Introduction

Florence Piron

La science et la recherche qui en est la source ne peuvent exister sans financement. Au Canada et dans la plupart des pays du Nord, ce financement est principalement issu de fonds publics, notamment ceux qui rendent possible l’existence et le fonctionnement des universités et des centres de recherche où se déroule la majeure partie de la recherche. Il est donc essentiel, dans une démocratie, de poser les questions suivantes : quelle science voulons-nous, comme contribuables, financer? Quel type de recherche souhaitons-nous que l’État appuie en priorité? Comment arbitrer la distribution des fonds publics de recherche entre les disciplines et les sujets de recherche : selon la renommée des chercheurs et des institutions de recherche? Selon la valeur scientifique des projets présentés et leur capacité de faire avancer les connaissances? Selon les besoins les plus urgents de la société (mais qui les définit)? Qui devrait avoir un accès direct aux publications issues de la recherche financée par des fonds publics?

Ce débat public est d’autant plus crucial que la science est une actrice majeure du monde contemporain : la science comme stock de savoirs utilisés pour innover ou pour améliorer la compréhension du monde dans lequel nous vivons, mais aussi la science comme institution dont la parole, via les experts, a un pouvoir symbolique et d’influence très élevé, la science comme acteur économique générateur d’emplois bien payés, de compagnies et de potentielle prospérité pour un pays, la science comme source des savoirs transmis dans le système d’éducation, la science comme source de vérité et gardienne des savoirs validés.

Une politique scientifique regroupe l’ensemble des actions d’un gouvernement à l’endroit des activités scientifiques du pays : montants attribués à la recherche, modalités d’attribution de ces montants selon les thèmes et les disciplines, distribution des bourses et des subventions de recherche, financement des universités et des centres de recherche, liens avec l’industrie, responsabilité sociale de la science, conditions d’exercice du métier de chercheur, accès à la science par les citoyennes et citoyens.

Malheureusement, cette dimension de la science passe souvent inaperçue dans le grand public persuadé de n’avoir aucun mot à dire dans ce domaine réservé aux experts, même si certains médias, comme l’Agence Science-Presse et son émission de radio « Je vote pour la politique », font d’incessants efforts pour soulever le débat. L’Association science et bien commun a d’ailleurs organisé un café scientifique et une tempête d’idées en 2014 pour trouver des idées afin d’inciter davantage de citoyens à se mobiliser sur cette question et anime une page Facebook sur ces enjeux.

L’importance du débat sur les politiques publiques est aussi mal connue des scientifiques eux-mêmes, formés à ignorer toute la dimension “politique” de leur métier au nom de l’exigence de neutralité, mais aussi du culte voué à la liberté académique, comme l’explique si bien Jean-Jacques Salomon dans son livre Scientifiques. Entre savoir et pouvoir (2006). Réaliser que cette liberté, contrairement à ce qui est enseigné, n’est pas absolue, mais reliée aux aléas politiques est parfois un choc pour les scientifiques qui réveille leur désir de prendre la parole dans l’espace public, comme l’ont montré les actions progressivement plus nombreuses des scientifiques canadiens à propos des politiques du gouvernement Harper. Les interférences du président américain George W. Bush dans la recherche sur les cellules souches ou les pressions des créationnistes contre les recherches sur le réchauffement climatique sont bien connues, mais elles recouvrent un ensemble de liens très complexes entre un État et son infrastructure scientifique (universités, centres de recherche, chercheurs, étudiants, équipements, rayonnement international, industrie, etc.) dont les scientifiques sont peu informés.

S’intéresser aux politiques scientifiques, c’est tenter de comprendre ces liens et leur dynamique. Vouloir en faire un débat public, comme l’Association le propose dans une pétition (voir le chapitre 2), c’est prendre position sur la question suivante : à qui appartient la science? Aux éditeurs à but lucratif qui publient 80% des articles scientifiques? Aux industries qui accordent des commandites? Aux chercheurs et chercheuses qui mènent les recherches et rédigent les articles? Aux universités qui les hébergent et paient leur salaire? Au gouvernement qui finance une grande partie de tout ceci? Aux contribuables dont l’argent est utilisé pour financer la science?

Depuis sa naissance en 2011, l’Association science et bien commun défend l’idée que la science n’appartient à personne, mais qu’elle est un bien commun que l’État a la responsabilité de protéger par des politiques scientifiques soucieuses de l’intérêt général et du bien commun (dans son autre signification). Cette position va à l’encontre des principales politiques scientifiques canadienne et québécoise de la dernière décennie, orientées vers la quête d’innovations commerciales et d’ententes avec le secteur privé. L’Association a donc décidé de s’engager dans le débat public sur les politiques scientifiques en participant à plusieurs consultations publiques ou en publiant des lettres ouvertes et une pétition. Ce livre rassemble donc les principaux textes politiques de l’Association, afin de nourrir le débat public sur la science que nous voulons collectivement.

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