13 Quand l’interdisciplinarité s’invite dans l’enseignement non formel

Maxim Landry

Lorsqu’il est question d’interdisciplinarité dans l’enseignement, les références aux pratiques enseignantes dans les écoles ou bien à celles suggérées par un programme de formation sont fréquentes. Toutefois, les milieux d’éducation non formelle constituent également des lieux pertinents pour réaliser des apprentissages interdisciplinaires. Depuis les années 70, le partenariat école-musée prend ainsi de plus en plus d’importance (Meunier et Charland 2009). Alors pourquoi ce potentiel semble-t-il méconnu, encore aujourd’hui, des acteurs et actrices du milieu formel (Nombret et Dionne 2014)? Le milieu non formel répond-il aux besoins et aux attentes du milieu de l’éducation formelle? Dans ce chapitre, nous présenterons brièvement les assises théoriques de l’éducation muséale pour ensuite explorer l’exemple du musée Boréalis, centre d’histoire sur l’industrie papetière situé à Trois-Rivières, tirant son potentiel d’éducation interdisciplinaire de son exposition permanente Racines et identité.

L’éducation muséale

En se référant à la définition donnée par le Conseil international des musées (2009), on peut affirmer que le musée remplit un rôle d’éducation dans notre société. Il est alors question d’éducation muséale, d’action culturelle de médiation muséale ou culturelle et des Museum Visitor Studies. Bien qu’une visite dans ce type d’institutions soit souvent perçue par les enseignantes et enseignants comme une activité récompense pour les élèves, un voyage de fin d’année par exemple (Allard et al. 1996), les musées peuvent représenter un véritable lieu d’éducation. La visite du musée peut en effet devenir, en contexte scolaire, l’occasion de consolider les apprentissages réalisés en classe ou d’élargir le bagage de connaissances des élèves. Aussi, certains enseignants et enseignantes reconnaissent qu’il s’agit là d’une opportunité d’ouvrir leurs élèves sur le monde et sur la culture, d’accroître leurs habiletés générales de pensée et de hausser leur niveau de curiosité (Matias et Lemerise 2006). Les musées rendent également accessibles des ressources que les écoles ne possèdent pas et ajoutent une nouvelle dimension au processus d’apprentissage en le rendant plus vivant et motivant pour les jeunes (Matias, Lemerise et Lussier-Desrochers 2001). Qui plus est, le Québec offre un vaste réseau de musées présentant une thématique pluridisciplinaire qui leur est propre : c’est pour optimiser leur utilisation à des fins éducatives que des partenariats école-musée furent mis sur pied (Allard et al. 1996). Peu importe le niveau scolaire, ces partenariats n’ont pas lieu d’être sous-estimés.

Boréalis, centre d’histoire sur l’industrie papetière

Présent dans le milieu de l’éducation non formelle trifluvienne depuis septembre 2010, Boréalis se situe dans un bâtiment patrimonial : une ancienne usine de filtration d’eau appartenant à la Canadian International Paper de Trois-Rivières construite en 1920. Lorsque cette papetière ferma définitivement ses portes en 2000, elle fut complètement démolie, hormis l’usine de filtration d’eau qui sera progressivement convertie en musée. D’instinct, on identifie le potentiel didactique pour l’enseignement de l’univers social, discipline dominante dans ce musée. En contrepartie, l’exposition permanente du musée, Racines et identité, regorge de possibilités, pour les enseignants et enseignantes, en proposant plusieurs liens interdisciplinaires.

Dès l’entrée de l’exposition, il est possible d’établir des liens se basant sur les différentes utilisations de l’eau par l’industrie papetière : la drave, l’hydroélectricité et la présence de l’eau dans la pâte à papier. Des questions scientifiques socialement vives (QSSV) (Dionne 2015) peuvent alors être abordées : l’acidification des cours d’eau, le rejet d’eaux usées, l’inondation des terres par la construction des barrages hydroélectriques, les énergies renouvelables, etc. Certaines de ces QSSV pouvaient être considérées comme « vives » à cette époque, alors que d’autres le sont toujours, comme le rejet d’eaux usées. Il est alors possible de comparer nos préoccupations environnementales avec celles de l’époque où l’industrie papetière fonctionnait à plein régime à Trois-Rivières.

Une autre source d’interdisciplinarité se trouve au sein de la deuxième ressource naturelle nécessaire à cette industrie : la fibre de bois. C’est au moment de présenter la forêt boréale, et par extension la végétation canadienne, qu’il sera question des pratiques de la coupe du bois à l’époque et des conditions de vie et de travail dans les camps de bûcherons durant cette même période. Une fois de plus, il est également possible d’y aborder des QSSV comme la déforestation.

Au sein même de son exposition permanente, les élèves peuvent approcher et observer une machine à papier. Cette machine complexe renferme plusieurs machines simples (poulies et courroies, roues dentées, roues à cran, etc.) et comme le soulignent Dionne et Chiasson-Desjardins (2015), ces machines simples sont des pistes pour favoriser l’union de la science et la technologie et de l’univers social lorsqu’on explore la façon dont elles ont façonné une ville comme Trois-Rivières ainsi que la région de la Mauricie en général.

Par ces machines simples, il est possible d’explorer le fonctionnement de la machine à papier, d’en faire la dissection mécanique. Les élèves pourront ensuite comparer l’efficacité des systèmes de transmission du mouvement dans le but d’améliorer un objet technique comme la machine-école exposée à Boréalis. Cette machine leur permettra également de reculer dans le temps et de s’interroger sur les conditions de travail dans l’usine et les conditions de vie dans les quartiers ouvriers. De plus, les élèves peuvent tenter de reproduire les étapes de fabrication du papier à plus petite échelle à l’aide du matériel mis à leur disposition. Bien entendu, plusieurs enjeux éthiques peuvent également y être soulevés comme le travail des enfants dans l’usine et l’état des quartiers ouvriers. De plus, les enjeux économiques peuvent y être considérés puisque la compétition est, déjà dans les années 50, forte dans cette industrie, sachant qu’il y avait à Trois-Rivières quatre papetières. Par cette machine à papier, les élèves aborderont, de façon non formelle, plusieurs savoirs essentiels comme les machines simples et le fonctionnement d’objets fabriqués (Ministère de l’Éducation du Québec [MEQ] 2006a) ainsi que certains concepts prescrits de divers domaines d’apprentissage : le développement industriel, l’économie du bois, les types de mouvements et les mécanismes de transmission du mouvement (MEQ 2006b).

Finalement, les visiteurs et visiteuses de Boréalis ont accès à divers vestiges de l’usine de filtration d’eau comme la prise d’eau, la salle des pompes et le réservoir d’eau. En utilisant ce patrimoine bâti, les élèves peuvent en apprendre davantage sur le fonctionnement d’une usine de filtration d’eau. Ce lieu peut également servir de contextualisation à leurs apprentissages en mathématiques. En effet, les élèves peuvent y calculer le volume d’eau contenu dans le réservoir, les rayons et les circonférences des tuyaux présents dans la salle des pompes. Nous pouvons également y vérifier s’il est possible d’entreposer des artefacts dans une partie du réservoir en tenant compte diverses variables : la température, le taux d’humidité et la luminosité.

Nous avons présenté un aperçu du potentiel d’interdisciplinarité au sein même de l’exposition permanente du musée Boréalis, Racines et identité. Une autre piste à explorer est celle de relier ces divers éléments à l’identité propre de la société trifluvienne, ce que tentent entre autres choses de démontrer les guides au cours d’une visite de cette ancienne usine de filtration liée à une usine papetière qui fut marquante dans l’histoire de la ville de Trois-Rivières. En contexte scolaire, Boréalis, comme plusieurs autres musées, adapte alors son discours pour cette clientèle de plusieurs façons, comme en y développant divers outils pédagogiques.

Le milieu non formel, prolongement du milieu formel

Le musée, depuis plusieurs années, tend à prendre en charge les missions de l’école, comme l’entendent Orellanan et de la Jara (2000 cités dans Meunier et Charland 2009), adoptant des stratégies similaires à celles du milieu de l’éducation formelle telles les approches interdisciplinaires. Effectivement, le programme muséal s’axe autour des programmes scolaires. Par exemple, au Québec, certains programmes muséaux s’ancrent à la Progression des apprentissages et au Programme de formation de l’école québécoise. Par conséquent, le musée peut être utilisé par des enseignantes et enseignants pour couvrir une partie du curriculum scolaire pour laquelle les outils leur font parfois défaut. Le musée, le milieu non formel, peut donc, selon sa nature et sa mission, être un lieu propice à l’interdisciplinarité.

Tout au long de ce texte, nous avons principalement mis l’accent sur les liens interdisciplinaires unissant le domaine de l’univers social et le domaine des mathématiques et des sciences et technologies, et ce, en raison de la nature même du musée Boréalis. Pouvons-nous retrouver un potentiel similaire dans l’ensemble des milieux d’éducation non formelle comme les centres d’expositions ou bien les musées d’art? Nous pouvons penser à l’exposition La question de l’abstraction[1]du Musée d’art contemporain de Montréal regroupant des œuvres d’art contemporain d’artistes du Québec. Neuf de ces artistes sont signataires du manifeste Refus global. Ces différentes œuvres datant de 1940 à 2010 permettent de survoler un pan important du patrimoine culturel québécois. Il s’agit d’une possibilité de lier le domaine des arts avec celui de l’univers social. Bien entendu, des enjeux éthiques importants liés, dans ce cas précis, à la société québécoise peuvent également leur être rattachés selon les époques, les événements historiques dont sont issues les œuvres. Les possibilités, pour ce type de milieux non formels, sont aussi multiples que le nombre d’expositions qu’ils créent ou reçoivent en leurs murs. Le constat est similaire pour les centres d’interprétation, les musées de sciences et d’histoire avec leurs expositions temporaires renouvelées périodiquement. Le musée peut également proposer différentes approches interdisciplinaires par le biais d’outils pédagogiques destinés au corps enseignant et aux élèves.

Pour le moment, ces outils sont davantage utilisés par les enseignants et les enseignantes des écoles primaires du Québec (Champagne 2011). Le défi à venir pour les musées sera de s’adapter aux besoins des adolescents et des adolescentes qui entretiennent une relation bien documentée avec le musée : ils et elles reconnaissent le rôle éducatif du musée sans toutefois s’identifier comme une clientèle ciblée par cet établissement. Autrement dit, il ne répond pas à leurs besoins. Le musée devra offrir des outils pédagogiques demandant notamment une participation active des jeunes : qu’ils et elles se sentent comme les principaux acteurs et actrices entourant les apprentissages qu’ils et elles réaliseront dans ce le milieu d’éducation non formelle.

Références

Allard, M., Larouche, M.-C., Lefebvre, B., Meunier, A. et Vadeboncoeur, G. 1996. « La visite au musée : lieu d’apprentissage et de développement ». Réseau, 27(4) : 14-19.

Champagne, M.-È. 2011. « L’incidence des outils pédagogiques sur la visite des adolescents au musée ». Muséologies, 5(2) : 132-61.

Conseil international des musées. 2009. Statuts de L’ICOM.
Consulté à l’adresse : https://icom.museum/wp-content/uploads/2018/07/2017_ICOM_Statuts_FR.pdf

Dionne, G. 2015. Discours des enseignants de science et technologie sur la mise en œuvre de liens interdisciplinaires par le recours aux questions socialement vives en environnement (QSVE). Mémoire de maîtrise inédit, Université du Québec à Trois-Rivières.

Dionne, G. et Chiasson-Desjardins, S. 2015. « Des pistes pour joindre l’univers social et la Science et technologie dans l’enseignement-apprentissage au premier cycle du secondaire ». Spectre, 44(2) : 30-33.

Matias, V. et Lemerise, T. 2006. « Le partenariat musée-école aux yeux des enseignants du secondaire : un appui au principe, mais une implication concrète encore hésitante ». Nouveaux c@hiers de la recherche en éducation, 9(1) : 57-73.

Matias, V., Lemerise, T. et Lussier-Desrochers, D. 2001. « Le partenariat entre les écoles secondaires et les musées : points de vue d’enseignants de la région de Montréal ». Revue des sciences de l’éducation, 27(1) : 85-104.

Meunier, A. et Charland, P. 2009. « Apprendre les sciences et la technologie : contributions de l’éducation muséale ». Dans P. Potvin et M. Riopel (dir.), Apprendre et enseigner la technologie : Regards multiples, 107-24. Québec : Éditions MultiMondes.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. 2006. Programme de formation de l’école québécoise. Éducation préscolaire et enseignement primaire. Québec : Gouvernement du Québec.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. 2006. Programme de formation de l’école québécoise. Enseignement secondaire, premier cycle. Québec : Gouvernement du Québec.

Nombret, R. et Dionne, G. 2014. « Le développement d’activités éducatives en science et en technologie en milieu d’éducation informelle : réalités et défis. Le cas du Musée Boréalis ». Spectre, 43 : 54-56.


  1. Musée d'art contemporain de Montréal. La question de l'abstraction. Consultable à l'adresse : http://macm.org/expositions/la-question-de-labstraction/

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