Ouvrir la porte de la vérité discursive

Gilbert Willy Tio Babena

Le moi, la vérité et le discours scientifique

La vérité, peut-on réellement la définir? – Cette notion, à prééminence philosophique, est au cœur de l(a) (in)validation des processus euristiques et expérimentaux, mais également à l’origine des contradictions les plus absurdes de l’histoire des sciences, de l’humanité tout simplement. Dans quels tourments ne plongea-t-on pas Galilée pour avoir exprimé ouvertement – ce que son œil a vu dans la lunette – une pensée longtemps restée secrète et dont Copernic se fit le pionnier! Le moi peut être porteur de vérité, mais une séparation brutale d’avec le nous suffit à la lui dénier. Ce moi, on ne le confondra pas avec celui de Blaise Pascal[1] qui s’est laissé happer par la fallacieuse opposition linguistique « je vs nous ». L’aphorisme pascalien s’est inconsciemment répandu dans les tribunes scientifiques, particulièrement dans la communauté francophone, et a installé un climat d’inconfort autant chez ceux et celles qui apprécient les travaux que chez ceux et celles qui les produisent. Tout se passe comme si l’utilisation du personnel je fragilisait la science et provoquait, dans une certaine mesure, une haine qui s’explique essentiellement par l’absence de l’usage rituel du nous.

L’argument de modestie est très souvent avancé pour justifier le mépris de ce moi pensant. Celui-ci n’est qu’un sujet communiquant qui présente des découvertes. À la réalité, la critique devrait se concentrer sur la « modestie et […] la contingence des connaissances » (Blanchet, 2017, p. 10) plutôt que de devenir ad hominem. Autrement, une piètre contribution, pour peu qu’elle soit énoncée à la troisième ou à la première personne du pluriel, paraîtrait meilleure qu’une réflexion sérieuse menée sous la plume d’un je qui voudrait marquer son engagement, ses positions ou qui voudrait que son texte s’imprègne de son expérience, de ses incertitudes, etc. malgré les avancées significatives. Rien n’exclut de slalomer harmonieusement dans les chemins sinueux de la connaissance en passant, au gré des circonstances, de la non-personne à la personne assumée, d’un individualisme affiché à un nous inclusif… comme on le voit chez Gaston Bachelard (2011 [1938]). À partir du moment où ce cheminement méthodique nous (r)enseigne (sur) la nature des objets, on peut conclure avec ce dernier que « La vérité du cœur est la vérité du Monde », car en dépit de cette « ambivalence objective et subjective, on arriverait à constituer une pédagogie plus proprement humaine, par certains côtés, que la pédagogie purement intellectualiste de la science positive » (Bachelard, ibid., p. 60) [2].

Il faut le dire d’emblée, l’euristique du dire le vrai oscille entre cette quête de l’objectivité universalisante vue ou vécue d’une fenêtre subjective, l’œil du chercheur ou de la chercheuse. Le langage avec lequel elle est énoncée dans cet ouvrage se débarrasse du stress énonciatif du positivisme institutionnel qui entretient l’idée d’une objectivation rigide dans la description scientifique des objets. Même si les voix qui appellent à assouplir cette posture dans l’approche des faits sociaux ne sont pas encore assez audibles, l’on sait néanmoins aujourd’hui que la neutralité scientifique est parfois une chimère en sciences humaines et sociales. L’examen de cette question, amplement débattue dans Brière et al. (2019), ouvre plutôt sur des résultats nuancés. Bien que l’effacement du sujet dans le discours scientifique présuppose une analyse froide des phénomènes, il faut tout de même reconnaître que cette injonction du positivisme voile une part de vérité qui est souvent révélée par l’implication du faiseur ou de la faiseuse de science. C’est dans le prolongement de ces observations que ce volume s’est donné de réfléchir sur les façons de dire ou ne pas dire le vrai à partir des objets disparates, des disciplines parfois éloignées, mais qui se retrouvent au croisement des activités humaines.

De la pragmatique du vrai à la transversalité de la question

Il peut dès lors, comme je l’ai laissé entendre, être esquissé une pragmatique du vrai. La réflexion sur la vérité est ancienne et pourrait convoquer les investigations philosophiques essayées depuis Aristote. Mais si la question intéresse toujours au point de constituer encore du grain à moudre comme c’est le cas dans le présent recueil, c’est dire que la quête de la vérité est un impératif constant pour l’humanité et que sa découverte dans l’absolu marquerait la fin d’un cheminement qui serait aussi celle de ce monde. Du point de vue de la transitivité, la structure du titre de notre ouvrage collectif se décompose en un verbe transitif (dire), un déterminant défini (le) et un substantif objet (vrai). Il appert de cette décomposition que l’objet du transitif est le vrai dont la correspondance synonymique attestée depuis le XIVe siècle est la vérité. Le vrai s’oppose en cela au faux, et par extension au mensonge, à la contrefaçon, à la fraude, à la tromperie, au trucage. Il appartient au prédicat de jugement « objectif » épistémiquement opposé à celui dit « subjectif ». Cette opposition épistémique comporte un biais dans la mesure où elle suggère intuitivement à l’esprit qu’une énonciation subjective serait mise en doute par rapport au sens commun. La vérité, comme il a été dit, ne devrait pas être appréciée par rapport à son point d’énonciation.

Les prédicats de jugement objectif et subjectif concernent en premier le point illocutionnaire, c’est-à-dire le point à partir duquel on énonce quelque chose. Ils ne soumettent pas directement les faits ou le discours au test de la vérité, même si l’expérience partagée présume généralement que le prédicat de jugement objectif est avéré. Ils constituent deux points à partir desquels l’esprit et les mots peuvent s’ajuster au monde (Searle, 1998, p. 277). À partir d’un point énonciatif, le discours peut être plus ou moins imprégné des modalisateurs (vrai de vrai, à vrai dire, pour de vrai, en vérité) pour correspondre aux faits. Il détermine dans ce cas ses propres conditions de vérité à partir des faits dans la mesure où c’est la « structure des faits qui rendent nos énoncés vrais » (ibid., p. 279). J’exploite ici directement les conclusions de Searle sur la théorie de la vérité-correspondance qui se résume à l’idée que « Les énoncés sont vrais si et si seulement ils correspondent aux faits » (ibid., p. 255). La complexité du monde et la dynamique des faits sociaux font qu’un discours scientifique peut communiquer le vrai dans un temps T et le remettre en question dans un temps T-1. Le fait est qu’il s’agit d’un discours situé qui tente de saisir la réalité à partir d’un point de vue.

L’ouvrage propose, à partir de divers objets, une pluralité des façons de percevoir le vrai ou ce qui s’en rapproche, le vraisemblable. L’acte du dire renvoie dès lors au point à partir duquel l’on se situe pour énoncer l’objet. Le vrai est une expérience épistémologique qui peut correspondre aux faits à un moment figé dans le temps ou dans une dynamique temporelle avec le dire linguistique, sociologique, historique, philosophique, mathématique ou biologique. L’angle du dire peut révéler des continuités ou les différentes facettes d’un objet, mais il donne surtout une image de ce à quoi il pourrait ressembler lorsqu’on change de perspective avec le vrai comme point de référence. Il est connu que les vérités d’aujourd’hui peuvent devenir des erreurs de demain. Et la science n’entend pas déroger à ce principe. L’urgence de la pandémie à coronavirus a motivé un mouvement de fast science et la production d’un nombre considérable de résultats qu’il faudra tôt ou tard réévaluer. Le journal Le Monde fait par exemple état de 206 rétractations d’articles scientifiques au 17 janvier 2022 (Larousserie, 2022), un nombre qui pourrait encore s’accroître au fil des découvertes. Au regard de cet exemple, on considérera les positions prises par les auteurs et autrices de ce livre comme des attitudes réflexives mutables sur les objets sociaux analysés à partir de leur champ disciplinaire.

La part de vérité des auteurs et autrices

Le sujet de ce livre a été au départ l’objet d’un séjour organisé en 2015 par « La Villa réflexive ». Encore appelée « La Villa » ou la « Maison numérique », cette dernière est un espace réflexif virtuel dans lequel les chercheuses et chercheuses réfléchissent collectivement sur des objets, des pratiques de recherche et d’enseignement. Certain-e-s contributeurs et contributrices y ont séjourné et produit une réflexion sur leur entendement du « dire le vrai ». D’autres ont répondu à un appel sur la même thématique pour prolonger ce projet d’écriture collectif débuté dans La Villa avec entre autres la participation active de Hady Bah, Morwenna Coquelin, Mélodie Faury, Marie-Anne Paveau. Deux éminentes chercheuses, Marie Ménoret (1959-2019) et Florence Piron (1966-2021), nous ont quitté-e-s sur le chemin de cette aventure réflexive, deux tristes évènements qui ont durablement marqué ceux et celles qui les ont connues. Ce livre, organisé en trois parties, se veut néanmoins un témoignage des sujets qui ont animé leur carrière de chercheuses militantes. Il a tout d’abord voulu s’interroger sur l’essence même de la vérité et les énonciateurs de celle-ci.

L’idée de penser une autre science comme lieu de découvrabilité et d’exprimabilité de la vérité scientifique est, en fait, reprise par Gilbert Willy Tio Babena dans un texte qui rend hommage à Florence Piron. Elle s’appuie avec force sur les notions de justice cognitive, de valorisation de toutes les épistémologies, de la recherche des communs et d’édition scientifique avec l’expérience du Grenier des savoirs. En retraçant le récit de sa thèse de doctorat, Emmanuelle Sonntag s’intéresse, pour sa part, au rôle d’interface de la sœur écoute dans les monastères. Pour l’autrice, l’énonciation du vrai se trouve quelque part entre le profane et le sacré, entre le dedans et le dehors, de part et d’autre de la grille gérée par l’auscultatrice. La grille, de la même manière que le confessionnal, serait une sorte de filtre du vrai. Dans le discours scientifique, c’est plutôt le métalangage qui marque cette quête du dire le vrai. Léonie Métangmo-Tatou et Mohamadou Ousmanou remarquent alors que dire vrai, dans ce type de discours, c’est procéder par un « affûtage conceptuel » qui est une forme d’affinement progressif des outils théoriques. Si le métalangage peut être univoque dans les sciences dures, cette vérité n’est pas toujours observée dans les sciences humaines et sociales. Une même réalité factuelle peut avoir plusieurs termes qui la désignent comme le souligne Gilbert Daouaga Samari en s’appuyant sur la notion de langue maternelle. Sur la scène médiatique, cette variation s’observe dans le positionnement de ceux et celles qui sont communément nommé-e-s expert-e-s. Mohamadou Ousmanou arrive ainsi à la conclusion, après l’analyse du discours d’expertise télévisuelle, que l’expression du vrai ou des contradictions s’inscrit dans la mémoire discursive, dans les traces numériques laissées par les expert-e-s. Pour Hubert de Saussure, l’expérience du vrai s’effectue dans un échange conversationnel avec son double. La musique est le médium qu’il utilise pour découvrir la part de vérité cachée de l’autre côté du miroir.

Selon la formule populaire, le vrai s’origine dans la bouche des enfants et la vérité fait mal aux oreilles qui ne veulent pas l’entendre ou s’en détournent. C’est pourquoi Marie-Anne Paveau considère alors que cette bouche innocente est amère. Elle saisit ce prétexte pour proposer une introduction pour une approche du whistleblowing. La figure du whistleblower (lanceur ou lanceuse d’alerte) est l’incarnation du courage, celui de dire la vérité (parrêsia). Elle vient bousculer les certitudes en révélant au grand jour les manigances et les falsifications du monde néolibéral. Dans ce contexte d’incertitudes, la figure de l’homme ou de la femme politique devra jouer de son éthos de crédibilité pour les besoins d’influence. Le discours politique, note Noussaïba Adamou dans son étude des discours de campagne de quatre scrutins au Cameroun, construit un paraître vrai dans le processus d’influence et de manipulation de l’instance citoyenne. Les réseaux sociaux reprennent plus ou moins le même schéma. Sur le réseau social Facebook qui a intéressé Warayanssa Mawoune, les utilisateurs et utilisatrices publient de petits textes relevant du genre oral pour se construire une identité numérique. Ces publications racontent une part d’eux-mêmes et d’elles-mêmes, une histoire située à la lisière de ce qu’ils et elles sont ou de l’image qu’ils et elles voudraient renvoyer. La vérité, c’est également le fait que les sujets sur lesquels travaillent les chercheurs et chercheuses comportent aussi une part d’eux-mêmes ou d’elles-mêmes. Comme un texte prémonitoire, Marie Ménoret a choisi de parler dans La Villa d’un sujet qui a fini par la « tuer », un sujet qui emporta aussi deux ans plus tard Florence Piron. La chercheuse fut ôtée à la vie par un cancer le lundi 4 mars 2019 après plus de trente ans de combat. C’est le diagnostic d’un cancer à l’âge de 24 ans qui a défini sa trajectoire de recherche.

La vérité peut être voilée par la fiction ou remplacée par le mensonge. C’est cette dimension que Noémie Aulombard a voulu explorer en montrant que le récit ou les dictionnaires peuvent distordre la vérité même s’ils gardent quand même un lien avec elle. La fiction projette une autre vérité du soi, un corps factice qui a parfois les allures de « La Vérité sortant du puits » de Gérome. La manipulation de la vérité trahit résolument une intention de mentir, de duper l’autre, de faire passer le faux pour le vrai. Gilbert Willy Tio Babena dira, parlant de l’acte de corruption, que la manipulation de la vérité est un ne-pas-dire-vrai. Il s’opère un jeu de la manipulation de la vérité dans les interactions en situation de corruption avec pour seul but de transgresser à des fins personnelles. Le récit historique, nous dit Benoît Kermoal, peut lui aussi être manipulé. L’auteur convoque l’impérieuse nécessité d’aller au-delà des formes conventionnelles pour proposer un récit intrinsèquement lié à son expérience personnelle. Après avoir entraîné son lectorat dans les méandres d’une enquête historique, il finit par avouer qu’il ne s’agit que d’une invention, d’une fiction documentée. Cette forme de récit s’appuie sur des faits réels en y mêlant quelques artifices qui distordent en fin de compte le vrai. Entre fiction et réalité, l’histoire comme lieu de dévoilement du vrai peut se révéler complexe. L’historien de la santé Alexandre Klein interroge ainsi les lettres des malades en se demandant si elles devraient être prises à la lettre dans le domaine des sciences de la santé. À partir d’un corpus d’épîtres des patient-e-s du Dr Tissot (XVIIIe siècle), l’auteur interroge le statut de la lettre dans le rapport à la maladie. Les lettres des patient-e-s constituent de précieuses archives pour l’histoire de la santé. La patientèle y inscrit ses représentations de la maladie, ses doutes, ses peurs, son autodiagnostic et tisse une relation avec le personnel soignant. Alexandre Klein invite à approcher les lettres des patient-e-s avec une prudence méthodologique dans la pratique historique.

Références

Bachelard, G. (2011). La Formation de l’esprit scientifique (1938, pour la 1ère édition). J. VRIN.

Blanchet, P. (2017). Seuils, limites et frontières de langues. In J. Bergeron & M. Cheymol (Éds.), D’un seuil à l’autre. Approches plurielles, rencontres, témoignages (p. 65‑79). Éditions des archives contemporaines.

Brière, L., Lieutenant-Gosselin, M., & Piron, F. (Éds.). (2019). Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre? Éditions science et bien commun.

Larousserie, D. (2022, janvier 17). Covid-19 : Un bilan provisoire des rétractations d’articles scientifiques. Le Monde. https://www.lemonde.fr/sciences/article/2022/01/17/covid-19-un-bilan-provisoire-des-retractations-d-articles-scientifiques_6109849_1650684.html

Searle, J. R., & Searle. (1998). La construction de la réalité sociale (C. Tiercelin, Trad.). Gallimard.


  1. Voir l’article de Henry Duméry & Catherine Clément, « Moi », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 juillet 2018. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/moi/.
  2. Ces passages résument la position de l’auteur dans le débat controversé sur la pratique alchimique.

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