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6 Vers un swaraj des savoirs

La campagne à forte visibilité India everywhere lancée dans le cadre du Forum économique mondial à Davos en 2006; le lancement de la mission lunaire indienne (Chandrayaan); la reconnaissance de l’Inde comme le second marché de consommation dans le monde; la présence d’un plus grand nombre de titulaires de diplôme en Inde qu’en France : ce sont tous des indicateurs des prouesses scientifiques et techniques indiennes. Cette réussite est toutefois assombrie par les résultats embarrassants quant au développement humain et par l’absence de connexion entre de larges parts de la population indienne et la science et la technologie. Qu’est-ce que les Indiens et Indiennes retirent de la science et de la technologie? Quelles sont leurs priorités? Les décideurs et décideuses politiques d’aujourd’hui ont-ils la capacité et la patience de s’engager dans un dialogue avec les citoyens et citoyennes pour répondre à ces questions? La population indienne doit-elle être pensée comme la réceptrice passive de la « manne » scientifique et technologique, être reconnaissance de ses bienfaits à court terme et subir en silence les dommages qu’elle lui inflige au nom du développement social?

Le besoin d’expériences démocratiques

Ce manifeste repose sur la ferme conviction qu’il est possible de développer de nouvelles formes de responsabilités, d’engagement des populations en science et technologie et de pratiques scientifiques et technologiques pour le développement de la société indienne. La participation citoyenne lors des premières phases de développement des nanotechnologies aux Pays-Bas constitue un exemple de ces expériences démocratiques.

Démocratiser le savoir : dialogue social sur les nanotechnologies

Le 27 janvier 2011, le plan d’action de la population néerlandaise en matière de nanotechnologies (dont le titre en français se lirait ainsi « Nanotechnologies : aller de l’avant de manière responsable ») a été présenté au gouvernement des Pays-Bas. Il était le résultat du dialogue social sur les nanotechnologies conduit en 2010 qui invitait les citoyennes et citoyens néerlandais à exprimer leurs priorités de recherche : quoi faire et ne pas faire, quoi craindre et espérer pour tenir compte des risques et des bénéfices.

La nanoscience et les nanotechnologies concernent le très petit et ont une multitude d’applications. Cependant, les risques leur étant associés, notamment leur toxicité, sont encore peu connus. À la suite du dialogue social, le grand public des Pays-Bas est plus au fait des risques associés aux nanotechnologies, mais également plus ouvert à leur développement futur. Ce résultat surprend et va à l’encontre de la vision habituelle des relations entre le public et la science. En effet, il est souvent avancé que la communication du risque devrait pallier l’incapacité du public à comprendre la science et la technologie suffisamment pour en discerner les avantages et ne pas se laisser dominer par des peurs irrationnelles. Il apparaît plutôt que les Néerlandais et Néerlandaises craignent surtout un gouvernement qui cache les risques potentiels des nanotechnologies. Ils acceptent les risques liés à la technologie pour autant que ceux-ci soient bien surveillés et étudiés. Parallèlement au processus de dialogue, les connaissances et les opinions d’un échantillon représentatif de la population néerlandaise ont été sondées. La proportion du public « ayant entendu parler de nanotechnologies » est passée de 54 à 64 % au cours du dialogue social. Celle « connaissant la signification du mot nanotechnologies » est passée de 30 à 36 % pendant la même période.

L’organisation du dialogue social sur les nanotechnologies reposait sur quatre éléments cruciaux.

  1. Un comité indépendant était responsable de l’organisation.

  2. Ce comité a divisé le processus en trois étapes : divulgation d’information, sensibilisation et tenue du dialogue.

  3. Afin de maintenir l’indépendance concrète et apparente, la plus grande partie du matériel d’information provenait de sources extérieures. Une grande variété de scientifiques, d’organisations non gouvernementales, de firmes et d’individus a été mise à profit en ce sens.

  4. La robustesse du plan d’action populaire reposait sur l’utilisation d’une diversité de médias (allant de la télévision et d’Internet aux pièces de théâtre à contenu scientifique en passant par les discussions dans des cafés et le matériel didactique) et sur la participation d’une variété de personnes (des enfants aux scientifiques, des organisations aux groupes, des organisations de patients aux industriels) — voir (en néerlandais et anglais seulement) www.nanopodium.nl

Dans le cas de l’expérimentation démocratique et du dialogue sur les nanotechnologies, c’est l’hétérogénéité des moyens qui s’est avérée le plus heureux. Plutôt que de se fier naïvement aux vertus du « village global » que certains voient dans Internet, le comité organisateur a opté pour une combinaison d’activités de faible envergure, mais ciblées et diffusées à grande échelle via la télévision, les médias imprimés et Internet. Ce dialogue a donné des résultats intéressants dont l’importance sociale dépasse la régulation des nanotechnologies. L’attitude générale n’était certainement pas hostile aux sciences, mais le public n’était pas prêt à donner un chèque en blanc aux scientifiques comme il l’avait fait dans les années 1950. Apparaît aujourd’hui de mise une nouvelle forme de gouvernance démocratique du risque : une évaluation critique en continu des risques et bénéfices des développements scientifiques.

Les dispositifs nécessaires à une telle gouvernance du risque scientifique et technologique n’existent pas encore. Les pays doivent expérimenter ces nouvelles manières de faire la démocratie de la même manière que les scientifiques expérimentent avec les nouvelles technologies qui transforment notre monde. Il est improbable que ce qui fonctionne aux Pays-Bas fonctionne en Inde et vice versa : la différence entre la légendaire recherche du consensus néerlandaise et la fameuse célébration de la diversité indienne est vraisemblablement trop grande. Les problèmes démocratiques n’y sont pas moins pressants. Les Néerlandais et Néerlandaises peuvent-ils trouver façon de surmonter l’opposition entourant l’énergie nucléaire : les « nouveaux » bénéfices d’une faible émission de gaz carbonique et les « vieux » risques de l’entreposage des déchets nucléaires; les « vieux » bénéfices de l’autonomie énergétique et les « nouveaux » risques du terrorisme international? L’Inde peut-elle trouver des moyens d’aller au-delà du moratoire actuel sur l’aubergine Bt pour élaborer démocratiquement une politique éclairée et largement acceptée?

Éléments d’une politique de la science et de la technologie

Ce manifeste n’est ni antiscience ni antitechnologie. Il plaide cependant pour un changement de paradigme en science et en technologie et pour une remise en question de la démocratie libérale. Il s’appuie sur les concepts indiens de swaraj[1] et de swadeshi[2] pour proposer une refonte fondamentale des institutions sociales et du rôle du savoir.

Ce changement de paradigme appelle à repenser les manières de célébrer la riche variété des cultures du savoir indiennes et à revaloriser les savoirs et savoir-faire « traditionnels ». La conséquence inévitable de cette nouvelle posture est que de l’espace devra être accordé à la religion et aux diverses identités culturelles dans les politiques scientifiques et technologiques.

Les dilemmes éthiques prennent une forme nouvelle. De quelle manière pouvons-nous inclure la notion de non-violence de Gandhi dans la panoplie des stratégies que les technosciences emploient dans le développement mondial? La question se pose autant pour la propriété intellectuelle, le consentement des patients ou encore le déplacement de populations au nom du bien commun. La durabilité prend la forme d’une intendance intergénérationnelle et culturelle dans un esprit de détachement et de service et, de ce fait, donne une pertinence contemporaine à ce concept proposé par Gandhi.

La socialisation des sciences : l’exemple du Kisan Swaraj Yatra

En 2010, à l’occasion de l’anniversaire de naissance de Gandhi et dans le cadre d’une mobilisation autour des défis des fermiers, un grand réseau indien, l’ASHA ou Alliance for Sustainable & Holistic Agriculture (Alliance pour une agriculture durable et holistique), s’est formé. Ce réseau a ensuite lancé la mobilisation Kisan Swaraj Yatra, soit le voyage (yatra) du swaraj agraire (kisan). L’objectif était d’attirer l’attention sur la détresse que vivent les paysans et paysannes indiens, ainsi que sur des solutions durables. Le Kisan Swaraj Yatra a parcouru le pays pendant 71 jours et rencontré des milliers d’Indiens et d’Indiennes dans les villages et les villes afin de susciter les débats et d’instaurer un dialogue des savoirs sur le thème de « l’alimentation, les fermiers et fermières, et la liberté ». Le modèle économique existant, qui cause beaucoup de détresse chez les paysans et paysannes et qui amène les politiciens et politiciennes à croire que la seule solution est de déplacer les gens de la campagne à la ville, a été remis en question. Le Kisan Swaraj Yatra a permis de souligner que la vision indienne du développement n’a pas à être copiée sur les manières de faire de l’Occident et que les modes de subsistance des populations rurales peuvent être améliorés sans dégradation de l’environnement. Les solutions se trouvent dans les communautés et leurs innovations bénéfiques. La mobilisation centrée sur les concepts de swaraj et de swadeshi a trouvé un écho favorable auprès des personnes rencontrées lors de son voyage de 16 000 km et a permis l’élaboration d’une politique pour un swaraj du monde agraire à discuter avec les scientifiques, fermiers et fermières, consommateurs et consommatrices, partis politiques, décideurs et décideuses publics.

Cette nouvelle politique scientifique et technologique doit être terre-à-terre et bien ancrée dans l’expérience indienne, à la manière de ce manifeste. Cela nécessite une discussion transparente sur l’économie de la science et de la technologie. La mondialisation se produit, mais elle est sans cesse renouvelée par les efforts d’une multitude d’acteurs individuels et institutionnels. Les relations économiques et financières sont influentes, et parfois violentes, mais elles ne sont pas immuables. Une nouvelle politique indienne pour la science et la technologie cherchera à qualifier plutôt qu’à quantifier et investira dans les infrastructures et les processus plutôt que dans les événements et les produits. La prévention et la prestation de services seront, par exemple, priorisées dans les soins de santé. Le mérite et la confiance en soi seront au cœur des objectifs en éducation, plutôt que la production d’une main-d’œuvre disponible et docile dans des établissements supposément neutres sur le plan des valeurs.

Éléments d’une politique tournée vers le peuple

Aussi importante que la politique scientifique et technique est l’autonomie scientifico-technique des Indiens et Indiennes. Il ne s’agit pas simplement de penser à la population lors de la création de la politique, mais plutôt de réinventer la démocratie et les institutions sociales pour mieux l’inclure dans le processus décisionnel. Le défi est de rêver au-delà de la politique étatique.

La thèse défendue dans ce manifeste redéfinit la citoyenne et le citoyen comme des experts, des inventeurs. Elle ne fait pas que reconnaître la richesse des systèmes parallèles de connaissances, elle célèbre aussi la valeur des personnes pauvres et marginalisées. Elle conteste l’actuel cadre normatif de la science et de la technologie avalisé par l’État, qui crée des citoyens et citoyennes de seconde zone dont les modes de vie et les systèmes de connaissances sont niés. La justice cognitive est au cœur d’une nouvelle politique scientifique et technique, pour et par la population. Elle donne, pour reprendre Gandhi, une identité de force aux personnes faibles.

Ce manifeste cherchait à renouveler le Hind Swaraj et à explorer le sens de l’autogouvernance indienne en science et en technologie. À la manière de Gandhi, qui a réinventé l’Europe en pensant une Inde indépendante dans le Hind Swaraj, ce manifeste aspire à réinventer les relations entre l’Inde et le monde en développant sa science et sa technologie en une pluralité de savoirs et de savoir-faire qui créent de la justice cognitive et un futur durable pour l’Inde et sa population.

La durabilité en action par l’entremise du swaraj des savoirs

Dans l’Andhra Pradesh, l’agriculture dépend souvent des eaux souterraines. La technologie a permis la multiplication des puits privés et le passage d’une propriété commune à une propriété privée de la ressource. Cette situation a accru la compétition entre les fermes menant à une tragédie des biens communs[3]. Le gouvernement y a répondu par l’interdiction de forer de nouveaux puits dans l’espoir d’empêcher un usage insoutenable à long terme. Le Centre for World Solidarty (Centre pour la solidarité mondiale), une organisation de la société civile, a suivi une autre voie pour surmonter le problème. Il a combiné des pratiques et savoirs traditionnels de partage des eaux de surface (connus sous le nom de gonchi) avec des outils de formation sur l’eau et la comptabilité pour amorcer des dialogues des savoirs entre les fermiers et fermières afin de trouver des solutions.

Un projet-pilote sur la gouvernance communautaire des eaux souterraines regroupant les partenaires locaux a permis aux fermiers et fermières de coopérer plutôt que d’entrer en compétition. Ce mode de fonctionnement a permis un partage des eaux souterraines et une forme de régulation sociale prévenant une exploitation excessive des ressources naturelles. À la suite de son succès, le projet-pilote a été repris de 2004 à 2010 avec la formation de 300 « groupes de partage » dans 19 villages de cinq districts de l’Andhra Pradesh. La réglementation, qui avait échoué ailleurs dans l’État, a été appliquée volontairement par les communautés. Celles-ci ont créé de nouvelles institutions et des mécanismes d’accès équitable au même moment où des mesures de conservation, recharge et gestion de la demande permettaient d’accroître les réserves d’eaux souterraines. Le modèle du Centre for World Solidarity a été repris et développé davantage par le WASSAN (Watershed Suppot Services and Activities Network), une autre organisation de la société civile. Un réseau de tuyaux a ainsi été mis en place pour assurer le maintien minimal de l’irrigation au cours de la principale saison de culture pour un grand nombre de fermes plutôt qu’une irrigation maximale pour une petite surface de cultures irriguées. Les travaux du Centre for World Solidarity montrent que le développement durable peut être atteint en assurant la justice et l’équité pour les fermiers et fermières et en combinant plusieurs systèmes de connaissances par l’entremise de dialogues avec les communautés.


  1. Voir la 4e note.
  2. Voir la 5e note.
  3. Une compétition pour une ressource limitée résultant en sa surexploitation au détriment de tous.

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