7 Lou Andréas-Salomé, femme de lettres et psychanalyste (1861–1937)

Céline Chevalier

Lou Andréas-Salomé en 1914. Photographie du domaine public.

 

Indépendante et esprit libre, Lou Andréas-Salomé fut l’une des premières femmes psychanalystes qui s’est distinguée tant pour ses nombreux écrits (romans, essais, nouvelles, mémoires et correspondances) que pour l’inspiration et la passion qu’elle a suscitées auprès de grands hommes de son temps tels que Nietzsche, Rilke et Freud.

L’enfance russe

Lou Andréas-Salomé est née le 12 février 1861 à Saint-Pétersbourg. Fille de Gustav Salomé, un ancien général, et de Louise Wilm, elle grandit dans un environnement familial empreint de luxe et de beauté dans une résidence située à proximité du Palais d’Hiver. Indifférente aux mondanités qui rythment son enfance, Lou se réfugie dans des monologues avec Dieu, figure centrale de ses rêveries fécondes. Adolescente curieuse, c’est auprès du pasteur Heinrich Gillot qu’elle s’ouvre aux connaissances et c’est en tant que maître, en secret, qu’il lui fait découvrir l’histoire des religions, la métaphysique, la logique, la philosophie et les littératures française et allemande. Gillot la pourvoit intellectuellement et lui offre un formidable sésame universel. À 17 ans, Lou perd son père qu’elle aimait passionnément. L’année 1878–1879 marque sa rupture avec l’Église russe –Dieu n’a pu sauver son père– et la découverte de ses entretiens clandestins avec Gillot. À la même époque, Heinrich Gillot lui révèle ses sentiments envers elle et la demande en mariage. Troublée, Lou fuit Saint-Pétersbourg à 19 ans pour Zurich, ville la plus cosmopolite de l’époque, accompagnée de sa mère, pour entrer à l’université, l’une des rares à accepter les femmes. Cet épisode qui destitue l’homme « Père Dieu » entérinera la fin de son enfance.

À Zurich, Lou est, à l’instar de ses semblables, soumise aux mœurs traditionnelles et éducatives qui enchaînent les femmes, mais elle n’aura de cesse de les transgresser.

Passionnée par ce que l’esprit humain entreprend et découvre, elle suit à l’université des enseignements de théologie, d’histoire de l’art et écrit des vers.

À 21 ans, malade, Lou est envoyée en Italie et fait la connaissance à Rome du philosophe Paul Rée avec lequel les échanges d’idées se font passionnés.

« De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer? »

Lou a un rêve : former une trinité où la place serait donnée au partage des idées, du savoir dans une formidable communion fraternelle.

Paul Rée, amoureux éconduit, lui propose de rencontrer Friedrich Nietzsche, un ami philosophe. La rencontre a lieu en 1882 à la Basilique Saint-Pierre de Rome. « De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer? » : c’est en ces termes que le philosophe s’adresse à Lou, immédiatement subjugué par sa beauté et son esprit. Lou a 21 ans, il en a 38. Elle ne s’est offerte à aucun homme et Nietzsche, malgré sa folle passion pour elle, n’obtiendra rien de plus qu’une amitié amoureuse, platonique. Ils ont en commun leur intérêt pour la mort de Dieu, l’hindouisme et la philosophie dont ils débattent à bâtons rompus. Éconduit par la jeune femme, Nietzsche sombre dans une profonde dépression et écrit Ainsi parlait Zarathoustra. Nul ne peut dire quelle part la relation d’amitié avec Lou a joué dans l’écriture de ce livre, mais il est vraisemblable que les conversations effrénées entre les deux amis y aient contribué. À Berlin, Paul Rée et Lou s’installent dans un trois pièces. Nietzsche ne les rejoindra pas.

À 23 ans, Lou Salomé rencontre Friedrich Carl Andréas, un spécialiste des langues orientales de 15 ans son aîné. Tombant follement amoureux d’elle, il lui demande de l’épouser. Lou accepte à la condition que le mariage ne soit pas consommé. Idéaliste romantique, Lou place la sexualité comme résultante de l’amour, mais qui ne l’anticipe pas. Mariée, oui, mais libre. Friedrich Carl Andréas, en qui elle voit plus un père qu’un mari, ne parviendra pas à la faire céder et Paul Rée, à l’annonce de leurs fiançailles, disparaît. Entre 1891 et 1898, Lou écrit 11 essais dont un sur Nietzsche en 1894 qui demeurera l’un des plus pertinents jamais écrit sur le philosophe.

La muse de Rilke

De Berlin à Vienne, de Vienne à Munich, Lou voyage, intellectuelle libre en correspondance avec les plus grands penseurs de son temps. À 36 ans, elle vit sa première vraie passion avec le poète Rainer Maria Rilke, de 14 ans plus jeune qu’elle, amour qui réunit chez elle désir sexuel et sentiments. Les aventures de type paternalistes n’émurent jamais Lou, la séduction intellectuelle recevant seule son intérêt et repoussant ainsi ses premiers émois sexuels.  Avec Rilke, Lou retrouve sa jeunesse quand lui croit reconnaître en elle l’éternité. Les premiers poèmes de son jeune amant ne passionnent guère Lou qui lui demande d’y insuffler de la rigueur, d’écrire sur des choses simples. En cela, Lou laissera une empreinte sur l’œuvre de Rilke. Durant trois années, les amants s’échangent de l’amour, des idées, de l’énergie. Ils se nourrissent de la puissance créatrice de l’autre. Au printemps 1899, Rainer Maria Rilke accompagne Lou et son mari en Russie, terre natale de sa bien-aimée. Lou redécouvre avec joie son pays au travers du regard de son amant. Au 19e siècle finissant se succèdent de nouvelles techniques envahissant la vie quotidienne : « On croit désormais plus au progrès qu’à la bible[1] ». En mai 1900, les deux amants retournent seuls en Russie et entament une croisière, dernier voyage qui marquera la fin de leur histoire. Rilke en proie à l’angoisse et à la mélancolie devient un fardeau pour la femme libre qu’est Lou et qui souhaite s’adonner pleinement à ses expériences.

« Je suis éternellement fidèle aux souvenirs, je ne le serai jamais aux hommes » (Andréas-Salomé 2009).

À son amour que Lou ne semble plus désirer, Rilke lui substitue son amitié. Endossant le rôle de la conseillère, « celle qui sait », ils correspondront jusqu’à la mort de Rilke en 1926.

L’amie de Freud

Écrivain, Lou Andréas-Salomé souhaite désormais s’engager pour autrui. La psychanalyse l’interpelle, notamment la question des pulsions, moteurs des actions humaines. C’est en 1900 que Lou découvre l’Interprétation des rêves produit par Freud à 44 ans. C’est cette même année que survient le décès de Nietzsche, 56 ans. Le couple Andréas prend ses quartiers en 1903 à Göttingen dans une maison qu’occupera Lou jusqu’à sa mort. Friedrich Carl Andréas eut une fille de son union avec leur servante, Lou n’en prendra pas ombrage et l’accepte comme sienne. En 1911, Lou rencontre Freud au Congrès international de la psychanalyse de Weimar présidé par Jung, sous l’égide de Freud.

Freud est subjugué par sa beauté et son passé, ainsi que par son incroyable optimisme qu’il tentera d’expliquer. Se passionnant par tout ce qui a trait à la psychanalyse, Lou désire devenir son élève à Vienne et participer aux cours du mercredi soir. Freud accepte. Le maître et l’élève entament ainsi durant six mois une relation privilégiée teintée d’admiration réciproque. Lou est séduite par la rigueur, la clarté et la patience de Freud. Quand Lou s’enthousiasme pour sa méthode de travail, Freud la considère comme son alter ego féminin, sa confidente.

En 1913, Lou quitte Freud et retourne à Göttingen. Sa vie ayant consisté en une longue excursion foisonnante à la découverte d’elle-même, des connaissances et des êtres, Lou déclare désormais vouloir rendre ce qu’elle a reçu. Une des premières femmes à devenir psychanalyste, elle décide de se mettre au service des femmes et des hommes qui souffrent, de les écouter, de les soigner.

La fin de sa vie

En 1914 éclate la Première Guerre mondiale et, pendant que Lou poursuit ses correspondances avec Freud et Rilke, les patients se succèdent dans son cabinet à Göttingen. Elle affine, par sa pratique, les théories cliniciennes transmises et prend en charge la formation analytique d’Anna Freud à la demande du maître.

En 1931, Lou rédige un texte « Ma gratitude envers Freud » qu’elle lui offre pour son 75ème anniversaire.

Nommée la « Juive finnoise » par le parti national socialiste dans une Allemagne nazie naissante, Lou devient une femme solitaire, âgée et malade qui décide d’entreprendre une autobiographie. Ernst Pfeiffer, son légataire littéraire, l’accompagne dans la lecture et le remaniement de cet essai autobiographique.

À 72 ans, en 1933, Lou adhère à l’association des écrivains du Reich et aurait promis à une maison d’édition un texte intitulé « Mon adhésion à l’Allemagne d’aujourd’hui » qu’elle n’écrira jamais. Il est probable que Lou, femme insoumise qui ne céda jamais à la standardisation ni à une vie faite de conventions ait œuvré ainsi pour assurer sa quiétude et tranquillité de vieille femme.

Lou meurt dans son sommeil en 1937 à l’âge de 76 ans et est incinérée à Hanovre. Son urne funéraire fut déposée aux côtés de la tombe de son unique mari, elle qui a aimé tant d’hommes.

À 50 ans, Lou s’est engagée à corps perdu dans la psychanalyse, sans doute à la fois pour étudier sa vie, mieux en connaître les arcanes, mais aussi par intérêt pour la libido au cœur des écrits de Freud, elle qui a longtemps étouffé la sienne jusqu’à sa rencontre avec Rilke. Elle a consacré 25 années aux autres, soit un tiers de sa vie; les deux premiers tiers, elle n’aura eu de cesse de construire, façonner sa vie comme une œuvre d’art, car créer, disait-elle, c’est être libre.

Références

Andréas-Salomé, Lou. 2009. Ma vie (8ème édition). Édité par Ernst Pfeiffer. Paris : PUF.

Astor, Dorian. 2008. Lou Andréas-Salomé. Paris : Folio.

Kablitz-Post, Cordula. 2016. Lou Andréas-Salomé. Allemagne : Bodega films. DVD, 113 min.

Michaud, Stéphane. 2017. Lou Andréas-Salomé. L’alliée de la vie. Paris : Points.

Mons, Isabelle. 2012. Lou Andréas-Salomé. Paris : Perrin.

Simon, Yves. Lou Andréas Salomé. 5 épisodes. Émission radiophonique diffusée sur France culture en 2017.

Wikipédia. « Lou Adreas-Salomé ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Lou_Andréas-Salomé, consultée le 29 septembre 2019.


  1. Extrait de l’émission « Lou Andréas-Salomé » par Yves Simon rediffusée le 28/09/2017 sur France Culture

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