5 Germaine de Staël, femme de lettres (1766–1817)

Noémie Bernier

Mme de Staël, domaine public. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Marie_El%C3%A9onore_Godefroid_-_Portrait_of_Mme_de_Sta%C3%ABl.jpg

Qui n’a pas entendu parler d’une certaine Germaine de Staël dans le cadre de la Révolution française? Ou plutôt, devrait-on ajouter que son nom refait surface depuis quelques années. Le plus difficile est de la catégoriser : est-ce une historienne? une politicologue? une philosophe? une écrivaine? une salonnière? une ambassadrice? L’ambiguïté de lui attribuer l’un de ces chapeaux vient du fait qu’elle les a tous porté.

Un parcours particulier

Née Anne-Louise Germaine Necker en 1766, à Paris, et décédée en 1817, madame de Staël fût une autrice reconnue à son époque. Comme pour bien d’autres, toutefois, son œuvre tomba dans l’oubli quelque temps et a heureusement refait surface dans les études contemporaines. Bien souvent, on associe cette grande dame à son père, Jacques Necker, personnage important pendant la Révolution française : il était ministre des Finances sous Louis XVI. Madame de Staël a donc eu une relation privilégiée avec la famille royale de par le poste qu’occupait monsieur Necker. Mais encore, pour ceux qui connaissent Suzanne Curchod, on comprend la place que madame de Staël saura prendre au fil de sa vie : sa mère était reconnue pour le salon qu’elle tenait à Paris, et Germaine, toute jeune, y assistait et y rencontrait des gens importants. Elle bénéficiera d’une éducation personnalisée par le biais de ces réunions. Plus tard, elle se mariera à l’ambassadeur de Suède, Erik Magnus de Staël-Holstein; elle prit d’ailleurs son rôle d’ambassadrice à cœur et pu même s’en servir pour sauver quelques-uns de ses amis au cours de la Révolution.

Germaine de Staël grandira donc en côtoyant des gens importants, politisés et critiques, en se forgeant un large réseau de contacts, ce qui a sans aucun doute influencé sa trajectoire. Elle prendra ses aises et tiendra plus tard son propre salon, lieu réputé en 1788–89 (quelques députés s’y rendaient pour se préparer avant d’aller aux assemblées!) ainsi que sous le règne de Napoléon, et elle ne s’empêchera pas de dire son opinion sur divers sujets. Pour une femme « bourgeoise » de l’époque, madame de Staël n’aura pourtant pas la vie si facile : elle vivra de grandes pertes et sera notamment exilée pendant plusieurs années de France par Bonaparte, qui la considérait comme dangereuse et influente contre ses mesures.

Il serait toutefois trompeur de s’arrêter à ces quelques constatations sur Germaine de Staël et sur son statut social : elle est d’abord et avant tout une autrice importante. Elle nous a légué des romans, des pièces de théâtre, des analyses historiques et des essais philosophiques. Influencée par les Lumières, elle reprend plusieurs points dans ses différents écrits : l’idée de bonheur par la progrès, l’importance de la Raison, le cosmopolitisme et la tolérance religieuse, notamment. Voyageuse, elle prend des notes sur les mœurs des différents pays qu’elle visite : l’Angleterre, la Suisse, l’Italie et l’Allemagne feront notamment l’objet de ses réflexions.

La Révolution : un terreau fertile pour l’écriture

Madame de Staël vivra tous les bouleversements de son pays natal. Rappelons-nous qu’en France plusieurs régimes politiques se succédèrent : monarchie absolue (avant 1789), monarchie constitutionnelle (1789–1792), République (1792–1799), Consulat (1799–1804), Premier Empire (1804-1814) et restauration de la monarchie constitutionnelle en 1814–1815. Dans ce domino politique, madame de Staël fut critiquée pour sa position parfois contradictoire : notons par exemple qu’en 1792 elle élaborera, avec Louis de Narbonne, un plan d’évasion de la famille royale qui sera décliné de leur côté et vivement critiqué de l’autre. Dans les faits, Germaine de Staël est républicaine de raison, s’appuyant sur le contexte avant d’applaudir aveuglément l’avènement d’un nouveau régime. Les événements de la Révolution auront d’ailleurs une influence non-négligeable sur ses écrits et sur sa philosophie. Elle sera présente à plusieurs journées importantes : l’ouverture des États-Généraux en 1790, la prise de la Bastille et la marche sur Versailles, pour n’en nommer que trois. Durant cette même période, elle écrivit plusieurs ouvrages importants, notamment De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796) et De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800).

[…] c’est dans ce siècle [surtout] qu’on est conduit à réfléchir profondément sur la nature du bonheur individuel et politique, sur sa route, sur ses bornes, sur les [écueils] qui séparent d’un tel but.

De l’influence des passions

De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations est une réflexion philosophique principalement rédigée pendant la Terreur (1792-1794) et connaîtra une réception mitigée. Germaine de Staël tentait de comprendre ce qui amène le bonheur des individus, recherche intimement liée au contexte historique. Cet écrit proposait une démarche pour éviter de tomber dans le piège des passions, notamment l’amour, la vengeance et l’esprit de parti, et porte l’espoir de donner aux caractères passionnées la clé pour transférer ces passions en amitié, tendresse filiale, paternelle et conjugale et en religion. Madame de Staël suggérait trois ressources, la philosophie, l’étude et la bienfaisance, pour remédier au malheur qu’entraîne les passions.

Tout, hors de la pensée, parle de destruction; l’existence, le bonheur, les passions sont soumises aux trois grandes époques de la nature naître, croître et mourir; mais l[a] pensée, au contraire, avance par une sorte de progression dont on ne voit pas le terme, et, pour elle, l’éternité semble avoir déjà commencé.

De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales se pose comme une analyse des rapports entre les œuvres littéraires et leur influence sur la société. C’est une des œuvres qui permettra à madame de Staël d’être reconnue comme intellectuelle. Elle y fit l’analyse de l’histoire de la littérature européenne, de la Grèce antique jusqu’à la Révolution française, en mettant de l’avant le caractère social de la littérature, qui rassemble la raison et l’imagination. Cette idée, madame de Staël l’explorera elle-même en utilisant ses écrits pour dénoncer des politiques ou des pratiques sociales.

L’éloquence, l’amour des lettres et des beaux-arts, la philosophie, peuvent seuls faire d’un territoire une patrie, en donnant à la nation qui l’habite les mêmes goûts, les mêmes habitudes et les mêmes sentiments.

Une autrice du romantisme?

C’est en 1797 que Germaine de Staël rencontra Napoléon Bonaparte. Déjà, ils n’avaient pas le même point de vue sur le rôle des femmes en politique et sur les politiques de conquêtes prônées par le futur Empereur. C’est ensuite le Concordat de 1801 et l’anti-intellectualisme du personnage qui les divisa définitivement. Par ailleurs, Bonaparte trouvait que Germaine de Staël était dangereuse pour ses entreprises, par ses activités politiques (son salon réputé) ainsi que ses écrits. En 1802, Bonaparte n’apprécia pas son roman Delphine qui traitait de la liberté individuelle et d’autres thématiques connexes; madame de Staël sera exilée de Paris pour une première fois en 1803. Elle en profitera pour faire deux voyages qui inspirèrent ses futurs écrits. En 1807, elle retournera même clandestinement à Paris et sera menacée d’exil une nouvelle fois à la suite de la publication de son autre roman, Corinne ou l’Italie.

[…] le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est l’image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse elle va se perdre.

Corinne ou l’Italie est un roman proto-féministe, comme certaines l’appellent, qui compare les mœurs des Anglais et des Italiens. Il faut comprendre que pour l’époque, alors que plusieurs revendiquaient des droits pour les femmes (Olympe de Gouges, Théroigne de Méricourt), Germaine de Staël dénonçait la pression sociale et la place réduite dédiée dans plusieurs pays aux femmes. Le roman présentait donc une jeune artiste talentueuse, influencée par la culture italienne, qui était déchirée par son désir de vivre en Angleterre avec l’homme qu’elle aimait. Il s’agit d’une critique de la culture anglaise, qui réduisait la femme à un rôle plus conservateur, et un éloge de l’Italie comme terre fertile du génie féminin. Cet écrit, avec Delphine, plaça madame de Staël dans le mouvement littéraire du romantisme : les descriptions fidèles au réel, la mélancolie et la sensibilité passionnée étaient au cœur des deux romans. Son génie fut d’y ajouter une fonction sociale, dénonciatrice. Madame de Staël ne saurait mieux dire que cette phrase, qui résume l’œuvre de sa vie :

Les arts sont bornés dans leurs moyens, quoique sans bornes dans leurs effets (Corinne ou l’Italie).

Une fin de vie mouvementée

Chaque découverte sociale est un moyen de despotisme, si elle n’est pas un moyen de liberté. (Considération sur la Révolution française)

Germaine de Staël multiplia ses rencontres, s’impliqua dans la politique étrangère, continua d’écrire pendant ses voyages et ouvrit de nouveau son salon de retour en sol parisien. En 1810, elle publia De l’Allemagne, autre œuvre majeure qui appelait à l’unification de l’Allemagne et critiquait l’impérialisme français. En 1813, elle publia Réflexions sur le suicide, un sujet qu’elle mijotait depuis longtemps, ayant elle-même longtemps conservé de l’opium au cas où quelque chose de malheureux arriverait à l’une de ses flammes. S’enchaîna ensuite De l’esprit des traductions, en 1816, alors qu’elle s’efforçait de traduire plusieurs ouvrages abolitionnistes britanniques. Germaine de Staël, accablée par de nombreux problèmes de santé, épousa secrètement Albert Jean Michel Rocca, dit John dans sa famille, en 1811. Elle mourut le 28 juillet 1817 à Paris. Elle laissa un écrit majeur, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, depuis son origine et compris le 8 juillet 1815, qui sera publié posthume en 1818. Madame de Staël portait alors le chapeau d’historienne, et racontait les détails de la Révolution française telle qu’elle l’a vécu. Une perle pour nous, contemporains, qui tentons de saisir les péripéties de cette période mouvementée.

La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les sots se flattent toujours de dominer la société (De l’Allemagne).

Germaine de Staël fut donc une historienne, une politicologue, une philosophe, une écrivaine, une salonnière et une ambassadrice, modérée quant à ses positions, mais radicale dans ses moyens d’actions pour l’époque. Ses œuvres furent importantes et des pistes de réflexions peuvent, encore aujourd’hui, être récupérées pour analyser la société.

Références

Goodden, Angelica. 2008. Madame de Staël The Dangerous Exile. Oxford : Oxford University Press.

Herold, J. Christopher. 1962. Germaine Necker de Staël. Paris : Plon.

Lampron, Eve-Marie. Notes personnelles prises lors du cours sur Germaine de Staël. UQAM, automne 2015.

Planté, Christine, Christine Pouzoulet et Alain Vaillant. 2000. Une mélodie intellectuelle Corinne ou LItalie, de Germaine de Staël. Montpellier : Université Paul-Valéry.

Tilkin, François. 1998. Le groupe de Coppet et le monde moderne : conceptions, images, débats. Liège : Université de Liège.

Winock, Michel. 2010. Madame de Staël. Paris : Fayard.

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