5 À l’approche du 21e siècle : quelques réflexions personnelles sur les systèmes énergétiques

Le bref texte qui suit, issu d’un discours prononcé par Amulya K. N. Reddy à l’Université de Princeton en 1998, présente une introduction-bilan synthétique à certains des grands éléments de son travail. À plus d’un titre, comme il l’indique, ce dernier a été marqué par la publication en 1978 de l’ouvrage Energy For a Sustainable World, contribution importante mais jamais traduite en français de quatre physiciens reconnus devenus spécialistes des énergies et issus de quatre continents différents[1].

Réfléchir sur les énergies en dehors d’une simple visée de carrière, sans se vouloir ni « gourou » ni donneur de leçons, en appelant à une montée des demandes et des innovations sociales plus qu’à la descente de solutions « des gouvernements et de leurs bureaucraties, gardiens et propagateurs de paradigmes obsolètes », reconnaître que le marché possède « du pouvoir et des limites » et qu’on peut lui confier la répartition de certains moyens matériels ou humains mais non la gestion « des questions d’équité, d’autonomisation et d’environnement » : tels sont quelques-uns des constats simples et non-utopiques desquels repart Amulya K. N. Reddy.

Et la première marche, la première démarche, la plus difficile aujourd’hui encore en matière d’énergies tant les enjeux sont considérables en termes politiques et économiques, est de déconstruire l’expertise : « Je ne connais pas la bonne réponse énergétique pour votre situation mais je vais vous aider à la découvrir », « Je ne connais pas le mix énergétique approprié à votre situation, mais vous pouvez le découvrir! ». Avec Amulya Reddy, comme dans le texte précédent, c’est donc autant par une sociologie de nos connaissances sur les énergies que par les techniques elles-mêmes que passent les chemins des solutions. Comprendre que « le nœud du problème énergétique mondial se situe aux États-Unis » et que « l’analyse énergétique est dominée par une écrasante majorité d’hommes » permet d’ouvrir des portes majeures dans l’interprétation, de réfléchir aux interactions des pétro-pouvoirs et de la construction de la pétro-masculinité[2], de percevoir des imaginaires de puissance et de constater que, dans toutes les études et prospectives internationales, la contribution des pays des Suds est négligeable, et qu’une collaboration telle que celle de la bande des quatre du livre Energy For a Sustainable World est restée une exception, presque une anomalie.

Le ton d’Amulya Reddy, dans la grande université du Nord, est courtois, presque débonnaire. Mais ferme. Les problèmes énergétiques ne pourront être résolus « sans insister sur des changements dans les modes de vie des pays industrialisés », « le temps de l’honnêteté est venu ». Le plus, le plus puissant et le plus grand n’est pas toujours le meilleur, il existe des optimums différents pour des situations différentes, il faut une pensée des stratégies et des systèmes énergétiques, et c’est ainsi que « l’énergie pourra enfin prendre un visage humain ».

Que dire de plus?

– Frédéric Caille

À l’approche du 21e siècle : quelques réflexions personnelles sur les systèmes énergétiques

Ayant eu la chance de travailler sur des problèmes énergétiques au niveau du village, de la ville, de l’État, du pays et du monde, j’espère que les réflexions[3]que je souhaite partager avec vous aujourd’hui m’aideront à trouver le juste milieu entre gâcher un excellent dîner avec des futilités et ruiner la digestion avec des documents trop techniques.

Un bon point de départ pour ce discours d’ouverture est le livre Energy for a Sustainable World, qui a été rédigé en grande partie au Center for Energy and Environmental Studies de l’université de Princeton. Chacun des auteurs (Goldemberg, Johansson, Reddy et Williams) avait déjà fait ses preuves en matière d’analyse énergétique avant de commencer à collaborer. Chacun des quatre avait une carrière bien établie et n’a pas envisagé la collaboration comme un plan de carrière. Malgré le succès de la collaboration, ils ont continué à travailler dans leurs pays et leurs institutions nationales, et leur collaboration n’a donc pas eu besoin d’un cadre organisationnel ou institutionnel conventionnel[4].

Étant donné que les auteurs se sont engagés en faveur d’un développement économiquement viable, axé sur les besoins, autonome et respectueux de l’environnement, ils se sont fortement préoccupés de l’efficacité économique, de l’équité, de l’autonomisation et de l’environnement. Ils ont donc apporté à leur travail une sensibilité aux questions socio-économiques en plus d’une formation et d’une compétence scientifique et technologique. Par-dessus tout, ils partageaient une vision de l’énergie en tant qu’instrument de développement et de progrès global, et de la technologie en tant que mécanisme crucial pour que l’énergie joue ce rôle.

Ce que j’ai appris depuis Energy for a Sustainable World

La collaboration a débuté en 1978 et le livre a été publié il y a dix ans. Depuis lors, les auteurs sont restés en contact, parfois avec d’autres collaborations, mais ils se sont également engagés dans des directions différentes. Je voudrais maintenant partager certaines des idées que j’ai acquises depuis la publication du livre, même si je cours le risque que tout cela ne soit ni original ni unique.

  1. En poursuivant le plaidoyer, particulièrement en Inde, j’ai appris que l’approche doit être : « Je vais vous aider à découvrir la réponse » plutôt que « Voici la réponse! ». La planification intégrée des ressources est un moyen très important de transmettre cette approche « catalytique », car elle dit : « Je ne connais pas le mélange d’approvisionnement (d’améliorations de l’efficacité, de sources décentralisées et de sources centralisées propres) approprié à votre situation, mais vous pouvez le découvrir!»
  2. Les feuilles de calculs et tableurs sont l’un des meilleurs outils heuristiques de découverte, en raison de leur transparence totale, de leurs modèles modifiables, de leurs exemples illustratifs, de leur caractère convivial et accessible, et de leur aide à l’identification des données manquantes (qui cessent dès lors d’être une barrière impénétrable).
  3. Il est de plus en plus évident que le succès ne peut être revendiqué que lorsque n’importe quel-le stagiaire ou usager-e peut effectuer l’analyse sans recourir à un ou des « gourou(s) » qui deviennent dès lors inutiles et superflus.
  4. Aussi créative ou brillante que soit la solution proposée, il existe toujours des obstacles à tous les niveaux — au niveau international, gouvernemental, des services publics, des fabricants/distributeurs d’équipements, des consommateurs et consommatrices.
  5. Il est donc nécessaire d’adopter une stratégie à plusieurs niveaux et à plusieurs cibles, avec un plaidoyer et une action simultanés à tous les niveaux. Cette stratégie doit s’adresser non seulement aux gouvernements (avec leurs paradigmes obsolètes), mais aussi aux hommes et femmes politiques, aux services publics (avec leurs intérêts particuliers), aux différentes catégories de consommateurs et consommatrices, aux médias et à la société civile.
  6. L’approche descendante, « top-down », poursuivie par les organisations internationales et les gouvernements est nécessaire, mais pas suffisante. L’un des problèmes est que les gouvernements et leurs bureaucraties sont les gardiens et les propagateurs de paradigmes obsolètes. Les changements de paradigmes nécessitent absolument une pression ascendante, « bottom-up », de la part de la société civile.
  7. Outre la création et la démonstration de technologies, ce qui est essentiel, c’est la diffusion des technologies, ce qui est totalement différent. En effet, la fabrication de mille ou d’un million d’unités est un défi totalement différent de la fabrication d’une seule unité. Et la mise en place et le fonctionnement de centaines ou de milliers d’unités sont très différents d’une seule démonstration.
  8. En dépit de l’enthousiasme officiel habituel qui consiste à précipiter la mise en œuvre avec une fonction d’étape ou une augmentation linéaire de la diffusion, il est préférable de commencer par une diffusion lente intégrant les enseignements des essais sur le terrain, puis d’augmenter plus rapidement avant d’atteindre la saturation. En d’autres termes, il est préférable de suivre une courbe logistique pour la diffusion.
  9. Puisque non seulement la technologie mais aussi l’économie, le financement, la gestion, la formation, les institutions, etc. sont essentiels, il est important de disposer de « paquets de mise en œuvre » ou « d’implémentation », c’est-à-dire d’un « paquet complet » à la fois matériel et « logiciel » pour pouvoir guider la diffusion et la reproduction de la technologie. Il est donc clair que l’évolution doit aller du matériel au logiciel, puis à l’intégration des systèmes.
  10. Si l’intérêt ne porte pas seulement sur l’analyse mais aussi sur la mise en œuvre, toute la gamme des activités d’Information, de Formation, d’Analyse, de Promotion et d’Action (INTAAACT = Information, Training, Analysis, Advocacy and Action) prend de l’importance. Un élément crucial de l’action est la commercialisation qui va des prototypes aux produits dans l’économie.
  11. Abandonner les approches de commandement et de contrôle implique de se tourner vers le marché, pour répartir l’argent, la main-d’œuvre et les matériaux. Le marché, cependant, n’est pas parfait. Il possède à la fois du pouvoir et des limites. Plus particulièrement, on ne peut pas lui confier la gestion des questions d’équité (et d’accès), d’autonomisation et d’environnement. Si le marché peut assurer la croissance économique, il ne peut assurer le développement durable ou le développement contrôlé, c’est-à-dire un processus de croissance socio-économique caractérisé par l’efficacité économique, l’équité (assurer un accès « universel »), l’encapacitation-empowerment (en tant que voie vers l’autonomie)[5] et le respect de l’environnement.
  12. Nos efforts nécessitent la mise en place d’institutions[6], ce qui signifie une combinaison de règles ou de coutumes et de forums ou d’organisations à travers lesquels les individus ou les groupes concernés interagissent. Les institutions ne deviennent durables que si elles sont pertinentes, excellentes, responsables, autonomes et financièrement indépendantes[7].
  13. Les mutations technologiques sont analogues aux relations prédateur-proie et il est même possible de les décrire à l’aide des équations mathématiques de Lotka-Volterra employées pour les populations animales[8].
  14. Les choix technologiques des consommateurs-trices (ménages, entreprises et gouvernements) sont basés sur des taux d’actualisation ou de rentabilité qui sont une mesure de la disposition des consommateurs-trices à sacrifier leur consommation actuelle pour des avantages futurs. Et, plus le ou la consommateur-trice est « pauvre », c’est-à-dire moins il ou elle dispose de capital disponible, plus le taux d’intérêt (et donc d’actualisation) auquel il ou elle peut accéder est élevé. Et les consommateurs-trices les plus pauvres (ménages, entreprises et gouvernements) utilisent des taux d’intérêt très élevés, de plusieurs dizaines, voire centaines de pour cent – puisque déjà en dessous des niveaux de consommation recommandés, ils ou elles ne peuvent se permettre de sacrifier la consommation actuelle pour des bénéfices futurs. En effet, le coût du cycle de vie devient pour ces dernier-e-s équivalent au premier coût.
  15. Non seulement les consommateurs-trices, mais aussi les gouvernements, les donateurs-trices et les responsables de la mise en œuvre de l’énergie utilisent des taux d’actualisation pour prendre leurs décisions. Plus les taux d’actualisation qu’ils utilisent sont élevés, plus ils sont soucieux de montrer des résultats immédiats, et plus ils se préoccupent de projets à court terme plutôt que de programmes et de paradigmes à rendement lent. Et bien que les changements de paradigme offrent les impacts les plus durables et les plus sûrs, ils reçoivent ainsi le moins d’attention de la part des décideurs et décideuses à court terme.

Où nous avons échoué

Plus d’une décennie après Energy for a Sustainable World, le paradigme GROSSCON (croissance orientée vers l’offre et la consommation / GRowth-Oriented Supply-Sided CONsumption-directed) domine toujours la pensée des décideurs et décideuses, en particulier dans les pays en développement. Et presque toutes leurs déclarations commencent par une observation : « Aux États-Unis, la consommation par habitant est de tant; dans notre pays, elle est seulement de tant; nous devons donc augmenter la consommation d’énergie ». Ainsi, le nouveau paradigme DEFENDUS (DEvelopment-Focused END-Use-oriented Service-directed, que l’on pourrait traduire par SEMEURS – Scénario ÉMErgence-Utilisation finale et Services) est peut-être dépassé pour les analyses sophistiquées des énergies dans les pays industrialisés, mais il est toujours avant-gardiste dans les cercles de décision en Inde et dans d’autres pays en développement.

Une bonne gestion exige un examen minutieux des éléments dits de classe « A » qui représentent l’essentiel du problème. Sur cette base, le nœud du problème énergétique mondial se situe aux États-Unis. Or, la situation énergétique de ce pays n’est pas du tout encourageante[9]. Les niveaux de consommation sont revenus aux niveaux d’avant la crise pétrolière de 1973. Les réductions majeures de la consommation par matériel / appareil / véhicule ou par unité de surface au sol ont toutes été dépassées par l’augmentation du nombre ou de l’utilisation. Alors que l’on s’était engagé à réduire les émissions de carbone de 7 % d’ici 2010, on prévoit une augmentation de 30 %. Ce sont des échecs majeurs. Il est temps de dire aux États-Unis : « Médecin, guéris-toi toi-même! ».

Hélas, l’analyse énergétique est dominée par une écrasante majorité d’hommes. Cette disparité entre les sexes est grave. L’expérience s’accumule pour confirmer que les décisions des femmes (par exemple, dans les programmes de microcrédit comme la Grameen Bank au Bangladesh) tiennent compte du long terme et de la prochaine génération, conséquence naturelle de leur lien avec les enfants. Le taux d’actualisation utilisé par les femmes semble être inférieur à celui des hommes. C’est précisément cette vision qui conduit à la durabilité. Les femmes sont donc naturellement dotées pour être de meilleures gardiennes et exécutantes du développement durable. L’analyse énergétique est encore largement dominée par le Nord. Faites le compte de n’importe quel livre édité récemment (même le livre du PNUD de 1998 : Energy after Rio: Prospects and Challenges) et vous verrez que la contribution du Sud est négligeable. Il faut également noter le rôle négatif et contre-productif joué par le détournement majeur des rares talents du Sud vers l’analyse de l’atténuation des gaz à effet de serre pour les pays en développement, même si le problème est né principalement des modes de consommation énergétique du Nord.

De toute évidence, le renforcement des capacités dans les pays en développement n’est pas une priorité, même pour des organisations (telle que l’ONU) qui sont censées s’engager dans ce domaine. Le renforcement des capacités est un processus qui prend du temps et les responsables de programmes pressés (avec des taux d’actualisation élevés) ne mettent pas l’accent sur cette tâche.

Malgré quelques tentatives délibérées de « la Bande des Quatre »[10], des collaborations similaires à celle que nous avons connue ne semblent pas avoir vu le jour. Espérons que des ateliers comme celui-ci permettront de remédier à ce problème.

L’analyse énergétique tend à se concentrer exclusivement soit sur le matériel, soit sur le « logiciel » (économie, financement, institutions, gestion, politiques, formation, etc.) nécessaire pour utiliser efficacement le matériel. En fait, il semble – à quelques exceptions notables près – qu’il y ait deux types d’analystes différent-e-s – ceux et celles qui s’intéressent au matériel et ceux et celles qui s’intéressent au « logiciel ». L’intégration du matériel et des logiciels est insuffisante et il y a très peu de travaux sur les « systèmes ».

Les discussions actuelles sur les systèmes énergétiques sont dominées par l’objectif de réduction des gaz à effet de serre et de prévention/minimisation du changement climatique. C’est le reflet des préoccupations des pays industrialisés. En conséquence, l’accent est mis sur les technologies énergétiques, en particulier les Technologies des Énergies Renouvelables (RETs/Renewable Energy Technologies) et les améliorations de l’Efficacité de l’Utilisation Finale (EIs/Efficiency Improvements). La maximisation des TER et des EUF est devenue l’objectif premier. Les TER et les EUF sont devenus des fins en soi. Leurs partisans sont devenus des fondamentalistes des TER et des EUF dans le domaine de l’énergie. Ils exigent même que les règles du jeu soient faussées en faveur de ces technologies. Le respect de l’environnement est devenu la préoccupation dominante, à l’exclusion de l’équité et de l’encapacitation-empowerment des populations en tant que voie vers l’autonomie.

L’énergie rurale est assimilée à l’électrification rurale et, ce faisant, le besoin énergétique le plus important, à savoir la cuisson, est contourné. Après les premiers élans d’enthousiasme pour les fourneaux améliorés, le problème de la cuisson a été largement oublié. Dans le même temps, les besoins énergétiques des pauvres et des femmes ont été négligés. En fait, nous nous sommes même rendus compte tardivement, lors de la finalisation de l’ouvrage Energy after Rio: Prospects and Challenges, qu’il n’y avait pas de discussion sur la cuisson dans le chapitre sur les « opportunités technologiques », et une correction de fin de parcours a été faite à la hâte, ce qui est un comble[11]

Il y a également beaucoup moins de travaux sur la biomasse que sur le photovoltaïque. Cette disparité est peut-être due au fait que les pays industrialisés peuvent trouver un rôle plus important dans la vente de modules et de systèmes photovoltaïques que dans la culture et l’exploitation de la biomasse.

Les praticien-ne-s et les exécutant-e-s ont tendance à se concentrer sur les besoins immédiats et à court terme. En revanche, les analystes sont attiré-e-s par les opportunités technologiques qui ne fructifieront qu’à long terme. Cette différence de perception coïncide également avec la négligence de la technologie sur le court terme, et la négligence des êtres humains sur le long terme. Il manque un équilibre entre l’accent mis sur le court, le moyen et le long terme (ainsi que sur la compatibilité avec l’avenir).

Les tendances qui peuvent changer

À l’exception de quelques remises en question au cours de l’année écoulée, on a supposé que la mondialisation fût partout une tendance implacable, inexorable et inévitable. Désormais, on parle de l’importance d’imposer des limites à la mondialisation. Ce nouveau stress risque d’être renforcé par la résurgence de l’esprit d’autonomie, fondé sur la conviction que le destin des nations doit être décidé de manière endogène et non par des forces étrangères extérieures.

De même, la tendance à la marchandisation risque d’être freinée par des préoccupations d’équité, d’autonomisation et de long terme, dont aucune n’est assurée par le marché. Le problème fondamental est que les questions d’équité, d’autonomisation, d’infrastructure et de long terme nécessitent un taux d’actualisation trop faible pour être acceptables par le marché.

La tendance à la démocratisation va certainement se poursuivre, mais le contenu de la démocratisation pourrait être enrichi en mettant davantage l’accent sur la décentralisation, la participation des peuples et des communautés. L’encapacitation-empowerment et l’autonomisation pourraient être l’idée maîtresse.

La tendance à la privatisation des unités non rentables du secteur public doit être tempérée par l’obligation de servir les personnes défavorisées.

Les défis du 21e siècle

Le défi fondamental consiste à présenter une vision de l’énergie, une vision qui consiste non seulement en un paradigme, mais aussi en des programmes et des projets impliquant des mesures réalistes et de petite taille. Ces mesures doivent inclure des projets à court terme et à rendement rapide, qui donnent des résultats dans un délai de cinq ans ou lors de la prochaine élection. Assuré-e-s de ce retour politique, la plupart des politicien-ne-s et des décideurs-euses seront prêt-e-s à soutenir des visions à long terme.

Un autre défi important consiste à réduire, voire à éliminer, les couplages importants entre la consommation d’énergie, d’une part, et la croissance économique (PIB), l’utilisation de matériaux et les émissions, d’autre part.

Il faut espérer que le trio découplage/dématérialisation/décarbonisation conduira à une convergence dans la consommation énergétique, l’utilisation des matériaux et les émissions de gaz à effet de serre entre les pays industrialisés et les pays émergents. Cette convergence est indispensable car les disparités actuelles ne sont pas viables et sont à l’origine de conflits internationaux.

Nous avons supposé/argumenté que les problèmes énergétiques pouvaient être résolus sans insister sur des changements dans les modes de vie des pays industrialisés. De plus en plus, cette position devient intenable. Si nous avons été aveugles à la vérité dans notre quête d’acceptabilité, le temps de l’honnêteté est venu. Comme le disait Gandhi : « Le monde a assez pour les besoins de tous, mais pas pour l’avidité de chacun! ».

Un autre défi crucial est l’accès universel aux services énergétiques modernes, en particulier dans les pays en développement et surtout pour les pauvres, les femmes et les personnes âgées.

Les immenses possibilités des technologies de l’information doivent être exploitées pour que l’énergie devienne un instrument de développement durable.

L’échelle optimale des systèmes énergétiques varie en fonction de la source d’énergie et du service, ainsi que de la fourniture d’énergie et de l’utilisation finale. Et de la sorte si, comme le disent certain-e-s, « Optimum is beautiful », il devrait y avoir un mélange de systèmes centralisés et décentralisés[12].

Il existe une forme de « discrimination historique » (en matière de taux d’intérêt, de financement, d’investissements en Recherche-Développement, de soutien gouvernemental, etc.) à l’encontre des sources renouvelables, des systèmes décentralisés et des options d’économie d’énergie. Ainsi, le slogan d’un « terrain de jeu égal » pour les ressources renouvelables et non-renouvelables, pour les systèmes centralisés et décentralisés, et pour la production d’énergie et les options d’économie d’énergie, doit-il tenir compte de l’existence de cette discrimination. Comme dans l’arène socio-économique, des politiques « différentialistes » ou de « discrimination positive » (affirmative action) peuvent être nécessaires pour permettre aux systèmes non encore matures d’être compétitifs. Mais il faut veiller à ce que ces « politiques différentialistes » soient l’occasion d’une transition performative plutôt que des béquilles permanentes.

Par exemple, les possibilités de participation de la population augmenteront avec les systèmes décentralisés, en particulier dans les zones rurales. La décentralisation de l’énergie électrique facilitera ainsi la décentralisation du pouvoir politique.

Les systèmes énergétiques ruraux doivent être modernisés en améliorant considérablement les services énergétiques, ce qui entraînera une amélioration spectaculaire de la qualité de vie et des indicateurs du développement humain. En fait, les systèmes énergétiques ruraux doivent cesser d’être sinon des « gouffres » du moins des « puits » énergétiques, et devenir des sources d’approvisionnement en énergie. La balance des paiements (énergétiques) pourrait alors s’inverser.

En somme, les analystes énergétiques des Suds et les femmes doivent augmenter en nombre et en stature afin que l’analyse énergétique cesse d’être un exercice concentré dans le Nord et dominé par les hommes.

Si le 20e siècle a été le siècle de la croissance économique, le défi est de faire du 21e siècle, le siècle du développement durable/soutenable – c’est-à-dire d’une croissance économique efficace, équitable, autonome et respectueuse de l’environnement. Alors, l’énergie pourra enfin prendre un visage humain.


  1. José Goldemberg (professeur de physique à l’Université de Sao Paulo au Brésil), Thomas B. Johansson (professeur à l’Université de Lund en Suède), Robert H. Williams (chercheur au Centre de Recherche sur l’Énergie et l’Environnement de l’Université de Princeton aux États-Unis), Amulya K. N. Reddy (Professeur de chimie à l’Institut Indien des Sciences) (« la bande des quatre »), Energy For a Sustainable World, Wilhey Eastern Limited, 1978, 517 pages.
  2. Sur cette thématique voir par exemple : Carra Dagget, “Petro-masculinity: Fossil Fuels and Authoritarian Desire”, Millennium: Journal of International Studies, 2018, Vol. 47(1), 25–44.
  3. Discours d'ouverture de l'atelier CEES-IEI sur le thème « Catalyser les collaborations sud-nord et sud-sud pour les stratégies énergétiques en faveur du développement durable », Université de Princeton, 3-5 décembre 1998.
  4. De telles interactions impliquant des organisations virtuelles sont devenues beaucoup plus faciles avec les développements des technologies de l'information en général et du courrier électronique et des sites web en particulier.
  5. NdT : Sur cette traduction, voir la note 10 du texte "Vues des Suds….".
  6. Selon les dictionnaires, le mot « institution » a deux significations : il s'agit soit d'un « ensemble de règles ou de coutumes », soit d'un « forum ou d'une organisation » à travers lesquels les groupes d'individus concernés interagissent. Il s'avère que les questions institutionnelles sont mieux comprises en considérant ces deux sens comme des composantes nécessaires des institutions.
  7. NdT : On remarquera que Reddy rejoint ici de près la perspective et les résultats des travaux d’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2009, notamment la notion d’IAD (Institutional Analysis and Development) : « Les institutions couvrent tous les aspects de la vie, depuis les services publics à la famille et aux structures communautaires, jusqu’aux ressources naturelles et au-delà, et nos recherches aident les acteurs à concevoir et à adapter leurs institutions afin d’en obtenir de meilleurs résultats », traduit dans : Antona, M. et Bousquet, F. (éds.), Une troisième voie entre l’État et le marché. Échanges avec Elinor Ostrom, Paris, Éditions Quae, 2017, p. 128.
  8. NdT : Vito Volterra, mathématicien et physicien italien, et Alfred James Lotka, mathématicien américain, ont proposé presque à la même période (1924) des systèmes d’équations différentielles qui décrivent l'évolution dans le temps de deux populations en situation de prédation/compétition.
  9. Une description lucide des tendances de la consommation d'énergie aux États-Unis a été donnée dans l'article « U.S. Splurging on Energy After Falling Off Its Diet » (Les États-Unis font des folies énergétiques après avoir abandonné leur régime), New York Times, 22 octobre 1998.
  10. La formule a été employée pour désigner les auteurs de Energy for a Sustainable World, soit outre Reddy le Brésilien José Goldemberg, le Suédois Thomas B. Johansson et l’Américain Robert H. Williams.
  11. NdT : Energy after Rio: Prospects and Challenges (L'énergie après Rio : perspectives et défis) est le dernier ouvrage rédigé par Reddy avec deux des autres membres de la « bande des 4 », le Suédois Thomas B. Johansson et l’Américain Robert H. Williams (New York, UNDP, 1997, 176 p.).
  12. NdT : Reddy fait ici probablement allusion de manière directe au « titre-clin d’œil » d’un article de Roger L. Grant paru en 1978 dans la revue spécialisée sur la production de papier Pulp and Paper International : « Optimum is beautiful: small mills can work », 13/1978, 73-75. Cet article renvoyait bien entendu à la perspective des « technologies intermédiaires » ou « technologies appropriées », que Reddy lui-même appelle plus souvent « technologies rurales », et qui fut popularisée en 1973 par le fameux Small is Beautiful. A Study of Economics as if People Mattered de l’économiste anglais d’origine allemande E. F. Schumacher. Sur cet auteur important et sa postérité voir notamment le site du Schumacher Center : https://centerforneweconomics.org/about/our-mission/.

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