6 Mary Somerville, femme de sciences et de lettres (1780–1872)

Marie-Claude Viano

Mary Somerville, par Thomas Phillips, 1834. Scottish National Portrait Gallery.

Celle qui, à dix ans, ne savait pas écrire publia son dernier ouvrage à 89 ans. Auteure d’une Encyclopédie de la physique, traductrice de l’œuvre de Laplace, Mary Somerville fut consacrée à sa mort « Reine de la science du 19siècle ».

Son enfance

Mary Fairfax naquit dans le presbytère où vivaient sa tante maternelle et son oncle Thomas Somerville. Alors que ses trois frères bénéficiaient d’une bonne éducation, elle n’en reçut aucune. Sa mère lui apprit à lire, mais pas à écrire… Après un an dans un pensionnat dont elle sortit, dit-elle, « comme un animal sauvage échappé de sa cage », ses parents lui imposèrent ensuite une école où on enseignait la couture. Afin de se distraire, elle lisait tous les livres à sa disposition et c’est à cette époque que son oncle Somerville, à qui elle avait avoué apprendre le latin « pour avoir quelque chose à faire », accepta de l’aider.

Édimbourg, vie sociale, Euclide et l’algèbre

Elle avait 13 ans lorsque sa famille décida de prendre ses quartiers d’hiver à Édimbourg. Là, alors qu’elle se perfectionnait en savoir-faire « féminin », elle entendit son professeur de dessin expliquer à un autre élève que Les Éléments  d’Euclide étaient la base pour comprendre les lois de la perspective. Cela lui suffit pour se plonger dans les Éléments avec l’aide du tuteur d’un de ses frères, qui lui fournit aussi un manuel d’algèbre (elle avait eu vent de cette discipline dans une revue féminine!) et la guida dans le monde des x et des y. Ses parents tentèrent en vain de juguler sa passion des études, passion qui ne l’empêcha pourtant jamais d’apprécier la vie en société.

Mariages, enfants et, toujours, mathématiques

À 24 ans, Mary se maria avec Samuel Greig, un officier de marine qui ne s’intéressait aucunement à son goût pour les sciences et mourut au bout de trois ans. Revenue en Écosse avec leurs deux enfants, elle évolua dans un cercle stimulant d’intellectuels (dont son cousin William Somerville, inspecteur des hôpitaux). Elle apprit les langues, se forma en botanique et en géologie. En 1811, elle reçut une médaille d’argent pour avoir résolu une question mathématique. C’est à cette époque qu’elle se plongea dans l’œuvre de Newton et dans celle de Laplace. En 1812, Marie Fairfax-Greig épousa William, qui la soutint jusqu’à la fin.

Travaux et notoriété

William Somerville était membre de la Royal Society : le couple voyageait, évoluait dans les milieux scientifiques les plus prestigieux et Mary avait maintenant accès aux meilleures bibliothèques. Elle allait pleinement mettre à profit ces précieux atouts!

Son premier article, The magnetic properties of the violet rays of the solar spectrum, parut en 1826 dans les Proceedings of the Royal Society.

Un an plus tard, elle entreprit la traduction de La Mécanique Céleste de Laplace. Elle y travailla durant quatre ans car, en réalité, elle fit beaucoup plus que traduire. Les mathématiques anglaises, encore très influencées par la géométrie newtonienne, avaient pris du retard et Mary accompagna sa traduction d’un exposé du calcul différentiel et intégral. The Mechanism of Heaven eut un retentissement considérable.

 Le succès de On the Connections of Physical Sciences, véritable encyclopédie de la physique, fut encore plus éclatant. Traduit en français, en allemand, en italien, Mary le mit à jour et le réédita à neuf reprises : les différentes éditions suivent la progression des travaux de Le Verrier sur la comète de Halley et la sixième évoque la présence d’une planète inconnue perturbant la trajectoire d’Uranus, préfigurant ainsi la découverte de Neptune.

En 1838, Mary et William (dont la santé chancelait) se retirèrent en Italie, et c’est là qu’elle écrivit Physical Geography qui, utilisé dans les écoles et les universités jusqu’au début du 20ème siècle, est son ouvrage le plus célèbre.

Après la mort de William, elle publia Molecular and Microscopic Science, traité portant sur les récentes découvertes en chimie et en biologie. Lorsqu’à son tour Mary mourut, à l’âge de 98 ans, elle préparait un travail sur les quaternions, découverts par Hamilton en 1843.

Honneurs et notoriété

Bien que condamnée par l’Église (elle avait eu le tort de proposer, dans Physical Geography, une chronologie géologique non conforme), Mary bénéficia d’une large reconnaissance : élue membre de la Royal Astronomical Society, de la Société de Physique et d’Histoire Naturelle de Genève, de la Royal Irish Academy, de l’American Geographical and Statistical Society et de la Société Italienne de Géographie, elle reçut en 1870 la médaille d’or de la Royal Geographical Society. Le gouvernement lui accorda une pension civile.

Solide partisane de l’éducation des jeunes filles, elle fut une influence déterminante dans la formation de la jeune Ada Byron, la future Ada Lovelace, et son nom figura en tête de la pétition lancée par John Stuart Mill en faveur du droit de vote des femmes.

Références

Brück, T. Mary. 1996. « Mary Somerville, mathematician and astronomer of underused talents ». Journal of the British Astronomical Association 206 (4). http://adsabs.harvard.edu/full/1996JBAA..106..201B

Sartori, Eric. 2006. Histoire des femmes scientifiques de l’antiquité au XXème siècle. Paris : Plon.

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