Pour conclure

Promouvoir le développement, c’est faire reculer la pauvreté et l’exclusion. Telle que l’indique le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi (DSCE) publié par l’État camerounais en 2009, la pauvreté se définit comme

un phénomène complexe qui désigne généralement une insuffisance de ressources et une privation de possibilités de choix et d’opportunités qui offriraient aux individus des conditions de vie décente. La pauvreté présente ainsi une multiplicité d’images, notamment les mauvaises conditions de santé ou d’éducation, le manque d’accès au savoir, l’impossibilité d’exercer des droits civiques, l’absence de dignité et de confiance personnelle, la dégradation de l’environnement, etc. (République du Cameroun, 2009, paragr. 60).

La lutte contre la pauvreté suppose, certes, le déploiement de moyens financiers et matériels appropriés. Mais ceux-ci ne constituent pas une condition suffisante. Nous apprenons au paragraphe 228 du document cité, que « malgré les ressources financières massives injectées dans les secteurs de l’éducation, la santé, l’eau et l’énergie, l’accès aux services de base reste encore très limité et même, les conditions de vie pour une bonne frange de la population se sont dégradées » (République du Cameroun, 2009, paragr. 228). Dans le secteur de la santé en particulier, le niveau des principaux indicateurs ne s’améliore guère de façon significative.

Sans vouloir surestimer l’importance de la communication, nous devons reconnaître sa place dans la réussite de toute démarche humaine. L’échange de mots est bien celui qui fonde tous les autres aspects de la vie humaine. Ainsi, de même que la langue joue un rôle central dans les interactions diverses des humains, son étude scientifique a son rôle à jouer dans la compréhension, l’organisation voire l’amélioration de ces interactions. En effet, la prise en compte insuffisante ou inappropriée de la communication peut gravement hypothéquer les démarches les plus fondées.

Le DSCE nouvelle génération l’a bien compris. Il indique que « la communication a constitué un maillon faible du DSRP[1] » (ibid., paragr. 545). Le Document reconnaît explicitement que mieux gérée, la « communication permet d’atteindre des produits et des résultats supérieurs en favorisant le partage d’information, la sensibilisation, la participation et l’appropriation du processus par tous les  acteurs » (ibid., § « Cadre institutionnel de mise en œuvre »). Le texte continue ainsi :

La mise en œuvre  d’un plan de communication permettra d’identifier les besoins en informations pour les différents acteurs ainsi que les formats adaptés à chacun des utilisateurs. De même, ce plan de communication permettra de renforcer le dialogue et le débat autour des questions clés de la stratégie, et favorisera la dissémination des informations à tous les niveaux (ibid., paragr. 546)

Tout est dit : communiquer efficacement, c’est-à-dire rationaliser la communication, constitue la condition sine qua non de la réussite des politiques.

Il est capital notamment d’évaluer l’impact des discours délivrés et d’étudier les moyens d’améliorer leur conception, leur circulation, leur réception. Les questions qui se posent sont alors : parmi la pléthore de langues disponibles au Cameroun – langues nationales non véhiculaires, langues véhiculaires, langues officielles – dans quelle langue (ou variété de langue) communiquer? Avec qui communiquer? Par quel canal communiquer (médias audiovisuels, presse écrite, internet, dépliants, médias traditionnels, etc.) et à quel sujet communiquer?

Aujourd’hui, une nouvelle page de l’histoire des sciences du langage en Afrique est désormais tournée. Un des axes importants de la linguistique africaine actuelle s’est définitivement frayé un chemin après une longue gestation dont le début fut probablement marqué par le séminaire organisé sur le thème « Langues africaines, facteur de développement » au Collège Libermann en 1973. Pendant toutes ces années de gestation, ce courant s’est nourri de toutes les expériences développées dans des domaines variés : la sociolinguistique, la linguistique appliquée, la didactologie des langues, la lexicologie, la traductique, etc. J’ai noté une évolution de la perspective : nous découvrons tout à coup que la perspective naguère exclusive de l’enseignement des langues identitaires s’est laissée distancer, comme à notre insu, par l’urgence de la communication à double sens, du partage du savoir, de l’appropriation des sciences et des techniques par les populations pour un développement durable. Les nécessités du développement, l’importance récemment révélée de l’appropriation vernaculaire des savoirs innovants, l’urgence de promouvoir le dialogue entre les parties prenantes et non plus un style de communication verticale, le rôle central des langues identitaires dans tout l’ensemble de ce processus et l’urgence de développer un style de gouvernance partagée sont en train de marquer profondément l’histoire des recherches linguistiques en Afrique et particulièrement au Cameroun.

Mon projet de reconstituer, a posteriori, une linguistique du développement suppose une posture réflexive quant à la problématique de la langue et du développement. Elle inclut le traçage des positions théoriques – mais plus souvent des interventions pratiques – à propos d’un axe de recherche et d’intervention dont j’ai essayé de montrer l’actualité et les principales tendances (en 2008-2009). Cette théorisation ne pouvait se départir d’un essai de conceptualisation utile pour toute discipline qui a l’ambition de se constituer comme telle, tant il est vrai que l’élaboration théorique des concepts dans un axe de recherche en quête d’autonomie prend d’emblée l’allure d’un pugilat. Recherche obstinée d’une légitimité entre multitude de champs et labels : ce champ devait-il tout simplement se réclamer de la linguistique appliquée? De la sociolinguistique? Ce tâtonnement taxinomique témoigne, à mon sens, de la transversalité d’itinéraires de recherche linguistique fondamentalement différents, mais convergeant tous pour se mettre au service d’un idéal citoyen, celui du développement social et humain. Il se révèle alors une vacuité que vient combler le concept de linguistique du développement.

Les idées les plus novatrices et les élaborations théoriques les plus audacieuses résultent souvent d’un travail de reconfiguration d’une matière préalablement élaborée, préexistante. Nombreux sont alors ceux et celles qui ont œuvré pour l’avènement de ces élaborations théoriques sans le savoir ni même le vouloir. Leur appartenance explicite à une même école de pensée donnerait à coup sûr à la gamme variée de leurs initiatives de recherche plus de visibilité et plus d’efficacité.

Mais il ne faudrait pas oublier, dans cette entreprise, que corriger la précarité communicationnelle des populations vulnérables ne dispense pas de prendre en compte le patrimoine linguistique exogène, pour peu que ce dernier puisse offrir quelque opportunité d’améliorer l’existence humaine. Il convient, au demeurant, de garder à l’esprit que l’environnement urbain et son hétérogénéité linguistique parviennent à briser la transmission intergénérationnelle des langues identitaires, réduisant davantage le public potentiel de modules d’enseignement de langues camerounaises hardiment élaborés…

Ainsi, depuis quelques dizaines d’années, des chercheurs et chercheuses s’engagent avec conviction dans la voie de la linguistique du développement. Cela se produit dans un contexte favorable où la science contemporaine s’est résolument détachée de la tour d’ivoire qui l’isolait des préoccupations citoyennes. Si le chercheur ou la chercheuse lance un travail sur la perception du corps et de la santé ou de l’onchocercose dans une communauté donnée, ce sera en vue d’élaborer les stratégies les plus pertinentes pour une campagne de sensibilisation ou de distribution d’un médicament. Il s’appuiera sur des descriptions fines de la configuration sociolinguistique de la communauté concernée, de la structure de la langue d’usage (langue maternelle ou quasi maternelle, langue véhiculaire et pourquoi pas, dans certains cas bien définis, langue européenne) afin d’élaborer des traductions, d’adapter des contenus conçus bien souvent dans une langue européenne et de forger des concepts utiles grâce aux ressources de la néologie. L’aménagement linguistique sera ainsi au centre de ses préoccupations.

Préconiser le recours à une langue européenne peut sembler surprenant. Cependant, pourquoi faudrait-il nécessairement amputer le riche patrimoine linguistique du Cameroun et de l’Afrique de certains éléments? Ce serait s’enfermer dans un irrédentisme linguistique de mauvais aloi. Je soutiens que, dans certaines situations discursives, en milieu urbain notamment, le français, pour peu qu’il soit simplifié dans son lexique et sa syntaxe, est parfaitement à même de pallier les problèmes d’hétérogénéité linguistique et donc de fonctionner comme un véhiculaire. C’est déjà avéré, de façon spontanée, dans nos villes. À propos d’un sujet aussi potentiellement polémique, le ou la linguiste de développement n’hésitera pas à endosser la robe du tribun pour expliquer les principes de base de son action, ses objectifs, l’impact prévisible – ou déjà constaté – des travaux menés dans ce champ sur le développement global de l’Afrique. La sensibilisation constitue, à n’en point douter, un facteur central dans le processus d’adhésion du plus grand nombre (y compris celle, bien entendu, des décideurs et décideuses) à des attitudes, des valeurs et des savoirs innovants.

Une démarche inductive, à partir des travaux et des réalisations et déclarations des chercheurs et chercheuses inscrit-e-s dans cette mouvance, a permis de remonter, sinon à la genèse, mais du moins à l’évolution de la linguistique du développement. Les chercheurs et chercheuses ont d’abord œuvré pour la promotion des langues africaines par le biais de leur intégration au système éducatif pour des raisons essentiellement culturelles en souscrivant massivement à une vision quelque peu passéiste de la culture. Mais si la langue entretient une relation intime avec la culture, cette dernière ne saurait s’abstraire de l’environnement contemporain marqué par des mutations sociétales, scientifiques et technologiques et par la quête du développement humain. Dès lors, les sciences du langage, consciente de leur rôle central dans l’intelligence de l’homo loquens, ont eu à cœur de penser leur contribution au développement par une prise en charge explicite et citoyenne de la communication dans le nouvel environnement évoqué ci-dessus.  D’une approche « culturaliste » particulièrement liée à la scolarisation, les chercheurs et chercheuses sont passé-e-s à une posture résolument « ingénieriste » leur permettant d’habiliter un spectre plus large de la population au dialogue, à la communication technique ainsi qu’à l’appropriation des savoirs innovants.

Par le biais d’une recherche portant aussi bien sur les corpus que les statuts des langues, grâce à l’observation et à l’écoute empathique des populations bénéficiaires, le ou la linguiste de développement  parvient, entre autres, à des propositions de planification linguistique, à la traduction de contenus utiles, à l’aménagement du corpus des langues – notamment par la recherche terminologique. Il convient de relever, à propos des recherches concernant les corpus, que la linguistique du développement suppose une aptitude certaine à la transversalité disciplinaire, puisque, selon le domaine du développement qui l’interpelle, ses recherches auront trait à la santé, à l’éducation, à l’écologie, etc.

On peut noter, dans ce champ de recherche, un intérêt particulier pour les langues véhiculaires, compte tenu de leur rôle dans la réduction de la diversité linguistique dans les contextes de plurilinguisme de certains espaces géographiques concernés par la quête du développement humain (Afrique et Asie notamment). Dans ces régions du globe, compte tenu de la précarité des ressources, l’étude d’une autre catégorie de langues, les langues transfrontalières, ainsi que la mutualisation des résultats de la recherche, procureront probablement des avantages économiques notables.

En tout état de cause, les orientations épistémologiques du champ disciplinaire que j’avais le projet de décrire l’éloignent résolument du paradigme classique d’une science détachée des préoccupations de l’humain. Depuis quelques décennies déjà, se mettent progressivement en place, dans les sciences du langage, des préoccupations citoyennes orientées vers la correction d’une précarité communicationnelle en vue de soutenir l’épanouissement individuel et social. C’est désormais le sens d’une linguistique du développement clairvoyante dans l’évaluation de son potentiel, mais parfaitement consciente de sa contribution, compte tenu de la place de son objet spécifique, la langue, dans l’évolution de l’humanité.

Cet ouvrage – déjà présent dans mon dossier d’HDR (Métangmo-Tatou 2009) –, passé quelquefois des mains de quelque spécialiste à celles d’un-e de mes étudiant-e-s qui s’engageait dans ce champ, vient trouver des propositions analogues que j’ai eues le plaisir de découvrir. Au-delà de ce plaisir, il y a l’agréable surprise de confirmer modestement la maxime des grands esprits qui se rencontrent. Mon ami Henry Tourneux (2009), avec qui je collabore depuis environ 30 ans, suggère, fort à propos, la création d’un parcours de formation ad hoc. Le volcan de Vésuve et les joyaux architecturaux de Naples ont fait résonner les échos de cette « grande conversation » (Guédon, 2010) durant laquelle il a réitéré sa proposition (Tourneux, 2015). Agresti (2014) a lui aussi perçu la nécessité de dire cette implication du ou de la linguiste sur le terrain du développement; on y retrouve une présentation approfondie dans un livre récemment publié en italien (Agresti, 2018). Au Cameroun, précisément à l’université de Dschang, je partageai chaleureusement, avec des collègues venus de tous les horizons et réunis les 12 et 13 mars 2019 dans le cadre de la deuxième édition du National Symposium on Cameroonian Languages (NASCAL), le fruit d’une réflexion sur l’intégration des ressources multimédias dans les démarches de plaidoyer liées aux langues et au développement. Ce Symposium avait pour thème général : « Langues camerounaises, cultures et développement ».

Il est clair que l’objet « linguistique du développement » suscite de la curiosité et de l’intérêt. Chacun y voit une face particulière. La création en 2018 du réseau Populations, Cultures, Langues et Développement (POCLANDE)[2], celle de la revue Jeynitaare. Revue panafricaine de linguistique du développement[3] – en 2019 – et les réflexions théoriques en cours sont autant d’actions fortes qui consacrent l’émergence de ce nouveau paradigme.


  1. Document de stratégie pour la réduction de la pauvreté (DSRP).
  2. www.poclande.fr
  3. En ligne à https://www.revues.scienceafrique.org/jeynitaare/

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