Postface

Émilie Tremblay

M espere liv sa pote kontribisyon pa l nan travay pou rive bay Ayiti yon lòt imaj. M pran anpil plezi nan dekouvri angajman, kouraj ak detèminasyon anpil fanm vanyan peyi a pwodui. Leson m plis aprann nan pwojè kolektif sa : malgre katastwòf ak lamizè, popilasyon ayisyèn lan pa janm sispann reve, epi batay pou transfòme rèv li an reyalite.

Ce livre, je l’espère, contribuera à offrir des « images » d’Haïti plus positives que celles qui circulent dans les pays du Nord. Je dois dire que lorsque j’ai entrepris la lecture des portraits, la Québécoise que je suis ne connaissait aucune des femmes présentées dans le livre à l’exception d’Yvette Bonny. C’est triste à dire, mais c’est la réalité. J’avais bien sûr déjà lu et entendu parler de quelques héros de l’indépendance tels que Toussaint Louverture et Jean-Jacques Dessalines. Mais rien ou presque sur les femmes qui ont marqué l’histoire d’Haïti. Et je n’avais pas vraiment d’image d’Haïti autre que ce que les médias québécois et canadiens rapportent et qui concerne la plupart du temps la pauvreté, la criminalité, la situation politique, les années de dictature, la corruption, les catastrophes naturelles, dont le séisme de 2010, etc. Une vision plus que simpliste de la complexité et de la diversité des réalités d’Haïti, et ce, d’autant plus que les sociétés des Suds sont loin d’avoir le monopole de la corruption, de la criminalité ou de la pauvreté. Comme le disait l’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, l’histoire unique est dangereuse :

La conséquence de l’histoire unique est celle-ci : elle vole leur dignité aux gens. Elle nous empêche de nous considérer égaux en tant qu’humain. Elle met l’accent sur nos différences plutôt que sur nos ressemblances. […] Les histoires sont importantes. De nombreuses histoires sont importantes. Les histoires ont été utilisées pour déposséder et pour calomnier. Mais elles peuvent aussi être utilisées pour renforcer, et pour humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d’un peuple. Mais les histoires peuvent aussi réparer cette dignité brisée. […] Quand on refuse l’histoire unique, quand on se rend compte qu’il n’y a jamais une seule histoire à propos d’un lieu quel qu’il soit, nous retrouvons une sorte de paradis (Discours de Chimamanda Ngozi Adichie, Le danger d’une histoire unique, traduction de l’anglais, 2009[1]).

Les portraits présentés dans ce livre montrent justement d’autres facettes d’Haïti : l’engagement, le courage, le travail et la détermination de nombreuses femmes; les projets, programmes, organisations qu’elles ont mis sur pied, et ce, dans différents domaines : les sciences, les arts, les lettres, la culture, la politique, etc.; leurs luttes, leurs accomplissements et leurs défis, etc. À travers ce voyage, on découvre notamment des femmes pionnières ou qui ont eu une influence importante dans leur discipline, des femmes qui défendent et valorisent le créole haïtien, des femmes qui ont fait connaître les richesses culturelles d’Haïti, des femmes qui ont été les premières à occuper les plus hautes fonctions de l’État haïtien, ainsi que des femmes qui se sont battues pour la liberté d’expression et pour les droits bafoués de leurs compatriotes, et qui ont pris position contre le pouvoir en place au péril de leur vie. C’est un voyage également à travers l’histoire d’Haïti, de la révolution haïtienne aux différentes luttes et aux mouvements féministes qui ont vu le jour à diverses époques.

Ce livre nous rappelle donc que nous devons nous méfier à tout prix des représentations qui ne montrent que les aspects négatifs d’un peuple, d’une société ou d’un pays. À côté des catastrophes et des problèmes, les pays et les populations ont des idéaux et des aspirations. Même la dictature n’arrête pas la créativité, l’ingéniosité, l’extraordinaire capacité de résistance et le combat en faveur du bien commun. Haïti, c’est aussi des salons d’innovations technologiques comme E2tech, des collectifs de créateurs et d’artisans récupérateurs comme Atiz-Rezistans, des cabinets d’avocats au féminin comme celui de Chantal Hudicourt-Ewald, des endroits paradisiaques et des trésors d’architecture comme La Citadelle Laferrière de Milot (la plus grande forteresse des Caraïbes), des festivals internationaux comme « Haïti couleur, Haïti-chaleur » de Cap-Haïtien ou encore le Festival international de jazz de Port-au-Prince, des universitaires engagés dans le Collectif des universitaires citoyens (CUCI), des clubs de débat comme Café Philo-Haïti, des espaces culturels comme le centre culturel Anne-Marie Morisset, des fondations haïtiennes comme la Fondation connaissance et liberté/Fondasyon konesans ak libète (FOKAL) qui joue un rôle fondamental dans le soutien à la culture, à l’éducation, à la démocratie et à la justice.

Ce livre rappelle également l’importance de trianguler nos sources. Les portraits, de même que la bibliographie en fin d’ouvrage, présentent de nombreuses ressources haïtiennes : des journaux, des agences de presse, des sites internet, des fondations, des organisations, etc.

Enfin, ce livre est le premier des Éditions science et bien commun à appliquer une des valeurs centrales de notre politique éditoriale : le pluralisme linguistique. Je suis donc extrêmement fière que cet ouvrage soit en français et en créole haïtien. Tout le contenu n’est pas encore disponible en créole, mais c’est un bon début. Il est fondamental de valoriser la production du savoir et la science en différentes langues, des langues plus dominantes comme des langues plus locales, minoritaires ou dévalorisées. Parce qu’une langue, ce n’est pas que des mots et un outil d’expression, c’est aussi une façon de dire les choses, de les penser, d’entrer en relation, c’est toute une culture.

J’espère que ce livre intéressera le public haïtien, celui des nombreuses diasporas haïtiennes, notamment au Canada et aux États-Unis, et partout dans le monde. Les parcours, les actions et les réalisations de ces femmes sont extraordinaires.


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