41 Najate Abdul-Hadi

Sarah Renaud

Najate est étudiante de deuxième cycle en architecture à l’Université Laval. Native du Canada et de descendance libanaise, cette jeune femme partage ces deux cultures dans sa vie de tous les jours.

Famille

Le père de Najate est le premier de sa famille proche à avoir immigré au Canada. Il s’est d’abord rendu à Québec pour y travailler temporairement. Habitant au sud du Liban, la famille de Najate a été touchée par la guerre qui opposa le pays des cèdres à l’armée israélienne. Fuyant le conflit, ils se sont exilés à Beyrouth, mais la guerre civile ne tarda pas à éclater. La demande d’asile comme réfugiés au Canada a été la seule issue pour les membres de cette famille qui recherchait un climat de sécurité. Aujourd’hui, sa mère et son père vivent au Québec depuis plus de 40 ans.

Famille au Liban

Najate n’est allée que deux fois au Liban. Lorsqu’elle avait 15 ans, elle a rencontré pour la première fois sa famille habitant au Moyen-Orient. Elle avait souhaité les rencontrer plus tôt, mais ses parents ne voulaient pas prendre le risque d’amener leurs jeunes enfants au pays en pleine guerre civile. Sa rencontre avec sa famille au Liban fut mémorable, comme s’ils s’étaient toujours connus. Et Najate de souligner l’importance de la famille au Liban : « L’enfant de ta sœur, c’est comme ta fille ».

  Contrastes entre les deux cultures

La relation parents-enfants est différente entre le Liban et le Québec selon Najate. Elle remarque qu’au Québec, ses amis jouissent d’une grande liberté accordée par leurs parents. Un exemple frappant est le départ hâtif de la maison familiale. Si le jeune Québécois est prêt à partir en appartement, ses parents vont l’épauler et l’aider à voler de ses propres ailes. Tandis que dans la culture libanaise, ce n’est pas concevable de déménager simplement pour être indépendant et libre. En fait, c’est considéré comme un manque de respect envers les parents parce que cela est perçu comme une volonté chez l’enfant de s’éloigner de sa famille. Les parents de Najate ont toujours été très protecteurs, sentiment renforcé par le fait d’avoir vécu la guerre. Najate se sent de son côté très bien dans cette situation!

Langue

Quand elle était jeune, Najate utilisait principalement le dialecte libanais pour communiquer. Par la suite, en allant à l’école, elle parlait plus fréquemment français et a donc perdu sa langue maternelle. Depuis son voyage au Liban, la jeune femme partage le meilleur des deux mondes : elle a renoué avec l’arabe qu’elle parle avec sa famille et utilise le français avec son entourage.

Éducation

J’aime qu’on se remette en question et que les choses ne soient pas toujours perçues comme évidentes en soi.

Elle observe que les Québécois ont une réflexion critique très développée. Dans le domaine de l’éducation, ils cherchent à toujours en apprendre plus, à s’améliorer, à bousculer leurs réflexions personnelles, à tout remettre en question. Selon Najate, les Libanais ont une pensée plus neutre sur certains sujets, mais dans la vie de tous les jours, ils sont très traditionnels.

Religion

Najate est musulmane pratiquante. Elle porte le hijab, fait la prière et participe au ramadan. La Charte des valeurs est un sujet qui l’a particulièrement indignée. Elle a senti que cette charte indexait directement les femmes musulmanes voilées : « La Charte réclamait que les femmes musulmanes soient libres en leur empêchant de porter ce qu’elles veulent. Cette contradiction-là, je ne l’ai jamais comprise ni acceptée. » La religion fait peur aux Québécois. Ils sont fermés sur le sujet. Autant ils possèdent une pensée scientifique critique, autant la religion reste un sujet tabou.

La jeune femme a déjà fait face à la discrimination religieuse sur les médias sociaux. La publication islamophobe était choquante, mais les commentaires étaient d’autant plus décourageants. Ces messages lui donnaient l’impression qu’elle n’était pas acceptée par les Québécois et qu’ils ne voulaient pas d’elle dans la province.

Pourtant, je suis née ici, je fais mes études ici. Cette publication m’a donnée envie de partir.

Emplois

« Pour moi, les emplois, c’est super difficile à trouver », dit Najate. La consonance arabe de son nom sur son curriculum vitae ne l’aide pas à se trouver un emploi. Lorsqu’elle se rend à une entrevue, souvent les employeurs montrent une réticence au fait qu’elle soit voilée. D’ailleurs, Najate s’est déjà fait engager dans une épicerie où elle avait passé une entrevue avec son hijab. Lors de sa première journée de service, on lui demanda d’enlever son voile. Son employeur avait prétendu qu’elle ne le garderait pas pour travailler. Najate a quitté l’emploi après seulement trente minutes en poste. Par la suite, le long délai d’embauche dans certains emplois qu’elle a occupés lui laisse un mauvais souvenir. C’est comme si elle faisait partie des derniers choix de son employeur. Du fait de son identité religieuse, la jeune étudiante a également déjà vécu une forme de discrimination dans son milieu de travail.

« Retourne dans ton pays » : lequel?

« Retourne dans ton pays »! Une phrase que Najate entend depuis qu’elle est jeune. Comme l’a dit l’étudiante en architecture : « la Terre, c’est la même pour tous. » Quand les gens la regardent, la façon avec laquelle ils le font laisse croire à Najate qu’ils la jugent. La jeune femme remarque cette réalité depuis qu’elle porte le voile. Lorsqu’elle doit prendre l’autobus, Najate sent les regards tournés vers elle. Ce ne sont pas des regards distraits, ce sont des regards qui sont soutenus : « J’ai déjà été fixée par un monsieur pendant un bon moment et je lui ai demandé « est-ce que ça va? Il y a un problème? » ». L’homme a par la suite hoché la tête et a détourné le regard. Elle est irritée d’être regardée ainsi.

D’où viens-tu?

Lorsqu’on lui demande quel est son pays d’origine, elle répond qu’elle vient du Liban, même si elle est Canadienne : « Je dis mon pays en parlant du Liban parce que je ne me sens pas complètement acceptée ici ». Auparavant, Najate faisait part aux gens de sa nationalité canadienne, mais souvent on lui reposait la même question en voulant savoir de quel pays sont originaires ses parents. Elle a l’impression que sa souche libanaise est plus importante que sa vraie nationalité aux yeux des Québécois. Maintenant, elle répond simplement qu’elle vient du Liban, parce que c’est moins compliqué et aussi parce que malgré le fait qu’elle soit née au Canada, les gens la considèrent simplement comme « enfant d’immigrants » plutôt que citoyenne canadienne.

Le port du hijab

Les parents de Najate ne l’ont jamais obligée à porter le voile. Pourtant, certaines personnes pensent le contraire : « Pourquoi portes-tu le hijab? Est-ce que c’est ton père ou ton mari qui t’y oblige? ». Ce sont des questions qui reviennent souvent. Najate aime bien y répondre pour éliminer les idées préconçues. Elle pense qu’il est préférable pour les Québécois de ne pas garder pas leurs préjugés en dedans d’eux-mêmes. Enlever son hijab, elle y a déjà pensé. La jeune femme se dit que parfois, ce serait plus facile pour contrer la discrimination. Néanmoins, elle reste fidèle à elle-même et continue de le porter, car il fait partie de son identité. Najate mentionne que si elle sort de chez elle sans son voile, il lui manque quelque chose.

Ce n’est pas vrai que je vais changer et l’enlever pour que les gens m’acceptent. Ils sont censés m’accepter comme je suis, comme moi je les accepte comme ils sont.

L’avenir de Najate

Najate prévoit déménager d’ici les prochaines années. Lorsqu’elle aura terminé sa maîtrise en architecture, elle aimerait habiter à un endroit où il y aura une plus grande ouverture d’esprit. La jeune femme souhaite de tout cœur que cette ouverture soit plus forte que la haine et elle croit en une nouvelle génération déjà plus consciente et curieuse.

Sarah Renaud et Najate Abdul-Hadi, Édifice du Vieux-Séminaire de Québec. Crédit : Sarah Renaud

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