pouvoir sur (les fidèles) (Stirn, 1978). Ainsi abordée, la succession de la charge sacerdotale peut déborder le cadre de conflits fonciers pour prendre la posture de conflits de pouvoir.

Les conflits de pouvoir éclatent, quand au moins deux leaders ou deux groupes d’intérêt cherchent, dans le même espace-temps, à assouvir leur soif d’exercer les fonctions de sacrificateur mais aussi de roi. Un des prétextes mis en avant est l’argumentaire de la révélation qui tient lieu d’autorité et qui peut même prendre la forme de terrorisme (Lefebvre, 1967) sous la formule de « Dieu a parlé » souvent utilisée pour asseoir le leadership d’un candidat. On se retrouve alors dans une situation d’auto-proclamation ou de plébiscite.

Aussi, en l’absence d’un pacte qui définit la succession de la charge sacerdotale, tous les coups sont permis, même machiavéliques : intrigues, mensonges, dénigrement, dénonciation, trahison, clanisme, des pratiques qui sont loin d’être chrétiennes et qui nous rappellent bien que, sous tous les cieux, « les hommes sont l’Homme » (Meurice, 1902, d’après un poème de Victor Hugo), c’est-à-dire que leur affiliation religieuse importe peu, quand ils sont sous l’emprise des passions humaines (jalousie, envie, haine, amour, etc.). Avec de telles frasques, les protestants sont souvent confinés dans un rôle social de protagonistes dont il est difficile de se départir, tant ils sont piégés par leurs propres passions.

Plusieurs mécanismes de désamorçage des conflits terriens et de pouvoir ont été mis en place à travers le temps. Il a plu à des fondateurs de rédiger une constitution (règlements internes) dans laquelle une clause les protège contre l’évincement : ils s’attribuent un titre honorifique de pasteur-fondateur ou président de mission comme gage de contrôle d’une zone d’incertitude (Crozier et Friedberg, 1977). D’autres ont compris qu’ils devraient prendre leur retraite de leur vivant et non pas à l’occasion de leur voyage pour l’au-delà, arranger leur lit avant de dormir. On a vu aussi des pasteurs se rendre chez le notaire pour faire don de l’église à l’Église et cela sous les projecteurs des caméras.

Néanmoins, toutes ces précautions constituent un garde-fou nécessaire mais pas suffisant. Ce qu’il convient d’autant plus de maîtriser, ce sont les passions humaines qui alimentent les conflits. Serait-ce une gageure de prétendre chasser le naturel car il revient au galop? Autrement dit, les passions humaines ont la vie dure : elles remonteront à la surface là où nous avons essayé de les enterrer, pour nous faire assister à de nouveaux épisodes de conflits fonciers ou de pouvoir dans les Églises. Hôtes ignorées par les protestants, elles ne sont jamais pointées du doigt comme étant les vrais mobiles des conflits qui sont conduits au nom de Dieu ou au nom de la raison. L’issue? On ne peut pas recommander aux protestants de vivre sans les passions humaines ou de continuer à ignorer leur emprise, mais plutôt de les sublimer, c’est-à-dire de choisir le bon dosage au bon endroit et au bon moment.

Références

Bélanger J.-P., 1999, « Les organismes communautaires, une composante essentielle de ce tiers secteur », Nouvelle pratique sociale, 12, 2, pp. 89-102.

Crozier M. et Friedberg E., 1977, L’acteur et le système. Paris : Éditions du Seuil.

Delbiausse R., 1961, Boileau. Satires. Paris : Librairie A. Hatier.

Eliade M., 1958, Traité d’histoire des religions. Paris : Petite bibliothèque Payot.

Goyard-Fabre S., 1999, L’État. Paris : Armand Colin.

IHSI, 2005, Inventaires des ressources et des potentialités d’Haïti. Port-au-Prince.

Jean B., 1993, « Terre, territoire, territorialité : les agriculteurs et leur attachement au territoire », Cahier de géographie du Québec, 37, 101, pp. 291-307.

Jeanty E. A., 1990, Le Christianisme en Haïti. Port-au-Prince : La Presse Évangélique.

Lefebvre H., 1967, Position : contre les technocrates. Paris : Gonthier.

Malinowski B., 1968, Une théorie scientifique de la culture. Paris : Maspero.

Mauss M., 1997, Sociologie et Anthropologie. Paris : 7ème Éd. Quadrige/PUF.

Métraux A., 1958, Le Vaudou haïtien. Paris: Gallimard.

Meurice, P., 1902, Victor Hugo. Dernière gerbe (manuscrit).

Mission Évangélique du Christianisme, 2003, Acte de foi et Acte constitutionnel. Port-au-Prince : Éd. Henri Deschamps.

Moniteur, 1979, Décret portant sur la contribution foncière des propriétés bâties, 32A du 19 avril. Port-au-Prince : Les Presses Nationales d’Haïti.

Napoléon L., 2016, La Mission Évangélique Baptiste du Sud d’Haïti. Un octogénaire dans le Bicentenaire du Protestantisme en Haïti. Port-au-Prince : Média-Texte.

Nérestant M. M., 1994, Religions et politiques en Haïti. Paris : 3e Éd. Karthala.

Obadia L., 2012, L’Anthropologie des religions. Paris : La Découverte.

Radin P., 1941, La religion primitive. Sa nature et son origine. Paris : Gallimard.

Romain C.-P., 2004, Le Protestantisme dans la société haïtienne. Coconut Creek : Educa vision Inc.

Rops D., 1958, L’Église des temps classiques. Le grand siècle des âmes. Paris : Librairie Arthème Fayard.

Rousseau J.-J., 1754, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, seconde partie, lignes 1 à 18, U, G. E.

Rufié J., 1983, De la biologie à la culture, 2. Paris : Flammarion.

Selim A., 2002, L’identité culturelle. Beyrouth : Les Éditions Perrin et Les Presses de l’Université Saint-Joseph.

Stirn F., 1978, Violence et pouvoir. Paris : Hatier.

Thalineau A., 2013, « Avoir un chez soi et être chez soi », conférence à Tours-France.

Vonarx N., 2012, Le Vodou haïtien. Entre médecine, magie et religion. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

Weber M., 1999, L’éthique protestante et l’esprit du catholicisme. Paris : Flammarion.


  1. Une église [l’infrastructure physique ou l’immeuble] ou une Église [la communauté des fidèles] n’est pas, en droit, la propriété d’une personne physique ou d’un individu.
  2. Une problématique de la propriété ou de l’expropriation des propriétaires.
  3. Selon Jean-Jacques Rousseau, tout le mal vient de la propriété : « Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, que de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain, celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eut crié à ses semblables : « gardez-vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ». Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754). URL: http://classiques.uqac.ca/classiques/Rousseau_jj/discours_origine_inegalite/origine_inegalite.html
  4. « Le catholique est [...] plus tranquille, possédé d'une moindre soif de profit; il préfère une vie de sécurité, fût-ce avec un assez petit revenu, à une vie de risque et d'excitation, celle-ci dût-elle lui apporter richesses et honneurs. La sagesse populaire dit plaisamment : soit bien manger, soit bien dormir. Dans le cas présent le protestant préfère bien manger; tandis que le catholique veut dormir tranquille. » in Offenbacher, M., « Konfession und soziale Schichtung. Eine Studie über die wirtschaftliche Lage der Katholiken und Protestanten in Baden », Volkszoirtschaftlichen Abhandlungen der badischen Hochschulen, tome IV, fasc. 5 (Tübingen und Leipzig, 1901), p. 58.