Conclusion générale

L’histoire du CAMES est une juxtaposition de réalités historiques et d’évolutions permanentes. Si nous avons braqué le projecteur sur le passé pour l’éclairer, en rendant compte de la succession linéaire des événements, nous avons été attentifs aux discontinuités, l’histoire n’étant jamais un fleuve tranquille. Celle du CAMES a agrégé des trajectoires multiples depuis la scène inaugurale de Niamey en 1968. Ce sont ces temporalités d’hier et d’aujourd’hui que nous avons voulu saisir. En puisant dans les profondeurs de la décolonisation, nous avons eu le souci d’exhumer les racines idéologiques, culturelles et politiques qui assignent un sens à l’acte de création du CAMES.

Le droit à l’autodétermination tel que revendiqué par les élites nationalistes « indigènes » était inséparable du droit de penser par soi-même, comme le note avec justesse Issa Shivji. Mais comme le souligne Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, la liberté est impossible à l’ignorant (Finkielkraut 1987 : 168). Le savoir comme condition de la liberté, de la réinvention de soi s’imposa aux penseurs de la modernité africaine comme catégorie essentielle.

Il visait en creux la contestation de la prétention de la science impériale à l’universalité, ce qui laissait supposer le rejet par les colonisés des canons de la légitimité savante édictés par les colonisateurs. L’œuvre politique de la décolonisation s’accompagnait ainsi d’une révolution dans l’ordre de la pensée : l’humain, « ce concept unitaire de portée universelle » (Lunch 1980 : 388) cédant la place à la diversité sans hiérarchie des personnalités culturelles (Finkielkraut 1987 : 90).

Qu’advint-il de ce projet d’affirmation culturelle et intellectuelle africaine, porté par le CAMES, une fois tues les clameurs de Niamey? L’analyse théorique des institutions, soulignait Robert Besnier (1977 : 630), est insuffisante si elle néglige l’histoire qui les éclaire et les juge sur leurs résultats. Le premier âge de l’institution (1968-1980) montre que la prose politique et idéologique ne transforme pas une esthétique de réinvention de soi en réalité incarnée. Cet effort de ré-engendrement par la rupture avec les traditions académiques françaises s’est bien souvent heurté à l’indifférence de ceux qui, hic et nunc, avaient pourtant appelé à son avènement.

Cet ouvrage aura montré comment, en ces temps héroïques, comble du paradoxe, ce fut l’ex-puissance coloniale française qui bien souvent porta, presque à bout de bras, une institution africaine postcoloniale en proie à des difficultés financières du fait du non-versement des contributions financières par la quasi-totalité des États membres.

Ces temps d’élaboration difficiles, au cours desquels se joua bien souvent le destin de l’institution naissante, ont été marqués à l’inverse par le rôle décisif de l’intellectuel burkinabé Joseph Ki-Zerbo, premier Secrétaire général du CAMES (1968-1980). Notre choix initial d’une histoire institutionnelle, qui décrit le cadre normatif et juridique autant qu’il s’intéresse à l’action des personnes, trouve ainsi sa pleine justification.

Si l’histoire du CAMES se confond en effet avec celle de l’historien burkinabé, c’est en raison de son éthique de l’engagement au service de l’unité africaine. Les premières architectures institutionnelles et les programmes initiaux portent la marque de cet engagement en faveur d’une université africaine décolonisée.

La grave crise institutionnelle (1978-1980) qui clôture l’ère Ki-Zerbo souligne en revanche les deux hiatus majeurs qui n’ont plus cessé d’informer l’histoire de cette organisation supranationale. La juxtaposition des domaines politique et académique dans l’espace CAMES comme modèle de gestion institutionnelle offre une première tentative d’explication de cette crise institutionnelle qui culmine avec l’épisode de 1980. La part des considérations politiques dans la décision du limogeage du Secrétaire général Joseph Ki-Zerbo atteste de la prépondérance des jeux de pouvoir qui encadrent, peu ou prou, les pratiques de dévolution du pouvoir au sein de l’organe d’exécution (secrétariat général) du CAMES.

Les difficultés financières constituèrent le second biais, faisant de 1980 une sorte d’annus horribilis dans l’histoire du CAMES. Plus qu’une situation conjoncturelle, ces difficultés ont traversé toutes les époques de la vie de l’organisation, mettant son existence, bien souvent, en péril.

Si, à partir de 1981, l’institution retrouve une certaine forme de stabilité, la question de son indépendance financière continua de se poser. Des ruptures s’opérèrent toutefois sur le front de l’évolution institutionnelle et de l’animation scientifique. L’autonomie au sein de la CONFEMEN, actée en 1986, peut être considérée comme une tentative réussie de remise en cause de la subordination du CAMES à une instance politique. Ce genre d’émancipation vis-à-vis du politique ne fut pas légion cependant dans l’histoire de l’organisation.

Ces années de transition furent, par ailleurs, rythmées par une grosse animation scientifique qui vit apparaître de nouveaux programmes à l’agenda du CAMES. Il en fut ainsi du concours d’agrégation en sciences médicales (1982), de celui consacré aux sciences juridiques et économiques (1983), de l’ouverture à partir de 1984 des CCI aux chercheurs.

Le 21e siècle s’ouvre pour sa part sous de bien mauvais auspices. La situation financière catastrophique de l’institution souligne l’ampleur de la tâche de redressement à entreprendre. Cette dernière porte finalement ses fruits et permet une modernisation de l’institution qui en sculpte le faciès. Ce renversement de tendance se conjugue avec des réformes institutionnelles (réaménagement de l’organigramme du secrétariat général et l’actualisation des textes juridiques en 2000), une rénovation des programmes statutaires, l’ouverture de nouveaux programmes à l’image de l’OIPA/CAMES.

L’élaboration du premier plan quinquennal du CAMES en 2013 inscrit l’institution dans l’ère du numérique et lui offre un nouveau visage en rupture avec la fabrique artisanale des temps héroïques. Ces faits s’offrent à notre regard et l’historien ne peut les occulter sous peine de mutiler l’intelligibilité d’ensemble de l’histoire du CAMES.

Le contraste est cependant saisissant entre, d’une part, ces dynamiques de modernisation de l’institution et d’élargissement de sa base géographique par l’incorporation de nouveaux États membres et, d’autre part, la résurgence et la persistance de l’idée de promotion par des instances nationales aboutissant à une concurrence avec les instances d’évaluation du CAMES. Cette coexistence de deux systèmes de promotion se nourrit des griefs portés notamment par les syndicats d’enseignants et chercheurs à l’encontre des critères d’évaluation et de l’organisation des titres en vigueur au CAMES.

 Le CAMES de ce point de vue ne peut faire l’économie d’une réflexion ouverte sur cette question essentielle qui fut à l’origine de son acte de création. Au vrai, la question de la promotion des enseignants et chercheurs par les instances du CAMES déterminera, pour une large part, le niveau d’adhésion à cette institution dans les années qui viennent. Tant de choses restent à faire pour que l’aval historique soit durable et fécond[1], écrivait, lucide, Joseph Ki-Zerbo à l’occasion des dix ans de l’institution.

 Ce bilan d’ensemble du CAMES, après 50 ans d’existence, relève finalement de la lecture classique de la vie des institutions : celui d’un chassé-croisé entre des dynamiques de progrès et des temps de régression. Le 21e siècle dans ce rangement chronologique est incontestablement un temps de progrès du CAMES qui a besoin de se consolider à travers des réformes rendues nécessaires par la rapidité des mutations dans le domaine académique. Ces dernières doivent s’opérer à partir des dynamiques proprement africaines pour en finir avec l’image d’une Afrique sans cesse obligée de rattraper l’Occident, comme dans une course effrénée pour atteindre les rivages de la modernité. Lila Chouli et Hocine Khelfaoui se sont, par exemple, montrés critiques à l’égard du processus d’arrimage du CAMES et plus largement des universités africaines au processus de Bologne[2]. Dans le cadre de la domination et pour des raisons historiques évidentes, affirme Chouli Lila, les anciennes colonies ont décidé d’intégrer le processus de Bologne et de « se caler » sur le calendrier européen. Ce processus, progressivement engagé en Europe où il a été conçu, est livré aux universités ouest-africaines, notamment, comme un kit prêt à l’emploi, en particulier par l’UEMOA et le Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES) (Lila 2009 : 119). Cette situation est d’autant plus paradoxale, du point de vue de Khelfaoui Hocine, que les États africains ont intégré la notion de mobilité interafricaine dès le début des années 1970. Le CAMES, ainsi que d’autres organismes interafricains[3], sont également témoins que la compatibilité et les équivalences de diplômes ne sont pas des questions nouvelles en Afrique (Khelfaoui 2009 : 11).

Ce livre est une histoire du CAMES qui n’a pas la prétention d’épuiser le sujet, tant restent nombreux les champs à explorer. Des aspects laissés de côté volontairement ou involontairement pourront servir de trame de réflexion à des travaux ultérieurs. En attendant, et au moment où s’achève cette étude, c’est le mot de Joseph Ki-Zerbo, figure tutélaire de l’institution, qui nous vient à l’esprit : si le CAMES n’existait pas, c’est maintenant qu’il faudrait l’inventer[4].


  1. Archives du CAMES. Session de la CONFEMEN. Séance d’ouverture de la réunion du CAMES. Allocution du Pr Joseph Ki-Zerbo, secrétaire général du CAMES. Ouagadougou, 2-5 mars 1978, p. 2.
  2. Ce qui est encore connu sous le nom de Magna Charta Universitatum met en avant les valeurs suivantes : Autonomie de l’université, lieu qui produit et transmet de façon critique la culture; Liberté de la recherche, de l’enseignement et de la formation; Absence de frontière dans la quête du savoir, mais impérieuse nécessitée de la connaissance réciproque et de l’interaction entre les cultures. Voir à ce propos Le processus de Bologne et la construction de l’Espace européen de l’enseignement supérieur. Fiches-argumentaires sur le processus de Bologne, 27 octobre 2017, 49 p. Consulté le 11 avril 2018 sur le site : https://www.ugei.fr/system/files_force/.../23_fiches_bologne_171116.pdf. Voir également Jean-Émile Charlier et Sarah Croché, « L’inéluctable ajustement des universités africaines au processus de Bologne », Revue française de pédagogie 172, juillet-septembre 2010, p. 77-84. DOI : 10.4000/rfp.2276.
  3. Il en est par exemple du Centre Africain des Hydrocarbures et du Textile de Boumerdès (Alger), créé en 1964, de l’École inter-États de sciences et de médecine vétérinaire de Dakar (EISMV), de l’École Inter-États d’Ingénieurs de l’Équipement de Ouagadougou, de la Faculté des Sciences appliquées de Bujumbura, de l’Institut d'Informatique de Libreville, et de bien d’autres établissements.
  4. Centre des archives diplomatiques de Nantes. Ministère des Affaires étrangères. Poste de Ouagadougou. Rapport d’activités du CAMES en 1970, présenté à Bangui en 1971.

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