Module 9 : Stratégies d’analyse des informations collectées

52 Analyse itérative et théorie/théorisation enracinée (attribué)

Avec la publication de leur ouvrage The Discovery Of Grounded Theory : Strategies for Qualitative Research (1967), les sociologues américains Barney G. Glaser et Anselm L. Strauss proposent une méthodologie qui renverse la logique hypothético-déductive. Les méthodes statistiques et expérimentales utilisées en sciences sociales qui sont basées sur cette dernière logique se caractérisent par la validation des théories en amont des données empiriques. Glaser et Strauss (1967) ont critiqué ces méthodes et développé une démarche comparative consistant à produire de la théorie à partir des données empiriques : la théorie enracinée (Grounded Theory en anglais, parfois aussi traduite par théorie ancrée – qualificatif plus statique que le mot « enracinée » que je préfére).

Malgré ce renversement, les fondements épistémologiques de la théorie enracinée telle que formalisée par Glaser et Strauss restent attachés au cadre conventionnel dominant des sciences sociales, à savoir le paradigme positiviste. En effet, la posture de neutralité des chercheur∙e∙s défendue par Glaser et Strauss (1967) est indispensable pour produire une théorie objective, généralisable et reproductible à l’aide de multiples opérations de codage.

À l’intérieur des sciences sociales, la théorie enracinée est majoritairement associée aux recherches dites « qualitatives ». Or, comme le rappellent Charmillot et Dayer (2007), situer une recherche dans ce type de famille ne dit rien quant à la posture de recherche adoptée par les chercheur∙e∙s. Une posture de recherche se caractérise, selon Charmillot et Dayer (2007, d’après le schéma de Bruyne, Herman & Schoutheete, 1974) par l’articulation entre un niveau supra-ordonné, relevant des dimensions épistémologiques, et un niveau infra-ordonné, relevant des procédures méthodologiques et techniques. Charmillot et Dayer (2007) soutiennent que dans les recherches dites qualitatives, le deuxième niveau s’est renforcé au détriment du premier, de sorte que la théorie enracinée est réduite à une méthode d’analyse des données (voir par ex. Paillé, 2004).

Il s’avère donc nécessaire, si l’on souhaite recourir à la théorie enracinée, de clarifier l’articulation entre ces deux niveaux. Pour ce faire, les chercheur∙e∙s qui mobilisent la théorie enracinée doivent, comme pour toute autre méthode, la relier à l’un ou l’autre des deux grands paradigmes épistémologiques des sciences sociales (positiviste ou constructiviste) et expliciter la cohérence de la théorie enracinée au sein de la posture de recherche adoptée. Comment procéder ?

Relier la théorie enracinée aux paradigmes épistémologiques existants

Garreau et Bandeira-De-Mello (2010) rattachent le recours à la théorie enracinée à deux courants. Le premier courant comprend les propositions de Strauss et Glaser et se caractérise par une théorie enracinée positiviste. Le deuxième courant, développé entre autres par Kathy Charmaz (2006), propose une théorie enracinée constructiviste (Garreau et Bandeira-De-Mello, 2010). Le rattachement de la théorie enracinée à l’un ou l’autre permet d’identifier le paradigme épistémologique qui sous-tend son utilisation, à savoir, le paradigme de la raison expérimentale du côté de l’inspiration positiviste, et celui de la raison interprétative (Berthelot, 2001) du côté de l’inspiration constructiviste.

On remarque ainsi que, selon l’inscription dans l’un ou l’autre de ces paradigmes, le recours à la théorie enracinée relève d’une épistémologie différenciée. Il est donc nécessaire que les chercheur∙e∙s analysent, dans leur démarche, la cohérence entre le pôle épistémologique et les autres pôles de la posture de recherche adoptée. En effet, la théorie enracinée est souvent présentée comme une méthode d’analyse de données qualitatives dont le but premier est la production de théorie à partir du terrain. De ce fait, la théorie enracinée mobilise davantage le pôle technique et le pôle théorique au détriment des deux autres pôles, épistémologique et morphologique. Expliciter la cohérence de la théorie enracinée au sein de la posture de recherche adoptée permet donc d’articuler les niveaux supra-ordonné et infra-ordonné et de procéder à la construction de connaissances dans la perspective non seulement d’une théorie enracinée, mais également dans celle d’une « épistémologie enracinée dans le terrain » (Olivier de Sardan, 1996). Ci-après, j’explicite la cohérence de la théorie enracinée au sein d’une posture de recherche compréhensive.

Expliciter la cohérence de la théorie enracinée au sein de la posture de recherche compréhensive

La posture de recherche compréhensive s’inscrit dans le paradigme de recherche de la raison interprétative (Berthelot, 2001). Epistémologiquement parlant, elle est donc en rupture avec le postulat positiviste caractéristique de l’approche de Glaser et Strauss (1967). Le rapport des chercheur∙e∙s à leurs objets de recherche n’est pas neutre mais au contraire engagé. Au double axe théorie-terrain, la posture compréhensive ajoute un troisième axe, celui des chercheur∙e∙s. En dépit de ces différences dans la manière de penser la neutralité, et par l’insertion de ce troisième axe, la théorie enracinée est cohérente d’un point de vue épistémologique avec la posture de recherche compréhensive, dans la mesure où elle se caractérise, selon Guillemette (2006), par :

  1. la suspension temporelle de tout recours à des théories préexistantes dans la construction de l’objet. La démarche compréhensive ne prédéfinit pas non plus l’objet de recherche mais procède à l’élaboration d’une « matrice susceptible de rendre compte d’une pluralité d’expériences » (Schurmans, 2008b, p. 100) à partir d’une montée en intersubjectivité des significations exprimées par les personnes interviewé∙e∙s ;
  2. la construction et la définition progressive de l’objet de recherche. La démarche compréhensive mobilise à cet effet la méthode comparative pour le repérage des similitudes et des différences dans les discours des personnes interviewé∙e∙s (Strauss & Corbin, 2003). Le travail interprétatif s’élabore à travers la construction d’hypothèses enracinées. Ces hypothèses remplissent une double fonction vis-à-vis des questions de recherche : elles apportent une réponse théorique et cette réponse est « enracinée » de par le double mouvement effectué entre la théorie et le terrain ;
  3. la production et l’analyse circulaire des données. La construction progressive de l’objet au sein de la démarche compréhensive est circulaire. Cette circularité permet de valider ou transformer les hypothèses formulées de manière progressive tout au long du travail d’analyse ;
  4. l’émergence de faits inattendus en cours d’analyse. Situé au cœur de la démarche compréhensive, le mouvement de découverte et de justification sert également à la triangulation des données, élaborée à travers les trois axes : chercheur∙e∙s, théorie et terrain (Schurmans, 2008a).

Références de la fiche, avec commentaires

Références complémentaires

Exercice : Lisez le court texte ci-dessous et identifiez la posture de recherche des auteur.e.s. qui pratiquent la théorie enracinée

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