14 Peut-on prendre les récits de malades au pied de la lettre? L’exemple des courriers de patient·e·s adressés au Dr Tissot

Alexandre Klein

[L]’histoire n’est jamais répétition de l’archive, mais désinstallation par rapport à elle (Farge, 1989, p. 93).

Introduction

L’histoire de la santé[1] s’est épanouie comme un champ de recherche à part entière au cours de la seconde moitié du XXe siècle[2]. Suivant le tournant social et culturel qui marquait alors l’historiographie, elle voulait dépasser la simple histoire des médecins, de leurs théories et de leurs inventions pour s’ouvrir au contexte, aux différents acteurs et actrices du monde du soin et à « la maladie dans l’épaisseur de ses dimensions sociales et individuelles » (Barras, 2001, p. 195). Elle s’est donc rapidement intéressée au personnage présent à côté du médecin, à ce·tte partenaire essentiel·le à toute relation médicale qu’est le ou la malade. L’appel de l’historien britannique Roy Porter (1946-2002) pour la fondation d’une histoire du patient ou de la patiente et plus largement pour l’adoption par les historien-ne-s de la médecine d’une perspective from below (Porter, 1985) fut rapidement entendu dans le monde anglo-saxon, germanique et enfin francophone[3]. Le développement de ce nouveau regard a conduit à la réévaluation et à la revalorisation de certaines sources, et en particulier les egodocuments[4]. Dans son article manifeste, Porter invitait déjà les historien·ne·s à se pencher sur ce matériel foisonnant et aisément disponible dans lequel sont enregistrés « la douleur, les autoexamens, l’automédication, les régimes et la résignation »[5] (Porter, 1985, p. 183). Les journaux intimes, les lettres et les autobiographies de malades permettraient selon lui d’assurer un accès direct au patient ou à la patiente et d’éviter ainsi le piège dans lequel certain·e·s cherch·eur·euse·s, notamment français·es[6], étaient tombé·e·s : celui de vouloir décrire le patient ou la patiente, mais de ne finalement l’aborder que du point de vue des médecins. Son message fut entendu et depuis trente ans les travaux n’ont cessé de se multiplier dans ce domaine, laissant ainsi transparaître une nouvelle tendance historiographique. Parmi l’ensemble des egodocuments dont disposaient, parfois sans s’en soucier, les bibliothèques et fonds d’archives du monde entier, les lettres de patient·e·s se sont particulièrement affirmées comme une source désormais incontournable de l’histoire de la médecine « au ras du sol » et plus généralement de l’histoire de la santé.

Pourtant, les courriers de malades à leur(s) médecin(s) ne sont pas des sources anodines. Leur richesse constitue également leur plus grande difficulté. L’échange épistolaire entre un·e malade et son soignant ou sa soignante a en effet pour avantage d’offrir, comme l’autobiographie ou le journal intime, un accès apparemment privilégié aux représentations et au vécu individuel. Il permet aussi d’éclairer directement la relation médicale et le processus de soin auxquels il participe. La lettre de patient·e présente donc le double avantage de dévoiler une expérience individuelle de la maladie et de révéler les conditions de sa prise en charge par la pratique médicale. Seulement, cette dualité interne qui attire sur la lettre tous les regards, cette richesse doublée de simplicité, en fait également une archive difficile, délicate, qu’il convient de manier avec précautions. Par son aspect de cliché instantané figeant dans le temps un vécu individuel et un exercice médical, elle apparaît souvent aux yeux de son lectorat actuel comme une source sincère et transparente. Elle semble être une porte d’accès direct à un passé médical que les autres sources ne permettraient que de reconstruire partiellement. Elle s’impose ainsi avec force au chercheur ou à la chercheuse, le subjugue, le fascine, l’envoûte même au point qu’il ou elle puisse y perdre son regard critique. Car loin d’être un simple témoignage direct, une vérité ainsi révélée, la lettre peut s’avérer ambiguë, voire trompeuse, ainsi que l’avaient déjà signalé les historien·ne·s de la littérature qui les premièr·e·s en ont fait leur objet d’étude. Parce qu’elle paraît simple, accessible et éminemment véridique, la lettre exige d’autant plus de prudence de la part de l’historien·ne. Il convient donc, plus qu’à toute autre source archivistique, de lui poser les bonnes questions[7] en vue d’en faire un matériau historique utile et fiable.

C’est sur cette prudence nécessaire au chercheur et à la chercheuse qui aborde les documents épistolaires que je souhaite revenir dans ce chapitre en questionnant la nature exacte de la lettre de patient·e et son rapport au travail d’investigation historique. Peut-on réellement prendre ces récits de malades au pied de la lettre? Faut-il, autrement dit, croire à l’apparente sincérité de ces documents? Comment dès lors traiter ces archives? De quelle manière peut-on aborder la vérité crue, détaillée et souvent difficile à laquelle nous confrontent ces écritures du soi(n)? Quels sont les précautions à prendre et les obstacles à éviter pour constituer ces documents particuliers en véritable matériel historique? Pour répondre à ces questions, je partirai du cas particulier des courriers médicaux adressés au Dr Samuel-Auguste Tissot (1728-1797), sur lesquels j’ai travaillé pour ma recherche doctorale (Klein, 2012), afin de mettre en évidence la difficulté épistémologique de ce type d’archives et d’en préciser le potentiel heuristique et historiographique. Plus précisément, je montrerai dans un premier temps les apports de l’épistolaire médical à la recherche historique sur l’expérience vécue de la maladie. Qu’est-ce qui fait de la lettre un matériau historique si précieux? Je signalerai ensuite les difficultés qui peuvent apparaître à l’aune d’une analyse précise de leur production et de leur contenu, pour mieux révéler la complexité inhérente à ces archives. Pourquoi la lettre peut-elle être plus trompeuse qu’elle n’y paraît? Qu’est-ce qui peut remettre en cause son aspect véridique, sincère et particulièrement transparent d’egodocument? Je finirai en détaillant les conditions épistémologiques et historiographiques nécessaires à un usage heuristique de ces documents. Quelles sont les précautions à prendre pour bénéficier de leur richesse sans tomber dans le piège de leur apparente sincérité? Il me sera ainsi possible de réaffirmer, en dernier lieu, le rôle essentiel des courriers de patient·e·s dans l’étude historique de l’expérience vécue de la maladie, mais aussi, et de manière complémentaire, dans l’histoire sociale du soin et de ses acteurs et actrices.

Se raconter pour trouver du secours

Samuel-Auguste-André-David Tissot[8] est né le 20 mai 1728 à Grancy, près de Lausanne. Il débute ses études de médecine en 1745 à Montpellier et en revient diplômé quatre ans plus tard. En 1751, il est nommé « médecin des pauvres de Lausanne » par leurs Excellences de Berne, en remerciement de son action exemplaire contre l’épidémie de variole qui touchait alors la ville. Praticien reconnu dans le canton de Vaud, il acquit en outre rapidement une notoriété certaine à travers toute l’Europe grâce à la publication de ses trois premiers ouvrages, tous adressés au grand public et respectivement consacrés à la défense de l’inoculation (1754), à la prévention de l’onanisme (1760) et à la santé du peuple des campagnes (1761)[9]. Devenu l’un des médecins européens les plus reconnus de la seconde moitié du XVIIIe siècle, il fut le destinataire, jusqu’à sa mort en 1797, d’une vaste correspondance, tant de la part de ses collègues médecins que de milliers de patient·e·s, célèbres[10] ou anonymes. Suivant une tradition ancienne, déjà courante dans l’Antiquité (Coste, 2013) et dont le XVIIIe siècle marque l’âge d’or (Stolberg, 2013), de nombreux malades, essentiellement issus des couches sociales supérieures et ne pouvant se déplacer à Lausanne, adressaient en effet à Tissot des courriers de consultation. Ils détaillaient dans ces consilia l’ensemble de leurs maux en vue d’obtenir du secours de la part du praticien. Les centaines de courriers qui nous sont parvenus[11] constituent dès lors un fonds d’archives aussi riche qu’exceptionnel puisque ce sont les récits détaillés de dizaines de malades concernant leurs souffrances, leurs douleurs, leurs dérangements de toutes sortes, mais aussi leurs rencontres avec des soignant-e-s et leurs différents traitements, qui y sont rassemblés. Pour permettre au praticien destinataire de diagnostiquer à distance, il était en effet nécessaire de décrire sa maladie, son état, et donc son existence aussi précisément que possible. Les malades écrivaient ainsi toute l’« histoire » de leur santé, selon le mot de Monsieur Vauvilliers dans son mémoire de consultation du 14 mai 1774[12], afin d’obtenir au moins quelques secours ou apaisements, au mieux une totale guérison. Ce sont donc des lettres, mais également des mémoires de consultation pouvant faire plusieurs dizaines de pages, voire même être accompagnés de documents annexes, qui étaient adressés à Tissot, composant, pour certain·e·s patient·e·s, de véritables dossiers médicaux individuels[13].

Monsieur Lavergne par exemple, un homme de lettres de 57 ans résidant à Lyon, envoie entre mai et octobre 1772 six courriers à Tissot à propos de maux – principalement une agitation – qui l’atteignent depuis déjà plus de deux ans. Après l’envoi de deux mémoires de consultation, il rencontre Tissot à Lyon pour une consultation physique au cours du mois d’août. Mais craignant de n’avoir pas eu l’occasion de tout dire au praticien, il lui écrit, le jour même de leur rencontre, une lettre pour apporter davantage de précision sur ses ressentis. Constatant la persévérance de ses symptômes, il rédige à nouveau, le 9 septembre 1772, une lettre de quatre pages pour soumettre à Tissot ses interrogations et certaines analyses sur son propre cas développées suite à la lecture récente d’un article du Journal Encyclopédique qui l’a beaucoup marqué et dont il envoie d’ailleurs un extrait avec son courrier. Il revient alors sur cette « maudite chaleur »[14] qu’il ressent aux bras et aux jambes et qui l’incommode tout au long de la journée, malgré les promenades, le repos et une attention toute particulière à son régime que lui avait conseillés Tissot. À la fin du courrier, qui ne présente finalement pas de réelles demandes de soin, il s’excuse de la longueur et de la précision de son récit par ces mots : « Pardon si j’ai de nouveau surchargé mes détails. Je crains toujours de vous laisser ignorer quelque chose »[15]. Avant de finalement rajouter une longue description de son état en post-scriptum. Suivront encore une lettre et un mémoire complet de consultation concernant ce mal que le médecin a identifié comme étant une fièvre nerveuse.

La répétition des écrits est pour M. Lavergne, comme pour de nombreux malades, un moyen de décrire au mieux son état, d’éviter d’oublier quelques informations et de donner autant de détails et de précisions que possible. Il s’agit de minimiser par la multiplication des mots la distance qui sépare effectivement le corps souffrant du malade ou de la malade du secours du médecin. Le chevalier de Rotalier s’excuse ainsi de la même manière à la fin du mémoire qu’il adresse à Tissot le 1er octobre 1771 : « Je suis honteux de vous faire un si long verbiage, mais j’ai cru, Monsieur, qu’il valoit mieux vous en dire plus que moins »[16]. La lettre devant se substituer à l’examen clinique, il convient d’y faire apparaître du mieux possible le corps malade et le vécu qui s’y rattache. Il faut en dire le plus possible, de la manière la plus exacte et la plus claire qui soit, quitte à tomber parfois dans la plus excessive exhaustivité. Pour décrire fidèlement son état, Madame Bordenave de Disse débute ainsi son récit, envoyé à Tissot en 1774, à sa naissance en 1741, puisque, comme elle le dit, « [s]es malheurs commencèrent avec [s]on existence »[17]. Ne sachant pas ce qui, dans leur vie, peut être source de maladies, ignorant autrement dit ce qui sera important pour le médecin, les malades préfèrent tout dire et tout décrire. L’exhaustivité vise à limiter l’ignorance des usages savants ainsi que l’affirment les premiers mots de la lettre que le Chevalier Marmont adresse à Tissot le 14 octobre 1772 pour introduire un long mémoire de consultation :

puis-je espérer Monsieur que vous voudrés bien dans vos moments de loisirs, répondre à la consultation que j’ay l’honneur de vous adresser : vous la trouverés sans art parce qu’elle n’est pas d’un hôme de l’art, elle ne présente qu’un journal des faits peutetre mal liés, mais qu’au moins j’ay présenté de mon mieux. La vérité m’a guidé scrupuleusement, j’aurai beaucoup dit sans doutte mais en ce genre je n’aurai peutetre point assès dit pour vous Monsieur qui voyés où les autres n’aperçoivent rien[18].

Les malades se livrent donc tout entier dans ces courriers, avec leurs propres mots, décrivant leurs états les plus intimes, leurs sensations les plus profondes et leurs sentiments les plus personnels. Ils écrivent cette vérité de leur corps et de leur vécu que nul autre à part eux n’est en mesure de connaître et encore moins de décrire. C’est ce que résume parfaitement Monsieur Thomassin :

Ma maladie est interieure; il n’y a que moi qui la sente; j’ai cru aussi qu’il n’y avoit que moi qui put la décrire; c’est pourquoi je ne prends point pour interprete quelque docteur de la faculté, qui en se servant de termes de l’art, m’expliqueroit peut-être moins bien que ne fera mon foible jargon[19].

Madame Bordenave de Disse avance la même raison pour justifier le fait qu’elle n’a pas eu recours à un médecin pour l’aider à rédiger sa lettre : « j’ai cru qu’un homme de l’art vous diroit ses idées; moi je vous ai conté mes douleurs »[20]. C’est cette description intime, subjective, de l’intériorité, cette mise sur le papier d’une vérité propre à l’individu et décrite dans ses moindres détails, qui donne aux lettres de patient-e-s leur saveur archivistique si goûteuse, leur statut de sources privilégiées pour les historien-ne-s de la santé.

En conviant l’historien·ne au cœur de l’existence intime du malade ou de la malade, elles renforcent cette impression d’être des documents offrant un accès unique à une vérité nue, entière, jusqu’alors conservée à l’abri des regards, des archives étant les dépositaires d’une expérience vécue brute. La maladie étant de plus indissociable du vécu, ce sont finalement des pans entiers d’existence qui se retrouvent dans ces courriers dignes de véritables théâtres biographiques (Pilloud, et al., 2004, p. 242). On comprend mieux, de ce point de vue, que les lettres de patient·e·s soient devenues des archives de choix pour des cherch·eur·euse·s en quête de cette réalité incarnée du passé, de cette histoire de l’être humain en chair et en os dont parlait Lucien Febvre (1876-1956) (1962, p. 544-545). Elles sont fascinantes, envoûtantes, en ce qu’elles semblent dépositaires d’une authentique vérité historique où se dévoile en outre une souffrance, une condition douloureuse, face à laquelle le chercheur ou la chercheuse ne peut rester insensible. Les lettres de malades séduisent telles les sirènes de l’Odyssée d’Ulysse. Pourtant, les spécialistes de l’épistolaire, qui œuvrent principalement dans le champ de la littérature et de son histoire, ont maintes fois dénoncé le caractère ambigu, parfois factice de ce type de document. Derrière son apparente sincérité, sa transparence et son indubitable authenticité, la lettre se révèle en effet être un document retors dont la production est loin de la simple mise en mots d’une vérité vécue.

L’ambigu statut de lettre

Au début des années 1970[21], la question de la sincérité de la lettre été mise en exergue lors d’un débat à propos de la nature même de l’épistolaire et de la pertinence d’en faire ou non un genre littéraire à part entière qui s’est déroulé autour des Lettres de Mme de Sévigné. Contre l’approche historique de Bernard Bray (1925-2010), qui avait cerné dans le travail d’épistolière de la marquise une véritable intention littéraire (Bray, 1969), Roger Duchêne défendit en 1971 une approche plus textuelle ou formaliste affirmant qu’elle avait au contraire réalisé « un chef d’œuvre épistolaire sans projet littéraire » (Duchêne, 1971, p. 185), mais uniquement grâce à l’inspiration de son expérience vécue. Mme de Sévigné ne pratiquait pas un genre littéraire, elle a simplement écrit des lettres dont le sens est dès lors à rechercher dans la signification qu’elle souhaitait donner à sa propre vie. Ainsi, en voulant extraire Mme de Sévigné du genre épistolaire, entendu comme une somme de contraintes d’écriture bridant la spontanéité du scripteur ou de la scriptrice, Duchêne associait la lettre à une sincérité directement transmise, à un support pour une intimité dévoilée, bref à un document transparent, source d’authenticité et de vécu. L’ensemble des travaux littéraires sur l’épistolaire qui virent ensuite le jour se confronta à ce débat et tenta de réconcilier les deux points de vue exprimés, ce qui nécessitait de modérer les critères de sincérité, d’authenticité et de transparence. En 1990, Bernard Beugnot analysa ainsi le travail d’écriture de la lettre en pointant l’aspect mythique de sa pleine transparence et de son entière sincérité. La lettre est avant tout un espace conflictuel où se confrontent l’expression sincère et spontanée de l’individu et la contrainte des conventions de création (Beugnot, 1990). En 1994, Catherine Cusset poursuivit de manière plus modérée en affirmant que la transparence et la sincérité du sujet individuel dans la lettre, qui en font un document nécessairement vrai, parce que réel, doivent être nécessairement tempérées (Cusset, 1994). La même année, Manon Brunet parlait pour sa part de l’« illusion » que donne la lettre « d’être plus vraie que toute autre forme d’écriture » (Brunet, 1994, p. 26), alors même qu’elle est régie par des codes, des pratiques et des usages qui médiatisent et transforment l’expression crue ou première du sujet. Derrière l’apparente expression spontanée de soi de sujets rédigeant à la première personne la vérité de leur vécu subjectif, il y a des usages et des normes de rédaction qui laissent transparaître d’importantes médiations entre le sujet et son courrier, des biais qui pourraient remettre en question la transparence et la sincérité de ces documents. C’est le cas également pour les lettres des patient·e·s de Tissot.

C’est tout d’abord la forme de la lettre ses formules de politesse, son organisation particulière, son ton qui rend compte de la difficulté du critère de spontanéité. En vue d’obtenir du secours de la part du célèbre médecin, la majorité des patient·e·s de Tissot débute leur courrier par l’expression d’égards visant à attirer la confiance, la sympathie, la compassion ou l’attention du praticien ou de la praticienne. Beaucoup de malades mettent donc en exergue ses qualités professionnelles et humaines afin de valoriser le fait qu’il est pour eux ou elles la « seule espérance » de sortie de leur « malheureux état »[22]. On retrouve ainsi souvent l’idée selon laquelle Tissot est un « bienfaiteur »[23], le « consolateur de l’humanité souffrante »[24], ou même son plus « vertueux ami »[25]. Nombreux et nombreuses sont également ceux et celles qui louent son âme « noble et compatissante »[26] « qui ne s’intéresse que du bien être de ses semblables »[27]. Outre ses qualités humaines, les correspondant·e·s de Tissot font aussi souvent état de ses qualités de médecin : on vante ses « sciences sublimes »[28], ses connaissances supérieures[29], sa « capacité […] connue de tout le monde »[30], son « expérience », ses « lumières » qui participent de sa grande réputation[31] et de sa célébrité[32], voire même son « génie »[33]. Les termes empruntés pour faire l’éloge de Tissot sont nombreux et témoignent de démarches de correspondances à la fois réfléchies et intégrées dans les normes admises de l’épistolaire, telles que décrites, notamment, dans les secrétaires[34].

Une autre stratégie d’obtention de la confiance, qui témoigne également de l’inscription de la lettre dans un contexte plus vaste que le seul vécu du destinateur ou de la destinatrice, est la référence à des ouvrages du médecin vaudois. Beaucoup de malades ont eu connaissance des publications du médecin lausannois et en font donc mention dans leurs courriers[35], que ce soit dans les éloges introductifs ou dans le récit des maux. Mais c’est, plus profondément, la formulation même du récit par les malades qui porte la trace de ces lectures. Les correspondant·e·s de Tissot organisent en effet, pour la plupart, que ce soit explicite ou non, leur narration en fonction d’un questionnaire présentant les « questions auxquelles il est absolument nécessaire de savoir répondre quand on va consulter à médecin » (Tissot, 1761, p. xl-xliv) que Tissot a fait figurer en annexe de l’un de ses premiers ouvrages, l’Avis au peuple sur sa santé. C’est le cas de Monsieur Lecoutre qui reprend ainsi explicitement ce canevas narratif dans la description des maux de son épouse, afin énonce-t-il clairement, de s’attirer les faveurs de Tissot :

C’est dans l’espoir, monsieur que vous voudrés bien faire quelques réflexions sérieuses sur son état et m’indiquer les moyens de lui procurer dès à présent quelque soulagement et d’opérer par la suite son entière guérison que je vais vous faire autant qu’il me sera possible et d’après votre indication dans l’avis au peuple, un détail de sa naissance, des progrès et des suites de sa maladie jusqu’à présent[36].

Loin du vécu spontanément couché sur le papier, on s’aperçoit ici que les lettres des patient·e·s de Tissot s’inscrivent, du point de vue de leur forme même, dans une démarche préalablement pensée et construite pour favoriser la relation médicale, une démarche qui porte donc en elle l’irréductible présence d’autrui (ici Tissot) comme médiateur entre le ou la malade et son récit. La spontanéité théorique de la lettre est donc remise en question, tout comme d’ailleurs l’intimité et l’accès privilégié à un vécu personnel.

En effet, en plus d’être présente de manière abstraite ou indirecte dans la démarche de rédaction du malade ou de la malade, cette médiation d’autrui l’est également de manière très concrète, voire même physique. En effet, loin d’être constamment le fruit direct de malades en quête de secours, les lettres de patient·e·s sont très souvent rédigées par des tiers ou des tierces. Parmi les 1344 documents que comptent la correspondance Tissot, seuls 371 sont écrits par le ou la malade lui ou elle-même, les autres étant, pour des raisons diverses, rédigés par un médiateur ou une médiatrice, souvent un·e soignant·e, un religieux, une religieuse ou un·e proche. La transmission directe par un sujet malade des secrets de son vécu auquel on associe habituellement la lettre, en tant qu’écriture de l’intime (Dufief, 2000), est donc loin d’être la norme. Bien au contraire, à chaque étape de la consultation épistolaire, des médiateurs ou médiatrices sont physiquement présent·e·s pour assister ou remplacer le malade ou la malade dans sa démarche. C’est tout d’abord l’idée même de recourir à Tissot qui peut s’appuyer sur la recommandation d’autrui. Ainsi, Madame de Valerien de Merande, par exemple, une dame d’honneur de 49 ans et trois mois, écrit au médecin de Lausanne sur les conseils de son amie Madame de Perron, dont le fils a été guéri par ses soins[37]. Viennent ensuite les tiers ou les tierces qui prennent la plume pour le malade, que ce soit les parent·e·s pour leurs enfants comme dans le cas de Mademoiselle d’Hervilly, petite fille de 8 ans et demi atteinte de petite vérole suite à une inoculation ratée[38]; les maris pour leurs femmes, comme dans le cas du chevalier de Marmont[39]; ou les femmes pour les maris, à l’image de Madame Gounon Laborde qui se retrouve alors à rapporter sous la dictée les expériences passionnées de son époux avec d’autres femmes[40]. Ces « médiateurs-scribes », ainsi que les nomment Micheline Louis-Courvoisier et Séverine Pilloud (2000, p. 940), s’affirment comme des pivots centraux de l’expérience de la consultation épistolaire, surtout que, si certain·e·s écrivent sous la dictée et transcrivent strictement la parole du malade, d’autres n’hésitent pas à agrémenter les courriers de leurs propres commentaires. Le cas de Monsieur Chassot de Florencourt[41] que rapporte Pilloud (2008, p. 103) est à ce titre exemplaire. Consultant pour une certaine Madame Branconi, il affirme qu’il a « dressé, sous sa dictée, le mémoire ci-joint »[42] et s’est appliqué à « faire l’histoire de son état sans y joindre de [s]on sentiment »[43]. Mais il avoue ensuite : « Comme je sais aussi peu de médecine qu’elle, j’ai été obligé d’entrer dans un détail qui vous ennuiera, et je suis au desespoir de vous voler ainsi de votre temps »[44]. Les médiat·eur·rice·s-scribes peuvent donc aisément se transformer en médiat·eur·rice·s-aut·eur·rice·s (Louis-Courvoisier & Pilloud, 2000, p. 940), rapportant, comme dans le cas des parent·e·s qui écrivent pour les enfants, leur propre version de l’histoire du malade ou de la malade qu’ils ou elles ont soit observée, soit ouïe[45]. Parmi les courriers adressés à Tissot, on retrouve donc souvent des tiers « observateurs » qui ont suivi l’évolution des symptômes et qui peuvent par conséquent en témoigner dans la rédaction des récits. Le courrier de Monsieur Délacrétaz[46] est ainsi conçu à quatre mains. La première moitié est écrite par un ami, un certain Monsieur de Snell, qui évoque les symptômes actuels du malade ainsi que les effets de la précédente ordonnance de Tissot, tandis que la seconde moitié du courrier est faite par le malade qui y narre plus spécifiquement ses ressentis, ses douleurs et ses incommodités. Il en est de même dans le courrier de Monsieur de Rochebrune[47] qui, après avoir donné des informations sur son passé et son mode de vie, laisse à l’un de ses amis le soin de raconter les crises d’épilepsie dont il est atteint et au sujet desquelles il n’a aucun souvenir[48]. Enfin, les tiers ou les tierces peuvent encore être présent·e·s jusque dans la transmission des courriers à Tissot, comme dans le cas du curé Bastian de Chalex qui fait parvenir au médecin lausannois le mémoire d’un malade qu’il a lui-même reçu de Lyon, par le biais d’un ami à lui, le vicaire Ducret d’Evain[49].

Ainsi, la spontanéité, la transparence et l’intimité apparaissent comme des notions toutes relatives dans ces courriers où le ou la malade semble souvent n’être que partiellement représenté tant d’autres acteurs ou actrices interviennent à tous niveaux de la consultation, que ce soit dans l’intention, dans la rédaction ou dans l’acheminement des courriers. Loin de la communication directe du sujet malade au texte, la lettre témoigne d’influences multiples et d’un travail de constitution complexe qui questionne alors son authenticité. Ni entièrement privée, ni entièrement publique, ni complètement intime, ni totalement partagée, à la croisée de l’individuel et du social (Bossis, 1994) comme du profane et du savant, la lettre est éminemment ambiguë, au sens de ce qui se place entre deux catégories. C’est cette nature particulière, toujours aux limites (Dauphin, 2002) et dépassant les dichotomies catégorielles, qui en fait un document exceptionnel pour l’histoire (Sohn, 2002). Reste seulement à savoir comment l’aborder, comment la considérer pour magnifier son potentiel heuristique. C’est à cette difficulté que j’ai été rapidement confronté et qui m’a conduit à devoir penser la nature même de la lettre de consultation, la spécificité de ce type de document, pour pouvoir mettre en place une méthodologie qui lui soit adaptée. Sous quelle perspective épistémologique faut-il envisager la lettre pour que soient réconciliées et mutualisées l’approche qui place son authenticité dans le vécu du malade destinateur ou de la malade destinatrice et celle qui l’envisage à partir du système conventionnel de ses cadres de représentation? Autrement dit, comment aborder la lettre pour qu’elle dévoile pleinement ses diverses ressources historiques?

Du statut épistémologique de la lettre de patient-e

J’ai trouvé une piste intéressante dans le travail de Manon Brunet sur les « fausses » lettres (Brunet, 1994). Pour sortir de la confusion entraînée par la confrontation de la représentation idéalisée et romantique qu’a le chercheur ou la chercheuse de la lettre avec la réalité des échanges dans lesquels elle s’inscrit (elle-même mise en lumière par l’étude globale des réseaux de correspondance), Brunet propose d’appréhender la vérité épistolaire sous un angle différent. Ce ne sont plus les valeurs morales de l’historien·ne ou de l’édit·eur·rice des lettres qui doivent la déterminer, mais « ce qui se dit vrai ou faux dans un ensemble cohérent de lettres où les questions soulevées exigent des réponses ». Elle précise : « Ces lettres ont été écrites et lues et ont fonctionné, ont performé, dirait-on aujourd’hui, ont provoqué d’autres lettres, d’autres pratiques, et c’est là que se trouve la véritable preuve de leur authenticité » (Brunet, 1994, p. 48). La lettre aurait donc pour unique critère épistémologique sa performativité, c’est-à-dire sa capacité à participer de la production du réseau épistolaire à laquelle elle appartient. L’important ne serait pas qu’elle dise strictement la vérité du malade ou de la malade, qu’elle corresponde parfaitement aux faits qu’il ou elle a vécus, ni même qu’elle colle aux exigences scripturales des secrétaires ou au langage des traités médicaux. Ce qui compterait avant tout c’est qu’elle participe de la relation médicale et du processus de soin pour laquelle elle a été, en première instance, rédigée. C’est ce que sous-entend également Séverine Pilloud quand elle étudie l’expérience de la maladie dans le corpus de Tissot sous l’angle de la narrativité et des pratiques interprétatives déployées par les scripteurs et les scriptrices (Pilloud, 2013a). Les courriers, leur formulation, les récits qu’ils contiennent, le type de narrations qui s’y met en place, n’ont d’autres buts que d’engager une négociation du sens de la maladie avec Tissot, négociation qui est au cœur du processus de soins. Ainsi, peu importe que les malades mentent ou que ce soient leurs proches qui racontent leur maladie, peu importe également que leur jargon ne soit pas celui des médecins, l’important est que la relation puisse s’établir et se perpétuer jusqu’à, si ce n’est la guérison, au moins l’amélioration de la condition du malade. La lettre doit participer de la mise en place d’un rapport tel que l’échange épistolaire va pouvoir se perpétuer. L’échange d’une malade – une certaine Madame Laborer-Despens – avec Tissot conforte cette analyse. On y comprend en effet que la lettre ne puise pas uniquement son sens et son intérêt dans son contenu propre, mais également dans sa capacité à établir une relation dans laquelle le destinateur ou la destinatrice est en mesure de faire reconnaître son identité propre face à l’identité du médecin.

Tout se déroule dans un courrier de quatre pages datées du 28 octobre 1771, seul document d’un échange plus important à nous être parvenu. Revenant sur leurs échanges précédents, la malade confie à Tissot qu’elle avait cessé de lui écrire parce qu’il lui avait paru excédé dans ses précédents courriers[50], attitude qui l’avait même fait renoncer à inviter Tissot à venir la consulter, elle et son mari. Elle ne reprend ici la plume que pour se défendre des « attaques » que Tissot lui avait adressées et notamment les doutes émis par celui-ci quant à sa sincérité :

[V]otre voyage dite vous seroit inutile, je ne vous croirés pas plus que je ne vous ay cru jusqu’à présent; soyez sur monsieur que ma confiance est peutetre plus vraye, et plus etendue que celle que vous trouvés chez tous les malades que vous voyés[51].

Face aux doutes du médecin sur sa posture de patiente honnête et sincère, Madame Laborer-Despens réaffirme la véracité et l’ampleur de la confiance qu’elle lui accorde, semblant réellement affectée par cette non-reconnaissance d’une identité qu’elle revendique pourtant. Elle poursuit en renvoyant la critique à Tissot qui n’a, selon elle, pas répondu à sa demande de patiente et n’a, de ce fait, pas pris la place de médecin à laquelle elle l’avait implicitement convoquée :

Vous me permettrés de vous dire, que vous n’avés encore répondu que très vaguement aux doutes que je vous ay proposés; ce que je crains dites vous est impossible, je conviens qu’il n’est pas ordinaire qu’il y ait de la bave de chien enragé sur ce que je bois, ou mange, ni qu’un animal auprès duquel je passe m’en jete sur les levres ou dans la bouche quand je parle; mais ce n’est point impossible, et les observations que j’ay fait la dessus, me prouvent que ce n’est pas si difficile[52].

En affirmant que ses croyances sont impossibles, Tissot n’a pas simplement contredit Madame Laborer-Despens, mais il lui a refusé sa place de malade éclairée, son identité de patiente faisant preuve d’une autonomie dans la représentation et la compréhension de sa maladie[53]. En ne prenant pas en compte ses doutes comme des doutes valables, Tissot a destitué le rapport de place[54] que sa correspondante lui proposait pour en établir un nouveau qui apparaît alors incompatible à cette dernière. Elle s’attache donc dans ce courrier à négocier une nouvelle relation qui puisse convenir à tous. Après avoir démontré la solidité de ses affirmations (la possibilité d’être contaminée par de la bave enragée), elle ouvre une voie de négociation en affirmant qu’elle pourra difficilement, mais qu’elle pourra tout de même, se laisser persuader par l’affirmation de Tissot, si celui-ci lui en donne de bonnes explications :

[A]insi, monsieur, si ce n’est que sur les choses la que tombent l’impossibilité dont vous parles, je vous avoue qu’il ne seroit pas aisé de me persuader, parceque je peux voir comme tout le monde ce qui en est[55].

Elle réaffirme ainsi, face aux accusations de Tissot, sa posture de malade qui n’est ni profane, ni soumise, ni ignorante et poursuit son courrier en imposant la reconnaissance de cette identité de patiente actrice et active comme un préalable nécessaire à son entrée dans une relation avec le médecin :

[…] mais, monsieur, veuillez répondre avec vérité aux questions que je vais vous faire, et je vous promet de boire aveuglément ce que vous me dirés, et si votre réponse ne laisse plus de raison a mes craintes, je me [retirerai] surément quelle chose qui m’en coute, et je ne vous importunerés plus, je vous en donne ma parole d’honneur[56].

Elle demande à Tissot de prendre en considération sa parole et ses craintes comme véritables et justifiées et, par conséquent, d’y répondre, sans quoi elle mettra fin à leur relation médicale. Elle adresse alors une série de questions à Tissot, dont elle affirme qu’elle garde une copie « pour vous si vous en oublier aucune »[57], et ce afin de faire valoir une nouvelle demande en reconnaissance et d’ainsi rétablir la confiance. En rappelant, à la fin de cette suite de questions, ses exigences, elle insiste d’ailleurs, à nouveau, sur l’enjeu identitaire de cette négociation en cours :

[J]e vous demande comme la vie, monsieur, de vouloir répondre à mes questions article, par article, elles vous paroitront puériles, mais songé que ce n’est pas toujours par la nature du mal, qu’il faut jugés de ce que souffre un malade, c’est souvent sur sa sensibilité, cela me paroit bien vray, surtout pour le moral, ce qui ne paroitra qu’une bagatelle peu faite pour mériter votre attention, est peutêtre la chose la plus essentielle a mon bonheur et a ma tranquillité[58].

Consciente de l’aspect peu raisonnable de ses interrogations, elle réaffirme simplement ici sa démarche de négociation de son statut de patiente et sa relation avec Tissot, faisant valoir sa sincérité et sa spontanéité : « je vous dit naturellement ce que j’éprouve »[59]. On voit ici que la vérité du propos ne se jauge pas tant à l’aune de sa correspondance avec les faits pathologiques, que sur le critère de la reconnaissance d’une condition de malade qui soit en adéquation avec le vécu qu’en a Madame Laborer-Despens et avec les exigences médicales de Tissot. Elle écrit d’ailleurs finalement que si Tissot répond « d’une manière satisfaisante » à toutes ses questions, elle sera « parfaitement tranquille »[60].

Comme on peut le constater dans cet échange, l’authenticité de la lettre, la vérité de la parole de la malade ne fait sens que vis-à-vis de l’établissement et du maintien de la relation médicale. La signification du courrier, que ce soit celui de Tissot ou de Madame Laborer-Despens, dépend entièrement de la perspective d’établir un rapport de place satisfaisant pour chacun des acteurs de l’échange. On retrouve finalement la perspective performative de Brunet qui la conduisait à affirmer que « la lettre où l’on raconte ses maladies en détail veut signifier la condition d’être malade plus que la maladie elle-même » (Brunet, 1994, p. 48). Le statut épistémologique de la lettre est fonction de sa nature de matériau anthropologique de relation à soi et aux autres et dépend donc de sa capacité à produire de la relation. Ce n’est donc qu’envisagée comme un rituel anthropologique d’établissement de l’identité et de la sociabilité, comme une pratique relationnelle de soi à soi (Rieder & Barras, 2001) et de soi aux autres (Wild, 2000), que la lettre révèle son unité d’objet historique. Objet au sein duquel les traces de l’histoire qui s’y dévoile peuvent être désormais rassemblées sous la perspective d’un individu s’affirmant sujet d’une expérience socioculturelle et historique donnée.

Conclusion. Le courrier de patient·e, ressort d’une histoire plurielle de la santé

Finalement, indépendamment de la spécificité qui fait de chaque correspondance un objet unique, tant du fait de sa composition (selon que l’on possède les deux faces de l’échange, une seule face, des bribes ou un ensemble suivi), que de ses auteurs et autrices et récepteurs et réceptrices ou même de l’époque de sa rédaction, le matériau épistolaire, la lettre, possède bien une unité épistémologique et historiographique qui lui est propre et qui impose aux chercheurs et chercheuses qui s’y intéressent une démarche particulière.

L’unité de la lettre ne peut être entièrement affirmée à partir des critères de sincérité, de transparence et d’authenticité, ni même par le respect de normes et d’usages préétablis, ou par la concordance avec un système conventionnel extérieur au sujet scripteur. Son étude ne peut donc se fonder sur son seul contenu, sa seule forme, ou encore sur le contexte graphique de sa production. Puisque seule l’épistolarité, entendue comme cette pratique singulière d’écriture visant la mise en relation d’un sujet individuel et social à lui-même et à d’autres, peut asseoir épistémologiquement la cohérence de la lettre comme archive singulière, l’historien-ne qui s’y penche ne peut faire l’économie d’une analyse plurielle, à l’image de celle que j’ai déployée ici. Il est en effet nécessaire, pour saisir le sens de ces documents sans en trahir la complexité, de les réinscrire dans leur espace propre, c’est-à-dire à l’intersection du champ social où ils voient le jour, de l’existence du (des) sujet(s) dont ils sont les produits et de l’enjeu pratique auquel ils participent. Dans le cas particulier des lettres de patient·e·s, le récit du patient ou de la patiente et les conditions symboliques et matérielles de sa prise de parole doivent être rapportés à la vie du soignant ou de la soignante à qui il ou elle s’adresse, mais également à l’histoire scientifique et socioculturelle des pratiques de soins dans laquelle les deux acteurs s’inscrivent. Pour le dire autrement, le courrier de patient-e impose, d’un point de vue méthodologique, de maintenir ensemble les différentes dimensions et approches historiques que sont la prosopographie, la microhistoire, l’histoire socioculturelle des pratiques de santé et l’histoire savante des sciences médicales. C’est à la croisée de ces approches diverses, au cœur de leur mutualisation, que pourra être reconstituée l’expérience dont la lettre est porteuse : cette expérience individuelle d’une maladie vécue qui devient, dans la démarche de mise sur le papier, une expérience collective de prise en charge et de soin.

Ainsi, s’il n’est pas possible de prendre véritablement au pied de la lettre les récits que les malades rapportent dans leurs courriers, cela n’interdit en rien de considérer la lettre comme un matériau archivistique de choix. En effet, à la lumière d’un usage méthodologique précautionneux, prenant en compte la nature singulière de ces documents, les courriers de malades se révèlent être des sources riches permettant aux chercheurs et chercheuses de contribuer tant à une histoire de l’expérience privée des patient·e·s, qu’à celle des pratiques et dispositifs professionnels et savants de soins. Elle peut en effet être autant le lieu d’une étude des représentations laïques de la maladie ou des stratégies autonomes et familiales de prise en charge que celui d’une analyse du vocabulaire médical utilisé ou des éléments de construction de la relation avec le soignant ou la soignante, lesquels éléments sont mis en place[61]. La spécificité de la lettre de patient·e n’interdit ou ne fait prévaloir aucune des perspectives et elle ne tend jamais à réduire l’une à l’autre. Par sa nature duelle de récit de soi adressé à un autre en vue d’obtenir du secours, la lettre de malade témoigne seulement de l’indissociabilité des deux perspectives, de la complémentarité des deux types histoires – celle du patient ou de la patiene et celle du soin –, et de l’irréductibilité de l’une à l’autre. En ce sens, elle ne fait que rappeler à l’historien·ne de la santé que l’expérience dont il ou elle souhaite faire le récit – celle de la confrontation avec la maladie – est une expérience complexe exigeant de diversifier les approches, mais surtout de faire preuve d’une prudence méthodologique qui soit à la hauteur de l’émoi qu’a pu susciter en lui le contact avec de telles archives.

Sources

Fonds Tissot, Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne IS3784/II/131.1-149.19 et IS3784/I/6-92.

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  1. Ce texte est reproduit ici avec l'aimable autorisation des Presses Universitaires d'Ottawa. L'auteur ayant été locataire de La Villa, il était important de republier en libre accès les résultats de son travail sur le rapport entre le vrai et les lettres de patient-e-s.
  2. Pour une généalogie de l’histoire de la santé, voir Klein & Parayre, 2015.
  3. Pour un bilan sur cette perspective historiographique, voir Rieder, 2008.
  4. Terme introduit par l’historien néerlandais Jacob Pressler (1899-1970) au milieu des années 1950 pour qualifier ces documents de formes diverses dans lesquels l’auteur exprime son propre vécu et ses propres ressentis. Pour une synthèse à ce propos, voir Dekker, 2002.
  5. Notre traduction.
  6. Il cite notamment les travaux d’histoire sociale réalisés en France dans la lignée de l’École des Annales, tels ceux de Jean-Pierre Peter (p. 182) ou de Jean-Pierre Goubert (p. 185).
  7. Arlette Farge nous rappelle que l’archive ne devient objet historique qu’au moment où on lui pose « un certain type de questions » (Farge, 1989, p. 19).
  8. Pour de plus amples informations biographiques, voir Eynard, 1839; Cochet, 1902; et Emch-Dériaz, 1987.
  9. L’Avis au peuple sur sa santé fut ainsi réédité sept fois et traduit en six langues en moins de cinq ans. Pour plus de détails sur l’œuvre de Tissot, voir Klein, 2014.
  10. Par exemple, le philosophe Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).
  11. Les 1344 documents qui composent le corpus de la correspondance Tissot et qui étaient, pour la majorité, conservés au Département des manuscrits de la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Lausanne (BCUL) dans le fonds Tissot (FT) sont aujourd’hui accessibles en ligne http://tissot.unil.ch/fmi/iwp/cgi?-db=Tissot&-loadframes accompagné d’un outil de recherche sous la forme d’une base de données File Maker. Pour une introduction à ce corpus, voir Pilloud, 2013b.
  12. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.04.26, Baville, 14 mai 1774, p. 02.
  13. Séverine Pilloud en dénombre 150 qui relèvent soit d’un échange établi entre Tissot et son correspondant, soit de la volonté première de l’expéditeur de joindre divers documents, dont des consilia, à son courrier (Pilloud, 2008, p. 50, note 169). Le plus célèbre d’entre eux est certainement celui d’Elie de Beaumont (Teysseire, 1995).
  14. BCUL, FT, IS/3784/II/144.01.07.23, Lyon, 9 septembre 1772, p. 2.
  15. Ibid., p. 3.
  16. BCUL, FT, IS/3784/II/144.04.08.08, Lons-le-Saunier, 1er octobre 1771, p. 07.
  17. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.05.26, Orthez, 13 juin 1774, p. 01.
  18. BCUL, FT, IS/3784/II/144.01.07.27, Châtillon-sur-Seine, 14 octobre 1772, p. 01.
  19. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.08.13, Besançon, s.d., p. 01.
  20. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.05.26, Orthez, 13 juin 1774, p. 11.
  21. Pour une synthèse ce sujet, voir Beugnot, 1974.
  22. Marquise de Champenetz, BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.01.22, Paris, 11 février 1773, p. 01.
  23. Monsieur Krizler. BCUL, FT, IS/3784/II/144.05.03.08, Lonay, 12 novembre 1791, p. 01.
  24. Madame Durand Bousson. BCUL, FT, IS/3784/II/144.05.05.04, Poligny, 8 février 1792.
  25. Lieutenant Roussy. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.05.25, s.l., s.d., p. 01.
  26. Monsieur Goret. BCUL, FT, IS/3784/II/144.04.02.06, Roye, 20 août 1791, p. 01.
  27. Monsieur Polianski. BCUL, FT, IS/3784/II/144.03.04.37, Montpellier, 14 janvier 1784, p. 01.
  28. Monsieur G. Lippe, BCUL, FT, IS/3784/II/149.01.01.07, Coblence, 20 juillet 1772, p. 01.
  29. Chevalier de Soran. BCUL, FT, IS/3784/II/144.04.08.11, s.l., 17 octobre 1771, p. 01.
  30. Le comte Favet de Bosses. BCUL, FT, IS/3784/II/144.05.05.18, Turin, 7 novembre 1792, p. 01.
  31. Le chevalier de Rotalier. BCUL, FT, IS/3784/II/144.04.08.08, Lons-le-Saunier, 1er octobre 1771, p. 01.
  32. Le Comte de La Porte. BCUL, FT, IS/3784/II/146.01.03.08, Saint-Simphorin d’Oppor, 27 mai 1781, p. 01.
  33. Monsieur G. Lippe. BCUL, FT, IS/3784/II/149.01.01.07, Coblence, 20 juillet 1772, p. 01.
  34. Manuels de correspondance dictant les normes du style épistolaire.
  35. On retrouve dans l’ensemble du corpus 149 références explicites et 82 implicites aux différents ouvrages de Tissot.
  36. BCUL, FT, IS/3784/II/131.01, pp. 69-71, Bordeaux, 13 décembre 1774, p. 01.
  37. BCUL, FT, IS/3784/II/144.03.03.14, Turin 4 octobre 1783, p. 01.
  38. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.02.17, s.l., s.d.
  39. BCUL, FT, IS/3784/II/144.01.07.28, s.l., s.d.
  40. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.02.08, s.l., s.d.
  41. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.07.19, Strasbourg, 28 juin 1776.
  42. Ibid., p. 01.
  43. Ibid., p. 02.
  44. Ibid., p. 01.
  45. . Les proches sont souvent le premier recours de la majorité des malades car ils et elles sont présents bien avant qu’il soit possible aux souffrant·e·s de rencontrer un·e soignant·e
  46. BCUL, FT, IS/3784/II/144.05.07.13, s.l., 19 mars 1793.
  47. Ce cas est rapporté par Séverine Pilloud (2008, p. 98).
  48. BCUL, FT, IS/3784/II/146.01.03.05, s.l., s.d.
  49. BCUL, FT, IS/3784/II/144.02.02.11, Chalex, 1er mars 1773.
  50. BCUL, FT, IS/3784/II/144.01.08.01, Saint-Sever, 28 octobre 1771, p. 01.
  51. Ibid.
  52. Ibid.
  53. Sur l’autonomie et l’agentivité des patients de Tissot, voir, Klein, 2015.
  54. Le concept de « rapport de place » a été établi par François Flahaut (1978) pour décrire le fait que dans chaque énonciation s’opère, ou plutôt se consacre, la mise en place d’un certain rapport entre le sujet énonciateur et l’interlocuteur; rapport tel qu’il définit un espace dans lequel s’affirme l’identité de chacun des acteurs de l’échange langagier. Pour de plus amples détails à ce propos, voir Klein, 2012, p. 485-490.
  55. BCUL, FT, IS/3784/II/144.01.08.01, Saint-Sever, 28 octobre 1771, p. 02.
  56. Ibid.
  57. Ibid.
  58. Ibid., p. 03-04.
  59. Ibid.
  60. Ibid., p. 04.
  61. Voir à ce propos, pour les lettres de Tissot, Klein, 2015 et Pilloud, 2013a.

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