Dire Gaza, ou l’épreuve des mots. Préface
Muzna Shihabi
Tout commence par un malaise qu’il devient difficile d’ignorer. Une gêne à écrire, non par manque de mots, mais par excès de discours déjà formatés. Une gêne face à une langue qui circule abondamment et qui, pourtant, échoue à dire ce qu’elle prétend nommer.
Gaza s’impose dans cet écart. Un écart produit, organisé, maintenu.
Car ce qui se joue ici ne relève pas d’une difficulté abstraite. Il s’agit d’un régime du langage. Un espace où dire implique de se confronter à des cadres qui précèdent, orientent et limitent.
Écrire sur Gaza aujourd’hui engage bien plus qu’un travail intellectuel.
Une épreuve de langue.
Une épreuve de mémoire.
Une épreuve politique.
Une épreuve morale.
Depuis octobre 2023, le nom de Gaza occupe l’espace public global. Il est omniprésent, relayé, commenté, débattu. Cette visibilité donne l’apparence d’une transparence. Elle masque en réalité une sélection rigoureuse de ce qui peut être dit.
Car les mots, ici, ne circulent pas librement. Ils sont administrés. Ils sont censurés.
Certains termes s’imposent parce qu’ils stabilisent.
D’autres sont disqualifiés parce qu’ils dérangent.
D’autres encore exposent immédiatement à la sanction.
Le langage devient alors un instrument de tri.
Dire guerre ne produit pas le même effet que dire génocide.
Parler de « sécurité » n’engage pas les mêmes conséquences que nommer colonisation.
Ces choix ne relèvent pas de nuances. Ils structurent la perception du réel.
Dire Gaza revient à entrer dans ce dispositif.
Un dispositif qui organise le visible et l’invisible.
Un dispositif qui distribue la légitimité.
Un dispositif qui impose un coût à la parole.
Ce coût est connu.
Des mots corrigés.
Des textes refusés.
Des prises de parole interrompues.
Des positions disqualifiées.
Des personnes licenciées.
Rien de cela n’est accidentel…
Dans ces conditions, écrire une préface pour un ouvrage consacré aux mots de Gaza ne consiste pas à introduire un objet de recherche. Il s’agit d’intervenir dans un champ de forces où le langage participe directement à la production du réel politique.
Écrire devient alors un acte situé.
Un acte qui engage.
Un acte qui expose.
Un acte qui refuse de se conformer aux limites imposées sans les interroger.
C’est à cet endroit que ce texte prend position.
Depuis octobre 2023, le nom de Gaza envahit l’espace public. Il traverse les chaînes d’information, structure les prises de parole diplomatiques, alimente les débats académiques. Cette omniprésence donne l’impression d’une visibilité accrue. Elle produit aussi un brouillage. Trop de discours, trop d’usages, trop de reprises, et le sens se déplace, se fragilise, se disperse.
Le langage n’accompagne plus le réel.
Il devient un lieu d’affrontement.
Gaza se situe désormais dans cet espace disputé. Les termes comme guerre, massacre, destruction, génocide, colonisation, nettoyage, siège ne relèvent d’aucune évidence partagée. Ils tracent des lignes, distribuent des positions, exposent ceux qui les prononcent.
Dire revient à s’inscrire.
Le mot ne protège plus. Il engage, il expose, il fracture.
Dans ces conditions, écrire une préface pour un ouvrage consacré aux mots de Gaza revient à entrer dans ce champ de tensions en pleine conscience. Aucune extériorité possible. Le texte se trouve pris dans ce qu’il tente de nommer.
Reste alors une tâche plus exigeante : tenir la langue au plus près de ce qu’elle risque de perdre, résister à l’usure, rendre aux mots leur capacité d’attention.
C’est à ce point que l’écriture trouve sa nécessité.
Et sa limite.
Je parle ici à la fois comme lectrice, comme chercheuse, et comme Palestinienne.
Ces trois positions ne se superposent pas toujours facilement. Elles se contredisent parfois, elles se déplacent, elles se heurtent. La chercheuse voudrait analyser, nommer, contextualiser. La lectrice voudrait comprendre. La Palestinienne, elle, sait que certains mots ne sont pas seulement des concepts : ce sont des fragments de vie, des souvenirs, des absences, des noms qui manquent autour d’une table.
C’est peut-être pour cela que j’ai eu du mal à commencer ce texte. Parce que je savais que je ne pouvais pas écrire cette préface comme on écrit une introduction académique ordinaire. Et je savais aussi que je ne pouvais pas l’écrire seulement comme un témoignage. Il fallait tenir ensemble deux exigences qui semblent parfois incompatibles : la rigueur et la blessure.
Le titre de cet ouvrage, Gaza, les mots pour (ne pas) le dire, dit exactement cela.
Il ne promet pas de résoudre la difficulté, mais de l’habiter. Il ne propose pas de trouver les bons mots une fois pour toutes, mais d’examiner ce qui se passe lorsque les mots manquent, lorsqu’ils sont contestés, ou lorsqu’ils sont volontairement empêchés.
Car il faut le dire clairement : nous vivons un moment où le langage lui-même est devenu un terrain de conflit.
Depuis le début du génocide à Gaza, j’ai vu des collègues hésiter avant d’utiliser certains termes, ajouter des guillemets, multiplier les précautions, reformuler, corriger, supprimer. J’ai vu des textes refusés, des conférences annulées, des invitations retirées, des financements suspendus, non pas parce que les analyses étaient fausses, mais parce que les mots employés étaient jugés trop dangereux, trop radicaux, trop dérangeants.
Le mot génocide, en particulier, semble produire une forme de panique.
Non pas parce qu’il serait imprécis, mais parce qu’il est justement trop précis.
Il oblige à regarder autrement.
Il oblige à nommer autrement.
Il oblige à reconnaître que ce qui se déroule sous nos yeux ne peut pas être entièrement contenu dans les catégories habituelles de la guerre, du conflit ou de la sécurité.
Nommer, ici, n’est pas seulement décrire.
Nommer, c’est rompre un certain ordre du discours.
Et c’est précisément pour cela que les sciences du langage ont un rôle essentiel à jouer.
Non pas parce qu’elles seraient extérieures à la violence, mais parce qu’elles permettent de comprendre comment cette violence passe aussi par les mots, par les cadres interprétatifs, par les habitudes lexicales, par les évidences que l’on ne questionne plus.
Cet ouvrage collectif s’inscrit dans cette nécessité. Il ne cherche pas seulement à parler de Gaza, mais à examiner les conditions mêmes dans lesquelles Gaza peut, ou ne peut pas, être dite.
Il le fait à travers des approches différentes, des disciplines différentes, des langues différentes, des expériences différentes. Et cette pluralité n’est pas un simple choix scientifique. Elle correspond à la réalité même de la Palestine : une réalité fragmentée, dispersée, racontée depuis des lieux multiples, souvent éloignés les uns des autres, mais liés par une mémoire commune et par une même difficulté à se faire entendre.
Lire les textes réunis ici, c’est comprendre que la question n’est pas seulement : que se passe-t-il à Gaza ?
La question est aussi : comment se fait-il que ce qui se passe à Gaza soit si difficile à dire ?
Et plus encore : que se passe-t-il lorsque certains mots deviennent impossibles ?
C’est à partir de cette question que j’ai finalement commencé à écrire.
Non pas pour apporter une réponse définitive, mais pour tenter de comprendre ce que signifie, aujourd’hui, prendre la parole depuis cet endroit instable où se rencontrent la recherche, la mémoire et la responsabilité. Cet endroit n’est pas abstrait.
Il s’inscrit dans une histoire.
Je n’ai pas appris le mot Gaza dans les livres.
Je l’ai appris dans les conversations des adultes, dans des phrases interrompues, dans des silences qui semblaient plus lourds que les mots eux-mêmes. Chez nous, certains noms circulaient avec précaution. On les prononçait à voix basse, comme s’ils pouvaient provoquer quelque chose. Non pas une catastrophe, elle avait déjà eu lieu en 1948, mais une incompréhension, ou pire, une indifférence.
Je crois que beaucoup de Palestiniens ont grandi ainsi : avec une géographie faite de récits fragmentaires, de villes jamais vues, de maisons dont il ne restait que des descriptions, de villages dont on ne trouvait plus le nom sur les cartes. La Palestine n’était pas seulement un territoire, c’était une langue dispersée. Chaque famille possédait la sienne, faite de souvenirs, de photos, de clés conservées trop longtemps, de documents administratifs devenus inutiles, de noms que personne autour de nous ne savait prononcer correctement.
Gaza, dans cette cartographie intime, occupait une place particulière.
Elle était à la fois proche et inaccessible, familière et lointaine, présente dans les récits et absente des horizons. On savait qu’elle existait, mais on savait aussi qu’elle était enfermée, assiégée, réduite à une bande étroite dont le nom revenait chaque fois qu’une nouvelle guerre éclatait. À force, Gaza devenait moins un lieu qu’un signal. Le signal qu’une nouvelle catastrophe avait commencé.
Avec le temps, j’ai compris que cette réduction n’était pas seulement géographique.
Elle était aussi discursive.
On parlait de Gaza comme on parle d’un problème, d’une crise, d’un dossier, d’une opération militaire. On parlait de Gaza comme si le mot suffisait à contenir tout ce qui s’y passait. Comme si nommer l’endroit permettait d’éviter de nommer ce qui s’y produisait.
Ce déplacement du langage, je l’ai retrouvé plus tard dans mes lectures, dans les textes d’anthropologues, d’écrivains, de journalistes, qui tentaient de comprendre pourquoi certaines violences semblent toujours plus difficiles à dire que d’autres.
Didier Fassin, dans ses travaux récents sur la guerre contre Gaza, parle de « consentement à l’écrasement » et d’« inégalité des vies », pour décrire la manière dont certaines existences paraissent compter moins que d’autres dans l’ordre moral du monde. Il note que la souffrance des Gazaouis est souvent connue sous forme de chiffres, mais rarement entendue comme expérience humaine, comme si la distance discursive permettait de supporter l’insupportable.
Cette idée m’a profondément marquée, parce qu’elle rejoint une sensation ancienne : celle d’avoir grandi dans un monde où il fallait toujours expliquer pourquoi certaines morts méritaient d’être nommées, et pourquoi d’autres pouvaient rester abstraites.
Depuis 2023, cette abstraction est devenue plus difficile à maintenir.
Les images, les témoignages, les archives, les rapports se sont accumulés. Et pourtant, le débat s’est déplacé ailleurs : non plus sur ce qui se passe, mais sur les mots qu’il est permis d’utiliser pour le décrire.
Le mot génocide est devenu le centre de cette bataille.
L’écrivain Omar El Akkad rappelle une évidence dérangeante : le problème ne tient pas à un manque de mots, mais à ce qu’ils obligent.
Reconnaître ce qui se déroule impose d’agir.
Nommer engage.
Et c’est précisément cette conséquence que beaucoup cherchent à éviter.
Employer le terme génocide ne relève donc pas d’un simple constat.
C’est franchir un seuil.
C’est activer un cadre moral et politique qui rend l’inaction plus difficile à soutenir, plus coûteuse à justifier.
C’est là que se situe la résistance.
Le refus du mot ne renvoie pas uniquement à une exigence de précision. Il fonctionne comme un mécanisme de suspension. Il permet de différer ce que le terme impose, de contenir ses effets, de préserver un espace d’ambiguïté.
Suspension de l’urgence.
Suspension de l’obligation d’agir.
Suspension de la rupture.
Éviter le mot permet ainsi de maintenir une forme de normalité, au prix d’un écart croissant entre le langage et le réel.
Dans les universités, dans les médias, dans les institutions culturelles, j’ai vu cette hésitation prendre des formes très concrètes. Des conférences déprogrammées, des tribunes refusées, des formulations corrigées, des titres modifiés. Comme si la violence ne devait pas seulement être contrôlée sur le terrain, mais dans la langue.
Le poète et écrivain Mohammed El-Kurd parle souvent de cette expérience d’être constamment sommé d’expliquer, de justifier, de reformuler, comme si la parole palestinienne devait toujours passer par une épreuve supplémentaire pour être jugée recevable. Il décrit une violence systémique qui ne se limite pas aux bombes ou aux expulsions, mais qui s’exerce aussi dans les cadres mêmes du discours, dans ce que l’on autorise à dire et dans ce que l’on disqualifie d’avance.
Cette violence discursive n’est pas nouvelle, mais elle est devenue plus visible depuis Gaza.
Elle apparaît aussi dans les réactions suscitées par les écrivains palestiniens lorsqu’ils cherchent à nommer ce qu’ils voient. Les interventions de Susan Abulhawa en donnent une mesure précise. Lorsqu’elle évoque « l’holocauste de notre temps » pour dire Gaza, le débat se déplace. Il ne porte plus sur la justesse des mots, mais sur leurs effets, sur ce qu’ils produisent, sur ce qu’ils obligent à voir.
À partir de là, des seuils apparaissent. Certains mots circulent sans entrave ; d’autres se heurtent à des résistances ; d’autres encore disparaissent.
Des mécanismes discrets s’activent : formulations atténuées, interventions retirées, paroles rendues moins visibles. Même dans des espaces qui revendiquent leur ouverture, des limites s’imposent.
Il ne s’agit pas d’exceptions, mais d’un fonctionnement.
Et il ne s’agit pas seulement d’un désaccord politique.
Il s’agit d’une question de légitimité à nommer.
Qui a le droit de dire ce qui se passe ?
Qui a le droit d’utiliser certains mots ?
Qui décide du moment où la description devient excessive ?
Ces questions traversent tout cet ouvrage, même lorsqu’elles ne sont pas formulées explicitement. Elles apparaissent dans les analyses de vocabulaire, dans les études de discours médiatiques, dans les récits personnels, dans les entretiens, dans les textes littéraires. Partout revient la même inquiétude: celle de voir le langage se refermer au moment même où il devrait s’ouvrir.
Pour moi, cette inquiétude n’est pas seulement intellectuelle.
Elle est liée à une expérience plus ancienne, plus intime.
Grandir avec la Palestine, c’est apprendre très tôt que certains mots ne circulent pas librement. Que certains récits doivent être racontés autrement selon l’endroit où l’on se trouve. Que certaines vérités deviennent suspectes dès qu’elles sortent du cercle familial ou militant.
On apprend à traduire, à reformuler, à atténuer, parfois à se taire.
Et puis vient un moment où le silence devient impossible.
Ce moment, pour beaucoup d’entre nous, a été Gaza.
Non pas parce que la violence y serait plus grande qu’ailleurs, l’histoire palestinienne est pleine de catastrophes…, mais parce qu’elle se déroule sous les yeux du monde entier, dans une visibilité totale, et que malgré cela, les mots continuent d’être contestés, corrigés, filtrés, neutralisés, censurés.
C’est cette contradiction qui rend l’écriture si difficile aujourd’hui.
Nous voyons, nous savons, nous lisons, nous entendons, et pourtant nous devons encore discuter des termes.
Peut-on parler de génocide ?
Peut-on parler d’anéantissement ?
Peut-on parler de colonialisme ?
Peut-on parler de nettoyage ethnique ?
La question n’est plus seulement ce qui se passe.
La question est : pourquoi faut-il encore demander la permission de le dire ?
C’est depuis cet endroit que j’ai abordé les textes réunis dans ce livre.
C’est depuis là aussi que leur nécessité s’est imposée.
Car analyser les mots, aujourd’hui, ne constitue pas un détour.
C’est une manière de comprendre comment l’effacement devient possible.
De là, une image revient.
Je reviens souvent à cette image lorsque je pense à Gaza.
Ce n’est ni une ruine, ni un bombardement.
C’est une carte.
Une carte ancienne, accrochée au mur d’une salle de classe, où la Palestine apparaissait encore comme un ensemble continu, traversé de villes dont les noms résonnaient comme une litanie : Haïfa, Jaffa, Saint-Jean-d’Acre, Nazareth, Gaza, Jérusalem, Khan Younès, Safad, Ramleh. Je ne me souviens plus exactement de l’année imprimée au bas de la carte, mais je me souviens de la sensation qu’elle produisait : celle d’un espace ouvert, habitable, parcouru.
Plus tard, les cartes ont changé.
Les noms sont restés, mais ils n’étaient plus au même endroit. Certains avaient disparu, d’autres avaient été translittérés autrement, d’autres encore étaient entourés de lignes, de couleurs, de zones, de frontières nouvelles. La géographie semblait se contracter. Le territoire devenait plus étroit, plus fragmenté, plus difficile à lire.
Puis il y eut des cartes où Gaza n’était plus qu’une bande.
Une bande étroite, coincée entre la mer et une frontière, dessinée comme une exception, comme une anomalie, comme un morceau détaché du reste.
Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris que la cartographie n’était pas seulement une science descriptive. C’était aussi une manière de raconter une histoire, et parfois de la réduire. Ou de l’éliminer.
Dans les récits familiaux, les lieux ne disparaissaient jamais complètement.
On continuait à dire les noms anciens, même lorsque les cartes ne les montraient plus. On parlait d’un village, d’une source, d’un verger, d’une maison, d’une route, comme si les mots pouvaient maintenir ce que la géographie officielle effaçait.
Cette persistance des noms est une forme de résistance discrète.
Elle ne change pas les frontières, elle ne répare pas les destructions, mais elle empêche l’effacement total.
C’est peut-être pour cela que les questions autour de la Palestine sont aussi des questions autour des mots. Nommer un lieu, c’est lui donner une existence. Le renommer, c’est déjà le transformer. Cesser de le nommer, c’est commencer à le faire disparaître.
Gaza, aujourd’hui, se trouve au cœur de ce processus.
On la montre sans cesse, mais on la montre souvent seule.
Comme si elle n’avait pas d’avant.
Comme si elle n’avait pas d’ailleurs.
Comme si elle n’était qu’un point de crise, isolé du reste de l’histoire palestinienne.
Cet isolement n’est pas seulement visuel. Il est aussi discursif.
On parle de Gaza comme d’un théâtre d’opérations, d’une zone de guerre, d’un problème humanitaire, d’un dossier diplomatique. Chaque expression réduit un peu plus l’épaisseur du lieu, son passé, ses liens, ses continuités.
À force de zoomer, on finit par ne plus voir que la cible.
Cette impression m’est revenue avec force en lisant les textes réunis dans cet ouvrage. Beaucoup d’entre eux montrent, chacun à leur manière, comment le langage peut produire ce rétrécissement. Comment des choix lexicaux, des catégories, des cadres d’analyse peuvent isoler un événement de son histoire, un territoire de son contexte, une population de sa mémoire.
L’analyse des discours, ici, ne consiste pas seulement à examiner des mots.
Elle consiste à observer des déplacements, des glissements, des cadrages, des silences.
Pourquoi parle-t-on de « conflit » dans certains cas, et de « guerre » dans d’autres ?
Pourquoi dit-on sécurité d’un côté, et violence de l’autre ?
Pourquoi certaines destructions sont décrites comme des opérations, et d’autres comme des catastrophes ?
Pourquoi certains morts ont des noms, et d’autres seulement des nombres ?
Ces questions ne sont pas abstraites.
Elles déterminent la manière dont le monde comprend, ou ne comprend pas, ce qui se passe.
Les sciences du langage ont parfois été perçues comme une discipline éloignée des urgences politiques. Pourtant, face à Gaza, il devient évident que le langage n’est pas un domaine secondaire. Il est l’un des lieux où se joue la possibilité même de reconnaître une réalité.
Nommer, qualifier, traduire, citer, contextualiser : ces gestes apparemment techniques ont des conséquences morales. Ils peuvent rendre visible, ou au contraire contribuer à rendre acceptable ce qui ne devrait pas l’être.
C’est pourquoi la démarche de ce livre me semble essentielle.
Il ne s’agit pas seulement d’ajouter un commentaire de plus sur la guerre. Il s’agit de comprendre comment la guerre s’inscrit dans les mots, comment elle se justifie, comment elle se banalise, comment elle se conteste.
Les contributions réunies ici dessinent une autre cartographie.
Une cartographie faite de discours, de récits, de traductions, de témoignages, de cadres interprétatifs. Une cartographie où l’on voit apparaître non seulement les lieux, mais les manières de les dire.
Et dans cette cartographie, Gaza cesse d’être une bande isolée.
Elle redevient un point relié à d’autres points, à des villages détruits, à des exils anciens, à des archives, à des langues, à des mémoires dispersées.
Lire ces textes, c’est faire un mouvement inverse de celui auquel nous sommes habitués.
Ce n’est plus le zoom qui rétrécit, mais le regard qui s’élargit.
On recommence à voir les liens.
On recommence à entendre les noms.
On recommence à comprendre que ce qui se passe aujourd’hui ne commence pas aujourd’hui.
Et peut-être que cette réouverture du regard est déjà une forme de refus.
Refus de l’isolement imposé.
Refus de la simplification.
Refus de l’effacement.
Car l’effacement ne se produit jamais d’un seul coup.
Il avance par fragments, par corrections, par omissions, par habitudes de langage.
C’est contre cette lente disparition que travaillent, chacun à leur manière, les textes de ce livre.
C’est aussi contre elle que s’écrivent ces lignes.
Et c’est peut-être cela que l’on saisit tardivement : le silence ne relève pas d’une absence de parole, il constitue une forme de parole organisée.
Depuis le génocide à Gaza, beaucoup ont parlé.
Les gouvernements ont publié des communiqués, les institutions ont exprimé leur inquiétude, les experts ont multiplié les analyses, les plateaux de télévision ont enchaîné les débats. À première vue, rien ne manque : les mots circulent, les images aussi, les informations sont disponibles en permanence.
Et pourtant, quelque chose ne cesse de résister à cette profusion de discours.
Une impression persistante que ce qui se passe n’est jamais nommé à la hauteur de ce qu’il est.
Ce décalage ne tient pas seulement à la complexité de la situation. Il tient à une forme de régulation implicite du langage.
On peut décrire, mais pas trop.
On peut condamner, mais avec prudence.
On peut s’indigner, mais en équilibrant.
On peut montrer, mais sans conclure.
Dans cet espace étroit, certains mots deviennent presque imprononçables.
Le mot génocide en fait partie.
Non pas parce qu’il serait absent du débat, mais parce qu’il est entouré d’une série de précautions, de conditions, de mises en garde, comme s’il fallait retarder le moment de le dire. Comme si le prononcer trop tôt risquait de troubler l’ordre des choses.
Pourtant, l’histoire du XXe siècle nous a appris que les génocides ne commencent pas par leur reconnaissance. Ils commencent souvent par des discussions sur le vocabulaire.
On discute des termes pendant que les faits s’accumulent.
On discute des définitions pendant que les destructions continuent.
On discute de la qualification pendant que les morts deviennent des statistiques.
Ce déplacement du débat vers le langage n’est pas anodin.
Il permet de gagner du temps.
Il permet de maintenir une distance.
Il permet de différer la responsabilité.
C’est pourquoi les travaux qui interrogent les mots ne sont pas secondaires.
Ils touchent au cœur du problème.
Car ce que montre Gaza aujourd’hui, ce n’est pas seulement la violence extrême d’une guerre. C’est aussi la difficulté persistante du monde à reconnaître certaines violences lorsqu’elles ne correspondent pas aux cadres habituels.
Didier Fassin a écrit que l’une des caractéristiques de notre époque est l’existence d’une hiérarchie implicite des vies, une distribution inégale de l’attention et de la compassion. Certaines souffrances mobilisent immédiatement les consciences, d’autres restent discutées, relativisées, contextualisées, comme si elles demandaient davantage de preuves pour être reconnues.
Cette inégalité se manifeste aussi dans le langage.
On hésite plus longtemps.
On exige plus de précision.
On demande plus – ou plutôt moins – de contextualisation.
On soupçonne plus facilement l’exagération.
Comme si nommer la violence contre les Palestiniens devait toujours passer par une épreuve supplémentaire.
Cette situation produit un effet particulier dans les espaces intellectuels.
Les universités, les centres de recherche, les revues, les institutions culturelles se présentent souvent comme des lieux de liberté critique. Pourtant, depuis Gaza, on a vu apparaître des formes de prudence, d’autocensure, parfois de sanction, qui rappellent que le savoir n’est jamais entièrement indépendant des rapports de pouvoir.
Des conférences ont été annulées.
Des programmes modifiés.
Des collaborations interrompues.
Des chercheurs sommés de se justifier pour avoir employé certains mots.
Ce climat n’est pas uniforme, et il ne doit pas être caricaturé. Mais il existe suffisamment pour que beaucoup ressentent une tension nouvelle: celle de devoir choisir entre la précision scientifique et la possibilité même de parler.
Dans ce contexte, écrire un livre collectif sur les mots de Gaza est déjà un geste.
Un geste modeste, peut-être, mais nécessaire.
Il ne s’agit pas de prétendre que l’analyse du discours peut arrêter les bombes.
Il ne s’agit pas non plus de croire que les concepts suffisent à réparer les destructions. Mais il s’agit de refuser que la violence s’impose aussi dans la langue, qu’elle décide de ce qui peut être dit et de ce qui doit rester indicible.
Ce refus traverse les contributions réunies dans cet ouvrage.
On y voit comment les noms des lieux portent une histoire.
Comment les catégories politiques orientent la perception.
Comment les traductions déplacent le sens.
Comment les récits personnels résistent à l’effacement.
Comment les discours médiatiques fabriquent des évidences.
Comment les mots peuvent à la fois révéler et masquer.
Cette attention au langage n’est pas une fuite.
C’est une manière de rester au plus près du réel.
Car le réel, ici, ne se réduit pas aux événements.
Il inclut la manière dont ces événements sont racontés, interprétés, acceptés ou contestés.
Lire ce livre, c’est accepter d’entrer dans cette zone incertaine où l’analyse rejoint la responsabilité.
Responsabilité de nommer sans simplifier.
Responsabilité de décrire sans neutraliser.
Responsabilité de penser sans se réfugier dans l’abstraction.
Pour moi, écrire cette préface a été une manière de mesurer à quel point ces exigences sont difficiles à tenir ensemble.
Je ne peux pas écrire sur Gaza comme si j’étais extérieure à ce qui s’y joue.
Je ne peux pas non plus écrire seulement depuis l’émotion.
Il faut trouver une langue qui permette de penser sans effacer, et de dire sans réduire.
Peut-être que cette langue n’existe pas complètement.
Peut-être qu’elle doit se construire, phrase après phrase, texte après texte.
C’est ce que fait, à sa manière, cet ouvrage collectif.
Il ne prétend pas résoudre la crise du langage.
Il ne prétend pas non plus imposer une seule manière de dire.
Il ouvre un espace où les mots peuvent être examinés, discutés, déplacés, repris.
Dans un moment où tant de discours cherchent à simplifier, à fermer, à normaliser, cette ouverture est déjà une forme de résistance.
Préface signifie, littéralement, ce qui vient avant.
Mais devant un livre comme celui-ci, je ne peux pas penser en termes d’avant et d’après.
Je pense plutôt à une continuité fragile, faite de textes, de voix, de souvenirs, de recherches, qui tentent de maintenir vivante une réalité que d’autres voudraient réduire à un épisode, à une crise, à une parenthèse.
Gaza n’est pas une parenthèse.
Et les mots que nous employons pour en parler ne sont jamais neutres.
Si ce livre peut contribuer, ne serait-ce qu’un peu, à rendre ces mots plus conscients, plus justes, plus attentifs à ce qu’ils portent, alors il aura déjà accompli quelque chose d’essentiel.
Écrire, dans ces circonstances, n’est pas seulement un acte intellectuel.
C’est une manière de refuser que le silence devienne la dernière version de l’histoire.