4 Dans les pas de Jean-Pierre Girardier

Alexandre Mouthon

Ces quelques images présentées sous forme de bref récit photographique sont un hommage à Jean-Pierre Girardier, docteur en physique de l’Université de Dakar en 1963, pionnier du solaire thermodynamique en Afrique et disparu le 26 novembre 2017 à l’âge de 83 ans.

Il était, en mai 2016, revenu pour la première fois depuis 30 ans à Dakar à l’occasion des rencontres dont est issu le présent ouvrage[1].

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Se lancer sur les traces de Jean-Pierre Girardier tient du pèlerinage. C’est parcourir une histoire à rebours, une histoire de l’Afrique bien méconnue.

Sur cette photo, il pose lors de l’inauguration d’une exposition de photographies de ses travaux présentée devant la bibliothèque centrale de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar[2]. Il est aux côtés du professeur Mamadou Badji, doyen de la Faculté de droit de Dakar, et de monsieur Olivier Boasson, chef du Service de Coopération et d’Action culturelle et directeur de l’Institut français qui représentait monsieur Jean Félix-Paganon, ambassadeur de France au Sénégal.

En arrière-plan se trouve une photo montrant Jean-Pierre Girardier, en 1976, expliquant au président Léopold Sédar Senghor sous le regard attentif d’Abdou Diouf (le plus grand à gauche), futur second président du Sénégal indépendant, les possibles liés aux applications réussies de l’énergie solaire thermodynamique.

Cette image est symbolique à plus d’un titre. Elle illustre la vitalité et la longévité de la coopération franco-sénégalaise, tant passée que présente.

Mais elle illustre aussi certaines limites : où sont les centrales solaires tant espérées? Elles qui étaient déjà envisageables il y a 40 ans…

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Image d’archive de la SOFRETES. Dakar, 1975. Jean-Pierre Girardier et le président Senghor, au centre.
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Jean-Pierre Girardier en 2016.
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Image d’archive de la SOFRETES. Pompe thermique, village de Diagle, 1975.

La venue de Jean-Pierre Girardier à Dakar fut une occasion de rencontres et de dialogues de chercheurs de l’énergie solaire par-delà les technologies et les générations, comme lorsque le thermicien Girardier témoigne devant le physicien spécialiste du photovoltaïque Grégoire Sissoko, de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, et ses doctorants.

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Les jeunes docteurs ou doctorants dakarois qui assistent aux rencontres Decottignies de mai 2016 sont nombreux à se spécialiser dans les approches environnementales, qu’ils viennent des sciences juridiques ou des sciences physiques.

Leur surprise est immense lorsqu’ils apprennent que leurs aînés maîtrisaient déjà le pompage thermodynamique, voire la production électrique, par l’énergie solaire.

Ce vieil homme ci-dessus, Diomaye Sene, est venu interpeller les membres des journées d’étude au nom des Anciens, au nom de l’Histoire.

Il a repris des études de droit, après une vie de labeur et un passage par les chantiers navals français.

Il bouscule les périphrases officielles et la prudence académique : « Comment se fait-il que cette aventure précoce du solaire au Sénégal ait été oubliée? Quel est le rôle des lobbies de l’énergie? De la Sénélec (la compagnie d’électricité sénégalaise)? ».

Les débats de cet deuxième après-midi des Rencontres seront souvent vifs et décomplexés. Personne ne cherche de coupable, mais chacun voudrait contribuer à combler le « gap énergétique » du Sénégal, l’un des pays du monde les plus défavorisés en la matière.

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En pèlerinage à l’ancien IPM (Institut de physique météorologique) où il avait réalisé sa thèse, devenu ensuite en 1980 le Centre d’Études et de Recherches sur les Énergies renouvelables (CERER)[3], Jean-Pierre Girardier découvre, avec l’équipe actuelle, un séchoir solaire récemment conçu pour les fruits.

Les applications seraient fort nombreuses dans un pays comme le Sénégal qui produit désormais des mangues à foison.

Cela pourrait permettre leur conservation et leur exportation pour un coût très bas. Un petit ventilateur électrique, branché sur un panneau photovoltaïque de quelques dizaines de centimètres carrés, extrait l’air sous la bâche.

Il n’est pas nécessaire d’utiliser, pour cette installation, l’électricité produite par la Sénélec dans ses centrales thermiques, lesquelles brûlent du pétrole et plombent la balance commerciale du pays.

De tels séchoirs pourraient être installés dans les nombreuses campagnes non reliées au réseau électrique général (le taux actuel d’électrification rurale est de 17 %).

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Un arbre a poussé là où la première pompe thermique fut testée.

Il ne reste que le puits.

Les moteurs ont disparu, ainsi que toutes les pièces qui pouvaient être démontées.

L’homme en blanc était là dès les années 1960, alors jeune technicien sur le site de recherche. Il nous confie qu’un jour, à la fin des années 1980, des casseurs sont venus tout détruire, mais sans rien voler…

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Les premiers plans du site, dressés à la main par le professeur Masson dans les années 1960, sont retrouvés au fond d’un placard par les techniciens du CERER d’aujourd’hui, en présence de leur aîné, avec des relevés de mesures variées.

Dès cette époque, des relevés journaliers de la radiation solaire dans divers points du Sénégal étaient effectués et leur centralisation internationale était alors réalisée par l’URSS.

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Les hangars du CERER témoignent des expériences et des travaux qui y ont été conduits. Comme souvent dans le domaine scientifique et technologique, on ne mesure pas encore complètement l’importance de la conservation patrimoniale des expérimentations passées, lesquelles dans le cas de l’énergie solaire et des énergies renouvelables nous parlent aussi de notre futur.

L’illustration centrale est ainsi emblématique d’un des premiers enjeux énergétiques en Afrique : en zone sahélienne, la forte consommation de bois domestique et la déforestation qui en résulte sont une atteinte fondamentale aux équilibres environnementaux et sociaux.

Dès les années 1960 pourtant, notamment au CERER, des foyers économes en bois et des cuisinières solaires ont été mis au point pour tenter d’enrayer le phénomène.

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Sur la route de Thiès, à 70 km à l’est de Dakar, en ce même mois de mai 2016, on croise d’autres traces de projets convergents récents. Les organismes internationaux, si ce n’est dans quelques camps de réfugiés, sont toujours restés très timides sur la question de la cuisson solaire[4].

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Au CERER, à nouveau, on voit la parabole d’un concentrateur solaire construit dans les années 1970. Les mémoires se brouillent sur sa provenance exacte : France et CNRS ? URSS?

Quoi qu’il en soit, la quantité d’énergie produite avec cette technologie et une telle surface est considérable. Elle peut dépasser aisément le millier de degrés Celsius.

Cette parabole mériterait de devenir une pièce maîtresse d’un espace pédagogique et mémoriel sur les énergies vertes au Sénégal.

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Nous continuons de suivre les pas de Jean-Pierre Girardier, sans sa présence, mais avec Frédéric Caille, enseignant-chercheur en science politique et organisateur de ces Rencontres, et Ahmadou Makhtar Kanté, écologue et chercheur indépendant en environnement à Dakar.

Nous nous rendons au nord de la commune de Thiès, à un peu plus d’une centaine de kilomètres au nord de Dakar.

Cet homme, Moussa Ndoye, a découvert en 1976, un matin de ses 20 ans dans son village de Mérina Dakhar, des hommes construisant l’une des premières pompes solaires de la SOFRETES.

Il fut ensuite co-conducteur des travaux, avec les techniciens français, d’une dizaine d’autres pompes installées par l’entreprise au Sénégal. Il nous fait visiter le site, où il ne reste presque rien, si ce n’est sa mémoire et sa précieuse parole.

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Un puits et un château d’eau témoignent du passé.

La pompe fut arrêtée en 1984-86 pour être remplacée par une pompe électrique en 1993, alimentée par le réseau général de la Sénélec.

L’ancien conducteur de la pompe solaire, aujourd’hui président de l’Association de distribution d’eau qui subsiste et alimente 800 foyers, signerait immédiatement pour l’achat de panneaux photovoltaïques.

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Le béton de l’ancien puits sert de support aux graffitis des enfants et leur fait de l’ombre aux heures chaudes, à défaut de leur offrir de l’eau à bas coût.

L’électricité fournie par les centrales thermiques est polluante, de mauvaise qualité (les variations d’intensité usent prématurément tous les appareils) et chère, tandis que les délestages sont une habitude mal vécue.

Des émeutes ont éclaté à Dakar à plusieurs reprises à cause des coupures électriques répétées. Les artistes se sont emparés du sujet. Voir la vidéo « Senelec-Coupelec » de 2010, du groupe sénégalais HA2N, exhumé par Jean-François Havard lors de sa communication orale aux journées d’étude : https://www.youtube.com/watch?v=t9uejcOziT4

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Nous sommes dans un autre village, à moins d’une cinquantaine de kilomètres.

Le chef du village de Mont Roland (75 km au nord de Dakar) ne se souvient pas d’une pompe solaire installée dans son village par la SOFRETES de Jean-Pierre Girardier.

C’est le précédent chef de village qui s’en souvient.

Elle fut installée à la mission catholique, de l’autre côté du mur d’enceinte du premier puits[5].

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Mont Roland est une communauté catholique située à une cinquantaine de kilomètres de Mérina Dakhar. Le frère de Paul Claudel, un Père blanc, y fit creuser un puits de 80 mètres de profondeur dans la mission catholique : le premier d’une longue série.

Les puits manuels jalonnent aujourd’hui les rues du village. Beaucoup sont à sec.

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Le nombre important de puits creusés dans cette partie du village rend difficile l’identification du premier et de celui sur lequel fut branchée la pompe solaire, comme à Mérina Dakhar. Restent le château d’eau en ruines et le hangar qui a abrité l’installation de la SOFRETES.

Des vestiges de bornes-fontaines de redistribution et de canalisations sont envahis par la végétation, mais des noms et des dates, gravés dans le béton, attestent que des installations ont survécu au moins jusque dans les années 1990.

Depuis, un forage diesel et un château d’eau moderne ont été construits, laissant de côté les anciennes installations de l’aventure solaire de Jean-Pierre Girardier, dont le souvenir s’estompe.

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À Mont Roland, en cherchant les traces des premières installations solaires, on peut être conduit à s’interroger sur le sens de l’épopée énergétique moderne… Est-ce le bon sens? Du premier puits à la pompe solaire, puis de la pompe solaire au forage diesel…

Se mêlent en nous les sentiments contradictoires d’assister à la fois à un retour vers le futur de la planète et à la poursuite de sa fuite en avant dans le passé.

À l’heure où les opérateurs téléphoniques proposent aux abonnés des services de banque en ligne mobiles, les habitants achètent de l’eau trop chère, extraite aux énergies fossiles, alors qu’il y a trente ans, leur eau était pompée grâce au soleil…

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En ce mois de mai 2016, entre l’effervescence dakaroise et le silence des ruines, entre grève estudiantine et biennale d’art contemporain, entre nostalgie et espérance, cette femme, assise au bord de la route et qui effeuille des buissons fournissant une tisane traditionnelle, traverse le temps.

Faut-il s’enthousiasmer de la redécouverte de l’aventure solaire du Sénégal des années 1970 et, déjà, de ses nombreux rêves et de ses promesses?

Ou faut-il s’indigner de cet « oubli » de quarante ans et des trappes de notre histoire?

Si les difficultés matérielles rendent les étudiants réalistes sur leur sort et sur celui de leur pays, on ne peut ignorer la flamme qui les anime.

Jean-Pierre Girardier leur a transmis son rêve.

Cette Afrique-là, dorénavant, croit au soleil.


  1. Un récit photo plus élaboré, « Retour vers le futur ou l’histoire oubliée du solaire au Sénégal », est paru dans l’édition en ligne du journal Le Monde Afrique, le 24 mars 2017. Ce récit a également été repris dans le Journal télévisé Afrique de TV5 Monde, le 30 mars 2017.
  2. Exposition réalisée par Frédéric Caille à l’occasion des rencontres Decottignies de mai 2016.
  3. Le CERER est un institut autonome au sein de l’UCAD de Dakar. Site Internet : http://cerer.ucad.sn
  4. Note des éditeurs : sur cette question, voir le texte récent et très précis de Abibatou Banda Fall, « L’impact des cuisinières solaires PCSA dans la conservation des équilibres écologiques et sociaux : cas de la commune de Ngaye Méckhé au Sénégal », dans Ahmadou Makhtar Kanté (dir.), Environnement, changement climatique et sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest et du Centre. Compréhension des enjeux et pistes pour l’avenir, Dakar, CODESRIA, 2015, pp. 9-36.
  5. Note des éditeurs : il s’agissait de l’une des premières pompes photovoltaïques de la SOFRETES. Voir les images disponibles dans la vidéo de l’émission de François de Clozets en 1980 concernant Jean-Pierre Girardier (à 8 min 45 sec) https://afrisol.hypotheses.org/82

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Du soleil pour tous de Alexandre Mouthonest sous une licence Licence Creative Commons Attribution 4.0 International, sauf indication contraire.

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