5 Éthique et technoscience

Est bien étrange la juxtaposition d’une science voilée d’innocence immaculée et d’une technologie portant tout le fardeau de la culpabilité, de l’irresponsabilité et de l’ironie. La pratique moderne de la science et de la technologie dresse en fait un portrait bien différent. Elle demande une nouvelle intégration conceptuelle de la science et de la technologie et une appréhension nuancée des liens entre théorie et pratique qui dépasse la vision habituelle : science → innovation → transfert technologique. Le concept de technoscience a été proposé à cet effet. La technoscience est une entité hybride, bien différente de la conception habituelle de la science ou de la technologie. La technoscience est à la fois science et technologie.

Une caractéristique clé de la technoscience est l’interaction accrue, voire la fusion, de la science et de la technologie. Les relations entre industries et universités en sont une démonstration évidente. Les valeurs et les normes de l’industrie et de l’université changent suivant le mouvement des personnes d’un domaine à l’autre. L’émergence d’un nouvel ensemble de normes est largement reconnue. La nature et la désirabilité de ces normes nouvelles font, pour leur part, l’objet de débat. L’évolution des normes relatives aux droits de propriété intellectuelle et les discussions autour de cet enjeu en constituent un bon exemple.

L’efficience d’un mode de fonctionnement est souvent évaluée selon des considérations relatives à l’offre. Typiquement, son évaluation est limitée aux efficiences techniques et économiques. La demande — les usagers et usagères — est alors mal prise en compte. Celle-ci est souvent réduite à des calculs et arguments utilitaristes, ironiquement établis par les fournisseurs du service. L’argument classique est alors que la production sert le plus grand bien du plus grand nombre.

Selon une perspective gandhiste, cette éthique utilitariste n’est pas la meilleure manière de conceptualiser les souhaits des gens, ou l’efficience du point de vue de la demande. En considérant la maxime proposée par Gandhi pour évaluer le bienfondé d’une activité — soit que celle-ci doit améliorer les conditions des individus les plus faibles et les plus nécessiteux — la posture utilitariste devient éthiquement contestable. Dans son Hind Swaraj, Gandhi mettait en question les chemins de fer, les hôpitaux et la profession de juriste en soulevant que ces institutions aidaient certaines personnes, mais augmentaient également les probabilités d’actes préjudiciables. C’était inacceptable à ses yeux.

Un swaraj de l’énergie

Un exemple important de technoscience et de la manière dont pourrait fonctionner une nouvelle approche éthique réside dans la génération et la distribution d’énergie. De quoi aurait l’air un swaraj de l’énergie? Celui-ci pourrait s’inspirer des travaux novateurs d’Amulya K. N. Reddy et de ses collègues sur le développement durable du secteur de l’énergie. Dès le milieu des années 1990, ceux-ci préconisaient de passer d’un paradigme de croissance, offre et consommation à un paradigme de développement, usage et service. Ils qualifiaient le paradigme classique d’imprudent (mettant l’accent sur la consommation), d’injuste (ignorant les pauvres), d’opaque (non transparent), de non frugal (négligeant d’accroître l’efficacité énergétique), de déséquilibré (mettant trop l’accent sur l’offre), de non rentable (demandant une capitalisation exorbitante), et de non durable (ayant un impact négatif sur l’environnement et la société).

Cette critique peut servir de point de départ, mais doit être adaptée au contexte actuel. Les politiques de libéralisation, privatisation et mondialisation ont eu un grand impact. Les pauvres sont encore plus négligés, les institutions sont affaiblies, les ressources naturelles sont surexploitées et une crise des énergies fossiles et du climat est imminente. Un swaraj de l’énergie devrait s’appuyer sur une planification intégrée des ressources qui maximise l’harmonisation des trois « É » : l’économie, l’équité et l’écologie. Il est nécessaire de considérer la croissance économique puisque celle-ci soutient les activités qui génèrent des revenus d’emploi et accroissent le pouvoir d’achat. La dimension d’équité met explicitement l’accent sur l’accès, les subventions ciblées et l’impartialité du service. La considération de l’écologie implique une internalisation des impacts environnementaux et sociaux, la promotion de l’efficacité dans l’usage, l’emploi des énergies renouvelables, la recherche de la justice climatique. Une telle planification intégrée entraînerait le passage de politiques énergétiques se concentrant sur les bénéfices à court terme (minimisation des coûts, maximisation des profits) à un nouveau paradigme d’intendance : une responsabilité à long terme considérant tous les acteurs – fournisseurs, consommateurs et société en général. Il est ici question de fours à bois plus efficaces; de chauffe-eau, appareils de cuisson et éclairage solaires; de reboisement; de soutien au transport en commun; de promotion de l’efficacité énergétique; d’innovations dans le secteur des énergies renouvelables, etc.

Quelles seraient les composantes d’un tel swaraj de l’énergie? Le swaraj ou autogouvernance doit répondre aux préoccupations de tous. Il en découle non seulement une attention aux services et approvisionnement énergétiques, mais également à la gouvernance de l’énergie et aux processus démocratiques de prise de décision. Dans ce manifeste, nous développerons ainsi l’exemple du swaraj de l’énergie selon trois volets : les services énergétiques, l’approvisionnement énergétique et la gouvernance énergétique.

Les services énergétiques

Les services énergétiques doivent être au cœur de la démarche et non l’offre. Les services énergétiques les plus importants, ceux qui ont un impact sur la plupart des gens, doivent être d’abord améliorés. Dans les pays comme l’Inde, cela inclut notamment la cuisson des aliments, l’éclairage, le pompage de l’eau potable, le pompage à des fins d’irrigation.

La priorité est ainsi de fournir l’énergie nécessaire pour combler les besoins de base de la société (éclairage des habitations, cuisine, eau potable pour les communautés, etc.). Les quantités d’énergie nécessaires peuvent être peu importantes, mais l’effet sur la qualité de vie d’un grand nombre de personnes est considérable. Il importe ensuite de répondre aux besoins économiques (pompage à des fins d’irrigation, industries artisanales, etc.) qui permettent un accroissement du pouvoir d’achat et aident à surmonter les facteurs qui maintiennent les gens dans la pauvreté. La planification du transport devrait prioriser les transports en commun et minimiser les besoins de transport par un meilleur aménagement du territoire. Les édifices devraient être construits et gérés de manière à minimiser les besoins en éclairage artificiel et en réglage de la température. L’utilisation de l’eau à des fins agricoles devrait être optimisée par une approche de gestion des ressources naturelles qui considère l’usage du territoire, les pratiques agricoles, les techniques d’irrigation efficaces, de même que la gestion communautaire de l’eau.

L’approvisionnement énergétique

L’idée d’intendance implique l’internalisation des impacts sur les activités de subsistance, la société et l’environnement dans la planification des options d’approvisionnement énergétique. Cette internalisation peut entraîner des choix différents quant à l’équilibre entre les approches centralisées et décentralisées. Un développement balancé serait plus bénéfique pour les populations puisqu’il réduirait les risques. Par rapport à la situation actuelle, il est probable qu’une telle posture amènerait un accroissement des ressources allouées aux approches décentralisées. De plus, en raison des changements climatiques, il est crucial de favoriser les énergies renouvelables comme l’énergie solaire et éolienne, les petites installations hydroélectriques et l’énergie tirée de la biomasse.

La gouvernance énergétique

La planification, la mise en œuvre et la surveillance des installations énergétiques devraient être démocratisées via la participation informée des citoyens et citoyennes et des utilisateurs et utilisatrices.

Cette ouverture favoriserait l’internalisation et la mise en relation avec d’autres questions comme les modes de subsistance, les problèmes liés au climat et aux énergies fossiles, les enjeux de genre. Des dispositifs participatifs de régulation devraient être instaurés au niveau du pays, des régions et des localités afin de compenser le désengagement de l’État quant à la distribution et de soutenir la décentralisation souhaitée.

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