V. La diversité des approches paradigmatiques

Le regard de Manuela De Allegri

Manuela De Allegri

Lorsqu’en 2019, le prix Nobel en économie a été attribué à Abhijit Banerjee, Esther Duflo et Michael Kremer, j’ai ressenti des émotions contrastées. D’une part, en tant qu’économiste ou du moins économiste partielle, et tout aussi engagée dans la réduction de la pauvreté, j’étais heureuse à l’idée qu’un prix aussi prestigieux ait été attribué à des personnes engagées dans la production de preuves sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans la lutte contre la pauvreté. D’un autre côté, je craignais que la déclaration accompagnant le prix, « pour leur approche expérimentale de la réduction de la pauvreté dans le monde », ne renforce l’idée que les méthodes expérimentales et quasi-expérimentales représentent le seul mode de production de preuves crédibles lors de l’évaluation des interventions sociales. L’hypothèse implicite de cette déclaration est que la complexité du monde dans lequel nous vivons peut être réduite à une série de questions de recherche étroitement définies auxquelles il faut répondre par des expériences soigneusement conçues. En d’autres termes, la déclaration et le prix qui l’accompagnait ont renforcé le message selon lequel une série d’essais contrôlés randomisés bien planifiés serait tout ce dont nous avons besoin pour donner un sens à notre réalité et trouver des solutions à nos plus grands problèmes.

En réfléchissant à cette déclaration et à ses implications, j’ai compris qu’il était temps pour moi de repenser au type de chercheuse que je voulais être et, plus important encore, au type d’exemple que je voulais donner en tant que mentor des jeunes générations de chercheur-e-s engagé-e-s dans l’évaluation. Cette déclaration m’a ramené au jour, bien des années auparavant, où, en tant que jeune post-doc, j’ai vu mon superviseur de l’époque dire à la doctorante engagée sur le même projet que moi que l’analyse qualitative sur laquelle ils avaient travaillé était d’une importance secondaire pour notre travail, que ce qui comptait vraiment était l’évaluation économique d’impact que je menais. Je reconnais que cette rencontre a marqué le moment où j’ai pris conscience de la manière dont notre positionnement vis-à-vis des méthodes de recherche que nous employons dans notre travail révèle nos convictions épistémologiques les plus profondes sur ce qui constitue une recherche valide et sur le rôle que nous assumons en tant que chercheuses et chercheurs.

Ayant été formée, tant au niveau du premier cycle que du troisième cycle, par des chercheurs et chercheuses dédié-e-s aux méthodes mixtes qui avaient adopté le pragmatisme comme principal paradigme bien avant qu’il ne devienne aussi populaire qu’aujourd’hui, j’avais été protégée d’une exposition directe à des positionnements épistémologiques plus tranchés. J’avais lu des articles sur le positivisme et le constructivisme, et j’avais pris connaissance de certaines communautés de recherche qui revendiquaient la suprématie de la méthode quantitative ou qualitative sur l’autre. Mais l’expérience directe de quelque chose est très différente de la lecture d’un texte. Ce que cette rencontre m’a révélé, et ce que le prix Nobel d’économie m’a rappelé dix ans plus tard, c’est que nous ne parlons pas ouvertement de nos convictions épistémologiques, mais qu’elles dominent la manière dont nous abordons la production de connaissances et les méthodes que nous choisissons d’employer pour réaliser une évaluation. Nos convictions épistémologiques profondément ancrées déterminent les preuves que nous produisons et que nous intégrons dans la formulation des politiques sociales, avec un impact profond sur la vie de millions de personnes. Nous ne pouvons pas considérer les convictions épistémologiques et les options méthodologiques qui en découlent comme une question d’importance mineure, pertinente uniquement dans le cadre d’un discours académique, car elles imprègnent les preuves que nous produisons et qui servent comme base à la prise de décision politique.

Au fil des ans, j’ai découvert que les convictions épistémologiques que nous avons sont étroitement liées à la formation que nous avons reçue. L’introduction de la partie Paradigmes et la sélection d’articles traduits qui l’accompagne nous invitent à réfléchir à la façon dont, selon la tradition académique dans laquelle nous avons été formés, nous conceptualisons différemment la causalité et abordons donc l’évaluation avec des perspectives différentes, en employant des conceptions différentes, des outils de collecte de données différents et des stratégies analytiques différentes. Tout d’abord, en simplifiant volontairement la complexité des écrits, la partie Paradigmes nous amène à nous demander si notre propre tradition scientifique reconnaît ou conteste le concept de « contrefactuel » comme principe central de la recherche en évaluation et, par conséquent, si elle nous encourage à utiliser des méthodes expérimentales ou plutôt réalistes dans notre pratique de l’évaluation. Après une synthèse réfléchie des points centraux de ce débat, la partie nous propose de sortir des restrictions imposées par notre propre tradition scientifique, en nous suggérant de faire un saut dans l’adoption de solutions plus innovantes, qui nous permettent d’intégrer des traditions épistémologiques apparemment contradictoires dans un paradigme de recherche unique. Ces approches, telles que les essais contrôlés randomisés réalistes, nous permettent de concilier la logique positiviste de l’essai contrôlé randomisé avec celle de la logique réaliste visant à explorer et à expliquer les mécanismes du changement. La partie examine ensuite comment ces approches visent à libérer la pratique de l’évaluation de tout dogmatisme, en adoptant une approche pragmatique pour répondre aux questions pertinentes en répondant à la fois à la nécessité d’établir des relations de cause à effet et à celle d’expliquer les mécanismes par lesquels le changement s’est produit.

En tant que personne ayant construit sa carrière en travaillant à la croisée des paradigmes et des approches méthodologiques qui en découlent, en plaidant pour le pragmatisme comme seul guide pour définir les modèles et les méthodes à appliquer pour décider de la meilleure façon de répondre à une question de recherche donnée, je ne pourrais pas être plus d’accord avec la perspective proposée à la fin de l’introduction. Je vois dans l’oxymore consistant à concilier les approches expérimentales et le réalisme critique une occasion unique de faire avancer le discours sur l’évaluation de manière significative dans le sens où elle sert l’objectif de générer des preuves pertinentes pour les politiques plutôt que d’être au service d’une communauté de recherche spécifique et de ses intérêts. Je souhaite moi-même un monde où la formation à l’évaluation serait dissociée de toute tradition académique spécifique, afin que les personnes engagées dans une évaluation puissent commencer par formuler librement les questions de recherche pertinentes, sans craindre de ne pas pouvoir y répondre, parce que les méthodes nécessaires dépasseraient les prescriptions dogmatiques de leur domaine disciplinaire spécifique. Au fil du temps, j’en suis venue à apprécier de plus en plus la liberté que procure l’accès à une vaste boîte à outils, en choisissant les approches et les méthodes en fonction des besoins spécifiques de l’évaluation à laquelle je suis confrontée. J’aime mélanger les approches de manière peu orthodoxe et encourager mes étudiant-e-s à faire de même, convaincue que ce n’est qu’en agissant de la sorte que nous pouvons véritablement repousser les limites de la connaissance et générer des évaluations informatives.

Il faut toutefois préciser qu’être pragmatique ne signifie pas, à mon avis, ignorer les traditions épistémologiques à la base des choix méthodologiques que nous faisons. Je constate que de plus en plus de personnes procèdent à des évaluations sans avoir une idée claire des positions épistémologiques qui sont à la base des différentes méthodes et ne parviennent donc pas à saisir la logique de leur application. De telles pratiques me préoccupent beaucoup, car je crains que, sans une compréhension claire des fondements conceptuels de notre travail, nous ne puissions pas définir des modèles, des outils de collecte de données et des stratégies analytiques qui aboutissent à des évaluations informatives et significatives. Par conséquent, si je reconnais la nécessité de nous libérer des prescriptions dogmatiques et de nous permettre de mélanger les approches comme la seule façon d’avancer dans l’évaluation, je reconnais également la nécessité d’être prudent-e et attentive ou attentif lorsque nous nous engageons dans ce processus. J’aime à penser qu’il s’agit là de la vigilance du chercheur ou de la chercheuse, conscient-e des paradigmes à l’origine des méthodes à notre disposition pour nous libérer de leurs prescriptions dogmatiques, tout en restant fidèle à la logique de leur application. Lorsque je considère le défi de la mise en œuvre d’une telle approche dans la pratique, je reviens souvent au livre de Jennifer C. Greene (Greene, 2007), qui suggère que la voie à suivre dans la pratique de l’évaluation réside dans notre capacité à laisser de multiples modèles mentaux entrer dans un seul exercice d’évaluation.

Dans la lignée de cette pensée, j’aimerais encourager les étudiant-e-s en évaluation à se familiariser avec les constructions existantes et à accueillir toutes ces constructions pour qu’elles cohabitent dans leur esprit. En pratique, cela signifie inviter le positiviste qui apprécie la clarté des expériences, le constructiviste social qui aime explorer la complexité et les réalités multiples, et le réaliste critique qui cherche à comprendre les mécanismes d’action qui cohabitent chez une même personne. En les regardant débattre dans votre tête sur l’approche à adopter pour une évaluation donnée, gardez votre attention exclusivement sur la question de recherche reflétant le problème à résoudre. C’est de ce débat fructueux que naîtra la voie à suivre.

Bibliographie

Greene, Jennifer C. 2007. Mixed Methods in Social Inquiry. San Francisco: Jossey-Bass.

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