Dialogue entre Marie-Ange Faro et Annie-Claude Prud’homme

ACP : Marie-Ange, tu connais bien les cultures haïtienne et québécoise, et tu as eu la chance de travailler aux niveaux primaire, secondaire et collégial, aux Gonaïves et à Rimouski. Peux-tu nous raconter ton parcours d’Haïti au Québec, ce qu’il t’a appris, et en particulier l’évolution de ta réflexion pédagogique?

MAF : Quand j’étais à l’école secondaire à Port-au-Prince, en rhétorique et philosophie, j’ai appris quelque chose sur l’amitié. J’étais la meilleure en mathématiques et en physique. Chaque fois que je faisais un devoir, j’avais 10 sur 10. Les réponses me venaient toutes seules, je me disais : « OK, si on fait ça comme ça… » J’avais tout un réseau autour de moi : les autres comparaient leur note avec la mienne, et ensuite, tout le monde voulait me parler. Les ami·e·s ne voulaient pas remettre leur devoir sans que je donne mon opinion, sans que ce soit la même réponse que la mienne. On a commencé à travailler en équipe, à faire les devoirs ensemble. Il y avait des personnes qui le faisaient en tant que collègues de travail, mais il y en avait d’autres avec qui je développais de l’amitié. En travaillant ensemble, en s’entraidant, on est devenus des ami·e·s. En Haïti, les amitiés sont vraiment fortes. On ne se parle pas souvent, mais quand on se parle, on se retrouve. Ce sont encore aujourd’hui de bonnes relations, comme quand on était en rhéto et philo. On se rappelle des souvenirs comme avec un frère ou une sœur. Il y a des ami·e·s du secondaire sur qui je peux toujours compter. Par exemple, une fois, j’avais besoin d’un papier pour une demande en immigration. J’étais mal prise, j’ai demandé à un ami qui est à Port-au-Prince : « Peux-tu aller me chercher telle ou telle affaire? » C’était compliqué parce qu’en Haïti, ce n’est pas facile. Ça faisait longtemps qu’on s’était parlé, mais cet ami m’a aidée.

Aussi, un jour, j’ai pris une décision qui a été très importante dans ma vie, qui a été source d’apprentissage. C’était en 2010. Quand j’ai pris cette décision-là, il n’y avait pas beaucoup de personnes qui l’acceptaient. J’avais une amie religieuse, une Ursuline que j’avais croisée à Desdunes au début de mes études secondaires, avec qui j’ai gardé contact, qui a communiqué avec moi après le tremblement de terre. Elle était infirmière dans une congrégation à Port-au-Prince. Elle m’a demandé si je voulais venir l’aider pour prendre soin des gens qui étaient dans les décombres, ce que j’ai fait. C’était une bonne action pour moi de partir de chez moi. J’ai aidé mon amie à Port-au-Prince jusqu’à ce que j’aille à Corail avec elle, à Jérémie. J’ai poursuivi avec elle, j’étais dans le moment présent, je ne pensais plus au passé. Je savais que la pression était forte, mais j’ai vraiment gardé cette décision-là. C’était la première fois dans ma vie de jeune adulte que je prenais une décision comme ça. J’ai appris que ma liberté, ma vie, c’est vraiment moi qui en suis responsable, pas les autres. Ça m’a appris que toute ma vie, je dois prendre des décisions malgré le regard des gens, il faut que je prenne des décisions pour moi, que je sois responsable de celles-ci. Si je n’avais pas pris cette décision-là, je ne serais pas heureuse aujourd’hui. Là je suis heureuse, je suis contente de la personne que je suis devenue. Ça fait mal de voir les gens autour de soi qui souffrent ou bien qui n’acceptent pas, mais le fait d’aller vers l’action, de faire ce qu’on veut pour soi, ça, c’est quelque chose de vraiment important pour moi.

C’est ainsi que je suis arrivée au Québec en 2010. J’ai étudié au cégep à Rimouski, puis en psychosociologie à l’université. J’ai toujours été timide et j’avais un peu de difficulté à m’exprimer pour donner mon opinion. J’avais toujours l’impression que les gens avec qui je parlais ne me comprenaient pas. En psychosociologie, on parle beaucoup de nous-mêmes, de nos émotions, surtout en première année. Les professeur·e·s m’ont vraiment aidée. Durant mon baccalauréat, j’ai appris à donner mes opinions sans crainte, ce que j’avais de la difficulté à faire. Quand j’ai commencé à m’exprimer dans les équipes de travail, ça n’allait pas tout le temps bien, mais je m’exprimais, j’essayais… Moi, je n’aime pas trop les conflits, mais quand il y en avait, j’essayais de donner mes opinions. Quand je voyais qu’autour de moi, personne ne l’avait mal pris, je me disais : « OK, je suis capable de donner mes opinions ». Quand la personne n’était pas d’accord, je lui expliquais comme il faut… Je demandais à la personne : « Est-ce que tu me comprends ou pas? » Elle me disait : « OK, je comprends ». C’est une des choses que j’ai apprises, qui fait que je suis devenue la personne que je suis.

ACP : Je comprends que les apprentissages personnels que tu as faits ont eu un impact direct sur l’accompagnatrice-intervenante que tu es devenue. Tu as d’ailleurs fait une maîtrise en éducation à l’Université du Québec à Rimouski. Sur quel sujet?

MAF : Elle portait sur la prise en compte des besoins particuliers des élèves.

ACP : À la lumière de tes travaux et de ton propre parcours, qu’observes-tu dans les récits d’expérience d’apprentissage d’enseignant·e·s d’Haïti et du Québec que nous avons réunis?

MAF : J’ai été touchée et impressionnée en lisant les témoignages réunis ici. Leurs apprentissages ont souvent des points communs quand il s’agit des valeurs liées à chacune des cultures. On dirait qu’un rituel a été développé par les professeur·e·s : transmettre aux élèves la persévérance qu’ils et elles ont apprise, avec une touche de sensibilité et un esprit d’inclusion. Au Québec en particulier, il y a une belle avancée sur le plan de l’intégration et de l’inclusion scolaire. Je fais ce constat, car dans les témoignages, les enseignant·e·s l’expriment ouvertement selon ce qu’ils et elles ont eu comme expérience. De plus, je remarque l’humilité de certain·e·s qui expriment aussi ce qui peut être appris des élèves, puisque la relation pédagogique entre l’enseignant·e et l’élève est bénéfique non seulement pour l’élève, mais aussi pour l’enseignant·e, comme le souligne Houssaye. Chacune des parties peut apprendre de l’autre, de même que chacune a ses responsabilités. Il importe de créer des conditions pour que cette relation soit la plus agréable possible.

Du côté des enseignant·e·s d’Haïti, je vois la fierté d’enseigner. La fierté d’avoir de nouvelles connaissances et des compétences pour être mieux outillé·e·s. Cette manière de vouloir se former me fait penser à ce que j’apprends en psychosociologie : se connaître pour mieux accompagner les autres. Avec ce même regard, je peux affirmer l’importance de gérer d’abord ses propres émotions avant d’aider les autres à gérer les leurs. Dans cette optique, je crois que les enseignant·e·s adoptent une attitude de discernement et d’empathie afin de mieux guider leurs élèves vers les apprentissages. Je note aussi qu’ils et elles sont aussi fiers et fières de parler de l’évolution des apprentissages de leurs élèves. Je constate également que malgré les défis du métier, les enseignant·e·s d’Haïti font de leur métier une passion et s’y consacrent corps et âme. C’est pour cette raison, je crois, que certain·e·s comparent le métier à un sacerdoce. Même si le thème sacerdoce est utilisé dans le contexte de l’église catholique pour le ministère des prêtres, on peut dire que les enseignant·e·s d’Haïti accomplissent religieusement les fonctions de leur métier. Ils et elles sont tellement dévoué·e·s à la cause, et ce, même si les enjeux sont grands sur le plan scolaire dans leur pays.

Je constate aussi que la réalité familiale a un impact important : les parents jouent un rôle majeur dans la vie des enseignant·e·s, ce qui fait qu’ils et elles deviennent ces personnes sensibles et patientes auprès des jeunes. En Haïti, l’absence des parents conduit les jeunes à développer leur débrouillardise puisque souvent, ils et elles deviennent autonomes plus rapidement. Je vois que cette belle richesse est un privilège pour les enseignant·e·s qui partagent avec leurs élèves et qui jouent avec plaisir le rôle d’éducateur ou d’éducatrice. Puisque l’éducation est la clé du développement pour tout être humain, tous les apprentissages, aussi petits qu’ils soient, sont importants pour aider les jeunes à se développer. Par exemple, certain·e·s enseignant·e·s témoignent avoir donné des conseils à leurs élèves, et avoir constaté que ceux-ci et celles-ci continuent de les mettre en pratique même lorsqu’ils et elles ne sont plus à l’école.

De plus, certains parents exercent une forte pression pour que leurs enfants fassent une carrière de leur choix. Ce fut mon cas et celui de certain·e·s enseignant·e·s qui, finalement, ont choisi la voie que leurs parents souhaitaient pour eux et elles. Même si la personne a d’autres passions, la pression devient tellement forte que le choix du parent parait plus simple et plus facile. Dans mon cas, après avoir décidé par moi-même que je ne voulais plus continuer sur le chemin que j’avais choisi, j’ai dû vivre avec beaucoup de culpabilité et de honte parce que je décevais certaines personnes de mon entourage qui n’aimaient pas ma décision. Le processus de guérison peut être difficile et long quand on subit la pression due à un choix de vie. Depuis que j’ai appris à oser prendre ma place, entre autres lors de ma formation en psychosociologie, je crois que c’est ma responsabilité de choisir ce qui est bien pour moi, pour ma vie. Je comprends également que la personne qui s’oppose à mon choix est responsable de son point de vue et que, dans ce cas, je ne peux rien pour cette personne. À l’inverse, en Haïti, on voit des parents qui vont pousser leurs enfants à aller de l’avant en leur donnant confiance.

La détermination des enseignant·e·s de Rimouski et des Gonaïves est importante pour aider les élèves à progresser dans leur apprentissage. Cette qualité amène également les enseignant·e·s à évoluer professionnellement puisqu’ils et elles continuent, malgré les exigences et les embuches, à donner leur 100 % pour éduquer les citoyen·ne·s de demain. Je trouve que ce métier est très noble. D’ailleurs, ma récente maîtrise en éducation m’a fait prendre conscience de l’ampleur du travail des enseignant·e·s qui doivent prendre en compte les différentes caractéristiques des élèves (cognitives, affectives, sociales, etc.) en utilisant des stratégies diverses pour soutenir leur réussite. Cela implique une planification et une préparation afin que le cours soit donné le mieux possible. La patience, la générosité, la sagesse, la débrouillardise, la persévérance, l’empathie ne sont-elles pas au centre des qualités et des compétences des enseignant·e·s, peu importe leur culture?

ACP : Merci, Marie-Ange, pour le partage de ton expérience interculturelle et pour le regard très éclairant que tu poses sur les récits d’expérience d’apprentissage des enseignant·e·s que nous avons rencontré·e·s.

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