6 La littérature jeunesse, porte d’entrée de l’interdisciplinarité

Marie-Michèle Bergeron

Albert Einstein disait : « L’école devrait toujours avoir pour but de donner à ses élèves une personnalité harmonieuse, et non de les former en spécialiste »[1]. Voilà une citation qui porte à réflexion. Quel type d’enseignement prodiguer à des enfants pour qu’ils deviennent des êtres complets et non pas nécessairement des experts ou expertes de disciplines priorisées par les programmes en vigueur? Le concept d’interdisciplinarité, que l’on peut déceler[2] entre les lignes du Programme de formation de l’école québécoise (PFEQ) (Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport [MELS] 2006), m’apparaît comme une piste de solution intéressante pour amener les élèves à appréhender le monde dans sa globalité, sans les œillères disciplinaires que pourrait imposer notre société ultraspécialisée. Bien sûr, il n’est nullement question ici d’abandonner l’idée de disciplines, mais plutôt de les mettre en interaction comme on mélange parfois les couleurs pour offrir une palette infinie de nuances.

Bien que cette approche soit plus souvent présente dans les écrits concernant l’enseignement secondaire et postsecondaire, le MELS convie aussi les enseignant-e-s du primaire à des pratiques de type interdisciplinaire. L’interdisciplinarité dont il est ici question doit être prise en son sens le plus strict selon les écrits de Fourez, Maingain et Dufour (2002), c’est-à-dire comme l’interpénétration des disciplines dans le but de produire, en contexte, une représentation originale qui tient compte du point de vue de chaque discipline. C’est donc dans cette perspective que j’ai choisi d’étudier la mise en pratique de l’interdisciplinarité auprès d’enfants de 10 à 12 ans.

Pour ce faire, plusieurs approches pédagogiques peuvent être exploitées. Parmi ces dernières, l’utilisation de la littérature jeunesse[3] m’apparaît comme toute désignée pour favoriser des apprentissages intégrés relevant de disciplines variées. Les recherches soutenant une telle pratique auraient pris du terrain dans le milieu des années 70 (Chouinard 1996), présentant la littérature jeunesse comme un riche outil pédagogique permettant de répondre entre autres aux recommandations du PFEQ d’offrir une plus grande place à cette littérature (Turgeon 2002).

À l’intérieur du présent chapitre, il sera donc question de l’intérêt d’utiliser une telle approche pour favoriser des pratiques interdisciplinaires auprès d’élèves du primaire. Un exemple précis accompagné de quelques conseils sera également offert aux lecteurs et aux lectrices désirant obtenir un aperçu de ce qui pourrait être vécu en classe. Mais auparavant, il importe de définir l’approche pédagogique dont il est question.

Autrefois utilisée « comme un instrument de séduction pour rendre les leçons de morale plus facilement digestibles » (Gervais 1996, liminaire), la littérature jeunesse a grandement évolué au cours des dernières décennies, et se présente aujourd’hui comme un outil pédagogique très polyvalent. À l’instar de Gervais (1996), j’inclus dans l’expression « littérature jeunesse » l’ensemble des productions écrites pour l’enfance et l’adolescence allant de la fiction à l’information et incluant toutes les catégories de livres, de la bande dessinée au recueil de poèmes en passant par les romans dont vous êtes le héros. En tant qu’enseignante au primaire, cette littérature m’apparaît tout naturellement propice au développement de différentes disciplines. Elle me sert entre autres d’amorce pour capter l’attention des élèves, mais également d’outil de référence et de synthèse riche pour aborder différentes thématiques scientifiques, éthiques, historiques et religieuses puisqu’elle est souvent brillamment vulgarisée. En français, nombre d’œuvres s’avèrent être un support intéressant à l’apprentissage de la lecture et une source d’inspiration pour l’apprentissage de l’écriture. Certaines œuvres possèdent également un potentiel pour aborder différents concepts mathématiques dès la petite enfance. Néanmoins, malgré une utilisation plutôt spontanée de la littérature jeunesse par de nombreux enseignants et enseignantes du primaire, je n’ai trouvé jusqu’à présent aucune démarche précise pour l’exploitation de cette approche pédagogique en classe. L’enseignante ou l’enseignant me semble donc plutôt devoir utiliser les livres selon les objectifs spécifiques qu’elle ou il poursuit et en faisant preuve d’une grande créativité.

Les avantages d’utiliser cette pratique pour susciter des apprentissages interdisciplinaires sont nombreux, permettant je crois un développement harmonieux de l’enfant pour reprendre les termes du célèbre physicien. Tout d’abord, bien que l’usage de la littérature jeunesse soit recommandé par le PFEQ pour favoriser le développement des compétences en français (Lépine et al. 2015), ses possibilités s’étendent bien au-delà des frontières de cette discipline. Pour ne citer que quelques exemples, des recherches menées aux États-Unis suggèrent que des stratégies mathématiques enseignées à partir de la littérature jeunesse influenceraient positivement les résultats des élèves dans cette discipline en offrant un contexte d’apprentissage le plus authentique possible (Morgan 2006). De même, la littérature d’inspiration historique ou scientifique participerait grandement à la formation individuelle et collective des élèves (Boutin et Martel 2008). Enfin, il semblerait que la variété des thèmes exploités à travers la littérature jeunesse permettrait d’approcher tous les sujets, même les plus délicats (mort, guerre, sexualité, etc.), en effectuant un traitement interdisciplinaire (Poisson 2007).

Les livres pour la jeunesse viseraient donc le développement de concepts disciplinaires très variés, mais cette pratique permet-elle une interdépendance entre les disciplines? Dans son mémoire sur le sujet, Poisson (2007) conclut que la littérature jeunesse peut facilement être intégrée à un projet interdisciplinaire compte tenu de sa variété et de l’importante richesse pédagogique qu’elle recèle. Selon elle, en plaçant l’œuvre au centre du travail, la littérature devient porteuse de nombreux apprentissages dans les différents champs disciplinaires impliqués en plus d’être un véritable gage de motivation pour les élèves (ibid). En fait, en offrant un contexte qui se veut authentique, cette pratique permettrait des apprentissages plus vivants, plus accessibles et davantage porteurs de sens (Lépine et al. 2015). C’est donc dans l’idée d’illustrer tous ces avantages à l’intérieur d’une situation d’apprentissage adaptée à des élèves du primaire que je dresse la proposition d’activité suivante.

La séquence d’apprentissage qui suit peut s’étendre sur un trimestre complet et touche des connaissances et habiletés qui relèvent de disciplines variées. Comme il est suggéré pour toute pratique interdisciplinaire, le thème sélectionné est un objet complexe qui ne réfère pas d’emblée à une seule discipline et qui relève de l’environnement quotidien des enfants (Fourez, Maingain et Dufour 2002). Il s’agit ici de l’alimentation. Afin de susciter une pratique interdisciplinaire au sens strict[4], ce thème est élaboré autour d’une problématique particulière, soit la sélection du repas pour le souper des finissants et finissantes de l’école primaire.

Pour amorcer l’activité, un extrait de la littérature jeunesse portant sur les technologies alimentaires ou encore des statistiques sur l’alimentation pourrait être mis à profit. Cet extrait vise à piquer la curiosité des élèves et à susciter leur intérêt pour le sujet en le présentant si possible avec une touche d’humour. Cette amorce a l’avantage d’amener l’enseignant ou l’enseignante à faire ressortir les connaissances antérieures des élèves sur les aliments qui composent leur alimentation. Cette étape, parfois appelée « cliché » dans le domaine de l’interdisciplinarité (Fourez, Maingain et Dufour 2002), fournit des occasions d’échanges et prépare à la lecture des œuvres qui suivront (Turgeon 2002).

Une fois l’objectif final énoncé, l’enseignant ou l’enseignante est invité-e à utiliser un journal de projet pour structurer la démarche des enfants et ainsi guider ce qui sera peut-être leur première aventure interdisciplinaire au sens strict.

Ainsi, la description textuelle de chaque étape menant à l’objectif final est inscrite dans le journal de projet, ce qui permet à l’adulte de se décharger de certaines tâches organisationnelles afin de consacrer davantage d’énergie dans la relation à tisser entre l’élève et la littérature.

La seconde étape du projet consiste à exploiter la littérature jeunesse comme source d’exploration et de compréhension de l’objet traité. Bien que l’adulte puisse lui-même présenter quelques œuvres qu’il ou elle juge pertinentes, il est également possible de stimuler les élèves par une activité en mettant à leur disposition une variété de documentaires traitant des choix alimentaires. Ces œuvres, qui peuvent être construites sous la forme d’un exposé didactique, d’une pseudo-narration ou de questions-réponses, se distinguent principalement des manuels scolaires par leur présentation beaucoup plus attrayante (Armand 1996). Notez que le choix d’œuvres riches et adaptées au niveau des enfants, guidé par les obstacles auxquels on souhaite les confronter, est un préalable incontournable au bon déroulement du travail interdisciplinaire (Poisson 2007). C’est l’exploration physique et intellectuelle de ces ouvrages qui conduira l’élève à relever et à noter les faits qu’il ou elle trouve pertinents. Celui ou celle-ci confrontera alors des connaissances provenant de disciplines variées. Afin de faire profiter les élèves d’une plus grande variété d’extraits de la littérature jeunesse, l’enseignant ou l’enseignante pourrait prévoir de courtes séances de discussion en classe. Le livre devient alors source de partage autour duquel se crée une communauté d’apprentissage qui évolue au rythme des écrits qu’elle rencontre.

La littérature jeunesse est également au cœur de la troisième étape du projet, qui consiste en la présentation de quatre recettes potentielles issues d’un livre destiné aux jeunes cuisiniers et cuisinières. Les magnifiques livres de cuisine pour enfants, dont certains semblent endormis sur les étagères des bibliothèques, m’apparaissent d’ailleurs comme d’excellents moteurs d’apprentissage simultané de la lecture, des mathématiques et des saines habitudes de vie.

Par la suite, l’enseignant ou l’enseignante invitera chaque élève à sélectionner une première recette en fonction des lectures réalisées afin de former des équipes hétérogènes. Chaque équipe sera ensuite invitée à s’entendre sur le choix d’une seule recette, et ce, en observant les quatre propositions de différents angles. C’est là que l’interdisciplinarité prendra vie dans son sens le plus strict. Pour amener les élèves à comprendre les différents points de vue qui peuvent être adoptés pour analyser une recette, l’enseignant ou l’enseignante pourrait associer un visuel à chacun de ces points de vue. Dans la figure ci-dessous (figure 1), des lunettes au style varié représentent six angles d’entrée pouvant être explorés par des élèves du primaire.

Figure 1. Visuel pour chaque point de vue

Dépendamment des objectifs disciplinaires poursuivis, les enfants pourraient analyser les recettes d’un point de vue économique (la moins dispendieuse), environnemental (la plus respectueuse de l’environnement), biologique (la plus nutritive), éthique (la plus respectueuse des animaux, des producteurs et productrices, etc.), religieux (la plus respectueuse des différentes croyances), statistique (la plus populaire) ou autre. Le nombre de points de vue dépend du temps accordé au projet, des connaissances acquises précédemment par les élèves, des objectifs d’évaluation et de la capacité des enfants à adopter différents angles d’entrée.

Une fois chaque recette analysée à partir de deux ou trois points de vue, chaque équipe devra s’entendre sur celle qui sera offerte lors du bal de finissants et finissantes. Il n’existe évidemment aucune bonne ou mauvaise réponse, l’important étant de justifier adéquatement son choix. Pour ce faire, chaque équipe est invitée à créer une production médiatique qui présentera le repas choisi ainsi que les arguments en sa faveur. Il pourrait s’agir d’une maquette, d’une affiche (figure 2), d’un menu commenté, d’une bande dessinée ou autre dépendamment des compétences que l’enseignante ou l’enseignant veut évaluer (écriture, arts plastiques, etc.).

Figure 2. Exemple de production attendue

Un prolongement intéressant peut également être réalisé en mathématiques en demandant aux élèves de calculer le coût total du repas à partir de contraintes réelles (prix des aliments, portions nécessaires, nombre de convives, etc.). La créativité de l’enseignant ou l’enseignante peut bien sûr être mise à profit pour adapter ou enrichir cette activité de multiples façons. Il ne faut cependant pas « tomber dans le piège d’un projet trop complexe et trop lourd à gérer » (Ponthus 2006, 4) ou encore chercher à tisser des liens là où il n’y en a pas naturellement, vidant ainsi l’œuvre de toute sa richesse (Poisson 2007). En effet, je crois que la clé de cette approche réside dans la capacité de l’enseignant ou de l’enseignante à percevoir à l’intérieur de certaines œuvres pour la jeunesse le potentiel interdisciplinaire sans systématiquement chercher à faire de même avec l’ensemble de la littérature. Après tout, rappelons-le, cette approche n’est qu’une parmi tant d’autres pour vivre l’interdisciplinarité en classe.

Références

Armand, F. 1996. « Le texte documentaire ». Éducation et Francophonie, 24(1-2) : 66–70.

Boutin, J.-F. et Martel, V. 2008. « L’histoire et la science en littérature pour l’enfance et de jeunesse ». Nouveaux c@hiers de la recherche en éducation, 11(2) : 99–101.

Chouinard, D. 1996. « La recherche en littérature de jeunesse ». Éducation et Francophonie, 24(1-2) : 104–111.

Gervais, F. 1996. « Didactique du plaisir de lire : didactique de la littérature-jeunesse ». Québec Français, 100(1) : 48–50.

Biron, D., Blaser, C., Côté, L., Desharnais, L., Fauteux-Goulet, L. et Lépin, M. 2015. « Litt. Et Maths : explorer des albums de littérature dans une perspective interdisciplinaire français et mathématiques ». Vivre le primaire, 28(2) : 24–27.

Fourez, G. (dir.), Maingain, A. et Dufour, B. 2002. Approches didactiques de l’interdisciplinarité. Bruxelles : De Boeck.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. 2006. Programme de formation de l’école québécoise. Éducation préscolaire et enseignement primaire. Québec, QC : Gouvernement du Québec.

Morgan, A. S. 2006.  Alternative Methodologies for Teaching Mathematics to Elementary Students: A Pilot Study Using Children’s Literature. Washington, DC : American University.

Poisson, C. 2007. Littérature et interdisciplinarité [Mémoire de maîtrise inédit]. Montpellier, Université Paul-Valéry Montpellier III.

Ponthus, N. 2006. Mise en place d’un projet interdisciplinaire à partir d’un album [Mémoire de maîtrise inédit]. Dijon, France: IUFM de Bourgogne.
Consulté à l’adresse : https://www2.espe.u-bourgogne.fr/doc/memoire/mem2006/06_05STA00898.pdf

Turgeon, E. 2002. « Quand lire rime avec plaisir! La littérature jeunesse en classe ». Québec Français, 125(1) : 66–67.
Consulté à l’adresse : https://www.erudit.org/fr/revues/qf/2002-n125-qf1385560/59580ac.pdf


  1. Citation tirée de sources Internet variées.
  2. Une analyse approfondie des Programmes de formation de l’école québécoise permet de reconnaître la place accordée à l’interdisciplinarité bien que cette dernière ne soit pas toujours énoncée explicitement.
  3. L’appellation « littérature jeunesse », populaire dans le milieu scolaire québécois, est ici privilégiée dans le but d’alléger le texte et de ne pas prendre position quant aux diverses expressions retrouvées dans les écrits scientifiques telles que « littérature pour la jeunesse » et « littérature d’enfance et de jeunesse » (Poisson 2007).
  4. L’interdisciplinarité au sens strict est ici clairement distinguée de celle entendue au sens large, qui inclut entre autres les pratiques de trans-, multi- et pluri- disciplinarité, et qui vise autre chose que la création d’une représentation originale tenant compte du point de vue de plusieurs disciplines.

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